UNE JOURNÉE DANS LE BOTS
à l'avenir, à son rang , aux projets de son père ; Il ne voit qu'elle, ne veut plus vivre que pour elle... Il est vrai que cet amour date de la veille , et que Frédéric n'a que vin£t-un ans.
"Dnns le village où il va se reposer et déjeuner, c'est encore de sœur Anne qu'il parle ; et chacun se platt à vanter ses vertus , sa douceur, sa sensibilité ; mais les paysans ajoutent : « La pauvre fille est bien à plaindre, elle « court risque de rester toujours dans sa misérable chau- « mière ; car, qui voudrait d'une malheureuse muette? »
Frédéric sourit et se tait ; mais il pense qu'il a vu à Paris des femmes éblouissantes de charmes , d'attraits , de talents, de parures , et qu'il préfère à toutes la jeune muette du bois.
Le jeune homme trouve au village de quoi réparer ses forces ; il a fait donner à son cheval une ample ration , puis reprend avec lui le chemin» du bois. Il attache son coursier à un arbre près du ruisseau , et se dirige vers la cabane isolée.
Le soleil n'est encore qu'à moitié de sa course , mais Frédéric espère , en rôdant autour de la maisonnette , apercevoir sœur Anne, et cela lui donnera la patience d'attendre le soir.
En approchant de la palissade qui sert de clôture au jardin et qui n'a que quatre pieds de haut, il est facile d'en connaître d'un coup d'oeil toute l'étendue : ce jardin est petit, mais on en a tiré tout le parti possible. Plusieurs arbres fruitiers , quelques ceps de vigne , des légumes , des fleurs , se mêlent et croissent ensemble dans eet étroit espace où la nature peut en liberté suivre tous ses caprices.
En avançant la tète, Frédéric aperçoit une vieille femme assise sous un figuier. Elle parait fort âgée , mais sa figura vénérable annonce le calme , le repos de l'âme t
Frédéric la considère quelques instants avec respect... c'est elle qui a recueilli Anne , qui lui a tenu lieu de mère.
La figure de la bonne vieille s'épanouit : la jeune muette s'approche d'elle , tenant dans ses mains un vase de bois rempli de lait qu'elle vient placer sur les genoux de Marguerite. Celle-ci lui donne un petit coup sur la joue, en lui disant : « C'est bien , ma fille... c'est bien , ma chère « enfant... assieds-toi là, près de moi... Tu sais bien que • j'aime à te voir pendant que je fais mon repas. »
La jeune fille se place aussitôt devant Marguerite; elle semble épier ses moindres désirs, et, plus d'une fois , elle prend la main de la bonne vieille et la baise avec respect.
Frédéric reste fixé à la même place ; il passerait des heures entières à considérer ce tableau.
La vieil le, après avoir terminé un repas composé de fruits et de lait, se lève, et , avec l'aide de sœur Anne , fait quelques tours dans le jardin. Frédéric se cache lorsqu'elles passent près de lui ; mais il remarque que la petite jette un coup d'oeil dans le bois et semble y chercher quelqu'un. Si ce regard était pour lui... ah! qu'il serait heureux ! son cœur en conçoit en secret l'espérance. Il est tenté d'entrer dans le jardin, de courir se jeter aux pieds de la jolie muette. . . mais la présence de Marguerite le retient.
Elles sont rentrées dans leur chaumière. Frédéric quitte cette place d'où il plongeait dans le jardin. Il va quelque temps errer dans le bois. Tout dans ces lieux lui retrace l'orpheline ; chaque arbre , chaque buisson lui parle d'elle... 1Y est-ce pas dans ce bois qu'elle habite depuis neuf ans ? Ses pieds ont foulé ce gazon... et sans doute ses regards se sont aussi arrêtés sur tout ce qui l'environne.
