DU BOURG BEFAIT LE SEIGNEUR
« Uen , monsieur, que je ne peux pas m'y tenir, — « Alors , tu suivras à pied ; imbécile 1.,, qui ne sait pas « encore se teuir derrière une voiture. »
En disant ces mots , M. Chambertin enfourche le bidet en lui donnant de grands coups de canne à défaut de cravache :« Pardon si je vous dépasse , » crie-t-il à Dubourg , « mais je vais donner quelques ordres. — Ah ! je « vous en supplie , point de façon pour nous , monsieur « de Cbambertin 9 » lui crie celui-ci. Mais le propriétaire est déjà loin : en s'entendaqt appeler de Chambertin, il a pris le mors aux dents.
Dubourg prend les guides et conduit , ce qui ne l'empêche pas de dire en route des choses fort galantes à madame de Chambertin , et de Caire signe h Ménard de s'essuyer le visage* Lunel court à pied derrière le car briolet , en donnant au diable les étrangers qui sont cause que son maître a pris son bidet.
On arrive à Allevard , joli bourg où un torrent considérable alimente un grand nombre de moulins , de forges de fer et d'usines. La maison de M. Chambertin est sur la droite , avant le village. C'est une propriété charmante, bâtie à la moderne, et, comme dit madame Chambertin , c'est presque un château.
En descendant dans une fort belle cour ombragée de tilleuls , Dubourg se félicite en secret de sa rencontre , et commence à trouver que madame Chambertin a encore les formes très agréables et les yeux très vifs. Quant à Ménard , qui a entrevu une cuisine bien échauffée , il pense que , sans être baron ni palatin , un homme qui possède une aussi jolie propriété mérite quelque considération.
M» Chambertin fait entrer les étrangers dans un joli salon du rez-de-chaussée , qui donne sur un fort beau jardin Situé derrière la maison. Tout annonce la ri*
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chesse , la profusion et le manque de goût. Il y a deux pendules sur une cheminée, une autre sur une console , une autre sur un secrétaire. Les meubles sont élégants , le parquet est couvert de tapis , les boiseries surchargées de tableaux , et trois lustres pendent au plafond.
« C'est mon petit salon d'été , » dit madame Chambcrtin d'un air modeste. « Si j'avais su avoir l'honneur de « recevoir M. le baron , j'aurais fait préparer mon grand « salon d'hiver, dans lequel on fait trois contredanses « sans se gêner. — Madame, nous avons plus de place « qu'il ne nous en faut ! et je serais désolé de vous causer « aucun dérangement... ce salon est-charmant, tout s'y « ressent du goût de la déesse de ce séjour... — Àh ! « monsieur le baron... il est vrai que c'est moi qui l'ai « fait arranger... mon mari voulait encore placer une « pendule dans ce coin. . . mais il peut s'en passer. . . — Il « serait difficile de ne pas savoir l'heure ici !... — Ce « tapis est d'un assez bon goût... J'ai encore mieux que « ca dans mon salon d'hiver... mais vous devez en faire
* un grand usage en Pologne , monsieur le baron ? — Oh ! « nous avons en Pologne des tapis qui ont six pouces « d'épaisseur... on enfonce dedans en marchant, comme « sur un lit de plume... j'espère avoir l'honneur de vous
* en envoyer quelque échantillon... — Ah ! monsieur le <• baron!... »
Dans ce moment M. Chambertin entre avec toute la société qu'il avait pu réunir à la hâte pour venir dîner chez lui avec un grand seigneur. Il n'avait trouvé que quatre personnes de disponibles : d'abord un ancien notaire de village et sa femme, qui allaient se mettre à table lorsque leur voisin était accouru , tout effaré , leur apprendre la rencontre qu'il avait faite, et l'honneur qu'il avait de recevoir chez lui le noble étranger et le professeur de belles-lettres.
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A cette nouvelle , et sur l'invitation qui la suivit , de venir dîner avec le grand seigneur, M. Bidault ( c'est le nom du ci-devant notaire ) avait appelé sa bonne en lui disant : « Marianne, enlevez le couvert... mettez le pâté « dans le buffet, la volaille dans le garde-manger, le « poisson à la cave... nous dinons cbez mon voisin, « conservez bien tout cela pour demain. »
Et madame Bidault s'était élancée devant son miroir, en s'écriant : « Eh vite! Marianne... ma robe fleur « d'oranger... mon chapeau à la jardinière... ma colle- « rette à points à jour... je ne puis pas paraître devant « ces messieurs en négligé... Monsieur Bidault, est-ce « que vous ne vous habillez pas?... — Ma foi, je vais « passer mon habit marron , voilà tout... Fais en sorte , « Marianne, que le poisson se conserve frais... — Mail rianne, cherchez-moi donc ma robe. »
M. Ghambertin est parti bien vite pour continuer sa tournée d'invitations , en recommandant à monsieur et à madame Bidault de ne point le faire attendre. La pauvre Marianne, pressée de tous les côtés, ne sait où donner de la tête : elle va porter le chapeau à la jardinière à la cave , et accourt vers sa maîtresse avec son plat de poisson à la main. Enfin , après vingt minutes employées à courir pour madame et pour monsieur, les deux époux sont en état de se présenter devant l'illustre étranger. M. Bidault, qui compose des vers depuis qu'il a vendu sa charge, se fait un plaisir de causer poésie avec l'homme de lettres; et madame Bidault, qui se pique d'avoir le meilleur ton de l'endroit, est enchantée de montrer son savoir-vivre devant un grand seigneur.
En sortant de chez M. Bidault, M. Chambertin est allé chez le maire ; mais le maire est aux champs , il surveille ses travaux , et ne reviendra que le soir. Chambertin court chez le notaire qui a succédé à Bidault, mais le
là
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notaire est à la chasse , et sa femme est occupée à faire des confitures qu'elle ne peut pas quitter.
Cependant le temps presse ; Ghambertin entre chez un ancien apothicaire de Lyon , qui s'est retiré dans une assez jolie maison qu'il a achetée à Allevard. Ce n'est pas un personnage fort distingué pour mettre en face d'un palatin ; mais n'ayant pas le temps de choisir, on s'en contentera; d'ailleurs, M. Fondant parle fort peu ; il ne dira pas de sottises.
Ghambertin entre donc chez lui , et n'ayant pas le temps de bien s'expliquer, se contente de lui dire précipitamment ; « Mon cher Fondant, j'ai chez moi un grand % palatin,., de Pologne,., je lui donne à dîner... venez, « je vous attends... et un homme de lettres qui est hellé* « niste incognito,.. Dépêchez-vous... ce sont des person* « nages du premier ordre... nous dînerons dans une « demi-heure, »
Ghambertin est parti. Il songe qu'il peut encore avoir son ami Frossard, maître de forges, et l'un des plus riches propriétaires des environs. Il court chez lui. Le gros maître de forges est en train de dîner ; il a déjà mangé le potage et le boeuf, lorsque Ghambertin, qui arrive tout en sueur dans la galle à manger, lui crie de loin ;
« Arrête , Frossard... arrête... pas un morceau de
• plus 1... — Qu'est-ce à dire? » répond le maître de for* ges en tenant son grand couteau levé sur un poulet gras qu'il s'apprête à découper. « Pas un morceau de plus !... « j'espère bien que les cuisses et les ailes la sauteront... « je n'abandonne que la carcasse... — Arrête , te dis-je , « mon ami ; il faut que tu viennes diner chez moi. — Pas a aujourd'hui... tu vois bien qu'il n'est plus temps... — « Il le faut... — J'ai déjà mangé le tiers de mon dîner...
* Ça ne comptera pas. — J'ai bien peur que si I . . . — J'nl
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« deux seigneurs, dont un homme de lettres, chez moi. « — Qu'est-ce que cela me fait ? — De Pologne. . . de Cra» «eovie... un baron... un savant... — Eh bien! après? « tout cela ne doit pas m'empêcher de diner. — Je veux « te procurer l'honneur de diner avec eux. — Mon ami , « pourvu que je dîne bien , peu m'importe que ce soit « avec un baron ou un meunier !.♦. — Allons , Frossard, « mon ami , un peu d'élévation dans les idées... — Mon « poulet va être froid... — Tu goûteras chez moi d'uh « lièvre piqué délicieux... j'ai aussi certain pâté de foie « gras qui m'est arrivé de Strasbourg... — Ah ! le traître « va m'attendrir... — Nous boirons de mon vieux po* « mard«.» et de ce suint-pérây que tu aimes tant... — H « n'y a pas moyen de résister. . . — Tu me suis ? — Oui , « mais ce n'est pas pour tes seigneurs et tes savants , « auxquels je ne connais goutté ; c'est pour le lièvre et le « pomardj auxquels je me connais parfaitement. »
M. Fondant était arrivé le premier chez Chambertin ; mais naturellement timide , et encore plus embarrassé pour paraître devant les deux étrangers , qu'il présumait être des princes d'après le peu de mots que son voisin lui avait dits, l'ancien apothicaire était resté dans Pantichaml.re qui précédait le salon dans lequel madame Chambertin causait avec ses nouveaux hôtes, et, ne se sentant pas la force de faire seul son entrée, il attendait que les autres convives arrivassent, afin de passer derrière eux.
Monsieur et madame Bidault paraissent enfin, ainsi que le gros Frossard. M. Chambertin , qui venait de donner des ordres à son cuisinier, court au-devant de sa société. On trouve M. Fondant, qui est toujours dans l'antichambre, et M. Chambertin, ouvrant la porte de son salon, présente madame Bidault à M. le baron. Pendant un échange de salutsetde révérences entre les deux époux et nos deux voyageurs , le gros Frossard , qui ne fait pas
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autant de cérémonie, pousse devant lui M. Fondant, qui parait vouloir rester dans l'antichambre ; et madame Ghambertiu, après avoir fait les honneurs de chez elle, s'éclipse pour aller s'occuper un moment de sa toilette.
« Monsieur le» baron, » dit Ghambertin , « j'ai réuni « quelques amis qui sont , comme moi , ravis de ce que. . . « — Ma foi , » dit Frossard en se jetant dans une bergère sans laisser finir Chambertin , « il était temps que tu « arrivasses, mon cher; si le poulet avait été entamé, «je ne l'aurais pas quitté 1... — Toujours plaisant, ce « cher Frossard , » dit M. Bidault en frappant sur la cuisse du maître de forges , tandis que son épouse se tenait bien raide dans un fauteuil vis-à-vis de Dubourg, qui, assis négligemment sur un canapé , ressemblait à un sultan contemplant ses esclaves, tandis que Ménard, placé un peu plus loin , admirait l'air de santé du maître de forges et la mine respectueuse de M. Fondant , qui s'est assis contre une croisée , de manière à être aux trois quarts sous le rideau.
