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« charmante !... je te le promets... Ah ! j'ai oublié de « demander si elle est charmante... cela ne peut pas être « autrement ; d'ailleurs, je ne tiens plus à la beauté, je « suis raisonnable , et je m'attache au solide. Dès ce soir « elle verra le noble étranger. Ah ! diable , mais. . . quand « elle saura que le palatin n'est qu'un simple bourgeois... « Après tout , je suis un bon Breton qui en vaut bien un « autre... d'ailleurs, nous n'en sommes point à l'expli- « cation. Commençons par la séduire. Quand une femme « est séduite , connaît-elle les rangs, les distances ? l'a- « mour égalise tout : le maître du tonnerre brûla pour de « simples mortelles , et il n'a tenu qu'au berger Paris de « coucher avec ce qu'il y avait de mieux dans l'Olympe. « Pour coucher avec madame de Versac , je lui donnerai" « toutes les pommes qu'elle désirera. »
Ménard arrive dans le moment où Dubourg se promenait dans sa chambre en tâchant de se donner des airs de cour. Dès qu'il aperçoit le précepteur , il va lui mettre la lettre sous le nez, en s'écriant : « Toile, lege, mon ■ cher Ménard ; » et Ménard recule , parce que l'odeur du musc qui s'exhale du billet lui monte à la tête.
« J'espère que cela sent furieusement la marquise , » dit Dubourg en respirant avec délice le parfum de la missive. « Eh bien ! Ménard , que dites-vous de cette « lettre? — Je n'y vois rien de surprenant, monsieur le « baron , et vous devez être habitué à en recevoir dé « pareilles dans tous les endroits où vous vous arrêtez. « — C'est vrai , vous avez raison , Ménard , je ne vous « dis pas non plus que je suis étonné. . . Je dis que le billet « est bien tourné... hein ? — Fort bien tourné , monsieur « le baron. — Cela annonce une femme qui voit à qui « elle a affaire, n'est-ce pas? — Certainement, monsieur « le baron , elle doit le savoir. — Mais je veux dire que « que cela ne ressemble pas à ces billets;., comme cette
« petite Delphine se permettait de m'en écrire. — Quelle « était cette Delphine, monsieur le baron? — Ah!... « c'était., .unepetite comtesse du boulevard du Temple... « chez laquelle se réunissaient un grand nombre de sei- « gneurs dans mon genre... — Monsieur le baron se « rendra sans doute à l'invitation de madame la marquise « de Versac? — Si je m'y rendrai?... oui certes... — « Dînons vite, monsieur Ménard, afin que je n'aie plus « à m'occuper que de ma toilette... Où est Frédéric? — « Il visite sans doute quelque site nouveau ; il m'a pré* « venu qu'il ne reviendrait que ce soir. . . je crois que son « intention est de partir demain. — Oh ! demain ! . . . nous « verrons... nous avons tout le temps... on est fort bien •« à Lyon , n'est-il pas vrai, monsieur Ménard? — Par- « faitement , monsieur le baron : mais vous savez que « nous- devons voyager pour... — Je sais, je sais qu'on « ne quitte pas une ville comme celle-ci sans la connaître « à fond; et Frédéric ne peut pas connaître la ville, puls- « qu'il est toujours dans les environs.., Il faudra que « vous lui persuadiez cela, monsieur Ménard... — J'y « ferai mon possible, monsieur le baron. »
Dubourg ne df ne pas ; il est trop préoccupé de sa soirée pour avoir de l'appétit : un enfant ne mange pas quand on lui promet de le mener au spectacle. Nous sommes de grands enfants; l'attente d'un plaisir nouveau fait toujours sur nous le même effet.
Dubourg songe à sa toilette. S'il en avait le temps , il se ferait faire un habit; mais il faudra qu'il se contente d'un de ceux de Frédéric , qui est beaucoup plus mince que loi , ce qui le force à le porter toujours ouvert. Ira-t- II en bottes?... Chez une marquise... c'est bien sans façon !... Mais il n'a pas de culotte ; celle de Frédéric est trop étroite pour lui ; il n'en est pas de ce vêtement eomme de l'habit , qu'on est libre de ne point boutonner.
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Ménard lai en prêterait bien une , mais elle lui serait trop large. Il se décide à aller en bottes ; il est étranger , il est Polonais, cela doit lui servir d'excuse. D'ailleurs ses glands d'argent lui plaisaient beaucoup.
Il n'est encore que huit heures, et depuis plus d'une heure Dubourg est habillé , et se promène dans son appartement, son chapeau à plumet sous le bras, s'étudia nt à faire des saluts distingués , à sourire avec gréée , à marcher noblement. Il a mis toute sa caisse dans sa poche, et n'ayant point de montre, hésite un instant s'il ôtera la ganse d'acier de son ehapeau pour l'attacher à son gousset ; mais on pourrait reconnaître cette chaîne pour l'avoir vue sur sa tête; il se contente d'un ruban rouge dont il ne laisse voir qu'un petit bout. Neuf heures sonnent enfin. C'est le moment où l'on peut se présenter en bonne compagnie; une voiture l'attend, il monte et se fait conduire à l'adresse indiquée sur le billet,
La voiture s'arrête dans une rue déserte, devant une maison d'assez pauvre apparence. Dubourg descend de son fiacre. Un laquais qui , à défaut de portier , semblait posté sur une porte bâtarde pour y guetter quelqu'un , s'empresse de conduire Dubourg en montant devant lui un escalier assez sale , au bas duquel on a mis deux lampions, qui semblent tout surpris de se trouver là. Mais Dubourg repasse dans sa mémoire la phrase qu'il a préparée pour son entrée chez la marquise, et il ne remarque point la malpropreté de la maison.
Le laquais ouvre une porte au premier. On entre dans une antichambre dans laquelle on chercherait en vain un meuble , et qui , quoique mal éclairée , laisse voir des murs tachés d'huile et un parquet crotté dont la couleur a disparu. Mais le valet se hâte de faire traverser cette pièce à Dubourg , et , ouvrant une autre porte qui donne
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dans le salon , il annonce avec emphase : monsieur le baron Potoski.
A ce nom , il se fait nn grand mouvement dans le salon, et une dame se lève et s'empresse d'aller au-devant de Dubourg en lui témoignant tout le plaisir qu'elle a de le recevoir chez elle.