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Frédéric descend lentement auprès du ruisseau. Il s'asseoit à ia place où il a vu sœur Anne pour la première fois. Elle ne peut encore venir de longtemps ; mais Frédéric tire de sa poche ses tablettes; H prend son crayon... Qif écrit-il?... Des vers pour sœur Anne : tous les amants ne sont-ils pas poètes ? et les poètes ne sont-ils pas plus éloquents lorsqu'ils sont amants? On sait encore les vers que Tibulle a faits pour Délie ; Ovide ft immortalisé Julie; Orphée enchanta les enfers en cherchant Eurydice* c'est l'amour qui montait la lyre d'Anacréon ; c'est luf qui inspirait Sapho ; les charmes de Lesbie enflammèrent la verve de Catulle, comme ceux de Cynthie rendirent plus délicats, plus passionnés les vers de Properce* n'est-ce pas aussi à Laure que Pétrarque doit une partie de sa gloire ? sans elle , il eût été poète ; mais aurait-il si bien peint l'amour? Encharis, Éléonore , nous vous devons les tendres élégies de Bertin et les vers pleins de grâce de Parny.
Le temps passe bien vite lorsqu'on fait des vers pour ce qu'on aime : Frédéric , penché sur ses tablettes , écrivait encore. Un léger bruit se fait entendre... il tourne la tête... sœur Anne est derrière lui, et regarde avec curiosité ce qu'il fait. Elle rougit en se voyant surprise * mais. Frédéric la rassure , et , la faisant asseoir à ses côtés , lui lit ce qu'il vient de composer.
Sœur Anne ne savait pas ce que c'était que des vers ; mais , dans ce que Frédéric lui lut, elle comprit ce qu'il voulait dire. Le cœur est la clef de l'esprit des femmes de la nature ; c'est le contraire chez les femmes policées.
La jeune fille est déjà moins timide, moins embarrassée auprès de Frédéric ; à seize ans on fait bien vite connaissance, et plus vite encore lorsqu'on ne connaît ni les usnges du monde ni les lois qu'il impose. Frédéric paraît si doux, si bon , si sensible!. il la plaint, il s'occupe
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d'elle, et la pauvre orpheline est tout étonnée qu'il y ait au monde une autre personne que Marguerite qui s'intéresse à son sort. Les habitants du village lui témoignent de la compassion , de la pitié !... mais ce sentiment a quelque chose de pénible pour celui qui en est l'objet. Ah I ce n'est pas cela qu'elle lit dans les yeux de Frédéric... Il lui parle avec intérêt , la regarde avec tendresse, elle ne se trouve déjà plus aussi malheureuse.
Mais la nuit vient : ils sont encore assis près du ruisseau. Il y a deux heures qu'ils sont là, ils ne s'en doutaient pas.
Anne se lève , et montre du doigt à Frédéric son coursier qui l'attend ; puis ses yeux inquiets se dirigent vers le village, vers le bois, vers les montagnes qui conduisent à la ville , et elle les reporte ensuite sur Frédéric : « Je « vais à Grenoble , » lui dit-il , « c'est là que je demeure • maintenant avec deux amis, qui peut-être sont inquiets « de ma longue absence... Mais je reviendrai demain... « je reviendrai tous tes jours... Pourrais-je en passer un « seul sans vous voir ! ... »
La petite sourit et parait plus contente : elle le conduit jusqu'à son cheval ; Frédéric presse sur ses lèvres la douce main de sœur Anne , et se décide enfin à reprendre le chemin de la ville. La jeune fille va jusqu'à la lisière du bois , afin de le suivre des yeux tant que le crépuscule le lui permet. Ce n'est que lorsqu'elle n'entend plus les pas du cheval qu'elle retourne vers sa demeure. Pensive , rêveuse, toutétonnéedu sentiment nouveau qu'eîleéprou ve, et dont elle ne peut se rendre compte , la jeune muette rentre lentement dans la chaumière.
