QUE FAIT-ELLE LA? — LA DANSE DU VILLAGE
Les villageois sont éloignés ; mais Frédéric est resté pensif dans l'allée de saules que les derniers rayons du soleil n'éclairent plus que faiblement. Il regarde toujours la petite , qui ne le voit pas , parce que , ne pouvant plus apercevoir la danse , elle a laissé tomber sa tête sur sa poitrine, et ne regarde que l'eau du ruisseau qui coule à ses pieds.
Que voulaient dire ces paysannes par ces mots : « C'est «sœur Anne; pauvre petite, elle ne danse pas!... » Le ton de pitié qui accompagnait ces paroles a frappé Frédéric. Les villageoises semblaient plaindre l'aimable enfant , et trouver tout naturel qu'elle ne prit aucune part aux plaisirs de ses compagnes.
Quels chagrins... quelles causes peuvent éloigner cette jolie fille des lieux où Ton se livre à la joie? Quoiqu'une douce mélancolie règne sur ses traits charmants , elle ne semble pas agitée par une peine récente ; elle parait au
contraire calme , tranquille ; elle sourit au ruisseau qui murmure devant elle, et son âme parait aussi pure que cette eau qui réfléchit son image.
Il semble que quelque chose de mystérieux enveloppe cette jeune fille , et Frédéric brûle de percer ce mystère. Tout ce qui touche sœur Anne ne lui est déjà plus indifférent.
Il s'avance bien doucement.. . il est tout près d'elle , et elle n'a pas levé les yeux. <* Eh quoi ! » lui dit Frédéric d'une voix émue , « vous n'imitez pas vos compagnes !... « on danse à quelques pas de vous... et vous restez seule « dans cet endroit écarté? » -
A la voix de Frédéric , la jeune fille a tourné la tête et fait un mouvement d'effroi ; mais bientôt , rassurée par le ton doux de celui qui lui parle, elle se calme, et se contente de se lever et de quitter les bords du ruisseau.
« Auriez-vous quelque peine , quelque chagrin pro- «fond?... Si jeune 1... connaîtriez- vous déjà le mal- «heur?... Ah! s'il était en mon pouvoir d'alléger vos « souffrances, je me trouverais heureux !... »
La jeune fille jette sur Frédéric un regard où se peignent à la fois la tristesse et la reconnaissance. Elle fixe un moment ses beaux yeux sur les siens, puis, lui faisant une gracieuse révérence, elle se dispose à s'éloigner... Il la retient doucement par la main. Elle semble étonnée... effrayée même; elle retire sa main de celle du jeune homme qui la pressait déjà.
« Vous vous éloignez , » dit Frédéric , « vous partez , « etsansme répondre... sans daignerme dire un mot?... »
Les yeux de la jeune fille deviennent plus expressifs , un sentiment de douleur indicible semble alors les animer ; bientôt des larmes les remplissent et coulent sur ses joues à peine colorées.
« Grand Dieul... vous pleurez!... en serais -je la
lt.
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« cause?,.. » s'éerie Frédéric , en saisissant de nouveau la main de la pauvre enfant; celle-ci semble lui faire signe que ce n'est pas sa faute. Un léger sourire perce sous ses larmes; mais, dégageant de nouveau sa main , elle gagne l'épaisseur du bois, et, aussi légère que la bi~ «he , disparaît bientôt aux regards de Frédéric.
Il a fait quelques pas pour la suivre , mais déjà il fait nuit y et il ne voit plus de quel côté elle a pris. Il revient sur les bords du ruisseau , et s'arrête à la place qu'elle oo fiupait.
