‹ Soeur Anne (volume 2)Chapitre 30 sur 54 · CHANGE TOUT · texte numérisé non relu

CHANGE TOUT

Après avoir fait près d'une lieue comme si on les poursuivait , le pauvre Ménard , tout essoufflé , déclare qu'il n'en peut plus, et se laisse tomber sur le gazon. Dubourg pense qu'ils peuvent maintenant s'arrêter, et il s'assied à côté de son compagnon.

« M'expliquerez-vous enfin, monsieur le baron, » dit Ménard après avoir repris haleine , « pourquoi nous nous « sauvons comme des voleurs de chez notre ami M. de « Ghambertin , qui nous comblait de politesses, nous lo- « geait élégamment, nous couchait douillettement, nous « nourrissait parfaitement , et chez lequel enfin nous « étions considérés suivant nos mérites ? — Mon cher « monsieur Ménard !... tant va la cruche à l'eau qu'à la « fin elle se brise ou elle s'emplit , c'est comme vous vou- « drez , et , dans ce cas-ci , je pourrais bien avoir fait « l'un et l'autre. — Quelle est la cruche? qu'avez-vous « brisé? je ne vous comprends pas, monsieur le baron. « — Je le crois bien , mais je vais m'expliquer d'une au- « tre manière. Avez-vous vu cet homme que l'on appe- « lait Durosey, et qui n'est arrivé que ce soir chez mou « ami Ghambertin? — Oui , monsieur le baron. — Savez- « vous ce que c'est que cet homme- là ? — On a dit que « c'était un négociant retiré. — Oui , sansk doute , pour « mieux ra'abuser il avait pris ce titre!... Avez-vous re- •» marqué qu'il avait la figure sinistre? — J'ai vu, mon-

« sieur le baron , qu'il vous regardait fort souvent, avec « beaucoup d'attention. — Parbleu ! je le crois bien , il « m'a reconnu. Monsieur Ménard , cet homme n'est autre « qu'un espion turc déguisé... et envoyée ma poursuite... « — Se pourrait-il ? — On sait que j'ai , dans différentes « cours , plaidé la cause des Grecs , et armé plusieurs « princes en leur faveur ; les Turcs ont juré ma mort. « Cet homme est un de leurs agents , je l'ai reconnu pour «l'avoir vu souvent à Gonstantinople; sa présence est « toujours pour moi un signal de quelque malheur ; je « suis sûr que tous les environs de la maison de M. Cham- « bertin étaient cernés par ses complices. Dans la nuit , « ils m'auraient enlevé... et vous aussi, parce que Ton « sait que vous m'accompagnez... et avant quinze jours « nos deux têtes auraient orné le château des Sept-Tours, « et figuré près d'une queue de cheval , symbole de la « puissance du grand-seigneur. Voyez maintenants! j'ai « eu raison de fuir ?

« — Ah ! mon Dieu , » dit Ménard en regardant derrière lui , « il me semble que mes forces reviennent... Si « nous nous remettions en route... — Non... Tranquil- « lisez-vous , monsieur Ménard ; les coquins ont perdu « nos traces et n'oseront pas nous suivre. — Mais eom- « ment se fait-il que M. Chambertin ait reçu chez lui ?... « — Eh ! mon pauvre Ménard , vous ne connaissez pas « les hommes!... Avec une douzaine de cachemires , une « collection de pastilles , une botte de flacons d'essence « de roses , on fait faire aux gens tout ce qu'on veut. Va « d'ailleurs je n'accuse pas Chambertin : il a jw être « abusé ; mais , au moment du feu d'artifice , j'ai vn f>ht- « sieurs hommes de mauvaise mine , et cela m'a dlfcr- « rainé à prendre la fuite. . . — Vous avez sagement faif . . . « Mais notre voiture?... — Je n'irai certainem^frt (m h « chercher. — Ni moi. Mais f aubergiste de (irtnhh1t> H

« qui elle appartient? — Il a notre ehaise de poste pour F se payer. — Mais avec quoi voyagerons-nous désor- « mais? ^ Avec nos jambes probablement. D'ailleurs, « q«and on n'a pas le sou pour payer des chevaux, il est « a^se? inutile d'avoir une chaise de poste. — Gomment ! « monsieur |e baron , vous n'avez plus d'argent? — Non , « mon cher Ménard; j'ai perdu ce soir tout ce que je * possédais... La présence de ce Turc me troublait l'es- « prit... je ne savais plus ce que je faisais... et j ? ai joué « tout de travers. — C'est bien fait pour cela... Heureu- « sèment que mon élève, M. Frédéric de MontFeville , a « la caisse de voyage ; nous n'avons rien de mieux à faire « que d'aller le trouver. — Comment pouvez-vous compte ter sur Frédéric pour avoir de l'argent? .. Ce jeune « homme vient a> faire une nouvelle connaissance, et les «nouvelles connaissances, monsieur Ménard, coûtent k toujours beaucoup... On fait le généreux... on ne re- « fuse rien à sa belle... Je suis sûr que cette petite ftlle « lui fait faire de folles dépenses !... A oet âge-là on ne « contait pas le prix dp l'argent ; on n'a aucune écono- « mie... — Mai», monsieur le baron, je ne vois pas trop « comment , en vivant dans un bois , ils pourraient dé- « penser beaucoup d'argent... — Vous ne le voyez pas I... « je le vois bien , moi I... C'est une chose , une autre... * mille fantaisies... Ne croyez-vous pas que , depuis un « mois que nous les avons quittés, ils font restés dans « leur cpbane?... Tenez, je vous avouerai , à présent , « que Frédéric m'a dit qu'il voulait mettre la petite dans » ses meubles... — Comment, monsieur le baron , vous ne « lui avez pas représenté ?. . .—Il est assez grand pour faire « ses volontés. Au reste, ealmezrvous, j'irai dans le bois... « j'irai seul d'abord pour ne pas le fâcher, et, s'il veut « m'entendre, je le ramèneraiavec moi. Mais, en attendant « cela , il faut que nous vivions. Combien possédez-vous

« d'argent ? — Dix écus , environ. — C'est peu de chose ; « mais, en vivant a vicécohomie, cela nous mènera quelque « temps ; à la vérité, nous nous nourrirons frugalement. . . « mais cela nous fera du bien... Tous ces grands dîners « vous échauffent; c'est très malsain de manger tous les « jours de cinq ou six plats , et de boire de plusieurs sof- « tes de vins. — Il me semble cependant , monsieur le « baron , que nous engraissions tous deux chez M. Cham- « bertin. — Oui , mais cela nous aurait joué un mauvais « tour; un petit ordinaire bien simple arrêtera cette ten- « dànee é l'accroissement. Les délices de Capoue amolli- « rent les Carthaginois; la table de M. Chambertin aurait « produit sur nous le même effet , et j'en aurais été déses- « péré. Décidément, je vais reprendre l'incognito. — « Àb ! cette fois je suis de votre avis , monsieur le baron ; « car si ces Turcs vous retrouvaient. . . — C'est aussi pour « cela que je crois qu'il ne serait pas prudent à nous de «retourner à Grenoble, où je pourrais être arrêté.. « « c'est-à-dire enlevé par ces drôles-là. D'ailleurs , sans «argent , nous serions mal reçus par notre hôte, qui « prétendrait, je gage, que sa voiture vaut mieux que « la nôtre; nous éviterons de passer par cette ville ; et « nous irons, avec vos dix écus, nous loger dans quelque « petit bourg... — Mais quand nous n'aurons plus rien , « monsieur le baron?... — Oh! parbleu ! nous verrons ; « il ne faut pas s'inquiéter d'avance... Frédéric écrira à « son père... — - Je crains que M. le comte ne se fâche... « — J'écrirai à ma tante... — A votre tante, monsieur le «baron? — C'est-à-dire à mon intendant. Enfin, nous « trouverons quelques ressources!... D'ailleurs, quand « nous nous chagrinerions , en serait-il autrement? Prenons donc notre parti... Tenez, il fait un temps suce perbe , nous ne sommes plus fatigués ; remettons-nous « en route. Ida foi , pour admirer le paysage, il n'y a