« D'où diable viensrtu? » dit Dubourg à Frédéric , qui arrive à l'auberge au moment où ses deux compagnons allaient se mettre à table pour souper. « — Je viens de. .. « parcourir les environs. — Quelle manie as-tu de courir a comme cela les champs ? Est-ce que tu vas recommencer « ici la vie que tu menais à Lyon? — C'est possible. — « Ce sera fort amusant pour nous. Au moins , à Lyon , «on pouvait varier ses plaisirs 1... voir du monde... « — Oui , des marquises de Versac , n'est-ce pas ? — Mais « ici 1... nous connaissons déjà la ville par cœur. Encore * « si l'on pouvait faire quelques connaissances... s'intro» « duire dans quelques sociétés.. « mais quand on n'a pas « d'argent on n'ose se présenter nulle part ; cela vous « donne un air gauche qui vous trahit tout de suite. S'il « faut , dans chaque ville où nous nous arrêterons , que tu « connaisses à fond tous les arbres, tous les bosquets , « tous les points de vue, tous les rochers, enfla qu'il « n'y ait pas un petit ruisseau devant lequel tu ne te sois « arrêté , nous n'arriverons pas de dix ans en Italie !... « et ta vie ne suffirait pas pour connaître la moitié de « l'Europe 1
« Il est certain , » dit M. Ménard , « que la réflexion « de M. le baron me parait assez judicieuse. Nous n 'avanie çons guère plus vite que des tortues , si parva licet « componere magnit* — Je te pardonnerais de visiter «Naples, Florence 1... 11 est des monuments qu'on ne
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« peut trop contempler. Admirele Colyséede Rome ou la « basilique de Saint-Pierre; va te promener sur le mont « Pausilippe ou sur le Vésuve , je ne m'en étonnerai pas ; « mais, dans ce pays, que vois-tu d'extraordinaire? Il est « pittoresque, romantique, c'est fort bien; mais nous « trouverons sur notre route des sites bien plus remarie quables. Attends pour t'extasier que tu sois sur les gla- « ciers du mont Blanc , ou sur un rocher des Apennins ; « mais ne reste pas toute une journée en admiration « devant un vieux mûrier qui ombrage un petit ruisseau ; « car il y a partout des arbres , des bosquets , des gazons « et des fontaines. . . excepté dans les déserts de l'Afrique ; «mais nous n'irons pas jusque là.
« Mon ami , » ditFrédéric en souriant , « j'ai trouvé ici « ce que l'on chercherait vainement ailleurs; ce qui vaut, « à mes yeux , toutes les merveilles du monde. »
En disant ces mots , Frédéric rentre dans sa chambre se livrer au repos, sans répondre à Dubourg, qui lui crie : « Dis-nous donc ce que tu as trouvé ?...
« Que diable peut-il avoir trouvé , monsieur Ménard ? « — Je cherche , monsieur le baron. — Ah ! si c'était le « portefeuille qu'on m'a volé à Lyon ! ... — Ou votre ber- « Une , monsieur le baron 1 — Ma berline !... vous devez « bien penser qu'elle est mangée maintenant... c'est-à- « dire que le coquin de postillon l'a depuis longtemps « vendue pour boire. — En effet, c'est présumable... «quel dommage!... une voiture si respectable!... — « Mais qu'a-t-il donc trouvé de si charmant ?... — Peut- «< être la manière de conserver des œufs à la coque en « voiture. — Ah ! croyez-vous que Frédéric s'occupe de « cela?... — Monsieur le baron , ce serait une découverte « précieuse en voyage. On m'en avait donné la recette , « ainsi que celle pour faire du punch au lait, j'ai eu le « malheur de In perdre dans un déménagement !... r— Je
« vois que nous ne saurons pas ce qu'il aura trouvé , à « moins qu'il ne nous en fasse part. — Je vais y songer « en dormant, monsieur le baron. — Et moi , je vais « dormir en y songeant, monsieur Ménard. »
Le lendemain , de grand matin , Frédéric reprend la route du village. Il descend dans la vallée , laisse son cheval dans une prairie où il a de l'herbe jusqu'aux genoux , et , traversant rapidement le sentier, en un moment il est dans le bois , sur la colline et à côté de sœur Anne , qui a déjà mené paître son troupeau.