« Si j'avais su plus tôt traiter monsieur le baron , » dit Chambertin , «j'aurais arrangé... une petite soirée « musicale... une petite fête... mais je me flatte d'êtreen a mesure une autre fois... — Ah 1 monsieur de Chamber- « tin. vous me rendez confus ! ... En vérité, je ne pourrai « plus quitter ce pays ; et cependant , monsieur Ménard, « vous savez qu'on nous attend à la cour de Bulgarie. »
A ces mots , madame Bidault se redresse en se pinçant les lèvres; Chambertin regarde «es voisins d'un air qui signifie : « Je vous l'avais bien dit, » et M. Fondant disparaît entièrement derrière les rideaux.
« Au reste , » reprend Dubourg , » ce pays me plait « beaucoup... et la société aimable que j'y rencontre m'y « attache encore davantage... »
A ce compliment tout le monde se lfcvç et salue. Il se
DUBOUfiG BBFA1T LE SBIGNBUB. 1 73
fait derrière les rideaux un mouvement semblable. « Mais « il me semblait avoir aperçu monsieur Fondant , » dit le maître de forges; « que diable est-il donc devenu?...
« Je suis là, monsieur, » dit d'une voix enrouée le ci-devant apothicaire en sortant un peusa tête de dessous les draperies. — « Et que faites-Vous là , à une lieue de «nous?... approchez-vous donc , monsieur Fondant... « Eh bien ! quelles nouvelles de Lyon?... que dit-on par « là?... »
M. Fondant est devenu rouge jusqu'aux oreilles : il s'aperçoit que les étrangers le regardent. Il tire son mouchoir, se mouche , avance et recule sa chaise 9 puis balbutie enfin , en parlant du nez pour se donner de l'assurance : « Qu'il à fait chaud aujourd'hui I... »
Heureusement madame Ghambertin revient, et sa présence change le tour de la conversation. Elle a passé une légère blouse de mousseline, garnie de dentelles ; elle est coiffée en cheveux, ce qui ne lui va plus bien ; mais elle a mis ses boucles d'oreilles en brillants, et un superbe collier en perles fines, ce qui la rend très séduisante aux yeux de Dubourg, qui va au-devant d'elle, et, en lui donnant la main, lui serre tendrement le bout des doigts; à quoi on répond par un demi-sourire , qu'accompagne un soupir étouffé.
M. Bidault s'est approché de M. Ménard , qu'il juge être l'homme de lettres, et lui glisse quelques phrases du Parfait notaire , qu'il accompagne de petits vers de YAlmanach des Muses. M. Ménard, qui , en voulant se modeler sur Dubourg , prend quelquefois son ton suffisant, sourit à M. Bidault d'un air protecteur, en prononçant avec emphase : Studia adolescentiam alunt, senectutem oblectant; et M. Bidault, qui a oublié Ciccron en apprenant les cinq codes, y répond en offrant à M. Ménard une prise de tabac.
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Lunel , qui a passé une petite veste à l'anglaise avec laquelle il ressemble à ud Limousin , vient annoncer que le dîner est servi.
Tout le monde se lève. Dubourg donne la main à madame Çhambertin ; M. Frossard a pris celle de madame Bidault; les autres suivent; M. Fondant ferme la marche.
On se rend dans une fort belle salle à manger. La table est servie avec somptuosité. Ménard remarque avec satisfaction qu'il y a quatre hors* d'oeuvre, ce qui annonce toujours un dîner bien ordonné* On place M* le baron entre madame Bidault et madame Ghambertin ; mais c'est vers cette dernière que Dubourg se tourne le plus souvent , et la vive rougeur qui vient de temps à autre colorer les joues de la maîtresse de la maison, pourrait faire présumer que son illustre convive lui parle aussi par-dessous la table.
• Ménard est entre Bidault et M. Fondant. L'un lui lâche par-ci, par-là quelques vers à pistaches ; l'autre se contente de lui verser constamment à boire, et M. Ménard se tourne plus souvent vers l'apothicaire que du côté de l'ancien notaire.
Au second service, Dubourg, qui commence à être en train , parce qu'il a sablé assez lestement le pomard de son hôte, se met à parler à tort et à travers de ses châteaux, de ses terres, de la Pologne et de la Bretagne; il mêle les usages de Rennes avec les habitudes de Gracovie , et les productions de son pays avec les neiges des monts Krapach. Mais la société , tout émerveillée de ce qu'il dit, se contente d'ouvrir les yeux et les oreilles. Le gros Frossard trouve le baron de son goût parce qu'il boit sec, et regarde Ménard comme un savant distingué parce qu'il raisonne sur la manière d'accommoder chaque plat. M. Bidault est enchanté de trouver une occa-
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sion de faire le poète ; sa femme se croit une beauté parce que Dubourg lui a dit qu'elle avait un faux air de mademoiselle de Scudéri ; M. Fondant est plus à sdn aise , parce que personne nr fait attention à lui ; M. Chambertin est dans l'ivresse , parce qu'il a un grand seigneur à sa table, et madame Chambertin joue de la prunelle, parce que ce grand seigneurie lui donne des coups de genou très fréquemment.
Vers les neuf heures du soir, on tâche de quitter la table. Tout le monde a voulu tenir tête à M. le baron, les uns par goût , les autres par politesse , ce qui fait que personne n'est solide sur ses jambes ; les dames seules conservent leur tenue , car c'est rarement à table que les femmes perdent la tète.
Au milieu des vapeurs bachiques , Dubourg conserve assez de présence d'esprit pour sentir qu'ils sont à six lieues de Grenoble , et qu'il est temps d'y retourner. M. Chambertin propose des chambres à ses hôtes : mais si l'on restait, il faudrait faire quelque chose ; déjà M. Bidault et le maître de forges ont pris des cartes ; et Dtfbourg , qui a de la peine à résister à l'attrait du jeu , sent qu'il ferait une sotte ligure sans argent dans sa poche. 11 vaut donc mieux partir pour revenir une autre fois. M. Frossard l'a provoqué au trictrac ; Dubourg , qui s'y croit très fort, espère regagner avec le gros maitre de forges une partie de ce qu'il a perdu chez ses fripons de Lyon.
Ménard se trouve si bien chez M. Chambertin qu'il y coucherait volontiers, et madame Chambertin, qui a peut-être quelques arrière-pensées , voudrait retenir le jeune palatin» Mais celui-ci a ses raisons pour ne point céder. Voyant que ses instances sont inutiles , M. Chambertin ordonne à Lunel de se tenir prêt avec le cabriolet pour reconduire M. Je baron et son compagnon.
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Dubourg prend congé de ses hôtes , en leur promettant de venir incessamment passer quelques jours avec eux. Cet engagement calme le chagrin de son départ. « Songez, monsieur le baron, que je compte sur votre « parole , » dit M. Chambertin en saluant profondément Dubourg. « Nous vous attendons... » ajoute madame en lançant un regard qui en dit suffisamment; Dubourg y répond en appuyant sa bottine sur le pied de son mari qu'il prend pour le sien, et serrant affectueusement la main de son hôte, l'appelle son cher ami de Chambertin.
Mais Lunel et le cabriolet les attendent : Dubourg et Ménard montent dedans et prennent la route de Grenoble.
Le mouvement de la voiture endort Ménard , et Dubourg , n'ayant personne à qui parler, se dit à lui-même : » Cette connaissance me sera fort agréable , et variera « un peu la monotomie de notre séjour à Grenoble : ces « bonnes gens me croient un seigneur, il n'y a pas grand « mal à cela; et je puis bien en avoir la mine. Madame « Chambertin a encore de la vivacité dans le regard... « son mari a d'excellent vin, une bonne table... Ce gros « maître de forges est riche comme un Crésus, et il parait « qu'il aime à faire sa partie. Ah! morbleu, si j'avais « encore la caisse ! quelle occasion pour réparer nos per- « tes!... Je suis sûr qu'il ne se doute pas du trictrac!... a un homme comme cela perdrait cinq ou six mille francs « sans y faire attention... Et ce Frédéric qui nous laisse « sans le sou... qui passe son temps je ne sais où !... Il « faut absolument que je sache ce qu'il fait tous les « jours... il faut bien que je veille sur lui, puisque ce « pauvre Ménard n'ose rien lui dire. Joli surveillant que ^ M. le comte lui a donné là! »
On arrive à Grenoble fort tard. Ménard se réveille pour descendre de cabriolet. Quand Dubourg voit le vieux
Lunel devant lai le chapeau à la main , il fouille, par habitude , dans son gousset ; mais ne trouvant rien dans aucune poche , il passe sa main sous le menton de Lunel , qui attend la pièce , et lui donne une petite tape sur la joue, en lui disant : « C'est bien, Lunel... adieu, mon « ami , je suis fort content de toi ! ... »
Le vieux jockei s'en retourne avec cela en marron nant tout le long du chemin : « Il est gentil le pourboire « du Polonais! »
Quand Dubourg et Ménard s'éveillent , le lendemain de leur dîner à Àllevard , Frédéric est parti depuis longtemps. Dubourg dit : « Nous l'attendrons ce soir, et nous « lui parlerons; » et Ménard répond : « Oui, monsieur « le baron , vous lui parlerez. »
Mais nous avons vu que Frédéric restait fort tard près de sœur Anne, jusqu'à ce qu'il se fût décidé à y rester tout-à-fait. De Vizille à Grenoble il y a quatres lieues ; le cheval que Frédéric prenait le matin au hasard f pour s'être reposé toute la journée , n'en valait guère mieux le soir, parce que des chevaux d'auberge sont rarement bons à monter ; il s'ensuivait que le cheval mettait quelquefois trois heures à revenir de Vizille, et Frédéric ne le pressait pas, car il ne s'agissait plus alors d'arriver près de sœur Anne.
Frédéric rentrait donc fort tard ? et Dubourg , après avoir fait avec Ménard la partie dé piquet, seul jeu que jouait l'ancien précepteur, finissait par s'endormir sur les cartes , parce que ces messieurs, n'ayant d'argent ni l'un ni l'autre , ne pouvaient jouer que sur parole , et que le jeu ne s'échauffait jamais 1 quoique M. Ménard eût à sa disposition la tabatière du roi de Prusse et qu'il prisât à chaque instant pour se donner quelque ressemblance avec Frédéric II.
Dubourg bâillant, M. Ménard proposait au baron d aller se coucher ; et on remettait au lendemain pour parler à Frédéric ; mais le lendemain s'écoulait de même sans qu'on l'aperçut.
Plusieurs jours se sont passés ainsi; l'impatience de Dubourg augmente: il brûle de retourner à Allevard , de poursuivre sa conquête et de faire la partie du maître de forgés. De son côté, M. Ménard ne désire pas moins boire encore dupomard de M. Chambertin , et se trouver à côté de M, Fondant , qui le verse si bien.