« rien de mieux à faire que de voyager à pied... Allons , # « mon cher Ménard , rappelez votre courage ! Depuis « que nous sommes ensemble , nous avons déjà eu bien « des hauts et des bas... m'en avez- vous vu plus triste? « — Ah ! monsieur le baron , tout le monde n'a pas votre « philosophie. — Je vous formerai. Songez aux infor- « tunes de Marius, d'Annibal , du prince Edouard; à la « pauvreté de la petite-fille d'Henri VI, aux malheurs de « Marguerite d'Anjou , et à tant d'autres personnages « qui se sont trouvés dans des positions beaucoup plus « difficiles que la nôtre , et plaignez-vous encore , si vous « l'osez ! »

Les voyageurs se remettent en route. Il était assez curieux de voir Dubourg en grande toilette , en jabot et en minces escarpins , marcher près de Ménard , qui avait la culotte de drap de soie, les bas noirs et les souliers à boucles, et qui , dans ce costume , était souvent forcé de gravir des montagnes , de franchir des fossés , et de marcher sur un terrain fort inégal. Heureusement que ces messieurs avaient pris leurs chapeaux pour aller voir le feu d'artifice, sans quoi ils auraient probablement parcouru le Dauphiné en voisins.

Au point du jour, ils entrent dans une maison de paysan , et s'y font donner à déjeuner. Dubourg commande une omelette , et fait apporter du petit vin de vigneron. On sert le déjeuner à ces messieurs , qui le prennent sous une tonnelle, entourés d'animaux domestiques qui viennent leur faire société.

« Que l'on est bien au grand air ! » dit Dubourg ; « toutes les salles dorées , toutes vos antichambres va- .« lent-elles cette campagne... cette douce liberté dont «nous jouissons à cette table? — Il est certain, » dit Ménard en chassant un gros chat qui revenait continuellement mettre sa pâte dans son assiette , « il est certain

LES COMÉDtENS IMPROMPTUS. 2lJ

a qu'on est très libre ici... et qu'il n'y règne aucune « gêne... Allons , voilà le chien , à présent , qui vient me « prendre mon pain... — Eh! monsieur Ménard, il faut -< que tout le monde vive. Du temps de nos premiers pa- « rents , ces innocents animaux partageaient le repas de « leurs maîtres ; le lion venait manger dans la main , et « le tigre se jouait sur les genoux de l'homme. — Vous « conviendrez , monsieur le baron , que ces animaux-là «ont bien changé de caractère. — C'est égal \ j'aime « tout ce qui me reporte à ce temps d'innocence... En « voyant cette poule qui trotte sur notre table , et ceca- « nard qui vient barbotter à nos pieds , je me crois à l'âge « d'or... Il n'y a que lorsque je fouille dans ma poche « que je m'aperçois de l'illusion. »

Malheureusement les œufs de l'omelette n'étaient pas frais , et le petit vin était aigre; Ménard fait la grimace à chaque bouchée qu'il avale et à chaque coup qu'il boit , tandis que Dubourg dit : « Je ne connais point de mante ger plus sain qu'une omelette I... En tel pays que vous « voyagiez , en tel lieu que vous vous trouviez , s'il y a « des œufs , vous avez une omelette ! partout on sait les « faire ; c'est un mets universel , c'est le plat de la nature. « — Si du moins les œufs étaient frais ! — Ma foi ce pe- « tit goût de paille n'a rien de désagréable, et peut au «besoin remplacer l'estragon. Et ce vin... je réponds « bien qu'il ne nous fera pas mal. — Il est diablement « aigre ! — Preuve qu'il est naturel !... »

Malgré tout ce que dit Dubourg pour faire trouver à Ménard le déjeuner excellent , celui-ci répète en se levant : « Je crois qu'il faut aller retrouver M. Frédéric « de Montreville. » Et Dubourg dit en lui-même : « Il • me recevra bien quand il saura qu'en un mois j'ai fait « encore sauter la caisse !... Comment diable me tirer de «là?... D'ailleurs qu'irai-je lui demander quand il m'a

« tout donné ? Je ne peux plus aller lui faire de la rao- « raie... cela ne m'irait pas ; et je crois , au contraire , « qu'il faudra que j'engage Ménard à venir aussi habiter « dans quelque coin du bois ; nous nous ferons ermites , « et je ne jouerai plus à l'écarté. »

Les voyageurs ont tourné autour de Grenoble sans entrer dans la ville; ils s'arrêtent dans un petit hameau , et Ménard parle encore d'aller trouver Frédéric Dubourg, impatienté, lui dit qu'il va se rendre seul à Vizîlfe pour en apprendre des nouvelles. Il sort du hameau, gagne un petit bois , s'y étend fcur l'herbe , y dort toute la journée , et revient le soir vers Ménard , en tenant son mouchoir sur ses yeux, et en poussant de gros soupirs.

« Eh bien ! que lui est-il donc arrivé ? » demande le précepteur avec inquiétude. « — L'ingrat 1 . . . l'étourdi ! . . . « le fou !... — De grâce, monsieur le baron , parlez. —

* Je me doutais bien qu'il ferait quelque folie... Il est « parti avec sa belle. Depuis quinze jours ils ont quitté le

* bols... — Ah ! mon Dieu ! que va dire M. le comte?...

* que lui répondrai-je quand il me demandera ce que « j'ai fait de son flls?... — Vous lui répondrez que vous «Pavez perdu. — Pensez- vous , monsieur le baron,

* qu'une telle réponse le satisfasse ? — Alors vous lui dl-

* rez qu'il s'est perdu lui-même. Mais calmez- vous, mon

* cher Ménard. Je vous réponds que nous retrouverons « Frédéric. J'ai des amis dans toutes les cours de I'Eu- « rope; le jeune homme nous sera rendu. »

Cette promesse ealme un peu le pauvre Ménard , et Du bourg reprend : « Avant de nous occuper de lui , com- « mençons par songera nous, dont la position n'est pas à fort brillante. Ce n'est pas dans ce misérable hameau « que nous trouverons des ressources ; gagnons fa ville « voisine. . . et surtout , mon cher Ménard , tâchez de vous « défaire de cette mine piteuse qui donnerait fort mau-

« vaise opinion de nous dans toutes les auberges où nous « nous arrêterons. »

Les voyageurs se remettent en marche , et arrivent à la nuit à Voreppe , petite ville située à deux lieues de Grenoble. Dubourg se fait indiquer la meilleure auberge , et s'y rend avec Ménard. Ils entrent dans la salle commune aux voyageurs , Dubourg, la tête haute , et Pair déterminé; Ménard, les yeux baissés et la démarche très modeste.

Plusieurs voyageurs sont rassemblés et causent dans la salle en attendant le souper. « Ces messieurs çouperont- « ils à table d'hôte, » demande la servante. « —Oui , • sans doute , » répond Dubourg, « nous aimons la soft ciété... n'est-il pas vrai , mon ami? — Oui, monsieur « leba... oui , mon ami, » répond Ménard, auquel un coup de coude a rappelé qu'il ne devait plus être question de baron.

Dubourg écoutait ce que Ton disait autour de luf. Mais la conversation était peu intéressante; les marchands parlaient commerce; quelques gens de la ville faisaient des nouvelles ; et, dans tout cela, Dubourg ne voyait pas quelque nouveau Ghambertin à éblouir. Il se promenait à grands pas dans la salle, faisant sonner quelques gros sous qui emplissaient son gousset, et s'arrétant par moments devant Ménard pour lui offrir une prise de tabac ; et Ménard, malgré sa tristesse , ne regardait jamais que très respectueusement la tabatière qu'on lui présentait.