Une vive rougeur colore les joues de la jeune fille à l'aspect de Frédéric ; elle lui sourit , et lui tend la main avec amitié. Déjà elle s'impatientait de ne pas le voir arriver, déjà elle se disait : Est-ce qu'il ne reviendra plus? et ses yeux ne quittaient pas le chemin de la vallée. Elle ne connaît Frédéric que depuis deux jours ; mais dans un cœur aussi aimant , aussi pur, l'amour devait faire de rapides progrès I c'est donc de l'amour qu'elle éprouve déjà pour le jeune étranger?... pauvre petite ! j'en ai peur !... mais n'est-ce pas bien naturel ? n'estelle pas dans l'âge où l'amour s'identifie avec tous nos autres sentiments? et Frédéric est bien fait pour lui en inspirer.
« Je suis venu plus tard , » lui dit-il , « mon cheval n'a « point secondé mon impatience ; chère amie , je suis « si bien auprès de vous... je voudrais ne jamais vous « quitter ! »
Anne le regarde longtemps... elle soupire, lui montre le chemin de la ville , puis regarde sa chaumière , comme pour lui dire : « Nous serons toujours séparés I...
« Quittez cette chaumière, consentez à me suivre , » s'écrie Frédéric avec chaleur, « et nous ne nous quitte- « rons plus. »
Ja petite se lève , fait un mouvement d'effroi , et, lui
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montrant de nouveau la cabane, elle imite les pas chancelants de la vieille Marguerite ; puis , secouant la tète avec force , ses yeux qui brillent d'une expression céleste disent à Frédéric : « Jamais, jamais je ne l'aban- « donnerai.
« — Ah ! pardonnez-moi , » lui dit-il, « oui , j'ai tort , « je le sens... votre cœur ne peut être ingrat... pardon- « nez-moi I... l'amour m'égarait. »
La jeune muette ne lui garde pas rancune; elle retourne s'asseoir près de lui , et un sourire charmant vient animer sa physionomie. Ses beaux cheveux , que le vent fait voltiger, vont caresser la figure de Frédéric; elle rit en le dégageant de sa chevelure. Mais il a passé une de ses mains autour de sa taille; il retient contre lui cette tête charmante. Ses yeux échangent de doux regards avec ceux de sœur Anne ; ses lèvres effleurent ses joues , et la douce haleine de la jolie muette se mêle à l'air qu'il respire : ces instants ne sont-ils pas les plus doux de l'amour, les plus heureux de la vie ?
Une partie de la journée se passe ainsi. Frédéric reste dans le bois; sœur Anne lui apporte des fruits, du laitage , afin qu'il ne soit pas obligé d'aller jusqu'au village. Déjà la petite craint de le voir s'éloigner. A chaque Instant elle court dans la chaumière voir si Marguerite n'a pas besoin d'elle. Mais la bonne vieille dort une partie de la journée , et sœur Anne revient en courant près de son nouvel ami.
Vers le soir, la jeune fille reste plus longtemps près de sa bonne mère. Pendant ce temps, Frédéric descend jusqu'au bord du ruisseau ; c'est là qu'il attend le retour de sœur Anne , et ses tablettes lui font passer le temps. Quand la petite le surprend à écrire , elle pousse un profond soupir, et, reportant tristement ses yeux sur elle, semble dire : « Je ne sais rien !... je ne saurai jamais
« rien!... »etFrédéric lui répond: « Je serai ton maître..» « Je t'apprendrai à parler sur le papier. »
Quand la nuit vient, le jeune homme se sépare de son amie , qui l'accompagne tristement jusqu'à son coursier, et dont les yeux lui disent encore : « À demain I »
Huit jours se sont écoulés ainsi ; chaque matin Frédéric part de Grenoble au point du jour : il prend le premier cheval qu'il trouve dans l'auberge , et se rend à Yizille. Il passe toute sa journée près de sœur Anne, et ne la quitte qu'à la nuit.