Dubourg répond tout ce qui lui vient à la tète; il s'avance en saluant à droite , à gauche , et va se jeter dans une bergère près de la marquise de Versac qu'il commence alors à examiner. Il voit qu'il a eu raison de ne point s'être créé d'avance une chimère. La maltresse de la maison est une femme qui parait bien quarante-cinq ans, malgré le soin qu'elle a de mettre du fard, de se noircir les sourcils , de se rougir les lèvres et de se blanchir le teint. Elle est mise avec élégance , et cependant sa longue robe à queue parait la gêner ; elle a la tête surchargée de fleurs , de rubans , et un triple collier de perles descend sur un grand cou jaune , triste compagnon d'épaules décharnées, que la marquise a la barbarie d'exposer à tous les regards , comme si cela devait réjouir la vue.
Dubourg ne s'arrête pas à examiner tout cela ; il se rappelle ce que lui a dit son hôtesse , et tâche de trouver la marquise charmante. Pendant que celle-ci lui adresse les choses les plus flatteuses , il jette un coup d'œil sur le salon dans lequel il se trouve.
Un vieux lustre suspendu au plafond éclaire cette pièce qui est fort grande, et dont la tenture, qui a dû être belle , commence à marquer trop d'antiquité. On a étendu sur le parquet un immense tapis qui n'a jamais été fait pour orner un salon. Le meuble est de deux couleurs ; il y a une ottomane bleue et des fauteuils jaunes ; les chaises ne semblent pas non plus s'accorder ensemble. A défaut de pendule, il y a sur le milieu de la cheminée un
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énorme vase de fleurs et une grande quantité de flambeaux ; plusieurs tables de jeu de diverses grandeurs achèvent l'ameublement de ce salon, qui parait à Dubourg devoir être aussi ancien que la famille de madame deVersac.
Après avoir considéré la pièce, Dubourg s'occupe de la société. Il n'y a que trois dames autres que la marquise. L'une, qui peut avoir soixante ans et que Ton appelle la baronne , ne cesse de parler de ses terres , de ses châteaux , de ses biens, de ses laquais ; elle s'entretient si haut avec tout le monde, que c'est un bourdonnement continuel. Une jeune femme , assez jolie, mais qui semble un peu gauche , et n'ouvre la bouche que pour rire ou pour dire oui et non , est appelée la vicomtesse de Fairflgnan ; tandis que la troisième , qui peut avoir trente ans, et que Ton nomme madame de Grandcourt , est couchée négligemment sur l'ottomane , et semble faire la coquette en jetant sur tous les hommes des regards langoureux , et roulant des yeux qui ont été beaux , mais qui sont tellement cernés et battus , qu'il semble que les sourcils en fassent le tour.
Sept ou huit hommes forment le reste de la compagnie : chacun s'appelle monsieur le comte, monsieur le baron ou monsieur le chevalier. Tous cependant n'annoncent pas dans leur mise l'opulence et la grandeur. M. le chevalier a un frac dont les manches sont si courtes qu'elles n'approchent pas de son poignet; et quand il tire son mouchoir, il a grand soin de se retourner et de le cacher à la société.
Le comte a des manchettes de dentelle déchirées, et un jabot sali de liqueurs et de tabac. Il étale avec complaisance sa main à laquelle brillent de grosses bagues à pierres rouges et jaunes, mais la noirceur de cette main fait un effet singulier avec les manchettes et les bijoux.
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Eniin le baron, qui est coiffé en poudre et parait fort emharrassé de sa queue qui se fourre toujours en dedans de son collet , a un habit noir tout neuf et une vieille culotte de pankin, sur laquelle il secoue à chaque instant de vieilles breloques en fruits et en coquillages d'Amérique.
Les autres homme, sont mis dans le même goût. Dubourg > étonné de la tournure de tous ces nobles personnages, se dU ' « Mais sacrebleu! si mon hôtesse ne m'a- « vait pas donné des renseignements sur la marquise de « Versac, je croirais que je suis chez une revendeuse à la « toilette et avec des comtes de la rue Vide-Gousset. »
Cependant la conversation ne languit pas. Tout le monde parle, rit, cause. On témoigne au baron Potoski la plus grande considération ; la marquise l'accable de politesses; la vieille baronne lui propose déjà de venir à sa terre , la vicomtesse le regarde en souriant , et madame de Grandcourt lui lance des œillades dont l'expression n'est pas équivoque , tandis que les hommes applaudissent à tout ce qu'il dit. Dubourg est sensible à ces égards, car les hommes les plus habiles et les plus fins se laissent toujours séduire par ce qui flatte leur amour-propre.
On apporte du punch, des liqueurs, des gâteaux. Toute la société tombe dessus. La vieille baronne boit comme un Suisse , la vicomtesse se bourre de gâteaux , et la langoureuse Grandcourt avale deux verres de punch de suite , en s'écriant qu'il n'est pas assez fort.
Dubourg imite ses voisins ; il prend du punch et fait compliment à madame de Versac de la gaité de sa société. « Oh 1 nous sommes sans gêne , » répond la marquise ; « entre gens qui se valent, doit-on établir d'ennuyeuses «[cérémonies? — Eh bienl vous avez raison 'J'aime ça , » dit Dubourg que le punch commence déjà à mettre en
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train. « L'étiquette est un fardeau qu'il faut déposer h la « porte des gens d'esprit. — Ah ! monsieur de Potoski, « vous parlez comme Barème ! » dit la vieille baronne en retournant au punch. « Vous êtes un palatin de la vieille « roche... — Non , pas très-vieille , madame.,» — Mais a de la bonne , au moins , » dit madame de Versac en appuyant légèrement son pied sur celui de Dubourg qui se retourne et tâche de la regarder tendrement , en avançant doucement sa main derrière la marquise , qui se laisse pincer la fesse sans avoir l'air d'y faire attention , ce que Dubourg trouve extrêmement distingué.
« Moi, j'aime bien dire des bêtises!... » dit la jeune vicomtesse qui commence à risquer quelques phrases depuis qu'elle a mangé. « Je m'ennuie ousqu'on est sé- * rieux. »
Le ousque de la vicomtesse fait faire une légère gri- ,mace à Dubourg ; madame de Versac , qui s'en aperçoit , s'empresse de lui dire à l'oreille : « C'est une Allemande; « elle a beaucoup d'accent.
« — Mais est-ce que vous ne nous faites rien faire ce « soir, madame la marquise? » dit le chevalier en tirant ses manches pour les allonger. « — C'est vrai, ma pe- « tite, » dit la baronne, « pourquoi ne nous faites-vous « pas jouer?... — Ah l oui, faisons quelque chose , » dit madame de Grandcourt en roulant des yeux languissants ; « il faut toujours que je fasse quelque chose, moi.
