HISTOIRE DE SŒUR ANNE
Sœur Anne est fille d'une dame que Ton appelait CIotilde , qui était ,* dit-on , bien douce et bien jolie. Cette Clotilde , née de parents riches , n'avait pas été élevée comme une simple fille des champs ; elle possédait be^u*
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coup de talents , et pourtant elle vint habiter avec son mari dans notre village. On disait que c'était an mariage d'amour , et que la belle Glotilde avait préféré son amant et une chaumière à de beaux appartements qui lui au* raient donné un autre mari.
Clotilde et son mari vécurent quelque temps heureux dans notre village ; ils eurent d'abord une fille , la petite Anne... déjà jolie comme sa mère... d'ailleurs vous l'avez vue , monsieur.
Quatre ans après , ils eurent un autre enfant , ce fut un garçon , et les parents en furent bien contents , et la petite fille ne quittait plus un instant son jeune frère. Mais bientôt les pauvres gens éprouvèrent tout plein de malheurs : un orage dévasta leur champ... ils perdirent leur récolte ; la pauvre Glotilde devint malade !... Alors son mari , pour secourir sa femme et ses enfants , ne vit pas d'autre parti à prendre que de s'engager. Il se vendit, donna tout l'argent à Clotilde , et partit en lui disant : « Veille bien sur nos pauvres enfants. »
La douleur de voir son mari s'éloigner rendit longtemps Glotilde incapable de rien faire , et , pendant ce temps , la petite Anne donnait tous ses soins à son jeune frère , qu'elle aimait de toute son âme ; sa mère lui répétait souvent: « Veille bien sur ton frère... hélas ! peut- « être bientôt n'aura-t-il que toi pour appui !... »
Une année s'écoula. Le mari de Glotilde lui écrivait d'abord fréquemment ; mais tout d'un coup les lettres cessèrent , et Ton s'était battu... car , dans ce temps-là , on se battait souvent î . . .
Le mari de la pauvre Glotilde avait été tué. On en reçut la nouvelle dans le pays , mais personne n'eut le courage de la lui annoncer , et Glotilde attendait encore des nouvellesde son époux, lorsque depuis longtemps il avait cessé d'exister I
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La pauvre femme se rendait chaque jour sur le haut d'une montagne, d'où Ton découvrait bien loin la route delà ville ; c'était par là qu'elle espérait voir revenir son mari. Souvent elle passait des journées entières assise au pied d'un arbre, les yeux tournés vers ce chemin sur lequel elle avait aperçu son bien-airaé pour la dernière fois.
Quand on voyait Glotilde là , on essayait de la consoler ; on lui parlait de ses enfants, mais elle répondait tristement : « Aune est auprès de son frère , elle ne le quitte « pas , elle sera pour lui une seconde mère. »
En effet , la jeune fille , qui n'avait encore que sept ans , étonnait déjà tout le village par son intelligence et sa tendresse pour son frère. Le pauvre petit ne voyait qu'elle une grande partie de la journée , mais il ne manquait de rien. Sa sœur Anne le soignait , le berçait, le caressait , s'étudiait à prévenir ses moindres désirs ; aussi le nom de sœur Anne fut le premier que l'enfant balbutia ; et ce nom , tout le monde le lui donnait alors dans le village , en la citant comme un modèle de tendresse fraternelle : il lui est resté depuis.
Un jour , Glotilde était , suivant sa coutume , sortie pour se rendre à sa place habituelle , et sœur Anne était seule avec son frère dans sa chaumière. A l'heure où leur mère revenait ordinairement , les enfants ne la revirent pas. Le petit garçon continuait de jouer auprès de sa sœur ; mais déjà celle-ci regardait avec inquiétude dans la campagne, et répétait à chaque instant : « Maman « ne revient pas ! »
La nuit parut, et Glotilde n'était pas de retour. Si Anne avait été seule, elle aurait couru dans le village , dans les environs, s'informer de sa mère ; mais quitter son frère ! . . . ci la lui était impossible , c'était un trésor qu'on lui avait confié, elle ne concevait pas la pensée de s'en séparer un instant.