Frédéric ne vit point éloigné de la jeune muette r et déjà sœur Anne n'est plus heureuse que près de lui. L'amour s'est emparé de son cœur, sans qu'elle ait cherché à le combattre : il s'est présenté à elle avec tant de charmes ! pourquoi aurait-elle repoussé ce sentiment qui fait son bonheur? Frédéric a tout pour séduire; il lui répète à chaque instant qu'il l'aime , qu'il l'aimera toute sa vie ; elle ne doute pas de ses serments ; elle ne sait pas ce que c'est que l'inconstance. Pourquoi Frédéric lui mentirait-il?... Elle s'abandonne au plaisir de l'aimer J... Sa bouche ne peut lui adresser de tendres assurances de retour ; mais ses yeux lui disent tout ce qui se passe dans son âme , et un seul de ses regards vaut les plus doux serments.
Frédéric veut apprendre à écrire à sœur Anne, mais l'amour trouble sans cesse les leçons qu'il lui donne. Assis auprès d'elle, la serrant tout contre lui , pouvant contempler tout à son aise ses traits si doux , ses yeux si enivrants... il s'arrête, et oublie ce qu'il doit lui montrer. Elle le regarde, elle sourit , on oublie la leçon. Frédéric la presse contre son cœur... ses sens sont enflammés... mais on est timide avec l'innocence , surtout lorsqu'on est véritablement amoureux.
Cependant l'amour le plus timide s'enhardit; l'habi-
tude de se voir, d'être ensemble , de se témoigner leur tendresse , les unit chaque jour davantage. Ils sont constamment seuls dans le bois. . . et c'est un séjour bien dangereux pour l'innocence 1 pourraient-ils longtemps résistera leur cœur, au feu qui les dévore ?... Frédéric ose tout, et sœur Anne se donne à lui sans regrets , sans remords , car elle trouve tout naturel de faire le bonheur de celui qu'elle aimera toute sa vie.
Frédéric , dans le délire de l'amour, ne veut plus s'éloigner de son amante pour aller coucher à Grenoble ; les huit lieues qu'il faut faire pour aller à la ville lui font voir son amie quelques instants plus tard , et le forcent à la quitter quelques moments plus tôt. « Non , » dit-il , « je ne veux plus m'éloigner de toi ; pas une heure, pas « une minute. Si je ne puis te voir, eh bien! je coucherai « dans le bois... sur le gazon... tout près de ta chau- « mière... ne serai-je pas toujours bien? »
La jolie muette saute au cou de son ami , l'embrasse. . . fuit mille folies!... tous ses gestes expriment le bonheur. 11 ne la quittera plus... elle va donc être constamment heureuse!... La pauvre petite croit que c'est possible. Tout-à-coup, comme frappée d'une idée nouvelle, elle conduit Frédéric près de la chaumière, lui montre une feuêtre ; c'est celle de la chambre où couche la vieille Marguerite , et un peu après est une autre croisée . . C'est là que repose la jeune muette; elle entraine Frédéric de ce côté , place sa tête sur le revers de sa main , l'attire contre son sein , et le regarde avec ivresse... Le jeune homme la comprend , il la presse sur son cœur et s'écrie : « Oui, je reposerai avec toi... toujours près de toi!... « Ah ! que nous serons heureux !... »
C'est ainsi que l'enfant de la nature trouve bien vite ce qui peut servir son amour ; car pour bien aimer il n'est besoin ni d'art ni d'étude , le cœur est le meilleur
maître. Plusieurs fois, cependant, sœur Anne a voulu montrer Frédéric à sa bonne mère ; elle ne conçoit pas pourquoi il évite ses regards... mais son ami lui dit: « Marguerite ne voudrait pas te laisser la même liberté, « si elle savait que tu me vois sans cesse ; elle te dirait au « contraire qu'il faut me fuir et ne plus me parler. «
Ces mots suffisent pour que sœur Aune ne lui en parle plus. Lui défendre de voir Frédéric!... lui ordonner de le fuir ! ce serait la condamner à pleurer toute sa vie. Elle sent bien qu'elle n'aurait pas la force d'obéir... H' vaut donc mieux cacher à Marguerite son bonheur. Tous les jours la bonne vieille s'affaiblit davantage. Elle ne quitte presque plus son fauteuil , où elle dort une grande partie du temps; il est donc bien facile de lui cacher la vérité.