« — M. de Potoski ne joue peut-être point, » dit la marquise en se retournant vers Dubourg. — Pardounez- « moi , madame, oh I je joue très volontiers. — En ce cas, «je vais établir des parties... Vous vouiez donc bien en « être, baron? — Avec grand plaisir, » dit Dubourg , enchanté de trouver un moyen pour retirer sa main qu'il commence à être las de tenir sous les formes de madame de Versac. On forme des parties d'écarté ; le chevalier
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propose un petit creps pour les dames ; et Dubourg se dit : « Il parait que dans la haute compagnie les dames « ont des goûts tout différents des bourgeoises ; peut-être « madame la marquise aime-t-elle aussi le biribi. » - On a mis M. de Potoski à une table d'écarté avec le comte , que ses manchettes n'empêchent point de battre les cartes avec une rare habileté. Le jeu ne tarde pas à s'animer. Un grand monsieur sec, placé près de Dubourg, parie pour lui des rouleaux de vingt-cinq louis, qu'il pose sur la table sans les dérouler, et qui passeut lestement dans les poches du comte , sans que le grand monsieur, qu'à son costume râpé on prendrait pour un malheureux solliciteur, ait seulement l'air de faire attention à sa perte.
« Voilà des gens qui jouent fort noblement , » se dit Dubourg ; et , ne voulant pas rester en arrière de son parieur, il double aussi ses enjeux, et son argent passe dans les mains à manchettes. Mais le punch circule avec abondance ; pour satisfaire madame de Grandcourt , on l'a fait beaucoup plus fort ; les têtes se montent , les esprits s'échauffent , et le jeu s'anime.
Madame de Versac vient se placer auprès de Dubourg. « Je veux porter bonheur à M. de Potoski , » dit elle en s'asseyant tout contre lui , et en lui montrant une rangée de dents placées en défenses de sanglier.
« Puissiez- vous changer la veine, madame! » dit Dubourg , qui perd déjà plus de mille francs qu'il veut absolu ment Rattraper. Madame la marquise ne lui répond qu'en posant tendrement son pied sur le sien. Chaque coup que perd Dubourg , elle appuie un peu plus fort, et tâche de l'étourdir sur sa perte en lui disant à l'oreille des choses fort tendres , mais que déjà Dubourg n'écoute plus.
« J'espère vous voir souvent, monsieur de Potoski.., « Oui , madame... Dix louis de plus cette fois...
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« — je suis beau joueur, » dit le comte; «je tiens tout « ce que l'on veut. — Oui certes , » dit la marquise , « M. le comte vous donnera votre revanche, si vous per- « dezce soir...
« — Si je perds 1 ... » murmure Dubourg , « je le crois « bien! près de deux mille francs... Quel accroc à ma « caisse ! — Vous viendrez à ma maison de campagne sur « les bords du Rhône , mon cher Potoski... Je veux que « vous y veniez... — Oui , madame la marquise... oui , « sans doute... Toujours le roi de l'autre côté, c'est une « chose surprenante I . . . — Nous nous promènerons dans «mon parc... — Encore perdu!... — Nous respirerons « le soir le zéphyr et la fraîcheur. . . — On étouffe ici !.. . « — Prenez donc quelque chose. . . — Je voudrais repren- «dre seulement ce que j'ai perdu!... — Restez- voc* « longtemps à Lyon? — Le diable m'emporte si j'en sais « rienl... »
Et Dubourg, qui perd mille écus et s'ennuie de sentir sur son pied cefbl de madame la marquise , se lève brusquement et fait quelques tours dans le salon.
Madame de Grandcourt est étendue dans un coin sur une chaise longue. Un petit monsieur à moustaches et à favoris est assis presque à ses pieds sur un tabouret ; il a passé une de ses mains derrière la taille de sa belle , et l'autre parait égarée dans les plis d'une robe de satin fanée.
Un peu plus loin , la vieille baronne et la jeune vicomtesse jouent au creps avec le chevalier. Les dames ont la figure très animée : la baronne a toujours un verre de punch devant elle, et elle roule des yeux effarés sur les dés , se disputant et criant pour une pièce de dix sous qu'elle ne veut pas avoir perdue. La vicomtesse a retrouvé la parole en mangeant des brioches ; et elle fait , par ci par là , des pataquiès qui devraient ouvrir les yeux
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à Dubourg , s'il avait encore la tète à lui ; mais il n'y est plus : la perte qu'il a faite a troublé sa raison déjà échauffée par le punch et les liqueurs. Il se promène à grands pas dans le salon , regardant sans voir, écoutant sans les entendre les politesses de la marquise, se passant la main sur le front , comme pour calmer ses idées ; voulant s'éloigner... mais, revenant toujours vers la table de jeu eu se disant : « Il faut absolument que je rattrape mes mille « écus. »
Il va s'asseoir devant la table de creps , et appelle le comte , qui cause dans un coin avec l'homme en habit râpé , qui pariait toujours des rouleaux de louis qu'on ne voyait pas,
« Monsieur, » dit Dubourg en élevant la voix , « j'es- « père que vous ne refuserez pas de me donner ma ro* « vanche à, ce jeu , où je serai peut-êtrç moins mal- « heureux. — Avec grand plaisir, » répond le oomte à manchettes.
Il court sur-le-champ vers la table de crêpa , que I* vieille et la vicomtesse quittent aussitôt; bientôt même elles disparaissent de l'appartement, ajnsi quç madame de Grandcourt ; mais Dubourg est trop Qççupé de son jeu pour faire attention à la disparition de ces dames,
Tous les hommes sont venus faire cercle autour de la partie de creps. On laisse à Dubourg le choix d'être ponte ou banquier. Il préfère ce dernier avantage , et madame la marquise , placée contre sa chaise , a toujours soin de lui présenter le cornet et de ramasser les, dés pour lui. Dubourg perd ; il ne sait plus ce qu'il fait ; il jette dans le salon les dés et les cornets. On lui propose un trente-un; il accepte : c'est pour le rachever ; en moins d'une demiheure le restant de sa caisse y passe.
Dubourg se tâte... il fouille dans ses poches , dans ses goussets. . . il n'a plus rien ; il a tout perdu. . . et cet argent
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n'était pas le sien. Il ne parle plus , il se promène pendant quelques moments , pâle , défait , se mordant les lèvres , se serrant les poings , et lâchant de temps à autre quelques jurons. Les bougies du lustre commencent à s'éteindre ; les comtes et les chevaliers chuchotent entre eux , et semblent embarrassés; la marquise est dans un coin , elle ne croit pas le moment favorable pour aller marcher sur le pied de M. de Potoski.