Tout-à-coup un petit monsieur d'une cinquantaine d'années, en habit cannelle, culotte verte, bottes à la hussarde , et coiffé d'une casquette dont la visière pouvait servir de parapluie, entre dans la salle d'un aîf affairé , et parlant très haut.

« Ils ne viendront pas!... Ils ne peuvent pas venir!...

« et voilà ma représentation manquée... Je suis désolé! « j'en perds l'esprit. »

Le petit homme se jette sur une chaise , et les gens de la ville et de Pauberge l'entourent.

« Comment , monsieur Floridor , » dit la maltresse de Pauberge, « vos acteurs vous manquent ? — Il me manque « les plus utiles , les plus importants ; le jeune premier « et le père noble, deux talents marquants qui auraient « complété ma troupe ! Le jeune premier venait de « Cambrai, où il a joué pendant vingt ans les Colins et « les Elleviou ; c'est un talent charmant , consommé. Je « l'ai vu /il y a un mois , jouer Sargine ou V Élève de « V Amour , parce que , depuis quelques années, il a pris « aussi les ingénus et les amoureux... Ah! que j'ai été « satisfait ! . . . voix touchante. . . taille superbe ! ... un peu « plus grand que moi ... Et dans la tragédie , quel feu 1 . . . « quelle âme!... J'ai pleuré en lui voyaut jouer Tartufe. « Quant au père noble, ah! c'est un acteur bien pré- « cieux!... Il y a trente ans qu'il fait les délices de « Beaugency, et je l'ai vu, moi, à Paris, jouer chez « Doyen , avec un succès fou. Il tient tous les emplois, « rois , pères , tyrans , cassandres , il peut tout aborder. « Il ne s'est jeté dans les pères nobles que parce qu'il n'a « plus de dents; ce qui ne l'empêche pas de mettre « beaucoup de mordant dans sa diction. — Et pourquoi « ne viennent-ils pas?... — Ah! pourquoi!... parce que « le Colin a un catarrhe , et que le père noble , s'étant « battu au cabaret, est en prison pour quinze jours. Ces « choses- là n'arrivent qu'à moi. Après m'être donné tant <• de peine pour faire une jolie salle de spectacle de Tan- « cienne écurie de la mairie , et y avoir réussi , car je « me flatte que notre salle est charmante ; un orchestre, « un parterre, trois premières loges et un paradis , tout « ça de plain-pied , et décoré avec goût! Comme j'aurais

« surpassé le spectacle de Grenoble ! . .. Les habitants de « cet endroit auraient été si contents ! Ils sont connais- « seurs à Voreppe ; et , quoiqu'il n'y ait jamais eu de « théâtre, je suis sûr que j'aurais fait beaucoup d'argent. . . « J'avais déjà une loge de retenue par le juge de paix , « qui entre gratis avec sa famille, et les principaux « notables de l'endroit m'avaient fait dire qu'ils vien- « draient peut-être ! ... »

Le petit monsieur s'arrête enfin pour reprendre haleine et s'essuyer la figure. Dubourg, qui n'a pas perdu un mot de ce qu'il a dit , s'assied dans un coin de la salle , paraissant méditer quelque nouveau projet.

« Vraiment , c'est contrariant , » dit l'aubergiste , « j'avais fait faire une robe à ma fille , pour la mener à « la comédie... — -Contrariant, dites-vous!... » reprend M. Floridor en se démenant sur sa chaise comme un possédé, « mais c'est désespérant!... Je donnerais cent « francs pour pouvoir remplacer mes deux acteurs, et « cependant cent francs c'est une somme... c'est une « recette pleine ; mais c'est égal , je la sacrifierais pour « que mon spectacle pût ouvrir. »

Ces mots sont entendus de Dubourg , qui cependant se tient toujours à l'écart , et ne parait pas faire attention à ce qu'on dit.

« Ah! » dit un valet de l'auberge , « si je savais Jouer « la comédie!... Ça m'arrangerait ben de gagner cela, — « J'avais engagé mes deux artistes pour un mol*, « moyennant soixante francs à chacun, » dit M, Flo* ridor; <* c'est un peu cher, mais il faut bien payer te « talent. — Est-ce que vous ne pouvez pas les ttmy\iw*ttï « — Et ayec qui ?. . . j'ai fait un tyran du perruquier , «0 « confident du compagnon menuisier, qui a um> sdïk « superbe. J'ai décidé la femme du gar<fc i'\\nu\\&\w '4 « me jouer les princesses , et j'ai fait amt iw/ttum <J' la

Ml.

« veuve du tonnelier; c'est tout ce que j'ai pu trouver « dans la ville... mais ils vont bien , ils vont comme des a bijoux. Quant à moi , je joue quand cela est nécessaire ; « mais, comme il faut aussi que je souffle, je ne peux « pas prendre des rôles de longue haleine. J'avais déjà

* un petit magasin de costumes très bien fourni : trois « habits espagnols, que ce dernier danseur de corde a « laissés en paiement chez le marchand de vin; une « vieille robe d'avocat , pour faire des tuniques ; deux « bonnets de loutre pour servir de turbans , et des rideaux , •< que j'ai achetés à Grenoble, pour en faire des manteaux. « Nous aurions ouvert après-demain par Phèdre et le

* Devin du village. Dans Phèdre , le compagnon me- « nuisier aurait fait Aricie, parce que nous n'avons que « deux femmes ; mais il est gentil , il n'a pas de barbe , « et il aurait été très bien. Quant aux deux confidentes, « Ismène et Panope, de mon trou je les aurais déclamées. « Nous aurions joué le Devin du village sans musique ; « mais il n'en est que plus joli ; on parle au lieu de chan- « ter, ça fait très bien ; je l'ai vu jouer ainsi dans beau- « coup de villes. Quel succès nous aurions eu!... Mon « Colin faisait Hippolytel... et, dans Thésée , mon père « noble eût été magnifique. Le perruquier représentait « Théramène ; le drôle sait son récit sur le bout de son « doigt; il ne fait pas une barbe sans le réciter ; et il faut

* qu'Hippolyte ait un catarrhe, et que Thésée se querelle « au cabaret!... Qui me tirera de là?... Ah ! s'il pouvait « arriver dans notre ville quelque grand talent de Paris ou « de l'étranger , de ces talents qui voyagent si souvent ! . . . « mais il n'en passe jamais à Voreppe !...

« Le souper est servi , messieurs , » dit la servante de l'auberge. « — Tout cela ne vous empêchera pas de sou- « per, monsieur Floridor, » dit un marchand au petit homme. « — Sans doute !... je souperai par habitude ,

« mais je n'ai point d'appétit ! . . . Cet événement me coupe » bras et jambes.

«Mais il ne lui coupe pas la langue, » dit tout bas Ménard en se disposant à aller se mettre à table , lorsque Dubourg, s'avançant d'un air majestueux, s'arrête devant lui , et déclame , en agitant son bras droit, comme s'il voulait nager :

< Oui , puisque je retrouve un ami si fidèle, a Ma fortune va prendre une face nouvelle; c Et déjà son courronx semble s'être adouci a Depuis qu'elle a pris soin de nous rejoindre ici. »

Ménard regarde Dubourg d'un air effaré. « Vousf avez « retrouvé ? » lui dit-il , « qui donc , mon élève ?... est-ce « qu'il vient nous rejoindre ici ? »

Dubourg marche sur le pied de Ménard , parce qu'il s'aperçoit que Floridor, au lieu d'aller se mettre à table , s'arrête et l'écoute avec attention. Il prend le bras du précepteur et s'écrie :

« Est-ce toi, chère Élise? O jour trois fois heureux ! a Que béni soit le ciel qui te rend à mes vœux , • Toi qui, de Benjamin comme moi descendue, « Fus de mes premiers ans la compagne assidue, »

« Délicieux 1... délicieux 1... » s'écrie M. Floridor en frappant dans ses mains , tandis que Ménard , roulant des yeux étonnés autour de lui , cherche cette Élise dont M. le baron vient de parler, et n'apercevant que la servante de l'auberge, lui demande si c'est elle qui s'appelle Élise.