La nuit est venue succéder à ce jour où Frédéric à remporté le plus doux triomphe, où il a connu toute l'ivresse d'un véritable amour. Mais l'approche de l'ombre ne va plus le chasser du bois; la nuit doit, au contraire, doubler encore son bonheur.
11 ne songe pas à ses compagnons , à l'inquiétude dans laquelle il va les laisser, à leur embarras , puisque c'est lui qui a l'argent ; il ne pense pas qu'il a un cheval qui appartient à l'auberge; il ne voit plus au monde que sœur Aune ! ... Le souvenir de son père ne vient même pas troubler son bonheur. Le présent est tout pour lui ; sœur Anne occupe toutes ses pensées ; il n'a jamais connu de femme qui pût lui être comparée. Trouverait-il dans le monde autant de beauté, de grâce, d'innocence et d'amour?... Son malheur la lui fait aimer encore davantage... Frédéric était fort romanesque, et il ne traitait pas l'amour aussi légèrement que la plupart des jeunes gens de son âge; sa conduite doit donc nous paraître moins extraordinaire,., Et d'ailleurs , la jeune muette
est si jolie ! Dans les premiers transports de l'amour, une cabane , des bois , un désert est ce qu'on aime ; voilà ce que désirent tous les amants ; mais cette ivresse est de courte durée: Frédéric sera-t-il plus constant?
C'est dans le sentier où ils vont s'asseoir souvent, c'est sur les bords du ruisseau, que Frédéric attend dans l'om* bre que Marguerite sommeille.
Alors sœur Anne doit sortir doucement de la cabane , et venir cbercber son amant.
% Frédéric attache son cheval contre une vieille masure ruinée qui servait autrefois de demeure à un bûcheron i et qui lui tiendra lieu d'écurie.
La lune , qui brille de tout son éclat , reflète dans l'eau pure du ruisseau, et éclaire de loin en loin quelques clairières du bois. Frédéric écoute attentivement... il guette les pas de son amante... Le temps lui semble long... Chaque minute qui s'écoule coûte un soupir à l'amour. Ses yeux cherchent à percer sous les noirs sapins..* à découvrir jusqu'à la chaumière. Enfin , un léger bruit se fait entendre... c'est elle... Il ne la voit pas encore, mais son cœur lui annonce déjà sa présence. Légère comme la biche, prompte comme le trait du chasseur, belle comme le bonheur, la jeune muette descend vivement les sentiers de ce bois , dont elle connaît tous les détours. En un instant elle est près de son ami , qui dépose un baiser sur son front, et ne peut s'empêcher de la contempler quelques moments : Frédéric est fier de son bonheur. Le moment , le lieu , le plaisir qui anime ses traits, le mystère qui les environne , tout semble rendre encore sœur Anne plus jolie. Ses cheveux noués négligemment, et dont une partie flotte sur son cou ; ses formes charmantes, qu'un léger vêtement voile sans les cacher; et ses yeux si doux , si pleins d'amour, font éprouver à Frédéric une ivresse nouvelle.
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«Viens... viens, » lui dit-il, « conduis-moi!... » La petite prend son bras , et le guide à travers l'épaisseur du bois. Bientôt ils sont devant la ehaumière , et Frédéric entre dans cette humble cabane , qui devient à ses yeux le séjour le plus délicieux. Il partage la couche de soeur Anne !... peut-il envier quelque chose à ceux qui dorment dans un palais ...? Heureux amants 1... laissons-les goûter le bonheur 1
DUBOURG BEFAIT LB SEIGNBUR. — NOUVELLES