‹ Soeur Anne (volume 2)Chapitre 23 sur 54 · HISTOIRE DE BŒUR ANNE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE BŒUR ANNE

Marguerite était pauvre aussi ; mais avec les secours réunis des plus riches du village, Anne eut une vache et quelques chèvres.

Pendant plusieurs années, elle parut incapable de se livrer à aucun travail. Elle passait les journées assise sur les bords d'un ruisseau , ou dans le fond des bois ; inattentive à tout ce qu'on lui disait , Anne ne savait que pleurer ses parents et son frère ; mais le temps a un peu calmé sa douleur, elle est à présent plus tranquille, plus résignée; elle se montre sensible atout ce qu'on fait pour elle; elle se livre de nouveau aux travaux champêtres, et témoigne le plus tendre respect à la bonne Marguerite, qui est aujourd'hui bien vieille et ne sort plus de sa cabane.

Enfin sœur Anne se montre maintenant douce, bonne, sensible comme autrefois. Elle sourit même quelquefois , mais ce sourire est toujours mêlé de tristesse ! A la vue d'un petit garçon de l'âge que son frère avait , Anne s'émeut, se trouble, et des pleurs coulent de ses yeux. Si vous l'avez vue , monsieur, ah ! vous savez comme elle est jolie 1... elle a seize ans maintenant \ si elle ne parie pas , elle sait bien se faire comprendre ; ses gestes ont tant d'expression et ses yeux parlent si bien!... Oh! nous la comprenons tous très facilement. Malgré cela, c'est bien dommage qu'elle ne puisse pas parler, car les femmes du village disent que ça lui ferait beaucoup de bien!...

« Pauvre petite 1... » dit Frédéric ; « oh ! oui , c'est a bien dommage!... Que sa voix devait être douce!... «Que j'aurais aimé l'entendre! Mais je sens que son • malheur la rend encore plus intéressante à mes yeux. « Et tu dis que sa demeure est dans le bois ?

« — Oui, monsieur. Oh ! c'est ben facile à trouver, la « cabane de la vieille Marguerite !... En suivant le sentier « qui donne dans l'allée des saules. . . à gauche, vous trou-

« vez une clairière, vous descendez une petite colline, « puis la cabane est devant vous.

« — Bien , mon ami , je te remercie. . . — Mais tenez , « monsieur, vous voilà à Grenoble... vous n'avez plus « besoin de moi? — Non, mon ami; tiens... prends en- « core ceci pour ta peine... — Grand merci , monsieur ; « quand vous aurez besoin de quelqu'un au village, je « me nomme Julien , je me recommande à vous. — Il « suffît, je m'en souviendrai. »

Les deux cavaliers descendeot de cheval. Le jeune guide prend leur place , il salue les voyageurs et s'éloigne au petit pas. Frédéric, songeant à tout ce que le petit bonhomme vient de lui conter , marche en silence à. côté de ses deux compagnons , qui entrent dans Grenoble en discutant sur la manière dont il faut servir un canard aux olives , discussion qui les occupe depuis fort longtemps, Dubourg citant la méthode adoptée en Bretagne, et Ménard ferme sur les principes qu'il a puisés dans le Cuisinier royal.

De retour à l'auberge , chacun va se livrer au repos dont il a besoin après une journée aussi fatigante. Mais ce n'est point le sommeil que Frédéric trouvera sur sa couche : l'image de la jeune fille est sans cesse présente à sa pensée ; il songe à son malheur, à cette histoire touchante qu'on lui a contée , et il se dit : « Gomme elle « aimait son frère!... quelle âme tendre!... quel {cœur « brûlant !... comme elle aimera lorsque l'amour lui sera « connu... quel plaisir de lui en inspirer !... de lire dans « ses yeux charmants, qui suppléent si bien à l'organe « qu'elle n'a plus!... »

Cette idée occupe Frédéric toute la nuit. Au point du jour il se lève, et laissant ses deux compagnons goûter un repos qui le fuit, il sort de l'auberge, demande un cheval , et prend au galop le chemin du village de Vizille.

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