Frédérie ne peut encore se rendre compte de ce qu'il éprouve; mais il sent pour cette jeune fille un sentiment bien plus tendre, bien plus vif, et cependant bien plus doux que tous ceux qu'il a éprouvés jusqu'alors. En la perdant de vue , son cœur a battu avec force; il lui semblait déjà qu'elle était quelque chose pour lui. Que de grâce , de charmes 1 . . . Mais pourquoi cette tristesse et ce silence?... On la nomme sœur Anne : que signifie ce titre de sœur attaché à son nom ? appartiendrait-elle à quelque ordre religieux ? Mais non , son costume ne l'annonce pas, et elle est libre dans ces campagnes... Cependant un mystère l'environne... « Charmante fille !... « ah ! je veux savoir tout ce qui t'intéresse, » se dit Frédéric en regardant vers le bois par où elle a disparu ; « je « veux te revoir , je veux soulager ta misère... Je sens « que je t'aime déjà 1. . . oh 1 oui , je t'aime , non pas comme « toutes ces coquettes qui m'ont trompé , mais comme tu « mérites de l'être!... car j'ai lu dans tes yeux la can- «deuret l'innocence!... Ah! si tu m'aimais un jour , « que je serais heureux!... »
Mais il e*t nuit ; il faut aller rejoindre ses compagnons. Frédéric quitte à regret l'allée de saules où il a vu sœur Anne ; mais en regagnant la vallée , il se dit encore : « Je « la reverrai , il faut absolument que je la revoie. Ne
« parlons pas de cette jeune fille à Dubourg , il se mo* « querait de moi 1... il croit que toutes les femmes sont «de même; il n'a aucune idée de l'amour. Pauvre pe- « tite , ah ! je saurai pourquoi tu ne te mêles pas aux jeux « de tes compagnes .. »
Les danses sont animées ; les villageois se livrent avec ardeur au plaisir ; les figures peignent la joie, le bonheur. Le» chants des buveurs se mêlent au son de la musette et du tambourin. Les jeunes gens pressent en dansant la main de celles qu'ils courtisent; les fillettes sou* rient à leurs amants , les mamans à leurs petits marmots, et les vieillards à leur bouteille. Chacun sourit à ce qu'il aime, comme pour Je remercier du bonheur qu'il lui procure.
Ménard,qui s'est assis entre deux intrépides buveurs, écoute fort tranquillement les histoires du pays , tout en mangeant une salade et en choquant avec ses voisins ; car au village la fierté disparaît, et Ménard n'en montre jamais mal à propos , c'est-à-dire qu'il sait la soumettre à son appétit.
Dubourg, oubliant ses titres de noblesse, est allé se mêler à la danse. Il saute avec une jolie brune , aux yeux vifs , au nez retroussé et à la jambe très fine! La paysanne danse avec le beau monsieur , sans que cela l'intimide ; elle n'en saute pas moins , et c'est elle au contraire qui répète sans cesse à son danseur : « Allez donc, vous u'at- « lez pas. » Dubourg fait ses petits pas de Paris, si goûtés dans les salons ; mais au village on trouve que cela n'est que marcher. Et la jolie brune lui dit à chaque instant : « Voulez- vous ben danser mieux que ça !.. . qu'est- « ce que c'est donc que c'te danse-là I... Ml ! faut sauter, « ou j' vas prendre un autre danseur. »
Dubourg, qui ne veut pas qu'elle prenne un autre danseur, fait alors un télégraphe de ses bras et de ses jaiq-
bes, et se donne un mouvement continuel. Ménard, qui de sa table l'aperçoit se démener, dit à ses voisins : «/Voilà M. le baron qui danse une polonaise avec vos « jeunes filles î... Regardez, mes enfants , voilà comme « on danse à Cracovie... et sur les monts Krapach !... « Que c'est noble!... que c'est gracieux ! Comme il fait « de jolis pas per fas et nef as /. . . »
Les voisins de Ménard ouvrent de grands yeux et ne comprennent rien à cela. Mais la danseuse de Dubourg est satisfaite , et celui-ci, qui la voit en bonne disposition, se permet de lui prendre un baiser; mais on y riposte aussitôt par un vigoureux soufflet , parce que les villageoises des environs de Grenoble ne ressemblent pas aux Gotons des environs de Paris.
Frédéric est devant la danse ; mais il ne remarque pas ce tableau animé qui est sous ses yeux. Il se croit encore dans l'allée solitaire , et voit la jeune fille assise au bord du ruisseau.