« Monsieur est artiste ? » dit Floridor en s'avançant vers Dubourg , la casquette à la main. « — Moi , mon- . « sieur ! » répond celui-ci en feignant d'être surpris et fâché d'avoir été entendu. « Moi... je vous jure, mon- « sieur. . . et sur quoi fondez- vous un pareil jugement ? »

dit-il en grossissant sa voix comme un traître de mélodrame. « — Sur quoi !... » s'écrie le petit homme , qui est enchanté , et prend la main de Dubourg qu'il serre dans la sienne. « Ah !... monsieur !... vous vous êtes « trahi tout à l'heure sans vous en douter... mais sans « cela même je vous aurais reconnu... Cette voix, cette « tournure , ces poses nobles et majestueuses !... Il n'y a « qu'un acteur du premier ordre qui réunisse tout cela... « vous l'êtes , vous le nieriez en vain ! . . .

« Je vois. » dit Dubourg en souriant d'un air de fausse modestie , - qu'il est difficile de vous cacher quelque « chose... Nous avions pourtant bien résolu de garder « l'incognito, mon camarade et moi.

« Votre camarade ! » s'écrie le petit homme en faisant un saut de joie; « monsieur serait aussi acteur !... — « Premier talent dans le genre larmoyant , superbe dans « le tragique, et d'un naturel outré dans la comédie > » dit Dubourg en montrant Ménard , qui écoute tout cela comme quelqu'un qui entend parler une langue qu'il ne comprend pas. Mais M. Floridor ne le laisse pas dans cette immobilité ; il saute au cou de Dubourg , il saute au cou de Ménard , il sauterait au cou de la servante, si on ne l'arrêtait pas. « C'est le ciel qui les envoie! » s'écrie-t-il en courant comme un fou dans la chambre. « Ma salle « ouvrira!... nous jouerons Phèdre , nous ferons pleurer « toute la ville !... avec le Devin du village ! Monsieur « l'aubergiste, une bouteille de votre meilleur vin... C'est « moi qui ai l'honneur d'offrir à souper aux deux artistes « qui sont ici incognito.

* Qu'est-ce que cela veut dire ?*» dit tout bas Ménard à Dubourg. « — Cela veut dire que nous sommes deux « premiers acteurs du roi de Pologne, que ce petit bavard « uous paie déjà à souper, et qu'il nous paiera bien autre « chose ; qu'il faut dire comme moi , et tacher de ne pas

« avoir l'air d'an imbécile. — Gomment , monsieur le « baron, vous... moi... passer pour des acteurs !... — « Monsieur Ménard , les acteurs sont des hommes faits « comme tous les autres ; Roscius était admis près de « Sylla , Garrick est enterré près des rois d'Angleterre , « Molière a été acteur et n'en est pas moins un grand « homme ; et deux des premiers auteurs de notre temps « ont joué la comédie , et n'en ont pas moins de mérite « pour cela. — Mais , monsieur le baron , je ne l'ai « jamais jouée. — Ni moi non plus , maisce n'est pas cela « qui m'effraie !... — Mais si Ton sait cela , que dira- « t-on ? — On ne le saura pas , puisque nous sommes ici « incognito. — Mais je n'ai pas de mémoire , et je ne re- « tiendrai jamais un rôle. — On vous soufflera. — Mais « je suis fort timide , et n'oserai jamais paraître en public. « — Quand vous aurez du rouge et des mouches , vous « serez hardi comme un page. — Je serai détestable. — « Nous nous ferons payer très cher, et on nous trouvera « excellents. — Mais... — Ah ! morbleu , voilà assez de «.mais. Songez que tout ceci n'est que pour trois ou « quatre jours; c'est une petite plaisanterie qui ne tirera « pas à conséquence , et nous fournira les moyens d'at- « tendre de nouveaux envois de fonds. D'ailleurs, quand « un homme comme moi , un seigneur polonais , un électeur palatin, se décide à faire une chose pareille, «je trouve bien singulier qu'un roturier veuille lui « donner des leçons. Vous jouerez la comédie avec mol , « ou je vous abandonne à la colère du comte de Mon- « treville , dont vous ne saurez pas retrouver le fils. « — Je la jouerai, monsieur le baron. — C'est bleu « heureux ! »

Pendant ce petit dialogue, M. Florldor a déjà couru dans la maison voisine , ou demeure le perruquier, pour lui apprendre que deux grands acteurs , dont il ne sait

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pas encore les noms , mais qui doivent être pleins de talent puisqu'ils] voyagent incognito , viennent d'arriver à l'auberge du Soleil-d'Or, et qu'il va faire tous ses efforts pour les engager à donner dans la ville quelques représentations. Le perruquier quitte le tour de la greffière, qu'il était en train de friser, et va dire cette nouvelle à toutes ses pratiques ; les pratiques la disent à leurs voisins, chacun se la repasse de maison en maison, ainsi qu'au jeu du corbillon; et comme la ville de Voreppe n'est pas très considérable , avant de se coucher tous les habitants savaient qu'ils possédaient dans leurs murs deux grands talents qui voyageaient incognito.

M. Floridor est revenu , on se met à table. Dubourg met Ménard auprès de lui , afin de pouvoir lui souffler ses réponses , et le directeur du spectacle se place de l'autre côté de Dubourg ; tous les autres convives témoignent beaucoup d'égards aux deux voyageurs , pxrce qu'ils voient que M . Floridor les traite avec la plus grande considération , et que dans le monde on fait souvent ce qu'on voit faire, sans trop savoir pourquoi on le fait.

Le petit directeur parle toujours , Dubourg lâche de temps à autre les tirades qui lui reviennent à la mémoire , et Ménard se concentre dans son assiette. « Sau- « rai-je enfin , » dit Floridor, « avec qui j'ai le bonheur « de souper ? — Nous ne voulions pas être connus , » dit Dubourg ; « mais après les honnêtetés dont vous nous «accablez, il nous serait difficile de vous taire quelque « chose. Vous voyez en nous les deux premiers acteurs « de Cracovie , qui profitent d'un congé pour voyager en « France , et se perfectionner dans la langue française , « qui est celle dans laquelle on joue en Pologne , ce qui « fait que notre théâtre n'est fréquenté que par les gens « distingués du pays... c'est à l'instar des Bouffons" de «Paris... — J'entends 1... j'entends... et quel gen*e

« jouez-vous? — Tous ! depuis la pantomime jusqu'au «grand opéra. Mon camarade Wolowitz, que vous « voyez , est le Fleury de la Pologne , et j'ose dire que « j'en suis le Talma... Ah ! si vous nous voyiez tous les « deux dans les Chasseurs et la Laitière I... mais ici « vous ne jouez pas l'opéra ? — Pardonnez-moi ! l'opéra , « l'opéra-comique, sans musique, à la vérité , parce que «nous n'avons pas encore d'orchestre; mais, si vous « daignez céder à nos vœux , que notre ville sera heu- « reuse de voir sur son théâtre deux artistes tels que « vous ! — Il est certain que nous sommes terriblement « aimés en Pologne !... Ah ! quand nous jouons dans un « endroit on nous jette toujours quelque chose !... Ça ne «manque pas... Te rappelles-tu, Wolowitz... à Smo- « lensk... Nous avons joué le Déserteur et le Chien de « Montargis... C'est toi qui faisais l'assassin. Hefn ?... « Te souviens-tu de l'effet que nous avons produit? » Wolowitz ne lui répondait pas , parce qu'il ne savait pas encore son nom ; maisDubourg lui donne, par-dessous la table , quelques coups de pied qui loi font laver la tête , et il répond , en continuant de manger : « Oui , « monsieur le baron.