Miiis on ne peut pas aller à pied à Allevard ; il faut s'y présenter de manière à donner de soi une idée qui réponde au rang qu'on a pris ; il faut surtout avoir de l'argent dans sa poche si Ton veut faire figure au jeu. M. Ménard ne voit pas trop la nécessité de cela ; mais puisque M. le baron pense que c'est indispensable , il est nécessairement du même avis.
Il faut donc absolument voir Frédéric. « Parbleu , * dit Dubourg , « nous l'attendrons ce soir, et , pour ne « pas nous endormir, nous boirons du punch toute la nuit « s'il le faut: qu'en pensez- vous, monsieur Ménard?—* « Je suis entièrement de cet avis , monsieur le baron, * pourvu que nous ayons une brioche pour accompa- « gner le punch. — Nous en aurons quatre j nous les joue- « rons au piquet , et Frédéric les paiera. »
La nuit vient ; un énorme bol de punch est apporté , ainsi qu'une assiette surchargée de gâteaux. Ces mes- ' sieurs se mettent au jeu en buvant , et boivent souvent pour ne pas s'endormir, ce qui au contraire les endort un peu plus vite. Après avoir bu chacun près d'un demi-bol , et avalé une demi-douzaine de tartres et de brioches , ils tombent la tête sur la table, Dubourg en disant : « Je « suis capot ; >> Ménard en ajoutant : « Sur table, mou- « sieur le baron. »
Us s'éveillent au point du jour, fort mécontents de s'être endormis ; mais enfin Frédéric ne doit pas encore être sorti , et ils vont le voir. Dubourg crie, appelle , on ne répond pas ; il descend dans la cour et s'informe de son ami. « Il n'est pas rentré cette nuit, » répond leva» let d'écurie. « — Pas rentré t » s'écrie Dubourg, « tu en « es certain ? — Oh ! oui , monsieur, ni lui , ni le cheval. « — Diable! » dit Dubourg, « cela devient inquiétant... « ne pas revenir depuis hier... c'est bien singulier! »
Il monte apprendre cette nouvelle à M. Ménard; et celui-ci, après avoir réfléchi un quart d'heure, finit par dire : « Que pensez-vous de cela , monsieur le baron ? « — Eh! morbleu , c'est à vous que je le demande, « monsieur Ménard. — Je n'ose rien préjuger, monsieur « le baron... voilà mon avis. — Il ressemble beaucoup « à celui de Brid'oison. »
On passe la journée à attendre Frédéric , qui ne revient pas. Dubourg est inquiet de son ami , Ménard tremble pour son élève, et l'aubergiste serait fort en peine de son cheval , s'il n'avait la voiture pour répondant.
Le lendemain , dès le point du jour, Dubourg se présente devant Ménard , le chapeau sur la tète p. et dit: « Allons, il faut retrouver Frédéric, — Trouvons-le, « monsieur le baron. — Pour le trouver, il faut le cher- « cher. — C'est ce que je pensais > monsieur le baron.
« — Cela ne vous empêchait pas de rester fort tranquille- « ment dans votre lit. — J'attendais votre avis ultérieur. « — Mon avis est que nous nous mettions en route sur- « le-champ. Ce jeune homme a une tournure et une fi- « gure assez remarquables pour qu'on qqus indique le « chemin qu'il a pris ; il ne peut pas être perdu !... — Il « faut l'espérer... car que -me dirait M. le comte son
* père!... — Levez- vous donc , et venez avec moi. » Ménard s'habille , déjeune , et suit Dubourg , qui fait
mettre des selles à deux vieux chevaux de labour, que l'aubergiste ne donné qu'en murmurant, parce que la dépense de ces messieurs commence à dépasser la valeur de leur voiture. Enfin ils sont montés à cheval ; Ménard prévient son compagnon qu'il ne va qu'au pas , et Dubourg lui répond que, lorsqu'on fait des perquisitions, on ne va pas vite.
Ils s'informent , en sortant de l'auberge , de la route que prenait Frédéric ; on la leur indique. Tout le long du chemin on a remarqué le jeune voyageur, qui passait chaque matin en faisant aller son cheval le plus grand train possible, et qui revenait le soir tout doucement. Dubourg et son compagnon acquièrent bientôt la certitude que c'est à Vizille que Frédéric se rendait tous les jours.
« Que. va-t-il faire là ? » dit Dubourg. « — Il y aura « trouvé quelque site intéressant. — Je crois plutôt que « c'est une figure intéressante. — Quoi! monsieur le ba-
• ron , vous penseriez?... — Oui , sans doute; Frédéric « n'est pas assez fou pour ne contempler que des ar- « hres et des montagnes ; il cherchait uu cœur qui sym- « pathisât avec le siei^, une âme aimante comme la « .sienne , enfin une femme qui lui plût ; et qui sait « s'il n'a pas trouvé quelque jeune paysanne , bien sim- « pie, bien naïve, qui lui a tourné la tête!... — Je gage,
VISITÉ AU BOtS. 181
<« moi , qu'il est allé admirer la Chartreuse. — Monsieur « Ménard , songez que Frédéric n'a que vingt-un ans. — « Monsieur le baron , rappelez-vous que les femmes l'ont « déjà trompé, et qu'il est parti de Paris pour les fuir ! — « Est-ce une raisou pour ne plus les aimer? D'ailleurs , « monsieur Ménard , quand on fuit quelque chose , c'est « qu'on sent bien qu'on ne résisterait pas longtemps. — « Monsieur le baron , Joseph fuyait Putiphar, et ce n'é- « tait pas par crainte de succomber. — Monsieur Mé- « nard, Joseph a fini par se laisser séduire, puisque sa « postérité a peuplé le pays de Ghanaan. »
Tout en discutant , ces messieurs sont arrivés à Vizille. Ils s'informent de Frédéric dans le village; mais les habitants, occupés de leurs travaux , ont peu fait attention au jeune homme , qui n'a dîné que deux fois a l'auberge ; car nous avons vu qu'il dînait dans le bois avec les provisions que sœur Anne lui apportait. On a bien aperçu plusieurs fois le jeune voyageur, mais on n'a pas remarqué de quel côté il tournait ses pas, ni ce qu'il venait faire dans le village.
Dubourg et son compagnon sortent de Vizille sans être plus avancés. « Tout est perdu ! » s'écrie de temps à autre M. Ménard , « mon élève aura été mangé par les « loups ou tué par les voleurs , ou sera tombé dans quel- « que précipice en regardant un coucher du soleil !.... « Pauvre Frédéric ! si doux, si aimable, si instruit !... je « n'ai donc plus qu'à te pleurer!...
Qualis populeâ mœrens Philomela sub umbrft Amissos queritur fœlus ! . . .
« — Eh ! non , monsieur Ménard , Frédéric n'a été ni « tué , ni mangé !... Il n'est pas question de ressembler à « Philomèle pleurant ses petits , mais il s'agit de savoir « où le jeune homme a porté ses pas... Eh ! mais.;, te-
« nez, voici , Je crois , un animal qui pourra nous donner « de ses nouvelles. »
Les voyageurs, en sortant du village , étaient descendus dans la vallée , et se trouvaient alors devant la lisière du bois ; le cheval de Frédéric errait à l'aventure dans les sentiers qui touchaient à la vallée.
« C'est un cheval , dit M. Ménard. — Je le reconnais • à cette tache blanche , pour l'avoir vu dans la cour de « notre auberge; c'est le cheval de Frédéric. — Et il est « seul... sans cavalier... Nouvelle preuve, monsieur le « baron , que le jeune homme est victime de son impru- « dence ; le cheval aura jeté son maître par terre 1... mon «élève est mort!... il aura voulu gravir des monta- «goe&l... flox eratf..* il n'aura pas vu à ses pieds... « tout est perdu !
« — Je crois plutôt que Frédéric est dans ce bois, et « qu'il a quitté son cheval afin de s'y promener à son « aise... Faisons-enautantpourlechercher...maissoyous « plus sages que lui , et attachons nos chevaux à l'un de « ces sapins. »
Dubourg et son compagnon mettent pied à terre et entrent dans le bois, M. Ménard tenant déjà son mouchoir sur ses yeux , parce qu'il croit Frédéric mort ou blessé, et Dubourg marchant en avant , et regardant atr tentivement autour de lui .
Bientôt ce dernier revient vers M. Ménard , d'un air joyeux , et lui désignant du doigt un tertre de gazon : « Tenez , « lui dit-il , » regardez si mes pressentiments « me trompaient ; voilà la merveille que Frédéric vient « admirer. »
M. Ménard suit l'indication, du doigt de Dubourg, et aperçoit , sous un ombrage épais , son élève négligemment couché sur l'herbe, et tenant dans ses bras une jeune fille charmante, dont la tête repose contre le sein
de son amant , et qui a ses deux bras passés autour de son cou.
« Vous aviez raison, monsieur le baron , » dit Ménard « après un moment de surprise , « ce n'est point la Char- « treusel... ceci est plus moderne... — Cette jeune fille « me paraît charmante 1... — Et à moi aussi , monsieur * le baron. — - Ce coquin de Frédéric. . . Ce n'est pas mal- « adroit de trouver un si joli minois dans ce lieu dé* «sert... Pensez- vous encore qu'il fuit les femmes? ! — « Cela n'y ressemble pas, dans ce moment. — Allez, mon- « sieur Ménard, Frédéric, quoique sentimental ,est un « homme comme un autre ; mais il faut aller lui foire no- « tre compliment... — Cela va le déranger, monsieur le « baron. — Parbleu ! puisqu'il papse ici ses journées , il « a bien le temps de faire l'amour. »
Dubourg et Ménard s'avancent: au bruit de leurs pas, Frédéric se retourne et les voit. La petite lève les yeux ; en apercevant les deux étrangers , elle se presse davantage contre Frédéric , puis , cachant sa tête sur le sein de son amant, semble de cette place défier tous les dangers.
« Bravo ! mon cher Frédéric , bravo 1. * . » dit Dubourg en riant. « Je conçois maintenant pourquoi tu te lèves « si matin I... Vraiment, ta conquête est charmante... et « oe petit air sauvage ajoute encore au piquant de sa phy- « sionomie. »
La jeune muette , après avoir regardé un instant Dubourg , reporte les yeux sur Frédéric , et semble lui demander ce que cela veut dire.
Frédéric se lève, la petite en fait autant; elle court auprès de celui qu'elle aime et s'attache à lui , en régardant avec inquiétude les deux étrangers; elle semble craindre qu'on ne vienne lui enlever son amant; mais Frédéric la rassure, il l'embrasse tendrement, et l'en* gage à aller l'attendre dans le jardin de la chaumière.