Enfin Dubourg, sortant de son abattement, parait avoir pris son parti. Il va chercher son chapeau qu'il a placé sous un fauteuil ; il sort du salon, dont il referme la porte avec violence , et , traversant l'antichambre, où quatre grands gaillards, dont un seul est en livrée , sont occupés à boire , il ouvre la porte du carré , et descend l'escalier. Il n'est qu'à moitié chemin lorsqu'en voulant mettre son chapeau sur sa tête , il s'aperçoit qu'il ne tient qu'un mauvais claque , sans ganse et sans coiffe , qu'on a mis à la place de son beau chapeau à plumet.
« Ah ! pour le coup, c'est trop fort ! » dit Dubourg en remontant l'escalier; « non contents de m'avolr escroqué
• mon argent , ils veulent encore m'escroquer mon cha- « peaul... Ah! messieurs les comtes et les chevaliers ,
• nous allons voir cela. »
Dubourg sonne avec violence : on ne vient pas. Il Sonne de nouveau , et cogne contre la porte avec ses pieds et ses mains ; on lui ouvre enfin.
« Que voulez-vous? » lui demande brusquement le valet en livrée. « — Ce que je veux? mon chapeau , que ton « chevalier de je ne sais quoi a pris à la place de son mé- « chant claque... — On n'a pas de chapeau à vous ici... « — Comment I drôle, tu oses mè dire cela?... — Si- « lence , monsieur, ne faites pas tant de bruit dans la mai- « son , cela déplaît à madame la marquise. — Va-t'en au « diable avec ta marquise , qui se laisse pincer le der*
« rière pour ruiner les gens... je veux rentrer ; je saurai « bien rae faire rendre mon chapeau... — Vous n'entre- « rez pasl A moi, mes amis! voici un monsieur qui veut « faire du bruit. »
Les trois autres hommes accourent. Ils saisissent Dubourg par les épaules ; en vain il se débat , il n'est pas le plus fort. On lui fait ainsi descendre l'escalier. Dubourg crie , les traite de canaille , de fripons , ainsi que leurs maîtres ; les quatre grands drôles ne lui répondent pas et le poussent jusque dans la rue, en lui refermant sur le nez la porte de la maison.
« Ah ! les misérables ! » s'écrie Dubourg en rajustant son habit , que dans la lutte qu'il vient de soutenir il a manqué perdre aussi , «ahl les gredins!... quelle jolie « soirée j'ai faite là !... Ouf !.,. Ramassons des pierres , « cassons les vitres. Mais non , appelons... il passera sans « doute quelque patrouille... »
Il reste un moment dans la rue , indécis sur le parti qu'il prendra. Cependant il est fort tard, la rue est déserte ; en restant là il s'expose à être arrêté lui-même ; il réfléchit qu'il est étranger dans cette ville, et qu'il s'est donné un titre qui ne lui appartient pas. Tous ces motifs le déterminent à attendre le lendemain pour chercher à obtenir justice de madame la marquise. En attendant , il faut tâcher de retrouver son chemin et son hôtel.
Mais comment se présenter devant Frédéric et devant Ménard après avoir perdu tout l'argent qu'ils lui avaient confié?... Il n'a plus rien, et ils doivent à leur hôtel une somme assez forte.
Dubourg se frappe la tête et se donne des coups de poing en marchant dans les rues de Lyon. Enfin il se trouve devant leur hôtel ; alors il s'adresse le discours suivant : « Il faut toujours que je finisse par me consoler... Quand
■ je passerais la nuit dans la rue à me battre , cela ne fc- « rait pas revenir un sou dans ma caisse... Allons donc « nous coucher 1 demain nous verrons à nous tirer de là. »
vni
Frédéric, en rentrant le soir à l'hôtel , avait trouvé Ménard assis, seul , devant les restes d'un poulet au cresson avec lequel le ci-devant précepteur avait passé une partie de sa soirée. Étonné de ne point voir Dubourg, te jeune comte en avait demandé des nouvelles à Ménard, qui lui avait répondu que M. le baron était allé dans une des premières maisons de la ville, qui lui avait envoyé une invitation.
Dubourg invité à Lyon où il ne connaît personne, cela parait singulier à Frédéric , qui craint que cette première maison ne soit de la façon de son ami. Il se garde bien cependant de communiquer ses soupçons à Ménard , et se contente de le prévenir qu'il veut partir le lendedemain. « M. le baron n'est plus pressé, » dit Ménard , « il se trouve fort bien à Lyon... — Et ce matin il me « pressait encore de partir' — Il paraît que l'invitation « qu'il a reçue a changé ses projets. — M. le baron dira « ce qu'il voudra , nous partirons demain. »
Ménard ne répond rien et va se coucher, trouvant que son élève en agit bien librement avec un homme comme
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le palatin ; et Frédéric en fait autant, quoiqu'un peu inquiet de l'absence de Dubourg.
Le lendemain le Jeune comte et Ménard sont de bonne heure dans le pièce où ils ont habitude de se réunir pour déjeuner. Mais Dubourg ne parait pas. « Ne serait-il pas « rentré cette nuit? » demande Frédéric. « — Pardonnez- * moi , monsieur, » dit un des valets de l'hôtel , « M. le « baron est rentré vers les trois heures du matin ; il pa- « raissait même très fatigué ; il est encore couché. — « Quel'e folie de passer la nuit quand nous devons au- « jourd'hui nous mettre en route ! Mais où diable a-t-il « été? Allez donc l'avertir que nous l'attendons. »
Le temps se passe. Le valet revient annoncer que M. le baron est malade et ne peut pas se lever.
« Le coquin se sera grisé hier, » se dit Frédéric , et , suivi de Ménard , qui a commencé par se frotter les tempes et le nez avec du vinaigre , de crainte d'attraper le mauvais air, il se rend dans la chambre de Dubourg.
Ce dernier est couché ; il a enfoncé son bonnet de coton sur ses yeux , il a mis son mouchoir en marmotte par-dessus , et il donne à sa r figure une expression tellement piteuse , qu'on croirait , en le voyant , qu'il souffre et languit depuis trois mois sur son lit.
Ménard s'arrête au milieu de la chambre et porte à son nez un flacon de vinaigre des quatre voleurs , en disant bas à Frédéric : « Ah ! mon Dieu !... comme fl est déjà « changé !
« Qu'as-tu donc , mon pauvre Dubourg? » dit Frédéric en Rapprochant du lit et en prenant la main du malade , qui a employé tous les moyens connus pour se donner la fièvre.