- La pauvre enfant se décide à coucher son frère qui , âgé alors de trois ans , avait besoin de repos , et à veiller à côté de son lit en attendant le retour de leur mère. Le temps s'écoulait; chaque minute redoublait la peine de la jeune fille , sa poitrine se gonflait ; de grosses larmes tombaient de ses yeux, et elle répétait encore : « Maman « ne revient pas... ô mon Dieu ! nous aurait-elle aban- « donnés ! »
Pour redoubler sa souffrance, un orage affreux éclate sur le village. Le tonnerre gronde avec fracas; sœur Anne en avait très peur , elle se fourrait la tête sous le berceau de son petit frère , et appelait sa mère à son secours.
Tout-à-coup la foudre tombe avec un bruit terrible qui retentit dans tout le village. Sœur Anne , étourdie par la violence du coup , reste quelque temps sans oser rouvrir les yeux. Mais lorsqu'elle regarde de nouveau autour d'elle , une fumée épaisse se répandait déjà dans la chaumière. La petite cherche avec effroi d'où peut venir ce nuage qui l'environne . A chaque minute la fumée augmente ; Anne court vers la fenêtre. . des flammes sortent aussitôt du dehors, et lui ferment le passage. Hélas ! le tonnerre était tombé sur le toit de la chaumière , il l'avait embrasé , et de toutes parts les flammes environnaient les deux pauvres enfants.
La jeune fille ne songe alors qu'à son frère ; elle le sort de son berceau , le prend dans ses bras , et regarde de tous côtés en poussant des cris affreux. Mais hélas ! le danger redouble... elle perd ses forces... la fumée létouffe... elle veut appeler encore... elle ne le peut plus !
Vous pensez bien, monsieur, que tous les habitants du
village accoururent vers la chaumière. On ne pouvait
plus sauver la maison, il fallait au moins sauver les
enfants. On parvint, après bien des périls , à entrer dans
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la chambre de soeur Anne... On la trouve réfugiée avec son frère sous le lit de leur mère , tenant serré contre son cœur ce frère chéri qu'elle voulait préserver de la mort . . . mais inutilement I le pauvre petit garçon n'était plus! Sœur Anne n'était qu'évanouie : on parvint à la rappeler à la vie... Mais jugez , monsieur, delà douleur, de Tétonnement général ! la révolution terrible qu'elle avait éprouvée lui avait ôté l'usage de la parole... Elle ouvrit la bouche ; quelques cris sourds purent seuls se faire entendre... Depuis ce temps , la pauvre petite n'a plus parlé 1...
« Grand Dieul » dit Frédéric, « pauvre enfant 1... « voilà donc la cause de cette mélancolie répandue sur tes « traits charmants ! . . . »
Oui , monsieur, reprend le jeune guide , sœur Anne est muette; tout ce qu'on a fait depuis pour lui rendre la parole a été inutile : les médecins de la ville ont dit qu'une frayeur horrible et le désespoir de voir périr son frère sans pouvoir le sauver lui avaient ôté la faculté de s'exprimer, et qu'une révolution semblable pourrait seule,
peut-être, lui rendre la parole. Mais la pauvre petite a conservé un cœur pour sentir ses peines... elle a su faire comprendre tout ce qu'elle a souffert; puis elle a pleuré pendant bien des années et son frère et sa mère; car cette pauvre Clotilde avait succombé à sa douleur, et on l'avait trouvée inanimée au pied de l'arbre , sur le haut de la montagne , la même nuit qui avait été si fatale à ses enfants.
La foudre , en embrasant la chaumière , avait privé Anne du dernier asile qui lui restait. Mais tous les habitants du village se cotisèrent pour secourir la jeune fille ; et une bonne femme, nommée Marguerite, qui habite une cabane dans le bois qui touche à la vallée , prit Anne avec elle en l'adoptant comme sa Allé.