« Voyez-vous? il m'appelle encore le baron, » dît Dubourg ; « il croit toujours être en scène 1 ... »

Et un autre coup de pied rappelle à Ménard qu'il vient de dire une bêtise, et il marmotte à l'oreille de Dubourg : « Dites-moi donc votre nom alors , je ne peux pas le de»

* vîner.

« Quand on voyait sur l'affiche : Boleslas et Wolo- « witz , » reprend Dubourg en regardant Ménard , « la « foule encombrait la salle , et nous étions assommés de « couronnes.

« Oh ! vous en aurez ici , » dit M Floridor, « on vous

* en jettera. J'en ai fait faire exprès une douzaine , que

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« je ferai jeter sur la tête de mes acteurs... Vous aurez « aussi des vers. . . des quatrains ! j'ai de tout ça. . . — Vous « avez raison , cela fait toujours du bien , cela flatte l'ar- « tiste et éblouit le public. — Ah ! monsieur Boleslas... « puis-je espérer que vous consentirez à nous donner « quelques représentations avec votre camarade?... »

Dubourg se fait prier ; ils ont , dit-il , fait serment de ne jouer sur aucun théâtre de France. Floridor les presse, les conjure, et fait apporter une nouvelle bouteille de vin. Ménard est attendri par le souper et les honnêtetés du petit directeur, et en sortant de table il jouerait tout ce qu'on voudrait ; mais Dubourg ne cède pas aussi facilement , parce qu'il veut se faire payer cher. Floridor ne le quitte pas , il est prêt à se jeter à ses genoux ; il fera, dit-il , des sacrifices pour ouvrir son théâtre avec des talents aussi remarquables; enfin il offre à ces messieurs cent francs pour quatre représentations , ce qui est une somme énorme pour un spectacle joué dans une écurie; et Dubourg se rend , en assurant qu'il ne le fait que pour lui rendre service.

Le petit homme est transporté ; il fait sur-le-champ trois affiches , qu'il doit coller le lendemain matin dans la ville, et qui apprendront aux habitants que MM. Boleslas et Wolowitz , célèbres acteurs polonais , joueront sur leur théâtre.

« Nous désirons ouvrir par Phèdre et le Devin du « village, » dit Floridor. « — Oh ! mon Dieu ! cela nous « est indifférent, » répond Dubourg, « tout ce que vous « voudrez... — En ce cas nous débuterons par là. — Vo- « lontiers , je vous jouerai Phèdre... — Comment, Phè- « dre? est-ce que vous faites aussi les rôles de femme? « — Eh ! non, c'est Hippolyte que je veux direl... Quant « à Wolowitz , il vous fera un Thésée superbe. — Très « bien. Pour le Devin du village je n'ai besoin que du

LES COMÉDTENS IMPROMPTUS. 229.

« Colin. — Je m'en charge. Dans quatre jours nous vous « jouerons tout cela. — Quatre jours. . . c'est bien long ! . . . « — Il faut que nous nous reposions un peu. — Allons, « va pour quatre jours. Dès demain vous serez annon- « ces. Àvez-vous une garde-robe? — Non , puisque nous « ne comptions pas jouer. — Il suffit , je me charge de « vos costumes. »

Floridor quitte nos deux voyageurs, et ceux-ci vont se coucher; Dubourg en riant de cette nouvelle aventure, et Ménard répétant encore : « Puisque M. le baron le fait, « pourquoi ne le ferais-je pas ? »

Le lendemain, en s'évei liant, le pauvre Ménard ne peut pas se persuader qu'il va faire Thésée ; mais Dubourg vient à lui, la pièce à la main , et lui donne son rôle, que le petit directeur a déjà envoyé , en le taisant prévenir qu'on répéterait à midi. « Allons , » dit Dubourg , « le « rôle n'a pas cent vers... Quest-ce que c'est que cela « pour vous , qui avez appris par cœur Horace, Virgile , « et tant d'autres auteurs !... — C'est fort bien, mais j'ai « passé ma vie à les apprendre , au lieu que je n'ai que « trois jours pour retenir cela. — Ne craignez rien , je « réponds de tout; d'ailleurs on a un souffleur. — C'est « juste, ce serA ma ressource. — Que vous sachiez votre « entrée , c'est tout ce qu'il faut. — Oh ! pour mon en- « trée , j'en réponds.

« La fortune à mes vœux cesse d'être opposée, « Madame , et dans vos bras met

« — Bravo î... vous allez comme un ange. — C'est la « malédiction qui m'embarrasse. — Que vous fassiez « bien les gestes , et cela suffira. »

A midi ces messieurs voient arriver M. Floridor, qui vient les chercher pour les conduire au théâtre, où le reste de la troupe les attend. L'aspect de la petite salle ,

380 SGEUB AWHB,

oà l'on arrive par un colombier, dans lequel on a établi le bureau pour les billets , divertit beaucoup Dubourg , tandis que Ménard va se cogner contre deux vieilles futailles dont on a fait des montagnes.

La troupe témoigne beaucoup de respect aux deux nouveaux venus, qui répètent le rôle à la main. Dubourg ne dit pas un mot que les autres ne s'écrient : « Gomme « c'est bien déclamé ! quel talent I » Ménard de même ; et le précepteur, étourdi des applaudissements qu'on lui prodigue , se persuade aussi qu'il avait un talent caché pour le théâtre. « Est-ce que vous prenez du tabac en jouant? » lui demande Floridor. « — Pourquoi pas? je « fais un roi... et le roi de Prusse en prenait bien... té- « moin cette boîte que.. . — En Pologne, » dit Dubourg, • nous prenons en scène tout ce qui nous fait plaisir ; « c'est reçu , e'est même de tradition dans plusieurs rô- « les. — Oh \ que c'est heureux I » dit la femme du garde champêtre , qui joue Phèdre , « moi qui n'osais pas pri- « ser en faisant la princesse !... — En ce eas , » dit le compagnon menuisier) «je me glisserai une petite ebique « tout en faisant Aricie, puisque M. Boleslas veut bien le « permettre... — Tout ce que vous voudrez ; les grand» « talents se permettent mille folies. — Non est magnum

« ingenium sine mixturâ dementiœ, » dit Ménard. a

« Entendez- vous ?... c'est du polonais , » dit le directeur à ses artistes.

On passe trois jours à faire des répétitions, et Fe jour de 4a représentation arrive. Ménard ne sait par cœur que son entrée , mais il la sait fort bien, et Dubourg lui a dit que cela suffisait. Ce dernier ne sait pas un mot de son rôle , mais il ne s'en inquiète nullement. Le matin de la représentation il a soiu de se faire payer d'avance les cent francs convenus avec Floridor, en lui disant que e'est l'usage en Pologne. Le petit directeur lui

LES COMEDIENS UIPfiOMPTUS. 2%i

compté la somme , que Dubourg met dans sa poche.