Sœur Anne a de la peine à lui obéir, elle craint de le quitter... mais Frédéric lui promet de nouveau de la rejoindre bientôt. La main de la jeune fille désigne les étrangers, et ses yeux lui disent : « Tu n'iras pas avec « eux. » Il l'embrasse encore , elle se calme , et s'éloigne enlin , non sans tourner souvent la tête pour regarder Frédéric avec amour, et les deux nouveaux venus avec tristesse.
« Fort jolie... fort jolie, d'honneur! » répète Dubourg en la suivant des yeux. Et M. Ménard dit entre ses dents : « Si son langage ressemble à son plumage, c'est le phé- « nix des hôtes de ces bois.
« Que venez-vous chercher ici , messieurs ? » dit Frédéric en s 'approchant d'eux avec humeur.
« Ce que nous venons chercher ? toi , parbleu ! toi , « qui nous abandonnes , qui nous laisses sans argent « dans une auberge , pour venir dans les bois faire l'a- • mour avec une petite paysanne... fort gentille, j'en « conviens , mais qui ne devrait pas te faire oublier tou « ami et ton respectable précepteur. »
Frédéric ne répond rien , il paraît réfléchir profondément. « Monsieur le comte,» dit M. Ménard en s'avançant avec respect vers Frédéric , « certainement il est permis « à tout homme d'être sensible : Adam le fut avec Eve.. . « il est vrai qu'il ne pouvait pas l'être avec d'autres ; « Abraham le fut avec Agar ; David avec Betzabé ; Sam- « son avec Dali la; et , puisque un homme comme Sam- « son a succombé , comment pourrions-nous résister, « nous, qui ne sommes pas des Samsons?... Mais cepen- « dant , monsieur le comte , est modus in rébus ; il ne « faut pas , pour un nouvel attachement, oublier tout ce « qu'on se doit , et descendre du rang où le sort nous a « placés. Or, ce n'est pas pour aller vivre dans un bois « comme un sauvage que M. le comte votre père vous a
« laissé entreprendre ce voyage... d'où je conclus...
« — Mon cher monsieur Ménard , » dit enfin Frédéric en sortant de sa rêverie, et sans paraître répondre au discours de son précepteur, « j'ai quelque chose de trèsim- << portant à communiquer à mon ami le baron , je ne puis « dire cela qu'à lui... obligez-moi d'aller faire uu tour dans « la vallée... nous vous rejoindrons bientôt.
« — Monsieur le comte , je n'ai rien à vous refuser ; « je vais vous attendre avec confiance. » Et Ménard sort du bois en se disant : « Ma mercuriale a fait son effet; le « jeune homme sent ses torts , il va s'amender et revenir « comme l'enfant prodigue... le bâton blanc d'une main , « et la bride de son cheval dans l'autre. »
A peine Ménard est-il éloigné que Frédéric court vers Dubourg. « Pourquoi as-tu amené ici notre mentor? pour- « quoi me suivre dans ce bois ?... ne suis-je plus le maître « de mes actions ? — D'abord , le mentor n'est pas ef- « frayant ; ensuite , il fallait bien savoir ce que tu étais « devenu , puisque tu ne donnais plus de tes nouvelles ; « enfin , devais-je penser qne pour une amourette tu dc- « viendrais comme Roland le Furieux... — Une amou- « rette ! . . . non , Dubourg , c'est une passion véritable , et « qui sera éternelle ! Jamais je n'ai aimé avec autant « d'ardeur!... jamais je n'ai rencontré un être plus digne « de mon amour. Ah ! Dubourg , si tu connaissais le cœur « de cette aimable enfant !... elle est étrangère à toutes « les faussetés du monde ; son âme est pure et belle comme « ses traits. Ah ! mon ami , ce n'est pas à Paris, ce n'est « pas dans les brillants salons de la capitale que je retrouverais une femme qui sût m'aimer autant. — Al- « Ions , tu as la tête montée , et je vois bien qu'il me sera « difficile de te faire entendre raison. Cette jeune fille m'a « paru fort jolie , je veux bien que ce soit un phénix ; « mais enfin que prétends-tu faire ? tu ne veux pas sang
186 SCEim ANNE.
« doute passer ta vie daos ce bois? — Ah ! je ne veux pas « quitter soeur Anne! — Eh bien ! soit ; emmène ta sœur « Aune, qu'elle vienne avec nous; faisons-en uue ba- « ronne , si tu veux , aux yeux de ce pauvre Ménard ; je « me charge même d'arranger tout cela; mais quitte ces « vieux sapins , sous lesquels tu finirais par devenir un « orang-outang. — Gela ne se peut pas. Cette jeune fille « a dans cette chaumière une bonne femme qui a pris « soin de son enfance , elle ne peut l'abandonner. — Al- « Ions, te voilà toute une famille sur les bras... — Va , « Dubourg , retourne à Grenoble avec Ménard ; dans « quelques jours j'irai vous rejoindre... mais je ne puis « la quitter maintenant... — Que je retourne à Greno- « bleî... Et crois-tu que je m'y amuse, avec ton précep- « teur, et sans pouvoir me présenter nulle part!... — Ah l « j'oubliais 1... prends ce portefeuille... Il contient notre « fortune,., prends, fais tout ce que tu voudras. J'ai « quelques louis , cela me suffit... — Mais , en vérité , « mon pauvre Frédéric, tu es fou!... vivre dans les bois, « filer le parfait amour avec ta petite villageoise... — Ab! « ce n'est point une femme ordinaire... si tu savais... « pauvre petite !... mais non , je ne veux rien te dire !... « tu ne peux comprendre mon cœur... Adieu, Dubourg. « — Tu le veux? j'y consens. Je prends la caisse , et je te « laisse. Je connais les hommes , j'ai plus d'expérience « que toi : avant quinze jours tu seras las de ce genre de « vie , et tu viendras nous retrouver... — Oui , si sœur « Anne veut me suivre... — Tu viendras sans elle , j'en « suis certain... au revoir, fais l'amour à ton aise; fais-le « toute la journée , fais-le toute la nuit , fais-le tant , « enfin , que dans quinze jours tu en aies par-dessus la « tête. »
Dubourg, après avoir mis le portefeuille dans sa poche, descend rapidement dans la vallée, où il trouve M. Mé-
nard assis tranquillement près de leurs chevaux. « Et « vite ! » lui dit-il d'un air joyeux , « à cheval ! — Cornet ment , à cheval? et je ne vois pas M. le comte. — C'est « qu'il est resté près de sa belle. — Il est resté, et nous « partons? — Sans doute : car, n'ayant point de passions « dans le bois , nous pourrions nous y ennuyer. — Mais, « monsieur le barron, je ne comprends rien à ceci. — « Monsieur Ménard , j'agis en homme qui connaît le cœur « humain , et surtout celui des jeunes gens. Si nous avions « voulu contrarier les désirs de Frédéric, il aurait été ca- « pable de faire des folies ; au lieu de cela , laissons-le « suivre son penchant. Je vous réponds que dans quinze « jours , au plus tard , son amour satisfait sera calmé et « sa raison revenue. Il n'y a point de passion qui tienne « à un tête-à-tête de trois semaines consécutives 1... Ta- « mour est un feu qui s'éteint de lui-môme , parce qu'il « n'a jamais assez de raison pour se ménager — Ma foi , « monsieur le baron , je commence à penser que vous « avez raison... — Allons , à cheval , monsieur Ménard , « et vive la galté! Demain je vous mène diner chez notre « amideChambertin. — Vraiment, monsieur le baron? — « Et je vous promets que nous ferons dans le village une « entrée qui fera sensation. — Je ne vous comprends pas, * monsieur le baron , mais vous arrangez si bien les cho- « ses, que je m'en repose sur vous. »
Et Ménard, que l'espoir d'aller le lendemain chez M. Chambertin a rendu tout joyeux, pique des deux pour la première fois de sa vie (à la vérité ce n'est qu'avec ses talons), et va trotter à côté de Dubourg.
« C'est pourtant dommage,» dit-il en route, «que mon « élève ait fait cette nouvelle connaissance 1 . . . une femme « fait quelquefois commettre à un homme bien des sot- « tisesl... Caton a dit que la sagesse et la raison étaient « incompatibles avec l'esprit de ce sexe. — Eh ! monsieur
' ' c'est que Caton avait probablement été mal-
. Met*** * nmour i saint Bernard nomme la femme
. /Ktif* 1 * jfaboli.— Mais Confucius prétend que l'âme
. otyanu* ^ ^ t Je cne f.d' œaV re de la création. — Ju-
«.(fonefe * .jj„'ya personne pour qui la vengeance
" , * na attrait. — Cela prouve, monsieur Ménard ,
* m w/es ont quelque ressemblance avec les dieux. —
r'fln Origène a dit : La femme est la clef du péché.
*— J'avais cru jusqu'à présent qu'elle n'en avait que la
< serrure. —Agnès Sorel amollissait le courage de Char-
„ les VIL — Et c'est une autre femme qui le lui a rendu.
rt ^-Jeanne de Naples a fait étrangler son mari. — Jeanne
„ Hachette a sauvé Beau vais. — Tout bien considéré ,
„ monsieur le baron , je vois que cela se balance. »
pendant que nos deux voyaycurs cheminent vers Grenoble en discutant sur les femmes, discussion qui pourra les mener fort loin , sans qu'au bout du compte ils en connaissent mieux le sujet qu'ils auront traité ; car un savant a dit qu'il y avait autant de variétés dans le cœur d'une femme que de grains de sable dans la mer ; et il fallait que ce savant-là le fût terriblement , pour connaître le compte des grains de sable de la mer!... revenons à Frédéric.
Il respire plus librement en voyant partir Dubourg ; bientôt il entend les pas des chevaux qui emmènent ses deux compagnons. Alors , aussi content que C ratés, qui s'écria : « Je suis libre ! » après avoir jeté tout son argent à la mer, Frédéric , se croyant plus libre désormais de se livrer à son amour pour la jeune muette depuis qu'il s'est débarrassé de Dubourg et de Ménard , retourne à grands pas vers la chaumière. Frédéric ne voit que le présent ; il ne raisonne pas!... mais il n'a que vingt-un ans , et il est passionnément amoureux.