« Hélas? mon cher ami... je me sens bien mal... — « Comment ce mal est-il venu ? — Ah I... c'est un évène- «mcnt... c'est la suite d'une aventure terrible... c'est
« la révolution que cela m'a causée!... — Avant tout « il faut voir na médecin. — Je cours en chercher un , a ainsi qu'un apothicaire , » dit Ménard qui est pressé de sortir pour prendre l'air. « — Non, non, mon cher « monsieur Ménard, » répond Dubourg d'une voix faible , « je n'aime pas les médecins... nous avons tout le « temps... — Hippocrate lui-même a dit : Vita brevis^ « ars long a, experientia fallax /... — Oui , monsieur le « baron ; mais plus loin Hippocrate a dit aussi... — Ahl « de grâce , laissez là Hippocrate , » s'écrie Frédéric , qui croit lire dans les yeux de Dubourg qu'il n'est pas aussi malade qu'il veut le paraître ; « et , puisque tu ne « veux pas de médecin, apprends- nous au moins la cause « de ta maladie et cette aventure terrible... — Oui, • dit Ménard , en ayant soin de s'asseoir assez loin du lit pour respirer l'air de la porte. « Sachons si cela peut de- « venir contagieux. »
Dubourg se met sur son séant , il lève les yeux an ciel, pousse quelques gémissements plaintifs, enfonce encore son bonnet de coton sur ses yeux , et commence son récit du ton le plus lamentable.
« Le respectable M. Ménard a dû te dire , mon cher « comte, que j'avais reçu hier une lettre d'invitation d'une « des premières maisons de cette ville... C'est du moins « ce que mon hôtesse m'a assuré , et certes sans cela !.. .
« On me l'a dit... Après: explique-toi donc, » dit Frédéric , impatienté des détours que prend Dubourg avant d'arriver au fait.
« — Doucement ! mon cher Frédéric, je ne suis pas « en état d'aller si vite. Je partis donc en fiacre , hier « an soir, après avoir fait une toilette assez soignée../ — « Oui, j'ai vu que tu as pris un de mes habits... — Tu a sais bien que j'ai perdu ma garde-robe avec ma beiv « Une... — Après... — Je ne sais par quelle fatalité il
« s'est trouvé que j'avais justement dans la poche de ton « habit le portefeuille renfermant notre fortune...
« Aie! cela va mal , » dit tout bas Frédéric, tandis que Ménard, plus inquiet, commence à rapprocher sa chaise.
« Eh bien!... achève donc... — Eh bien! monsieur « le baron ?... — Eh bien ! mes nobles et chers amis, en « sortant du cercle brillant où j'étais resté un peu tard -, « à la vérité... je n'ai pas trouvé de voiture... j'étais seul « dans une rue que je ne connaissais pas... Tout à coup « quatre brigands fondent sur moi... Hélas ! je n'avais « pas d'armes! je me défends comme un lion!... Mais « c'est en vain ! Ils me battent, me roulent, me jettent à « terre... et, ce qu'il y a de pis, me volent tout ce que «j'avais sur moi...
« Ah! mon Dieu!... Et vous aviez notre caisse?» s'écrie Ménard. — «Je l'avais! — Et vos quinze raille « francs... — Tout!... tout, vous dis-je... Il ne me reste « rien... que ce que vous avez sur vous... Us m'ont pris « jusqu'à mon superbe chapeau, dont la ganse valait « soixante francs !
« Quel événement ! et qu'allons-nous faire ? » dit Ménard , qui était désolé en songeant qu'après avoir vécu en seigneurs , ils vont se trouver réduits aux expédients.
Frédéric ne dit rien ; il suspecte le récit de Dubourg. Celui-ci , qui s'en aperçoit , veut tâcher de le persuader , en s'écriant à chaque minute : « Quelle fatalité!... être « attaqué... volet... Ces choses- là sont faites pour moi...
« En effet, monsieur le baron, il parait que vous « n'êtes pas heureux , » dit Ménard qui se souvient du vol de la berline.
— « Et chez qui avez-vous passé la soirée? » dit Frédéric.
« Chez madame la marquise de Ver sac... — Chez
« madame de Versac?... C'est bien singulier, je l'ai vue « hier à sa maison de campagne. — Tu Tas vue !... Cora- « ment!... est-ce que tu la connais? » s'écrie Du bourg d'une voix qui n'est plus celle d'un malade.
« — Madame de Versac est venue quelquefois chez « mon père , lors de son séjour à Paris, l'année dernière. « Pendant la belle saison , elle habite sa maison de cam- « pagne. Hier je l'ai vue , te dis-je , elle m'a fait d'aima- « blés reproches sur ce que je ne passais pas quelque « temps à sa campagne, et, certes, elle n'est point re- « venue à la ville... — Ah! mon Dieu! qu'est-ce que tu « me dis là ?.. . Quel âge a cette marquise ? — Vingt-huit « ans au plus ; sa demeure , ici , est sur la place Belle- « cour. — Ah! mille cigares! c'était une marquise de « contrebande^. Triple sot!... et je ne m'en suis pas « aperçu... »
Dubourg se lève, il saute sur son lit, il se roule sur sa couverture, il arrache son bonnet, qu'il jette dans la chambre ; Ménard s'écrie : « Monsieur le baron a le « transport... je cours chercher un apothicaire... »
Le précepteur est sorti. Frédéric n'en est pas fâché, cela lui laisse la liberté de s'expliquer avec Dubourg ; mais pendant quelques instants celui-ci ne veut pas se tenir tranquille, il est furieux après les soi-disant comtes et chevaliers. Il s'habille à la hâte, en jurant qu'il retrouvera son baron aux breloques, son chevalier râpé et son fripon à manchettes ; qu'il cassera les dernières dents de la baronne, qu'il donnera des soufflets à la vicomtesse et fessera madame la marquise.
Enfin Frédéric parvient à se faire entendre : « Tu as • donc joué hier , malheureux ? et c'est là qu'est passée « notre caisse ? — Ah ! mon ami , bats-moi . . . tue-moi ! . . . « Je sens que je suis un vaurien ! ... Mais vraiment tu en « aurais fait autant à ma place... Comment, quand on
t!4 SCEUB ANNE.
« prend un nom respectable... Moi j'y vais en toute con- « fiance l...J'espéraisdéjàfaireunmariageavantageux... « Je n'entends autour de moi que des gens qui disent ma « terre, mon château, mes gens... mes millions 1 comme « je dirais ma canne et mon chapeau 1... Enfin ils m'ont 4 étourdi de politesses et de liqueurs... J'aurais pourtant « dû remarquer que tout cela était louche 1... mais que « veux-tu ? Je n'ai pas malheureusement l'habitude de « la bonne compagnie 1 J'ai pris les serrements de pied « de l'une pour de la noblesse , et les pataquiès de l'autre « pour un accent allemand; on jouait l... j'avoue que « j'aime le jeu ! et ils m'ont tout escroqué l... tout , jus- « qu'à mon chapeau l... mais cela ne se passera pas « ainsi...