On apporte à l'auberge les costumes qui doivent servir pour Phèdre. « Est-ce qu'on ne s'habille pas au théé- « tre ? » demande Dubourg au directeur. « — Nous n'a- « yods pas de loges pour cela, chacun s'habille chez soi; « mais, comme il fait beau, cela n'a aucun inconvénient. « ^— Il me faudra donc traverser la ville en Hippolyle? « — Le théâtre n'est qu'à deux pas de votre auberge, et « vous pouvez jouer ce rôle-la en bottes, puisque Hippo- « lyte est un chasseur. — C'est juste. — A défaut d'arc, « que nous n'avons pas , vous prendrez un vieux fusil , « que je vous ai fait apporter ; la baguette représentera « les flèches. — C'est très bien. — Quant à la perruque, je « crois que vous en serez coûtent ; comme il faut qu'Hip- « polyte ait des cheveux qui tombent en boucles sur « son cou , je vous ai fait arranger une perruque à la « Louis XIV, qui remplira parfaitement votre objet. »

Le directeur est parti , et Dubourg se fait habiller par Ménard , qui , n'étant que du troisième acte, a tout le temps de faire sa toilette. Dubourg garde son pantalon noir, dans lequel sont les cent francs , que , de crainte d'événements , il veut avoir sur lui. Il passe par-dessus un large pantalon de nankin, met un gilet de piqué hlane, et attache sur ses épaules le large manteau couvert de poil de lapin , qui représente la peau de tigre ; il se coiffe de la perruque, se barbouille de rouge, prend d'une main le fusil, de l'autre son mouchoir, et se dirige vers le théâtre, en recommandant à Ménard de se dépécher, afin de ne point manquer son entrée.

La salle était pleine, ce qui pouvait produire une recette de près de quatre-vingts francs. Floridor était dans l'enchantement ; il courait de son trou sur le théâtre et du théâtre redescendait dans son trou , le tout à la vue du public , car on ne passait point sous le théâtre ,

232 SCEUB ANNE.

et la toile qui servait de rideau était adaptée sur une tringle , et se tirait de côté, comme le rideau d'une lanterne magique.

Dubourg arrive en sueur, parce que le manteau recouvert de peau de lapin est très lourd , et que la perruque est énorme. Les comédiens poussent un cri d admiration en le voyant arriver. « Qu'il est beau! » s'écrient-ils de toutes parts , « comme il représente bien « Hippoly te ! — Àh ! je jouerai Phèdre d'inspiration ! ... » dît la femme du garde champêtre en lançant à Dubourg un regard enflammé ; mais, comme Phèdre louche un peu et a un énorme nez plein de tabac, Hippolyte ne répond pas à cette œillade amoureuse. Il va tirer le rideau pour regarder dans la salle; au moment où il passe sa tête, un cri part de tous côtés : les dames ont cru voir un lion . Floridor sort de son trou et se tourne vers le public , en disant : « Je vous avais bien annoncé que vous seriez ra- « vis , enchantés ! . . . » et il applaudit avec force , les spectateurs en font autant , et Dubourg salue le public avec noblesse , puis se retire derrière le rideau.

Tout le monde est prêt; Phèdre a une robe à la Marie Stuart , un bonnet à la folle , et des mouches jusque sur le nez. Œnone, pour se donner l'air méchant , s'est habillée en rouge et en noir, et s'est fait une légère paire de moustaches , parce que Dubourg lui a dit que cela annoncerait une femme à caractère. Le compagnon menuisier a , au contraire , sacrifié de naissants favoris pour représenter Aricie ; on lui a mis une robe de percale blanche et une guirlande de roses dans les cheveux , et il imite assez bien la voix de femme, tout en continuant de mâcher du tabac.

Le perruquier, qui fait Théramène , s'est coiffé à la François I er , et a mis un costume espagnol, avec son sabre de garde national en guise d'épée. Quant aux deux

autres confidentes, c'est Floridor qui , de son trou , doit réciter leurs rôles. On n'attend plus que Thésée pour commencer, et il ne vient point , mais il n'est que du troisième acte. « Commençons toujours, dit le directeur, « le public s'impatiente, il ne faut pas le faire attendre « davantage. Thésée sera certainement arrivé avant le « troisième acte. — Il n'y a pas de doute , » dit Dubourg, « c'est sa toilette qui le retient : c'est un homme très « sévère sur l'exactitude des costumes , et il ne met pas « une épingle qui ne soit de tradition. »

Le directeur, qui est à la fois souffleur, régisseur et machiniste , frappe les trois coups , puis tire le rideau , qui ne veut d'abord laisser voir que la moitié de la scène ; mais , avec le secours de deux spectateurs qui montent sur le théâtre, on parvient à le tirer entièrement. Alors M. Floridor descend dans son trou avec son bougeoir à la main , et la pièce commence.

Lorsque Dubourg paraît en scène , s'entortillant majestueusement dans son manteau , le public laisse échapper un murmure d'étonnement qui n'est pas précisément de l'admiration ; car, avec sa perruque, son rouge qui lui coule sur les joues, et son vieux fusil sur l'épaule , Bubourg n'est rien moins que beau. D'après la tête qu'on avait aperçue un moment, on avait présumé voir un bel homme , de haute stature ; mais, au contraire, le manteau l'écrasait, et Théramène étant très grand , le rapetissait encore. « C'est un Polonais , » se dit-on dans la salle. « Il « est bien laid ! » disent les demoiselles ; « mais on as- « sure que c'est un grand talent ! ... »

Dubourg roule ses yeux d'une façon effrayante pour se donner de la physionomie ; tandis que le malheureux Théramène, dont la tête touche les frises, est obligé de se tenir courbé pour que sa coiffure n'enlève pas les toile* d'araignéesqui se trouvent au plafond du palais.

Du bourg , qui n'est pas timide, débite son rôle eu criant comme un sourd , et gesticule avec tant de chaleur, qu'avant la fin de la première scène Théraraène a déjà reçu deux soufflets d'Hippolyte. Au troisième , le perruquier commence à se fâcher, et dit entre ses dents : «Sacrebleu, prenez donc garde 1... si vous y allez do « cette force-là, je serai comme une pomme cuite avant « la iin de la pièce. » Mais le public trouve cette chajeur admirable; il applaudit, il crie bravo 1..* Dubourg va son train, et une femme enceinte, placée au parterre, est obligée de sortir, parce qu'elle craint que les contorsions d'Hippolyte ne la fassent accoucher.

Le premier acte marche assez bien ; cependant le public montre un peu d'étonnemenl; , lorsqu'au lieu de voir arriver Panope il entend le souffleur déclamer de son trou; mais le rôle étant court, on passe par là-dessus. D'ailleurs Floridor, se tournant vers le parterre , dit : « Messieurs, c'est ainsi que se jouent presque tous les « confidents dans les villes de troisième ordre. »

Cependant Thésée n'est pas encore arrivé. « Que diable « fait-il donc à l'auberge? » dit Dubourg, « est-ce qu'il « ne peut pas mettre son costume? — Impossible ! » dit le directeur ; « je lui ai donné une tunique jaune superbe « et un pantalon de même étoffe ; quant au diadème , il « a un turban de même couleur qui ma servi dans Ma- « Âcwie£. — Haça, Thésée sera donc tout jaune? — C'est « de tradition, et celle-là ne se perd pas. Mais jouons « encore le second acte, il faut espérer qu'il arrivera. »

On commence le second acte , qui ne va pas si bien que te premier. Aricie, dans un moment de chaleur , ayant craché son tabac au nez d'Hippolyte, celui-ci lui donne un coup de pied dans le derrière , pendant que son amante lui dit :

«Modérez des bontés dont l'excès m'embarrasse 1 • • •

LES COMEDIENS IMPBOMPTUS. 235

« —Gela vous apprendra à faire attention, » dit Dubourg. « — Si je n'étais pas en femme, je vous répon- « drais d'une autre manière, » dit le menuisier en lui montrant le poing, « — Je vous conseille de vous tenu* « tranquille. »

Floridor se hâte de sortir de son trou pour racommoder Hippoly te et Àricie ; il parvient enfin à les apaiser , et la pièce continue. Mais, un moment après, Dubourg, étant en scène avec Phèdre, attend qu'on le souffle pour parler ; mais on ne souffle pas , parce que le directeur ne voit plus clair. Il crie avec force : « Des mouchettes 1 des « mouchettes donc 1 — Est-il bête 1 » dit Phèdre en se baissant pour prendre la chandelle qu'elle mouche dans ses doigts avec beaucoup de grâce. « Tiens, mon petit , « voilà comment on fait quand on a de l'instinct. » Puis elle replace le bougeoir dans le trou.