Sœur Anne était tremblante dans le jardin; la vieille
Marguerite reposait, et la petite pouvait, sans contrainte , se livrer aux sentiments qui l'animaient. La présence de ces deux hommes qui connaissaient Frédéric la jetait dans une inquiétude que chaque minute rendait plus vive. Vivre sans son ami lui semblait maintenant impossible. L'amour était l'existence pour cette âme de feu qui , dans le fond des bois , n'avait pas appris à maîtriser ses passions. Son cœur aimant avait volé au-devant de celui qui lui avait dit: « Je t'aime. » Mais en se donnant à lui , c'était pour toujours que sœur Anne s'engageait. Frédéric lui avait fait connaître le bonheur ; il avait ranimé son âme flétrie par le malheur : en voyant qu'elle peut plaire , une femme renaît à la vie. Que serait-elle à seize ans , s'il fallait renoncer à cet espoir ? Frédéric était tout pour elle ; et, jusqu'à ce moment, l'amour lui avait semblé le bonheur sur la terre... mais il n'est pas de bonheur durable , surtout en amour. À peine quelques jours de félicité viennent de s'écouler, et déjà la pauvre petite éprouve les peines que ce sentiment traîne à sa suite!...
Enfin Frédéric reparaît... elle ne court pas... elle vole dans ses bras... ses yeux errent autour de lui : il est seul , elle en est plus heureuse. <• Non , » lui dit son amant en l'embrassant, «je ne te quitterai point... Où « trouverais-je une femme plus jolie... plus fidèle , plus «digne d'être aimée?... Que m'importe ce qu'ils di- « ront?... que me fait un monde où rien ne m'attache? « Je trouve ici le bonheur. Non , mon père lui-même ne « pourrait me faire renoncer à toi!... »
Un nouveau baiser, pris sur la bouche charmante de la jeune fille , scelle rengagement qu'il vient de contracter. La nuit ramène avec ses ombres des instants plus doux encore ; elle réunit les deux amants sur une couche solitaire; et, dans les bras de celle qui lui prodigue
les plus tendres caresses, Frédéric répète encore: « Non , « je ne te quitterai jamais ! ... »
Au bout de huit jours, cependant, la journée passe moins vite pour notre amoureux... les aimables caresses de la pauvre petite ne lui suffisent plus pour employer le temps... il sent qu'il faut s'occuper... et qu'on ne peut éternellement rêver sur le bord d'un ruisseau.
Huit jours après , il descend dans la vallée, il monte le cheval qu'il a gardé , et fait quelques petites promenades dans les environs, afin , dit-il à Sœur Anne, de rapporter les provisions dont ils ont besoin... mais dont i! se passait fort bien dans le commencement de son séjour dans le bois.
Huit jours plus tard , il regarde du côté de Grenoble... il s'étonne que Dubourg ne revienne pas savoir de ses nouvelles, de ce que Ménard l'oublie aussi!... Je crois même qu'il en est en secret fâché. N'aimerait-il plus sœur Anne?... Oh! Frédéric l'aime toujours... Mais le temps!... et , comme l'a fort bien dit Dubourg , il n'est point d'amour qui résiste à un tête-à-tête de trois semaines.
Mais n'anticipons pas; laissons-le près de la jeune muette, qui l'aimeautant que le premier jour, parce que. . . Ah ! ma foi , demandez à une dame , et retournons près de Dubourg , qui a de nouveau les fonds de voyage à sa disposition.
FÊTE, DÎflEB , FEU d'àRTIFICB ET SUBPRISE.
En arrivant à Grenoble , Dubourg demande le diner. On leur sert leur ordinaire habituel. « Qu'est-ce que c'est « que ce dîner-là?... il nous faut d'autres mets, et sur- « tout d'autres vins , » dit Dubourg , qui commence à faire du tapage, parce qu'il a de l'argent dans sa poche.
L'hôte monte, et représente à ces messieurs que leur mémoire est déjà très fort , parce que , nonobstant leur logement et leur nourriture , leur jeune compagnon a rendu fourbus tous les chevaux de l'auberge en leur faisant faire des marches forcées. Pour toute réponse , Dubourg tire de sa poche un billet de cinq cents francs qu'il donne à l'aubergiste, en lui disant avec le sangfroid de la grandeur : « Payez-vous. »
L'hôte ouvre de petits yeux étonnés; son nez, de pincé qu'il était, devient ouvert; sa bouche , qu'il veut rendre agréable , se fend jusqu'à ses oreilles ; il s'entortille dans plusieurs phrases d'excuses , et termine en disant qu'il va faire son compte , mais il espère que ces messieurs ne le quitteront pas , et que', si cela peut leur être agréable, il leur fera du vin muscat pour leur dîner.
Quand il est parti , M. Ménard , qui a fait une figure presque aussi comique que celle de l'aubergiste , dit à Dubourg: «Monsieur le baron, vous avez donc reçu « des fonds de la Pologne ? — Eh ! certainement , mon-
« sieur Ménard!... Parbleu ! est-ce qu'on est longtemps « sans argent avec moi 1... — Mais je n'ai pas vu le cour- « rier qui... — Il est venu peudaut que vous dormiez, « apparemment. Le principal, c'est que nous pouvons « maintenant nous présenter partout , sans être obligés « de rester, comme des cuistres , à voir jouer les autres , « ce qui n'est pas noble du tout. Et , pour commencer , « nous irons demain chez notre ami Chambertin ; mais, « afin qu'il nous traite comme nous le méritons , je suis « d'avis de lui dépêcher sur-le-champ un exprès, qui le « préviendra de notre visite. Qu'en pensez-vous , mon- « sieur Ménard ? — Je crois que cela ne peut pas faire un « mauvais effet , monsieur le baron. — En ce cas, déter- « rez-moi un marmiton , auquel on mettra votre gilet de « flanelle et ma casquette du matin , pour lui donner un « genre anglais. Pendant ce temps , je vais faire mon « épître. »
Ménard va chercher un petit garçon dont on puisse faire un jockei anglais , et pendant ce temps Dubourg écrit la lettre suivante :
« Le baron Ladislas Potoski , palatin de Rava, etc. , « etc., etc., à l'honneur de prévenir son honorable ami « de Chambertin d'Allevard , qu'il se rendra demain à « son château , accompagné du savant Ménard. Le baron « Potoski baise les mains de madame de Chambertin « d'Allevard. »
Ce billet terminé , on le donne au marmiton , que l'on déguise en courrier, et qui, moyennant une pièce de cent sous , part sur-le-champ pour le remettre à son adresse.
M. et madame Chambertin allaient se mettre au lit, lorsque le marmiton arriva chez eux. Il était neuf heures et demie du soir ; et à la campagne, lorsqu'on ne cultive ni les lettres, ni la musique, ni la peinture, ni son jar-
dfn , les soirées paraissent fort longues. M. Chambertin avait cependant joué du violon , et madame avait écorché une romance nouvelle, puis on avait parlé du seigneur polonais, que l'on se désespérait de ne pas revoir; et monsieur avait dit: « Gela m'étonne! il m'avait don- « né sa parole qu'il reviendrait. » Et madame avait soupiré en ajoutant : « Gela m'étonne bien plus que « vous!... »
Le bruit que fait le messager arrête M. Cbambertin , au moment où il allait entrer sa jambe dans la couche nuptiale. Il ne l'entre pas , et s'arrête , quoique son épouse lai dise : « Couchez-vous toujours , nos gens sont là pour « répondre. » Mais qui pouvait se présenter si tard ?... On frappe à la porte de la chambre à coucher : c'est Lune! , qui annonce au travers de la serrure un messager de M. le baron Potoski.
À ce nom, M. Chambertin, qui tenait toujours sa jambe en l'air, prêt à entrer dans le lit , la retire brusquement , et, perdant l'équilibre , va rouler sur le tapis , pendant que madame Chambertin , au seul nom du baron , s'est levée vivement, et , se mettant sur son séant , demande à toute force un miroir pour rajuster sa coiffure. Son mari se relève, etcourt prendre sa robe de chambre, tout en criant à Lunel : « J'y vais , Lunel. .. j'y suis sur- -le-champ... — Donnez donc vite, monsieur, » crie madame Chambertin ; « je suis pressée , je n'aurai jamais « le temps... »
M. Chambertin croit que sa femme lui demande autre chose; il lui présente un vase de nuit , et court ouvrir à Lunel, qui entre suivi du jockei, tandis que madame Chambertin , furieuse de la méprise de son mari , tire avec précipitation les rideaux de son lit , pour qu'on ne la voie point dnns une position équivoque.
M. Chambertin prend la lettre qu'on lui présente. Il
194 SCEUB ANNE.
lit , et , à chaque mot , sa figure devient plus rayonnante , il n'y tient plus... il crie à sa femme : « Le baron vien- «dra... Il m'appelle de Ghambertin d'Allevard..* ma « femme, il te baise les mains, etc.. » Et Cbambertin court tirer les rideaux , et se jette le nez sur le vase que lui présente son épouse... qui lui dit : « Prenez donc « garde , monsieur. . . que faites-vous donc ?. . . — D'Àlle- « vard ! ma femme , » s'écrie Chambertiu en saisissant l'objet contre lequel il s'est frappé, et se promenant avec dans la chambre. « D'AUevard... c'est comme si «j'étais le seigneur... Au fait, je le suis presque... « et grâce au baron , j'espère bien que je le serai tout- «-à-fait.
« — Posez donc cela , monsieur, posez donc cela « quelque part , » crie madame à son mari , qui ne sait plus ce qu'il fait ; elle ordonne alors à Lunel de faire rafraîchir le messager, et dit à celui-ci que son maître et son ami seront reçus avec les honneurs qu'ils méritent. Le messager est reparti. Ghambertin s'est jeté dans un fauteuil , et madame s'est remise sur son oreiller; mais la lettre qu'ils viennent de recevoir ne leur permet plu de songer au sommeil. M. Ghambertin la lit de nouveau. G'est surtout le titre d'Allevard qui le flatte. <• G' est le « nom du village, » dit madame. « — Oui, mais en le « mettant après mon nom , cela m'anoblit. — Vous savez « bien , monsieur, que c'est comme cela que cela se fait « à Paris; n'avons-nous pas deux de nos voisins qui se « font appeler du nom de leur endroit : M. Gérard de « Villers-Cotterets, et M. Leroux d'Ermenonville? Il y a « six mois que je vous dis qu'il faut vous faire appeler « Ghambertin d'Allevard, mais vous ne m'écoutez pas 1... « — Ma chère amie , maintenant que M. le baron m'a « donné ce titre, certainement je ne le quitterai pas, et «je ne signerai plus autrement. Ma femme, demain je
«donne une fête. — Je l'espère bien, monsieur. — «Dîner, bal, concert, feu d'artifice... On n'en a, je « croîs , jamais tiré dans le pays , cela fera un terrible « effet î J'invite tout ce qu'il y a de mieux dans les en- « virons. — Je me ferai coiffer à la Ferronnière , cela « me va bien... — Je fais illuminer partout. — Ma robe « à queue... — En verres de couleurs. — Une ceinture « bien tendre. — Des lampions dans la cour. — Mes « souliers cerise. — Les plus grands qu'on pourra trou- * ver. — Une écharpe. — Des guirlandes de fleurs. — « Mon collier de perles. — Et des coups de fusil !... »
L'bôte a fait son mémoire de manière que c'est justement cinq cents francs qui lui reviennent , et qu'il n'a rien h rendre à M. le baron. Un autre que Dubourg trouverait que c'est un peu cher de demander cent écus, parce qu'on a couronné trois ou quatre mauvais chevaux, qui ne pouvaient plus tirer la charrue; mais celui-ci ne s'amuse point à examiner les mémoires. Il se contente de demander h l'aubergiste un joli tilbury pour le lendemain , et deux de ses gens qui représenteront sa suite.