« Où vas-tu? » dit Frédéric en voulant retenir Dubourg qui prend son claque pour sortir. « — Laisse-moi... lais- « se-moi ... Je veux retrouver mes fripons , et peut-être. . . « attends-moi ici... »
Dubourg ouvre la porte, au moment où Ménard revient avec un garçon apothicaire , qui tient dans chaque main des potions calmantes. Dubourg pousse brusquement Ménard , qui vêuTParrêter , et descend l'escalier quatre à quatre, tandis que le précepteur tombe sur l'apothicaire qui tombe avec ses potions.
« Il faut faire courir après lui , » dit Ménard , qui croit que Dubourg a une fièvre chaude. Ce n'est pas sans peine que Frédéric parvient à lui faire renvoyer l'apothicaire, en lui assurant que le baron va beaucoup mieux.
Dubourg se rend à la demeure de sa fausse marquise, dont il a conservé l'adresse. Il faut aller à pied maintenant , et Ton ne se donne plus des airs de seigneur. Le lorgnon irait très-mal avec le vieux claque qui n'entre pas à moitié sur la tête de Dubourg. Mais dans ce moment il ne s'occupe pas de sa tournure, il ne songe qu'à
son argent. Arrivé devant la maison où il est allé la veille , et qu'il reconnaît facilement , l'ayant dans la nuit considérée assez longtemps , il entre dans l'allée dont la porte est ouverte , il monte l'escalier , écoute , regarde autour de lui et n'entend rien. Il sonne à la porte de l'appartement duquel on Ta renvoyé si brusquement; on ne lui ouvre point. Il sonne plusieurs fois avec plus de force j enfin le cordon de la sonnette lui reste dans la majn , mais la porte ne s'est pas ouverte.
« Ouvrez , drôles, fripons 1... ou je vais chercher un « commissaire , » crie Dubourg en se collant contre la serrure. Une vielle femme parait sur le pallier de l'étage supérieur et demande pourquoi l'on fait ce tapage. « Je « veux parler aux personnes qui demeurent au premier, » dit Dubourg. — « Il n'y demeure plus personne, monsieur ; a c'était loué en garni à une femme qui l'a quitté avant « le jour. »
Dubourg est pétrifié. Il voit qu'il n'y a plus d'espoir de ravoir son argent. Il s'en retourne lentement et tristement à l'hôtel , et aborde Frédéric et Menard d'un air consterné.
« Eh bien , les voleurs? » dit Frédéric. « — Ah 1 mon « ami 1 ... ils ont pris la clef des champs ! . . . — J'en étais « sûr. — Du moins , monsieur le baron, avez-vous porté « plainte chez le commissaire ? — Monsieur Ménard , j'ai « fait tout ce qu'il fallait faire... mais je crois que nous « pouvons dire adieu à notre argent. — Et comment « donc allons-nous faire ?. . . — C'est à quoi il faut songer. « Combien possédez- vous d'argent, monsieur Ménard?. « — Deux louis, pas davantage, monsieur le baron. — « Et toi , Frédéric ? — J 'en ai dix environ 1. . . — Ce n'est « pas seulement de quoi payer notre hôte, auquel nous « devons à coup sûr plus de cent écus ! — Quoi ! il n'est * pas payé?... — Est-ce qu'on fait payer d'avance des
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« gens comme nous? — Et avoir fait une telle dépense ! . . . « — Il fallait bien vivre : qu'importe , puisque nous ne « pouvons pas payer , que nous devions cent francs ou « cent écus?... — Cependant nous ne quitterons pas cet « hôtel sans solder notre compte, et nous ne continuerons « pas nos voyages sans argent. — Gela me semble en • effet difficile, » dit Ménard. « — Pour en avoir je ne « vois qu'un moyen, » dit Dubourg, « c'est d'en de- « mander à M. le comte de Montreville ; certainement il « ne laissera pas son fils dans rembarras...
« — Demander de l'argent à monsieur le comte... et « il n'y a pas encore trois semaines que nous avons quitté « Paris! Que va-t-il penser?... » murmure Ménard en soupirant. « Si monsieur le baron écrivait plutôt à son « intendant de Rava ou de Krapach ?. . . — Àh ! . . . j'écri- « rais bien volontiers... mais il y a si loin !... ii faut au « moins deux mois avant de recevoir une réponse, parce « que dans ce moment-ci les avalanches gênent beaucoup « les courriers... — Comment, monsieur le baron, en « été? — C'est justement en été que la neige fond. Par- « dieu, si nous étions en hiver! on ferait la moitié du « chemin en patinant. Nous ne pouvons pas attendre tout « ce temps dans cette auberge; il nous faut de l'argent « tout de suite... — Mon cher Ménard, » dit Frédéric, « il faut absolument en demander à mon père. — Je vais « donc lui écrire le malheur arrivé à monsieur le baron... « — Non pas, non pas ! . . . c'est à vous qu'il avait confié les « fonds, c'est vous qui avez été volé , il est très-inutile de « lui parler de moi... Figurez-vous que c'est vous que l'on « a volé cette nuit. . . — Allons , mon cher Ménard , écri- « vezà mon père une lettre bien pathétique. . .—Diable ! . . . « c'est fort difficile... — Je vais vous la dicter, si vous « voulez. — Vous me ferez plaisir , monsieur le baron. » Ménard prend la plume , et Dubourg lui dicte la lettre
suivante: « Monsieur le comte , j'ai l'honneur de vous « apprendre notre heureuse arrivée à Lyon , où je viens « d'être attaqué , en rentrant le soir à notre hôtel , et volé « de tout ce que nous possédions, ce qui nous met dans « un grand embarras, dont nous vous prions de vouloir « bien nous tirer le plus tôt possible. Du reste, monsieur « votre fils se porte comme Esculape, et les voyages « paraissent lui faire grand bien. Il me charge de vous « offrir ses très respectueux hommages. »
Ménard signe cette lettre, à laquelle Dubourg voudrait que Frédéric ajoutât quelques mots bien tendres. Mais Frédéric n'a jamais menti à son père , et il préfère ne rien lui écrire plutôt que de chercher à lui en imposer.
La lettre est mise à la poste , et il faut en attendre la réponse. Heureusement leur hôte ne parait nullement inquiet. Il a d'ailleurs une chaise et des chevaux , ce qui, au besoin , serait plus que suffisant pour le payer; cela rassure Frédéric, qui engage cependant ses compagnons à faire moins de dépense pour leur table; mais Dubourg n'est pas de cet avis ; il pense au contraire que .cela pourrait donner des soupçons sur leur situation , et Ménard est encore de l'opinion de M. le baron.