Cette petite interruption ne plaît point au public , qui a déjà murmuré de la dispute entre Hippolyte et la princesse ; et un amateur, qui est plus sévère que les autres, parce qu'il a vu jouer quelquefois à Grenoble, lance une pomme de terre crue , qui va frapper l'œil gauche de Phèdre ; la femme du garde champêtre achève sa scène en pleurant, et le second acte se termine ainsi, faisant craindre l'approche d'un orage.

Floridor, qui sort de son trou après chaque acte , court sur le théâtre pour consoler Phèdre qui ne veut plus jouer ; il tâche de ranimer ses acteurs en assurant que les derniers actes raccommoderont tout; il compte surtout sur l'apparition de Thésée que l'on n'a pas encore vu, et dont il attend un grand effet. Mais Thésée n'est pas arrivé, et l'inquiétude est générale. « Que peut-il lui « être survenu? Je cours à l'auberge, * dit Dubourg, « car ce retard commence à me surprendre ; je vous le a ramène sur-le-champ. — Dépêchez- vous , » lui crie

Fioridor, « car si nous faisons attendre le public , cela « pourrait se gâter tout-à-fait. »

Voyons pourquoi M. Ménard , si exact dans tout ce qu'il doit faire , n'est pas encore arrivé au théâtre. Après le départ de Dubourg il s'est occupé de sa toilette, et ce n'est pas peu de chose pour un homme qui , n'ayant jamais été au bal , et ne s'étant jamais déguisé , portait depuis trente ans le même costume. Ménard examine dans tous les sens la tunique, le pantalon turc et le turban; il a quelque peine à se décider à endosser ce vêtement jaune, et à mettre du fard sur ses joues vénérables; il faut qu'il se rappelle à chaque instant Roscius, Garrick et Molière, pour ne point renoncer à jouer la comédie. Mais il a prorais, l'engagement est pris; M, le baron , seigneur polonais, lui donne l'exemple, il faut se plier à la circonstance.

Après s'être donné beaucoup de peine , il est parvenu enfin à se costumer en Thésée. Il se mire , se sourit , ne se trouve plus si mal; il s'échauffe en pensant qu'il va représenter le roi d'Athènes , repasse son rôle dans sa tête, et surtout son entrée, puis sort de sa chambre pour se rendre au théâtre en se disant : Sic fatu volunt.

Dans ce même moment un voyageur vient d'arriver à l'auberge dans une bonne voiture. Tout annonce un homme riche, un homme du grand monde. L'aubergiste s'empresse de lui demander ses ordres. Le voyageur, qui est un petit vieillard maigre , et dont la figure annonce la sévérité, s'informe d'un ton bref des voyageurs arrivés depuis peu dans la ville, et, après la réponse de l'hôte, s'écrie : « Je ne saurai donc pas ce qu'ils sont deve- « nus ?. . . — Monsieur soupera-t-il ? » demande l'aubergiste. — « Non , je n'ai pas faim... Qu'on ait soin de « mes chevaux... Peut être repartirai-je bientôt; don-

« nez-moi une chambre où je paisse être tranquille un « moment. »

Le ton du voyageur ne permettait pas défaire la conversation. L'aubergiste s'empresse de prendre de la lumière et de conduire ce nouveau personnage. En montant l'escalier on se trouve face à face avec Ménard , qui descendait majestueusement l'escalier en déclamant :

c La fortune à mes vœux cesse d'être opposée, c Madame, et dans vos bras met »

Le petit vieillard a levé la tête en entendant la voix de Ménard ; il le regarde , l'examine longtemps avec surprise, et s'écrie enfin : « Est-il bien possible!... c'est « M. Ménard que je vois sous cet accoutrement. »

Ménard regarde le voyageur, et reste saisi en reconnaissant le comte de Montreville, le père de Frédéric, dont les yeux expriment la colère, et qui , prenant Thésée par le bras, le fait rentrer brusquement dans sa chambre , se place devant lui , et , d'un ton fort sévère , commence à l'interroger.

« Que signifie tout ceci , monsieur Ménard ? que veut « dire ce turban placé sur votre tête , et ce costume jaune « avec lequel vous avez l'air d'un échappé des Petites- « Maisons? — Monsieur le comte... le jaune n'est point « une couleur méprisable : à la Chine, les marques de « distinction sont les gilets jaunes et les plumes de paon. « — Morbleu 1 monsieur, laissez là les Chinois, répon- « dez-moi : pourquoi vous vois-je affublé ainsi ? — Mon- « sieur le comte... c'est que ce soir je fais Thésée... — « Vous faites Thésée!... — Oui, monsieur le comte... « dans Phèdre, que l'on va jouer. — Comment , mon- « sieur le précepteur, vous jouez la comédie? — Que vou- « lez-vous , monsieur le comte?... les circonstances... « d'ailleurs... Roscius était admis chez Sy lia... Garrick

?ft& SOEUR ANNE.

« est enterré à Westminster, et Molière. . . — Vouseroy ez-

« vous comparable à ces hommes-là, monsieur? est-ce « pour jouer la comédie que je vous ai placé près de mon « fils ? est-ce pour cela que vous avez entrepris ce voyage ? « Avez-vous cru , ainsi que Frédéric, que je serais long* * temps votre dupe? Après quinze jours d'absence vous « avez mangé les huit mille francs que je vous ai remis. . . « — Nous ne les avons pas mangés , monsieur le comte. « — Silence, monsieur. Je veux bien pardonner cette •< première folie. Je vous renvoie de l'argent, et au lieu de « continuer vos voyages, j'apprends que vous restez à « Grenoble , que c'est dans le Dauphiné que mon fils « fait son tour de l'Europe. — Le pays est superbe , mon» « sieur le comte. — Je pars , je veux savoir moi-même « ce qui vous retient dans ce pays. Je vais à Grenoble , « je ne vous trouve pas;... je vous cherche inutilement « dans les environs.*.. Enfin, c'est ici , sous ce costume, « que je vous revois 1... je ne m'y attendais pas , je Ta* « voue. Mais mon fils... où est-il ? est-ce qu'il joue aussi « la comédie? — Non , monsieur le comte. — Où donc « est-il?... parlez... — Il est perdu, monsieur le comte... « — Perdu !.. . Que voulez-vous dire ?... répondez donc , « monsieur. — C'est-à-dire, monsieur le comte, qu'il n'est « qu'égaré. . . — Songez, monsieur, que je vous avais confié « mon fils. . . — Nous le retrouverons, monsieur le comte ; « M. le baron Potoski doit envoyer des courriers dans « toutes les cours de l'Europe. — Qu'est-ce que c'est que « le baron Potoski ? — C'est un seigneur polonais... un « jeune homme fort savant, qui est palatin de Rava et de « S,andomir, et a un château superbe sur le mont Kra- « pack, qu'il échauffe avec le gaz... — Ah! pour le coup, « je crois qu'ils vous ont rendu tout-à-fait imbécile, mon- « sieur Ménard ! . . . — Non , monsieur le comte ; je sais « ce que je dis , et je ne dis que la vérité. — Où avez

« vous trouvé ee baron? — Nous l'avons trouvé en route « près de Paris ; par parenthèse il a renversé notre voi- « ture , et j'ai roulé dans un fossé. Mais M. votre fits a « retrouvé dans le baron Potoski un de ses intimes amis ; « nous sommes montés dans la berline du roi Stanislas, « où j'occupais la place de la princesse de Hongrie , et « depuis ce temps nous avons toujours voyagé avec le « baron. »

Le comte de Montreville se promène dans la chambre en frappant du pied avec violence et en levant les yeux au ciel. Ménard est dans un coin , tenant son turban à la main , et n'osant plus bouger. Après quelques tours dans la chambre, le comte revient vers 1 ui.