Dubourg fait ensuite le compte de ses fonds. Il se trouve possesseur de quatre mille cinq cents francs ; c'est plus qu'il n'en faut pour en gagner dix fois autant. Il espère bien que les maîtres de forges lui rendront ce que le chevalier et le comte h manchettes lui ont escamoté.
Le lendemain , vers midi , Dubourg et Ménard se disposent à se rendre à Allevard, où ils comptent arriver pour le dtner. Comme l'aubergiste n'a pas trouvé de tilbury dans la ville, il faut que ces messieurs se contentent d'un char-à-banc jaune à deux banquettes. Sur la première se placent Dubourg et Ménard, et sur la seconde on fait asseoir deux petits marmitons affublés de vestes et de pantalons pris à diverses personnes , et coiffés de vieilles casquettes de chasse qui leur tombent jusque
sur le nez , ce qui leur donne l'air tout-à-fait étranger. Dubourg leur a expressément recommandé de feindre de ne point entendre le français , et de ne s'expliquer que par signes , afin de passer pour deux petits Polonais , et les deux jockeis ont promis d'obéir.
On part : Dubourg conduit la voiture ; mais quoiqu'il ait demandé à l'aubergiste ses deux meilleurs chevaux , il ne peut parvenir à leur faire prendre le galop. Il faut se contenter d'un trot très modéré, ce qui retardera leur arrivée; Ménard craint qu'on ne dîne sans eux, et Dubourg est désolé de ne pas pouvoir entrer chez M. Ghambertin comme un vélocifère.
Il est cinq heures et demie lorsqu'on aperçoit le village d'Ailevard. Dubourg sue sang et eauaprès ses chevaux... on approche enfin de la maison de M. Ghambertin , devant laquelle il y a beaucoup de monde réuni. Dubourg dit à Ménard : « Piquez-les avec votre canne , que nous « entrions au moins au grand trot. » Comme Ménard allonge le bras pour piquer les coursiers , on entend un brouhaha de cris : « Les voilà ! les voilà 1... » quatre coups de fusils partent l'un après l'autre, puis deux violons et une clarinette exécutent l'ouverture de la Caravane ; et les deux rosses , effrayées par les coups de fusil et la musique , s'emportent et entraînent le char-àbanc sur une montagne qui est sur la droite de la route , au lieu de suivre celle de la maison. Dubourg crie de loin : a C'est charmant, c'est délicieux!... » Ménard, qui a peur de verser, lui dit : « Prenez garde , monsieur « le baron , nos chevaux s'emportent ; » et M. Chambertin, qui voulait faire illuminer à deux heures , dit à sa société : « Voyez comme le baron , mon ami , con- « duit sa voiture avec adresse... il gravit exprès la « montagne , pour nous donner un échantillon de son « talent, *
Cependant , en redescendant la montagne , les chevaux vont encore plus vite, et à chaque instant la frêle voiture manque de verser en passant sur des pierres ou en s'enfonçant dans des trous ; Ménard est tremblant , les deux jockeis crient , et Dubourg leur dit : « Taisez- « vous , drôles... je vous ai défendu de parler français... « ne craignez rien , je réponds de tout. » La voiture va comme le vent; heureusement que les chevaux se dirigent alors vers la maison ; mais au lieu d'enfiler la grande porte , les coursiers vont donner avec violence contre la muraille ; le choc est si fort , que Dubourg en a sauté à terre en criant : « Je réponds de tout ! » et les deux jockeis ont roulé sur le gazon. Ménard seul est resté sur son banc après lequel il semble cloué.
Mais personne n'est blessé. Dubourg se relève en riant ; et va saluer la société en assurant que c'est ainsi qu'on descend de voiture en Pologne. Ménard , fier de n'être point tombé, entre en étalant son jabot, et les deux marmitons en se tenant le derrière , qu'ils se contentent de montrer à Lunel , qui leur demande s'ils sont blessés.
On fait à Dubourg l'accueil le plus aimable. M. Chambertin est aux anges , le baron lui a serré la main en l'appelant son cher ami ; madame de Chambertin n'est pas moins satisfaite, l'illustre étranger lui a dit à l'oreille, en la saluant : « Vous n'êtes pas sortie de ma pensée. » Et toute la société parait charmée de se trouver avec un grand seigneur qui n'a pas du tout l'air important, et met tout le monde à son aise.
M. Chambertin a réuni une quarantaine de personnes : tous les riches propriétaires des environs , le maire , le notaire, le greffier, des maîtres de forges , quelques amis arrivés de Paris et de Lyon , enfin tout ce qu'il a jugé digne de se trouver avec M. le baron.
On se met à table. Dubourg a la place d'honneur près de madame , et Ménard est enchanté de se retrouver à côté de M. Fondant , qui ne parle pas davantage , mais qui est très attentif pour lui verser à boire et lui passer les plats.
« J'espère, » dit M. Chambertin , « que M. le baron « nous donnera quelques jours, ainsi que M. Ménard. — « Oui , » dit Dubourg, « je me suis arrangé pour passer « quelque temps dans ce délicieux séjour, ainsi que mon « ami Ménard. »
Ces mots sont accompagnés d'un coup de genou à madame Chambertin , qui avale une aile de volaille pour étouffer un soupir indiscret. M. Ménard s'incline , et M. Chambertin reprend : « Je n'ai qu'un regret, c'est « que vous ne nous ayez pas amené votre ami , le comte « de... le comte du... un comte enfin... — Oh ! c'est un « original, » dit Dubourg, « il fuit la société. Je lui ai « laissé mes gens avec ma berline , et n'ai amené avec « moi que mes deux petits Polonais. — Ah ! ce sont des « Polonais , ils sont gentils; je les prenais pour des Co- « saques. »
Dans ce moment , Lunel vient annoncer à Dubourg que ces deux jockeis font le diable dans la cuisine , et ne veulent répondre à aucune question. « Parbleu, je le « crois bien , ils n'entendent pas le français. — Laissez « faire les gens du baron , » dit Chambertin , « et tâchez « de comprendre leurs signes.
« Ils sont jolis leurs signes , » dit tout bas Lunel , « ils « ne font que mettre leurs doigts dans les sauces et les re- « porter à leur culotte. »
La gaîté de Dubourg et du savant Ménard a mis tout le monde en train. On rit , on cause , on mange, on boit. Mais toutes les fois que Dubourg parle, M. Chambertin
FÊTB BT SUBPBISE. 109
lâche des chut ! à la société , en disant : « Écoutons « M. le baron. »
Au dessert, M. Bidault se dispose à chanter ; maisDubourg a dit : * On ne chante "plus dans la bonne coropa- « gnie , » et M. Ghambertin fait taire M, Bidault , en lui criant : « On ne chante plus... qu'est-ce que vous alliez « faire là !... »
Mais le gros Frossard a l'habitude de chanter, et il ne s'embarrasse pas de ce que dit Ghambertin qui , voyant qu'il ne pourra pas l'empêcher d'entonner sa chanson à boire, prie la société de passer dans la salle du concert, qui va commencer, et dans lequel il espère que la chanson à boire du maître de forges passera pour un morceau à roulades.
On a fait venir un piano et une harpe ; une dame et une demoiselle des environs régalent la compagnie d'un air avec trente-six variations. Le maire prend sa basse 9 le notaire un violon ; on présente uo cor à Dubourg, qui a dit qu'il jouait de tous les instruments, mais qui déclare ne donner que du cor anglais, et passe l'instrument àMénard en le faisant asseoir devant un pupitre; Ménard le regarde d'un air étonné, et Dubourg lui dit tout bas : « Soufflez dedans et n'ayez pas l'air embarrassé. »
M. Méoard, qui ne s'est pas ménagé au diner, ne doute de rien , et prenant le cor, applique l'embouchure sur ses lèvres en soufflant et roulant les yeux. On commence un trio, pendant lequel Dubourg bat la mesure. Toutes les fois que le cor doit donner, on n'entend rien, parce que Ménard a beau souffler, il ne trouve pas l'embouchure; mais Dubourg parait satisfait et , se tournant vers la société , il dit : « Je n'ai jamais entendu un jeu aussi « doux !... on ne croirait pas que c'est un cor. » Tout le monde applaudit , et Ménard , après le morceau , se dit : « Je savais donner du cor et je ne m'en doutais pas 1... »
200 SOEUfi ANNE.
Le concert est terminé enfin ; Dubourg parle déjouer, et bientôt les tables sont dressées. On ne joue guère le trictrac dans un salon, mais Dubourg dit qu'on ne joue que cela à la cour de Pologne, et M. Ghambertin lait surle-champ apporter un trictrac , et déclare qu'avant huit jours il en aura quatre dans son salon Dubourg et le gros Frossard se placent, et M. Ghambertin les regarde jouer, quoiqu'il n'y comprenne rien.
Dubourg est en veine; il pousse son adversaire; il le pique pour faire monter le jeu... Il gagne déjà une vingtaine de louis, lorsqu'on entend dans le jardin une détonation violente.
« C'est le feu d'artifice , » crie-t-on de tous côtés ; et la société court dans le jardin. « Au diable le feu d'arti- « fice! » dit Dubourg, « j'avais justement les dés heu- « reux ! » Mais il veut en vain retenir le maître de forges, celui-ci va aussi voir le feu. Dubourg se dispose alors à faire comme tout le monde.
Il sort du salon. Le feu est au bout du jardin ; Dubourg rencontre madame Ghambertin qui venait voir ce que faisait M. le baron, et qui cherchait peut-être l'occasion d'un tète-à-tête. Dubourg lui prend le bras , il est de fort belle humeur, il se rappelle la conversation de dessous la table, les soupirs étouffés; il pense qu'il va passer quelques jours dans la maison , et qu'il doit se montrer digne de l'accueil qu'il reçoit. Tous ces motifs lui font prendre, avec madame Ghambertin , une allée qui ne conduit pas à l'endroit où est toute la société. Madame dit bien de temps à autre : « Où me menez-vous « donc? » mais Dubourg répond : « Je n'en sais rien , al- « Ions toujours. »
Ils se trouvent bientôt devant un petit kiosque , qui n'est pas éclairé et n'a qu'une fenêtre, un peu plus élevée qu'un rez-de-chaussée. Dubourg ouvre la porte du kios-
que, et y pousse madame Chambertin, avec laquelle il entre en ayant soin de fermer la porte sur lui.