Frédéric reprend ses promenades : mais Dubourg ne reprend plus les siennes avec Ménard ; il ne se soucie pas , après avoir étalé sa tournure élégante et fait le palatin dans les rues de Lyon , de s'y montrer maintenant en claque et avec une figure longue ; il est persuadé que l'on devinerait qu'il n'a plus le sou : il y a tant de gens qui ne doivent leur assurance et leur suffisance qu'à l'or qu'ils ont dans leur poche , et qui seul leur donne de l'aplomb dans le monde !
Dubourg passe ses journées à philosopher avec Ménard , qui n'est pas philosophe , mais qui écoute le baron qu'il croit fort savant, et dont pourtant il n'est plus aussi
ravi d'être le compagnon de voyage , parce qu'il récapitule leurs aventures , depuis que le palatin les a jetés dans un fossé avec sa berline, et s'aperçoit que M. de Potoski porte avec lui un certain guignon dont ils res» sentent déjà les effets.
Enfin , au bout de dix jours, on reçoit une réponse du comte ; elle est adressée à M. Ménard , mais c'est Frédér rie qui brise en tremblant le cachet, « Regarde d'abord « dans la lettre , » lui dit Dubourg.
On y trouve un effet de six mille francs sur un banquier de Lyon. « Bon ! voilà de quoi nous faire suppor- « ter les reproches du papa, » dit Dubourg; « mainte- « tenant lis-nous sa lettre. »
M. de Montreville n'écrivait à M. Ménard que ces mots : * Je ne crois aucunement à l'histoire de voleurs « que vous me faites , mais je veux bien pardonner une « première folie de mon fils; j'espère cependant qu'elle « le rendra plus sage. Je vous envoie de l'argent, mais « ne comptez plus sur une pareille indulgence.
« Il ne nous a pas crus , » dit Frédéric. — « Je crains « qu'il ne soit fâché, » dit Ménard. — « Ehl tranquillisez- « vous, il s'apaisera. Nous allons désormais voyager « comme trois petits amours de carton ; nous serons sa- « ges , rangés , philosophes enfin. . . ce qui ne nous empê- « chera pas de nous bien nourrir, parce que cela est né- « cessaire à la santé ; n'est-il pas vrai, monsieur Ménard? « — Credo equidem , monsieur le baron. — Mais plus « de train, d'étalage... Je reprends l'incognito... — Quoi, « monsieur le baron !... — Oui, monsieur Ménard : d'ail- « leurs , avec six mille francs, nous ne pourrions pas « faire longtemps les seigneurs. . . je veux dire tenir notre « rang. — Mais, monsieur le baron, quand vous aurez « reçu des réponses de Bava et de Krapach?... — Ah ! « ce sera différent.., mais je crains que nous n'en ayons
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« point de longtemps. Quant à la caisse , je crois qu'il « faut la laisser à Frédéric : il a du calme , du sang* « froid... c'est ce qui convient à un caissier. — C'est « dommage , » se dit tout bas Ménard ; » nous vivions si « noblement quand M. le baron payait t »
Tous les arrangements terminés , on solde le compte de l'hôte. Pour trois semaines passées dans l'hâte! , il se monte à huit cent cinquante francs , ce qui écorne déjà beaucoup l'envoi du comte; mais pendant ce temps on a été logé et nourri en seigneur. Dubourg n'éprouve que le regret de ne pouvoir continuer à faire la même dé* pense; Ménard soupire en songeant aux excellents repas qu'ils ont faits, et Frédéric dit tout bas à Dubourg : « Mon ami , en allant aussi vite, nous n'aurions pas été « bien loin. »
On a vendu les chevaux de M. le comte ; on s'arrange avec un conducteur pour s'éloigner de Lyon. « Voilà « deux haltes qui vous coûtent cher, monsieur le baron, » dit Ménard ; « une berline et cinquante mille francs la « première fois !... quinze mille francs la seconde!... on « ne pourrait pas voyager longtemps à ce prix-là !... — « Maintenant je suis tranquille, monsieur Ménard ; je « défie bien qu'on me vole : Socrate trouvait sa maison « assez grande pour y recevoir des amis; moi , je trôu- « verai ma bourse assez pleine tant que Frédéric paiera « pour moi. »
M. Ménard ne répond rien à cela : la comparaison ne lui semble pas heureuse.
Au lieu de suivre la route de Turin , Frédéric fait prendre celle de Grenoble ; il veut visiter cette ville et ses environs ; il veut surtout admirer cette Chartreuse dont l'aspect sauvage étonne et frappe le voyageur. Dubourg n'est pas pressé d'arriver en Italie , peu lui importe de quel côté on se dirigera. D'ailleurs, depuis sa
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dernière équipée , il ne se permet plus de donner ses avis. Quant à Ménard , il est toujours soumis aux désirs de Frédéric ; mais le nom de la Chartreuse Ta fait frémir-, il craint que son élève ne veuille se loger dans quelque ermitage , et il ne se sent aucun goût pour la vie frugale.
En approchant des bords de l'Isère , le pays devient plus pittoresque, plus montagneux, plus imposant. Des bouquets de bois coupent les prairies ; les ruisseaux, après avoir baigné une plaine , vont se perdre en cascades sur des rochers. Ce ne sont plus les bruyants environs de Paris , les sites délicieux des bords du Rhône ; c'est un tableau plus sérieux, plus majestueux peut-être, qui porte dans l'âme une douce rêverie, et vous transporte bien loin des villes dont vous n'entendez plus le fracas.
« Que ce pays me plaît! » dit Frédéric; « j'y trouve « je ne sais quel charme qui séduit mon cœur comme « mes yeux... Qu'il est doux de se promener sous ces om- « brages!...— Pour y rêver à madame Dernange, n'est-ce « pas ? — Oh ! non , Dubourg ; depuis longtemps je t'as- « sure qu'elle est loin de ma pensée , ainsi que toutes ces « coquettes que j'ai connues à Paris. — Mais alors , à « qui donc réves-tu , dans tes longues promenades soli- « taires? — Hélas! je ne sais... je rêve un être que je ne « connais pas. . . je réveunefemme jolie, tendre, aimante. . . « fidèle surtout !... — Et tu la cherches au bord des ruis- « seaux ? — Je ne la cherche pas , j'attends que le hasard « me la fasse rencontrer 1... — Si ce hasard n'arrivait « que dans trente ans , vous seriez un peu mûrs tous les « deux. — Ah ! Dubourg, que tu es impatientant!... tu « n'as aucune idée de l'amour... — Mon ami, c'est une « poupée que chacun habille à sa manière... n'est-il pas « vrai , monsieur Ménard ? — Monsieur le baron , je ne « puis pas répondre ad rem. »
On arrive à Grenoble, où l'on renvoie le conducteur ;
là ee n'est plus comme à Lyon ; mais, quoique l'auberge soit moins fastueuse , on y est bien nourri ; la volaille est abondante et le vin fort bon. M. Ménard et Dubourg prennent assez bien leur parti.
