UNE JOURNEE DANS LE BOIS
L'amour est le dieu qui charme le plus agréablement nos loisirs; il franchit l'espace, comble les distances, trompe le cours du temps. Jamais un amant ne s'ennuie alors même qu'il n'est pas heureux. Les souvenirs , les projets , les espérances bercent continuellement un cœur amoureux. C'est le dieu de tous les pays et de toutes les classes ; il pénètre dans les chaumières comme dans les palais. On aime aussi bien sur la fo ugère que sur le coussin le plus moelleux; quelques personnes prétendent même qu'on aime mieux aux champs qu'à la ville ; du moins l'amour doit-il s'y montrer plus naturel. Il n'est pas permis au montagnard , au bûcheron ., au journalier, de s'occuper de beaux-arts, de projets de finances, de plans politiques; il est permis à tout le monde d'aimer, et cela est fort heureux pour le genre humain. Je ne sais quel auteur a dit avec beaucoup de vérité : « Le temps le « plus heureux de la vie de l'homme est celui qu'il passe « à faire la cour à sa maîtresse. »
C'est bien dommage que ce temps soit si court ! . . . C'est probablement pour renouveler leur bonheur que les hommes changent souvent de maîtresse. Les femmes ne traitent pas l'amour si légèrement. C'est l'histoire de toute leur* vie, et pour nous ce n'est qu'un roman.
Mais Frédéric est déjà arrivé dans la vallée où l'on dansait la veille, et qui est maintenant paisible comme tous les environs. Quelques laboureurs la traversent pour
se rendre à leurs travaux; quelques villageoises sont de loin à loin occupées dans des pièces de terre. Ici , le plaisir de la veille ne nuit point au travail du lendemain ; les bonnes gens se délassent en parlant des amusements de la fête qui ne doit revenir qne dans un an ; mais ce temps passera vite pour eux : ils savent sj bien remployer!
Frédéric se dirige vers la petite allée de saules ; il descend de cheval , l'attache à un arbre, et s'enfonce sous le feuillage. 11 cherche la jeune fi 11e sur les bords du roisseau ; mais elle n'est pas à cette place ou il Ta vue la veille, Il pénètre alors dans l'épaisseur du bois, il se rappelle ce que lui a dit son guide , et prend à gauche. Tout est calme, tranquille; le sombre feuillage des sapins laisse à peine pénétrer quelques rayons de jour. Enfin Frédéric se trouve dans une clairière , il monte une colline , et une chétive cabane s'offre à sa vue.
Le bois avec lequel on a élevé cette misérable habita* tion est en plusieurs endroits à demi pourri , le toit de chaume menace ruine. Quelques palissades entourent un petit jardin , que Ton voit sur la droite de la chaumière ; mais cette clôture est en partie tombée.
Frédéric sent son cœur se serrer à la vue de cette de* meure qui annonce la pauvreté et la privation des premiers besoins de la vie.
« C'est là qu'elle demeure, » se dit-il, «c'est là... que « depuis l'âge de sept ans elle a vécu dans la misère et « la solitude!... Pauvre petite!... quand ton dévoue- « ment sublime , quand le malheur qui en fut la suite, « t'auraient mérité l'hommage général , tu n'as trouvé « que cette cabane pour pleurer tou frère et tes parents. • . « heureuse encore de n'avoir pas été sans asile et sans « pain!... »
Frédéric s'st appuyé contre un arbre ; il contemple la cabane ; son cœur est trop plein pour qu'il puisse avan-