Cependant M. Chambertin, qui donne un feu d'artifice exprès pour son ami le baron , le cherche des yeux à la lueur d'une flamme du Bengale ; ne l'apercevant pas , il court de tous côtés en criant : « Venez donc , monsieur « le baron , venez-donc , de grâce!... il y a déjà deux ar- « tichauds de partis, on met le feu au premier transpa- « rentl... »
Dubourg, qui probablement ne s'occupait pas alors de transparent , eutend la voix de M. Chambertin , et lui crie du fond du kiosque : « Je suis ici... je suis très bien, « ne vous occupez pas de moi ; madame votre épouse a « la complaisance de m'expliquer le feu. — Ëh ! mais je « ne vous vois pas à la fenêtre... — C'est que madame « craint les baguettes , mais nous voyons fort bien. — « Ah ! tant mieux , je suis enchanté que vous soyez bien « placé, » dit M. Chambertin en se mettant sous la fenêtre. « C'est moi qui ai ordonné la composition du feu ; « avez-vous vu le soleil? — Non, mais je l'ai senti, il « ressemblait un peu à la lune. — Regardez ces petite «serpents... quel mouvement continuel.;, ça fait très « bien , n'est ce pas ? — Ça fait supérieurement ! . . . — Ma « femme, explique donc le transparent à M. le baron. — « Oh! M. le baron saisit tout avec une rare facilité, » dit madame Chambertin d'une voix que la famée avait beaucoup affaiblie. « Prenez garde... voilà le bouquet « qui va partir!... »
te bouquet part en effet : on applaudit , on crie bravo ; la société revient enchantée, et madame Chambertin mrt du kiosque avec M. le baron. « Le bouquet titttt fr- « meux, » dit M. Chambertin en se frottant Iw mfiUw> « — J'en suis encore tout étourdie, » répond nmtlHim d'une voix émue. « — I) est digne du artgwwir Au m*
* endroit, » dit Dubourg. * — Ma foi » répond M. Chambertin, « je crois en effet que je le suis à peu près. — « Vous Têtes tout-à-fait , mon cher ami , c'est moi qui c vous le certifie. — Quand un homme comme vous me « l'assure, monsieur le baron, je ne dois plus en douter. » Mais il est plus de onze heures , et à la campagne c'est une heure indue. Tous ceux qui demeurent dans les environs montent en voiture ; les personnes qui logent dans le village font allumer des lanternes , que portent leurs domestiques ; on prend congé de M. et de madame Chambertin, en leur faisant compliment de la beauté de la fête ; on salue respectueusement M. le baron , et chacun s'en va chez soi. Alors M. Ghambertin , qui pense que son illustre ami a besoin de repos, et s'aperçoit que le savant Ménard s'est endormi dans un coin du salon, ordonne à ses gens de conduire ces messieurs chacun dans leur appartement
On a préparé le plus beau logement du premier pour le jeune seigneur, et une jolie chambre du second pour le savant , qui , s'il n'était que cela , pourrait bien être relégué au grenier, mais auquel on prodigue beaucoup d'égards , parce qu'il est le compagnon du baron.
Chacun s'est retiré chez soi. M. Ménard ronfle déjà comme un bienheureux , ce qui veutjdire que les bienheureux ne font pas de mauvais rêves. Dubourg s'étend avec complaisance dans un lit bien moelleux , qu'entourent de beaux rideaux de soie à franges et à gros glands , et il dit : « Ma foi, c'est fort amusant de faire le baron.!... « voilà une maison dans laquelle on me prodigue tous « les égards, toutes les attentions, où l'on vole au-devant « de mes moindres désirs !. .. Et, tout cela , parce qu'on « me croit un palatin!... Si je m'étais présenté tout bon- « nement comme M. Dubourg de Rennes, on m'aurait « prié de passer mon chemin !... et cependant cet autre
PETE ET SUBPRISE. 203
« nom n'a pas fait de moi un autre individu... mais en- « fin , les hommes ont tous leur grain de folie!... un peu « plus, un peu moins !... Au lieu de chercher à les gué* « rir, ce qui serait fort beau sans doute , mais ce qui me « semble trop difficile , il faut caresser leur manie pour « se faire bien venir d'eux. Ce M. Ghambertin est un sot « qui , après avoir été marchand de vins les deux tiers « de sa vie, veut faire le seigneur et se donner des airs « de noblesse pendant le dernier tiers qui lui reste. Que * m'importe sa sottise!... il est enchanté de loger chez « loi un baron , fe ferai le baron tant que je me plairai « ici ; sa femme est fort aise que je lui fasse la cour, je la « lui ferai tant que je ne trouverai pas mieux ; et il est « plus probable que je ne trouverai pas mieux tant que je « serai chez elle , parce qu'une femme coquette et sur le « retour ne reçoit jamais de jolis minois qui pourraient « l'éclipser. »
Tout en faisant ces réflexions , Dubourg commençait à s'endormir, lorsqu'un bruit subit se fait entendre du côté de Ja cour ; ce sont des cris , des jurements et des éclats de rire; au milieu de ce tapage, Dubourg croit distinguer la voix d'un de ses jockeis. Il se lève , passe le vêtement nécessaire , et ouvre la fenêtre qui donne sur la cour. II aperçoit alors plusieurs domestiques rassemblés, et le vieux Lunel , se disputant une volaille avec un de ses petits Polonais, tandis que l'autre crie et pleure dans un coin de la cour.
Les deux marmitons, fidèles à la consigne que leur avait donnée Dubourg , n'avaient répondu que par si* gnes aux autres domestiques ; mais Lunel , qui étçit à la fois l'intendant , le valet de chambre et le jockei de M. Ghambertin , était fort mal disposé pour les deux domestiques du baron , ainsi que pour leur maître , qu'il avait reconduit jusqu'à Grenoble sans avoir d'autre pour-
boire qu'un petit soufflet sur la joue. Les deux petits garçons s'étaient écorché les fesses en sautant hors du ♦char-à-banc : voilà pourquoi , en faisant des signes pour se faire comprendre, ils remettaient fréquemment leur main sur la partie blessée , et cela avait paru fort injurieux à M. Lunel , qui se persuadait que les petits Polonais avaient l'intention de se moquer de lui.
Pour se venger, Lunel les avait fait monter, sans souper, dans une petite chambre des mansardes, et les avait laissés là, en leur souhaitant une bonne nuit.
Les deux petits marmitons ne s'étaient point couchés , croyant toujours qu'on leur apporterait à manger, ou qu'on viendrait les chercher pour souper. Las , enfin , d'attendre, ils étaient descendus de leur chambre. Tout le monde était retiré, mais Lunel veillait , parce que le vieux jockei se doutait que les domestiques du baron ne resteraient pas tranquilles.
Les petits gaillards , excités par la faim , avaient senti l'odeur du garde-manger, placé dans la cuisine , dont la croisée était entr'ouverte ; ils étaient entrés facilement, et , crevant la porte de l'armoire de toile, l'un avait saisi une volaille à laquelle on n'avait pas touché , l'autre un restant de lièvre dont on pouvait encore tirer parti. Chacun allait se sauver avec son plat. . . mais Lunel les a vus ; il crie au voleur, en leur allongeant un coup de fouet dont il s'est muni. Les deux marmitons regagnent la croisée : en sautant, l'un tombe et s'écrase le nez sur son lièvre; l'autre, plus adroit, va se sauver avec sa volaille, mais Luuel l'atteint et veut la lui arracher. Alors une lutte s'engage ; le petit bonhomme crie : « Tu ne Tau- « ras pas 1... » et Lunel répond : « Ah! petit drôle!... « tu parles donc français, à présent!... je t'apprendrai « à me montrer ton derrière par signes... » Et le petit , qui est tombé , crie en pleurant... « Je me suis cassé le
« nez... c'est la faute de ce vieux sournois, qui ne nous « donne pas à souper... »
C'est dans ce moment que Du bourg parait à sa fenêtre : tous les domestiques de la maison étaient descendus dans la cour, et M. Chambertin se montre aussi en robe de chambre sur son balcon.
« Que signifie ce bruit ? » dit M. Chambertin. — « Ce « sont mes petits Polonais. — Oui, vos Polonais, qui « parlent français à présent, » répond Lunel, » et que «j'ai surpris volant dans le garde-manger... — On ne « nous a pas donné à souper, » disent les deux enfants, « et il nous attendait dans un coin avec son fouet ! . . .
« O miracle!... » s'écrie Dubourg , « ils ont parlé... « ils ont compris!... Voilà un fouet qui apprend encore « plus vite que l'enseignement mutuel!... Venez , mes « petits amis , montez , que je vous entende parler fran- « çais , et vous aurez à souper. — Et toi , coquin , » cric « M. Chambertin à son valet , « avise-toi encore de toute cher les Polonais de M. le baron , je te chasse à coups « de bâton. »
Lunel s'éloigne en murmurant : « Ils sont Polonais « comme je suis Turc! » Les deux jockeis montent chez leur maître , avec leur lièvre et leur volaille qu'ils ont sauvés de la bataille ; les gens de la maison vont se coucher, et M. Chambertin va en faire autant auprès de son épouse, qui rêve qu'elle est dans le kiosque, et que l'on va tirer un pétard.
Dubourg pense qu'il n'est pas prudent de garder près de lui deux petits gaillards qui lui feront encore quelques sottises. Le lendemain , de bon matin , il leur met à chacun un écu dans la main, et les renvoie à Grenoble , au grand contentement de Lunel , qui n'aime pas les Polonais.
Les jours qui suivent cette fête s'écoulent plus paisi
206 SCfiUB ÀHNB.
blement ; quelques amis seulement viennent partager le plaisir de M. Chambertin , et écouter tous les contes qu'il plaît à Dubourg de leur faire sur ses châteaux, ses terres, sa famille, et ses fonctions à la cour de Pologne. M. Mé« nard ne dit pas grond'chose , mais il mange et boit bien , et cite par-ci par-là quelques auteurs latins; alors la société, qui ne le comprend pas, le regarde encore plus respectueusement.