Le lendemain de leur arrivée, Frédéric et ses deux compagnons se sont mis en route pour aller voir la Chartreuse. Dubourg, ne faisant plus le seigneur, aime autant accompagner son ami que de rester avec M. Ménard , et ce dernier se décide aussi à les suivre, quoiqu'il soit mauvais marcheur, et que Frédéric, pour mieux admirer le paysage , veuille faire la route à pied.
La Chartreuse, où l'on arrive après un chemin de près d'une demi-journée, se présente à vous environnée de montagnes couvertes de sapins , de vallées fertiles , de prairies et de gras pâturages. En y arrivant par Fourvoyerie, on suit un chemin taillé dans le roc, en côtoyant sur la gauche un torrent, tandis qu'à droite s'élève un rocher de soixante pieds de haut. On éprouve on sentiment nouveau , un mélange d'admiration et d'effroi , à l'aspect de ce site sauvage ; on s'arrête pour contempler le rocher de l'Aiguille , qui est près de la porte de clôture de la grande Gharlreuse.
Frédéric admire, Dubourg regarde , et Ménard soupire ; mais l'accueil hospitalier que les voyageurs reçoivent à la Chartreuse ranime les esprits du pauvre précepteur, qui , tout en convenant que ce pays offre des points de vue admirables , sent qu'il préfère son petit appartement, au quatrième, dans la rue Bétisy, à la cellule la plus pittoresque delà Chartreuse, dans laquelle d'ailleurs on fait constamment maigre. Il n'est pas donné à tout le monde de sentir les beautés de la nature , et c'est avec infiniment de plaisir que Ménard reprend le chemin de Grenoble , quoique Frédéric lui propose de coucher à la Chartreuse , pour ne point trop se fatiguer ;
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mais Ménard assure qu'il n'est pas las , et que les cinq lieues ne l'effraient point ; on se remet donc en route après le dîner.
Le soleil va se coucher, et nos voyageurs sont encore à quatre lieues de Grenoble, parce que Frédéric s'arrête à chaque instant pour faire admirer à son ami une vallée 4 un moulin , un paysage charmant ; chaque fois que Fré* déric s'arrête , Ménard s'assied sur le gazon , et l'on a ensuite beaucoup de peine à le remettre sur pied ; le bonhomme n'est point grand marcheur; cependant il rappelle son courage , et prend la liberté de s'appuyer sur le bras de M. le baron , qui est le meilleur enfant du ' monde quand il ne se donne pas des airs de palatin.
Le son d'une musique champêtre attire l'attention de Frédéric. «Venez, » dit-il , « descendons de ce côté, « j'aperçois là-bas des villageois qui dansent ; allons jouir « du tableau de leurs plaisirs.
« Allons , » dit Dubourg , « il y a sans doute à la danse « quelques jolis minois. — Allons, » dit Ménard , « nous « nous reposerons et nous nous rafraîchirons. »
Les voyageurs descendent une colline et se trouvent bientôt dans une vallée bordée de chênes et de sapins. Là sont rassemblés les habitants d'un joli village que l'on aperçoit vers le fond de la vallée : c'est la fête de l'endroit; les paysans la célèbrent en se livrant à la danse. Une musette et un tambourin forment tout l'orchestre , mais c'est bien assez pour les faire sauter : la joie brille sur tous les visages ; les jeunes filles ont leurs beaux atours , et le costume piquant des villageoises de ce pays les rend en général assez attrayantes. Les gens âgés sont assis un peu plus loin , et causent en buvant , pendant que leurs enfants dansent devant eux.
Ménard s'assied devant une table , et demande à se rafraîchir ; Dubourg rôde autour de la danse , en disant
des douceurs aux plus jolies paysannes ; et Frédéric 9 après avoir quelque temps regardé ce tableau , s'éloigne de la danse , et suit les bords d'un ruisseau qui serpente dans une allée de saules , à l'entrée d'un bois épais.
Déjà le son de la musette ne retentit plus que faiblement A son oreille ; il va retourner vers ses compagnons , lorsqu'en détournant la tète il aperçoit à quelques pas de lui une jeune fille assise sur les bords d'un ruisseau , les regards tournés vers la vallée avec une expression de douceur enchanteresse , et souriant à la danse qu'elle aperçoit de loin , mais laissant percer dans ce sourire une expression de tristesse qui lui semble habituelle.
Cette jeune fille parait avoir à peine seize ans. Ses vêtements annoncent la pauvreté , mais sa grâce en efface la misère. De superbes cheveux blonds voltigent en boucles sur son front plein de candeur; ses traits sont fins et délicats , sa bouche aimable et gracieuse , et ses yeux , d'un bleu tendre , ont une expression touchante de douceur et de mélancolie, qui s'accorde avec la pâleur de ion teint.
Frédéric s'est arrêté : il contemple la jeune fille... il jie peut se lasser de la regarder. Pourquoi est-elle seule sur les bords de ce ruisseau, tandis que ses compagnes se livrent au plaisir, à la danse? Pourquoi cette expression de tristesse répandue sur tous ses traits? Frédéric ne la voit que depuis un moment , et déjà elle l'intéresse ; il veut savoir tout ce qui la concerne; il lui semble que son cœur partage déjà les peines de la jeune fille.
Dans ce moment , plusieurs couples de villageois traversent le sentier pour se rendre à la danse. Frédéric s'adresse à quelques paysannes, et leur montrant la petite , assise sur le bord du ruisseau : « Quelle est donc « cette aimable enfant, » leur dit-il, « et pourquoi ne « partage-t-elle point vos plaisirs?... » Les villageoises
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s'arrêtent et jettent sur la jeune fille un regard de pitié et de commisération. Puis , se retournant vers Frédéric : « Oh ! monsieur, » lui disent-elles, « la pauvre petite ne « danse pas !... C'est sœur Anne... »
Frédéric, étonné, attend une explication; mais les paysannes retournent à la danse en répétant encore d'un ton triste : « C'est sœur Anne ! »