C'est Dubourg qui vient à lui. Il a quitté sa danseuse , parce qu'il a vu qu'il en serait pour ses sauts , ses ronds de jambe et ses grands écarts, et que les tapes que la paysanne lui a données en échange de ses petites libertés ont calmé son ardeur pour la danse.
« D'où viens-tu donc ? » dit-il à Frédéric , « tu nous « quittes dans le plus beau moment !... — Je viens de « me promener. . . — Quel intrépide promeneur tu fais ! . . . « Mais je crois qu'il est temps que nous allions promener « jusqu'à Grenoble , dont nous sommes encore à quatre « lieues. »
Ils rejoignent Ménard , qui fait compliment à Dubourg sur sa manière de danser. Frédéric se fait indiquer la route la plus courte , et un jeune villageois s'offre de leur servir de guide une partie du chemin ; mais Ménard ne parait pas de force à pouvoir faire quatre lieues ,
et Dubourg lui-même semble effrayé de la longueur de la route. Le villageois propose son cheval de labour , h condition qu'on le mènera au pas. Le cheval est accepté avec reconnaissance par Dubourg et Ménard ; ce dernier monte en croupe , et se tient fortement serré après le baron. Frédéric marche à pied avec le jeune villageois. On part.
La lune éclairait alors les campagnes. Le temps était superbe. Les forêts de sapins se dessinaient avec majesté sur la gauche des voyageurs , et le marteau du forgeron troublait seul le silence de la nuit. Souvent , en passant près d'une forge , une clarté brillante remplaçait un moment la couleur bleuâtre de la lune, et jetait sur la campagne une teinte de feu ; on entendait les voix des ouvriers qui se mêlaient au bruit monotone du marteau ; alors Dubourg disait à M. Ménard : « Entendez-vous les «Cyclopes qui travaillent aux foudres de Jupiter? » Et Ménard lui répondait : « Je ne voudrais pas pour tout « l'or du Pérou me trouver seul , la nuit , au milieu de ces « gens-là!... » Et il donnait un petit coup de talon à leur coursier , qui n'en allait pas plus vite. Dubourg et le précepteur sont un peu en arrière , parce que le cheval de labour n'avance que lentement dans le chemin qui est fort rocailleux. Frédéric marche en avant , auprès de leur guide : c'est un enfant de douze ans , franc et naïf comme presque tous les montagnards.
« Quel est ce village que nous quittons? » demande Frédéric au petit paysan. « C'est Vizille, monsieur; c'est « le plus joli village des environs de Grenoble. — Tu « l'habites ?... — Oui , monsieur, j'y suis né. t— Et... y « connais-tu... »
Avant d'achever sa phrase, Frédéric se retourne pour voir si ses compagnons ne peuvent l'entendre ; mais ils sont à plus de cinquante pas de lui : Dubourg parle de
la Bretagne , et détaille à Ménard la manière dont on y vit. Frédéric voit qu'il peut causer avec leur guide sans crainte d'être entendu.
« Connais-tu dans ce village une jeune fille que Ton « appelle.,, sœur Anne? — Sœur Anne!... oh! oui,mon- « sieur , certainement que je la connais ! Elle n'habite « pas précisément dans le village , mais sa chaumière « n'en est pas ben loin. Pauvre §œur Anne !.., qui pst-ce « qui ne la connaît pas dans le pays ?... — Eh quoi! * tu semblés aussi la plaindre ?... Cette jeune fille est « donc malheureuse ?... — Dam' ! sans doute... elle est « à plaindre !... et son histoire est ben touchante ! — Tu « la sais? — • Oui, monsieur, ma mère me la contée plus « d'une fois ; tout le monde la sait chez nous. — Rst- « conte-moi cette histoire... raconte-moi tout ce que tu « sais sur sœur Anne ; parle , mon ami, et surtout n'ou- « blie rien!,..
Frédéric , en disant ces mots , met une pièce d'argent dans la main de l'enfant , qui est étonné qu'on le paie pour une chose si swnple , et commence naïvement son récit , dont Frédéric, serré contre lui , ne perd pas un seul mot.