DUBOURG REFAIT LE SEIGNBUB
« Ma foi , » dit Dubourg , a nous étions d'assez mau- « vaise humeur quand nous vous avons rencontrés : nous « sommes venus de Grenoble ici en nous promenant... « On nous a dit qu'il n'y avait que trois petites lieues... « je n'ai pas voulu fatiguer mes équipages dans ce pays « montagneux ; mais j'espérais trouver de ce côté quelque « bonne auberge pour y dîner, ou du moins la facilité de « gagner le premier village ; j'ai offert à des paysans jus- « qu'à six pièces d'or pour me chercher un cheval , et pas « un de ces drôles n'a bougé. N'est-il pas vrai , Ménard ? « — Il est très vrai , monsieur le baron , que nous ne « trouvions rien du tout !...
« Ah! mon ami, » dit à demi-voix madame Chambertin à son époux , « quelle idée ! . . . quelle occasion ! . . . « — Je la saisis !... » répond celui-ci ; et il se met devant Dubourg à la troisième position : « Monsieur le baron , a si je ne craignais d'être indiscret... s'il vous était in- « différent d'accepter un dîner de propriétaire... nous « serions ravis , madame Ghambertin et moi , de possé- « der à notre table un seigneur de distinction et un pro- « fesseur de belles-lettres. Mon cabriolet de campagne « nous attend ici près , avec Lunel , mon jockei ; en une « heure nous serons à Allevard , et ce soir mon cabriolet « reconduira monsieur le baron...
« Vraiment , monsieur de Chambertin , ceci est trop « aimable , » répond Dubourg en le saluant , tandis que l'ancien négociant dit tout bas à sa femme : « Il m'a ap- « pelé de Chambertin. — Je l'ai entendu, mon ami. — «Est-ce qu'il a envie de me faire chevalier?,.. — Je « le crois bien capable de vous faire quelque chose.
« — Je suis presque tenté d'accepter votre invita- « tion , » reprend Dubourg ; « elle me procurera le plaisir « de connaître des personnes aimables. Qu'en pcnsez- * vous, mon cher Ménard? cela n'inquiétera- t-il pas
« Montreville ? croyez-vous que nous pouvons accepter « le diner de M. de Chambertin ?
« Oui, certainement, nous le pouvons , monsieur le « baron, » répond Ménard qui , dans le plaisir que lui fait cette invitation , tire de sa poche leur nappe de papier qui entortillait la volaille, et s'essuie le visage avec, croyant avoir pris son mouchoir, et ne s'aperce va nt pas qu'il se barbouille la figure avec la gelée du chapon ; mais monsieur et madame Chambertin sont dans le ravissement, et ne voient rien de tout cela : emmener dîner chez eux un grand seigneur polonais , un palatin I... qui a mis un de devant le nom de monsieur, et qui fait des. yeux très tendres à madame, en voilà assez pour tourner la tête aux deux époux.
« Nous ne tiendrons jamais quatre dans le eabriolet, » dit- madame. « — Ne t'inquiète pas, ma chère, je pren- « drai le petit cheval de Lunel , qui montera derrière ; et « quand M. le baron voudra... — Ma foi partons , » dit Dubourg ; et H ajoute plus bas , en offrant sa main à la dame : « Toutes les ruines possibles ne sauraient l'em- « porter sur vous ! »
On se met en marche : Dubourg donne le bras à madame ; M. Chambertin court en avant , et Ménard suit en cherchant à deviner d'où peut venir cette odeur de volaille qui le poursuit partout.
Au détour d'un sentier, on aperçoit le cabriolet de campagne , que garde un petit homme de l'âge de sort maître, qui ressemble plutôt à un sommelier qu'à un jockei : il a près de lui un animal qui , par sa taille et ses oreilles , tient le milieu entre le cheval et l'âne. Madame Chambertin monte en voiture avec nos deux voyageurs. «Donne-moi ton bidet, Lunel, «dit M. Chambertin. « — Et moi , monsieur ? » demande le vieux jockey. « — Tu monteras derrière la voiture. — Vous savez