Dubourg lait sa partie tous les soirs ; mais on joue petit jeu. Le gros Frossard est absent , M. Chambertin ne s'échauffe jamais , et Dubourg commence à croire qu'il ne doublera pas ses capitaux. Cependant la fête de M» Chambertin approche, et, à cette occasion , on doit de nouveau mettre tout en l'air dans la maison. On attend de Paris des amis très riches, qui feront la partie de M. le baron. C'est madame Chambertin qui leur a écrit de venir, parce qu'elle met tout en usage pour retenir l'aimable seigneur, et tous les jours elle répète à son mari : « Vous ne sentez pas tout l'honneur que monsieur « de Potoski vous fait en logeant chez vous 1... vous ne « le devinez pas?... » M. Chambertin répond : « Je vous « assure , ma chère amie , que j'en suis glorieux , et que « je ferai tout pour le retenir, — Ah ! vous ferez bien , « monsieur, car son départ me causera un grand vide I..* « C'est un homme bien difficile à remplacer 1... il est no- « ble jusqu'au bout des doigts I ... »
Mais déjà tout est en mouvement chez M. Chambertin , où l'on fait de grands préparatifs pour la fête nouvelle , dont le héros sera encore le charmant étranger. *b& . Chambertin parait vouloir se surpasser ; il a fait venir des ouvriers, qu'il fait travailler mystérieusement dans son jardin, et c'est toujours du côté du kiosque qu'il semble les diriger ; il ménage quelque surprise à son hôte; et comme on a parlé de son dernier feu d'artifice
FÊTE ET SUBPfllSE. 207
à six lieues à la ronde , il veut , cette foi», que l'éclat en rejaillisse jusqu'à Lyon.
Le grand jour est venu : une société nombreuse arrive eheg M. Ghambertin , qui est enchanté de ee qu'il a imaginé pour surprendre le baron, et n'a pas même voulu en faire confidence à sa femme. De nouvelles figures sont venues augmenter le cercle réuni chez le ci-devant marchand de vins. On sert un repas brillant; les mets sont choisis , les vins sont délicieux , et c'est Dubourg qui fait à peu près les houneurs de la table , parce qu'en appelant son hôte mon ami d'Àllevard, il est certain de lui tour* ner la tête. Puis il dit tout bas à madame ; « Deux fois a heureux le jour où je vous ai rencontrée t » A quoi madame répond en soupirant : • Que dites-vous, deux «fois?... ah! ce n'est pas assez J... c'est quatre, e'est « cinq , c'est six qu'il faut dire!... —~ Mettons-en sept, » dit Dubourg , « et arrêtons-nous là. *
Le diner est terminé. M. Ghambertin n'a qu'un regret, c'est que son ami Durosey , qu'il attend depuis plusieurs jours de Paris, ne soit point arrivé. Toutes les fois que l'on prononce le nom de l'ami Durosey , Dubourg se dit en lui-même i « J'ai connu à Paris quelqu'un qui s'appe- « lait comme cela... mais où diable l'ai -je connu?» Il demande alors à M. Ghambertin quel est ce M. Durosey , ce qu'il fait 4 Paria , et Ghambertin répond : « G'est « un gros négociant qui vient de se retirer avec vingt « mille livres de rente. — Alors, » se dit Dubourg, « ce « n'est pas celui que j'ai connu , car je ne fréquentais pas « de gros négociants. »
On a passé dans le salon , où un riche propriétaire , grand amateur d'écarté, parait se proposer de tenir tête à monsieur le baron , lorsque Lunel annonce à son maître que M. Durosey vient d'arriver. M. Ghambertin, enchanté, sort , et rentre bientôt amenant son ami , qu'il
présente à la société. Dubourg regarde le nouveau venu, et reconnaît dans M. Durosey son ancien traiteur de Paris 7 auquel il doit encore un mémoire de quatre cents francs, que depuis deux ans il n'a pu acquitter. C'est là le gros négociant en beefsteaks que M. Chambertin attendait, et que, par vanité, il s'est bien gardé d'annoncer comme un traiteur retiré.
La rencontre est fort désagréable pour Dubourg, mais il ne perd pas la tête , et lorsque Chambertin s'approche avec Durosey, auquel il dit : « Voici monsieur le baron « dePotoski, palatin polonais, » Dubourg salue en souriant , en clignant des yeux , en tournant sa bouche , et en faisant de telles grimaces , qu'il n'est pas probable que son créancier puisse le reconnaître.
M. Durosey ne s'est pas arrêté devant Dubourg; celui-ci se rassure et se met au jeu avec plus de calme. Cependant , de temps à autre , il jette un coup d'oeil dans le salon ; et lorsqu'il rencontre les regards de son ancien traiteur, il croit voir que celui-ci l'examine avec attention; mais alors Dubourg refait des mines, des grimaces , et tâche de se donner un tic , en tournant continuellement son nez et sa bouche vers son oreille gauche.
Cependant la présence de son créancier le gêne , le contrarie; Dubourg n'est plus à son jeu, il se trouble , il perd la tête, et son argent passe insensiblement du côté de son adversaire. Dubourg veut doubler, tripler les enjeux ; le riche propriétaire y consent , n'ayant rien à refuser à monsieur le baron. Une partie de la société entoure la table, sur laquelle on voit des billets de cinq cents francs, et M. Durosey se place justement en face de Dubourg , qui ne peut pas lever les yeux sans voir son créancier, et qui , pour comble de malheur, a toujours la veipe contre lui. En une demi-heure, sa caisse de voyage
est passée en d'autre mains, et Dabourg se lève en annonçant qu'il va chercher des fonds.
Mais comme il se dispose à aller s'adresser à son am i Ghambertin , pour lui emprunter quelques billets de mille francs , avec lesquels il espère rattrapper ce qu'il a perdu , car un joueur espère jusqu'à ce qu'il soit à l'hôpital , le traiteur, qui n'a pas perdu de vue monsieur le baron , le suit, et le rejoint dans l'embrasure d'une croisée... il n'y a pas moyen de l'éviter. « Gomment se porte mon- « sieur Dubourg? » dit-il d'un air goguenard. — « Du- « bourg ! . . . qu'est-ce à dire Dubourg ?. . . » répond le faux baron en faisant jouer son nez et sa bouche plus fort que jamais.
« Oh ! j'ai bien l'honneur de reconnaître monsieur, » répond le créancier d'un ton plus haut; « mais je ne «savais pas que c'était un baron polonais... — Ghut, « silence, mon cher monsieur Durosey , » dit Dubourg , qui voit bien qu'il n'y a pas moyen de tromper le traiteur. « Je ne vous avais pas reconnu d'abord, mais main- « tenant je vous remets parfaitement... je suis enchanté « de vous revoir. — Et moi aussi , monsieur. Vous me « paraissez fort à votre aise maintenant , puisque vous « jouez des cinq cents francs à la fois à l'écarté, et j'es- « père que vous me solderez les quatre cents francs que... « — Oui... ouï, avec grand plaisir... ce soir même je « vous les donnerai... En quittant Paris j'avais oublié « cette misère... — Cependant je suis allé plus de vingt « fois chez monsieur, quand il demeurait au cinquième, « rue d'Enfer... et encore rue de... — Chut !... je sais « tout cela : silence, monsieur Durosey. Depuis ce temps, «je suis rentré dans mes biens, dans mes titres... vous « allet être payé dans un moment. — Oh 1 alors vous pou- « vez compter, monsieur le baron , que ceci restera entre « nous. »
210 SOEUR ÀNNB.
Duhourg s'éloignedeM. Durosey, et se dispose à cher* cher Chambertin , lorsque celui-ci cotre dans le salon en criant : « Au jardin toute ta société , on va tiref le feu « d'artifice I *
Duhourg s'approche 4e son hôte tt lui dit : « J'aurai « quelque chose & vpus demander , . . — Après le feu , mon- « sieur le b#ron, je serai tout à vous.,, mais veuillez vous « rendre d^ns le Kiosque : je me flatte que vous y verres « aussi hien que la dernière fois... nia femme va vous y « conduire... »
M. Chambertin s'éloigne d'un air malin, et Bubourg se dit ; « Parbleu ! c'est assez plaisant qu'il m'envoie « dans le kiosque avec sa femme. » Il descend dans le jardin et trouve madame Chambertin qui se rappelait le dernier feu d'artifice , et attendait M. le baron pour en avoir une seconde représentation. Madame ne demande pas mieux que de retourner dans le petit kiosque, d'où l'on voit si bien , et où l'on est assis très commodément, ce qui sera nécessaire , car elle a recommandé à son mari de faire durer le feu fort longtemps.
Les fusées partent , les girandoles , les transparents.. . Mais 9 quand on en est au bouquet, M, Chambertin dil à la société assemblée dans le jardip : « Xournez- vous vers « le kiosque , et regardez bien ce que vous allea voir... « c'est là qu'est la surprise. »
Tout le monde se porte vers le kiosque , M. Chambertin donne le signal , la clôture du pavillon tombe comme par enchantement; le toit seul reste soutenu par quatre colonnes, et une mèche enflammée allume rapidement quatre pots à feu placés en secret dans l'intérieur, et un transparent sur lequel est écrit : Au baron Potoski , de Chambertin reconnaissant.
C'était à cette surprise que M. Chambertin faisait travailler en secret depuis quelques jours; mais il ne s'at-
tendait pas à celle que son ami le baron lui réservait : les pétards , les fusées , la démolition du kiosque avaient été si prompts , que le couple renfermé là n'avait pas eu le temps de quitter sa conversation , et elle parut fort animée à toute la société.
Les hommes rient , les dames se mordent les lèvres pour ne pas en faire autant. Ménard , qui est derrière la foule , s'écrie : « Expliquez-moi donc le transparent , » et M Ghambertin reste stupéfait.
Tout cela a été l'affaire d'une minute; il n'en faut pas davantage à Dubourg pour sentir ce qui lui reste à faire. Il n'a plus le sou , il a retrouvé là un créancier, il ne peut plus rien espérer de son ami Ghambertin que des coups de béton à défaut de coups d'épée ; il faut donc se hâter de quitter sa maison.
Les pots à feu sont éteints ; madame Chambertin s'est évanouie) c'est ce qu'elle avait de mieux à faire. Dubourg profite de la fumée qui a remplacé la lumière; il saute dans le jardin, se perd dans la foule qui entoure le kiosque , se jette dans une allée , y pousse Ménard , qui courait après lui , et lui ordonne de se taire , sous peine d'être assommé.
Au bout de cette allée est une petite porte qui donne sur la campagne; Dubourg l'ouvre , fait sortir Ménard , qui ne sait où il en est , et s'imagine que le feu a pris chei leur ami Ghambertin. Dubourg referme la petite porte , en jette la clef dans les champs , puis gagnant la campagne : « Allons , » dit-il à son compagnon , « en avant , « et au pas redoublé. Nous avons bu dans la coupe des « voluptés , il faut maintenant nous mettre au régime , « cela nous fera du bien. G'est à présent qu'il faut dire : « Non est beatus qui cupida possidet , sed qui negata « non cupit. — Amen, » répond Ménard en trottant à côté de Dubourg.