« Et ce baron , qu'est-il devenu? — Il fait Hippolyte, « monsieur le comte... il joue dans ce moment... et... « Mais tenez, le voici lui-même, monsieur le comte...» Dans ce moment , en effet, Dubourg entrait vivement dans la chambre en criant : « Allons donc , Thésée 1 on « vous attend pour le troisième acte !... » Mais il s'arrête et reste immobile en apercevant le comte, qui s'écrie : « J'en étais sûr !.. . c'est ce mauvais sujet de Dubourg ! ... » Aces mots, Ménard ouvre de grands yeux, et Dubourg se contente de faire une profonde salutation au père de Frédéric.

« Allons, monsieur Ménard , suivez-moi , » reprend le comte ; * quittez ce costume que vous ne deviez.pas por- « ter, et partons sur-le-ehamp. »

Le pauvre précepteur ne se fait pas répéter cet ordre; en un moment il a jeté loin de lui la tunique et le pantar Ion; il repasse son habit, prend son chapeau, et se présente humblement devant le comte , qui dit à Dubourg :

« Quant à vous , monsieur, dont la société a été si pro- « fitable pour mon fils , songez que si bientôt je ne re*

« trouve pas Frédéric, c'est sur vous que retombera ma « colère. Suivez- moi , monsieur Ménard. »

En un instant le comte et le précepteur sont dans la voiture, dont on n'avait pas encore dételé les chevaux, et ils s'éloignent de l'auberge, se dirigeant vers Grenoble, ville dans laquelle le comte espère avoir des nouvelles de son fils.

Cependant Dubourg , qui est resté un peu étourdi par ce qui vient de se passer, songe alors à ce qui peut lui arriver encore : le public attend Thésée , sans lequel on ne peut pas continuer la pièce, et le public de Voreppe ne paraît pas aimable quand on ne le satisfait pas. D'un autre côté, il a reçu du directeur l'argent pour lui et pour Ménard ; et , puisque Ménard est parti , comment tenir leur promesse.

Pendant qu'il se consulte , un bruit confus se fait entendre dans la rue ; Dubourg court à la fenêtre; il aperçoit Floridor qui arrive avec plusieurs spectateurs qui jurent et font tapage, en disant qu'il faut que les deux Polonais jouent , ou qu'ils les rosseront ; et Floridor crie : « Us joueront, messieurs, ils joueront... je les ai payés « d'avance. »

Dubourg voit le danger qui le menace; il balance s'il rendra l'argent , s'il s'excusera sur le départ de son collègue , où s'il laissera le directeur s'arranger avec le public. Ce dernier parti lui plaît davantage ; même en rendant l'argent il craint d'être rossé , et d'ailleurs il trouve que la manière dont il a joué Hippolyte valait bien ce qu'il a reçu. Gourant aussitôt vers une autre fenêtre de la chambre qui donne sur des champs , Dubourg, qui entend tout le monde entrer dans la cour, n'hésite plus ; il saute, tombe sur de l'oseille, se relève, tortille son manteau autour de son corps , et court à travers les champs, comme si toute la ville était sur ses pas.

LES COMEDIENS IMPROMPTUS. 24t

Le comte et Ménard arrivent en peu de temps à Grenoble , et descendent à l'auberge où les trois voyageurs avaient habité , et que le comte s'est fait indiquer par le précepteur ; car, pendant la route 9 M. de Montre vil le ayant encore questionné Ménard au sujet de son fils , les réponses qu'il en obtient lui font aisément comprendre que c'est une amourette qui retient Frédéric dans les environs , et le comte est un peu plus tranquille , ne doutant pas que sa présence ne suffise pour ramener son fils à la raison.

En arrivant dans l'auberge , Ménard a une scène avec le maître de la maison pour le char-à-banc que celui-ci a prêté. Cet homme parle aussi de Dubourg , en disant qu'un créancier du prétendu baron Potoski est venu le chercher à Grenoble , et court après lui pour le faire arrêter.

Le pauvre Ménard ne répond rien : il est confondu en apprenant que celui qu'il a cru un seigneur polonais n'a fait que se moquer de lui depuis qu'ils voyagent ensemble. Le comte de Montreville met fin aux propos de l'aubergiste en lui payant ce qu'il demande. Les voyageurs couchent à Grenoble, et l'intention du comte est de se rendre le lendemain avec Ménard à l'endroit où ctf «f-el dit avoir laissé Frédéric.

Mais le lendemain matin , à l'instant où le ervmfe se disposait à partir, Ménard fait un eri de joie en disant ; « Le voilà, monsieur le comte... la brebis rtio\}tt#, tm « bercail, l'enfant revient près de son père,,, Tuons le « veau gras, voici votre fils! *

C'était en effet Frédéric qui entrait à fonherge, MH qui était bien loin de se douter qu'il allait y Ufmw wt père. -

Le comte descend vivement, strfvj /le Mtt**t4 \ it * f *p proche de son fils d'un air sévère f e* te put* tr'tHftw

et

)49 SCEUR ANNE.

baisse les yeux et paraît interdit en se trouvant devant lui.

« Je vous retrouve enfin , monsieur ! » lut dit le comte ; « j'ai su de vos nouvelles... j'ai vu votre compagnon de * plaisirs ; j'ai appris que c'était dans un bois , dans un « misérable village que vous borniez le cours îfe vofr vtfya- « ges , dans lesquels vous jugez sans doute avoir acquis « assez de connaissances; mais je m'abstiendrai de vous « faire aucun reproche, j'en mériterais moi-même pour « vous avoir donné un compagnon tel que monsieur. Ou- « blions tout cela , et partons. »

Ces derniers mots ont retenti jusqu'au cœur de Frédéric , qui avait supporté avec courage les reproches de son père ; il se trouble , parait accablé , porte ses regards derrière lui, et balbutie quelques mots pour demander au comte un jour ou deux de retard ; mais celui-ci feint de ne pas l'entendre, et lui répète d'une voix sévère : « Mon « Aïs, je vots attends. »

La voiture est prête , comment faire ?. . . comment désobéir à son père? Frédéric* est tremblant... il hésite encore. ^. mais le eomte va le prendre par la main et l'entraîne ver» la voiture , sans qu'il ose résister. Il n'a pas en le tentys de la réflexion, et déjà les ehevatfx remportent loin de Grenoble. Il avance sa tète pour regarder du eèté de Vizille; il pousse un profond soupir... ses yeux se mouillent de larmes en songeant à soeur Anne , et il se dit à chaque instant : « Pauvre petite ! que va-t-elle peu- « ser I »

xvn

PLAISIRS d'aMOUB NE DURENT QU'UN MOMENT J CHAGRINS !>' AMOUR DURENT TOUTE LA VIE.

Pourquoi l'amour d'un mois ne ressemble-t-il plus à celui d'un jour ? pourquoi celui d'un an est-il bien moins vif que celui d'un mois ? pourquoi jouissons-nou* avec indifférence de ce que nous possédons en toute commodité , et pourquoi quelquefois ne jouissons-nous plus du tout , quand nous avons ce que nous désirons si ardemment? C'est que tout passe dans ce monde, où nous ne sommes nous-mêmes que passagers 1,.. c'est que les hommes avides, de plaisirs, en cherchent toujours de nouveaux , et que , pour beaucoup d'entre eux , 1 amour n'est qu'une distraction. Cependant vous me direz peut» être : Je suis marié depuis trois ans, et j'aime nia femme comme le premier jour ; mon amant m'adore depuis six mois , et il est plus amoureux que jamais : je le veux bien ! d'ailleurs , il y a toujours quelque exception , et chacun peut l'invoquer en sa faveur; ensuite je ne vous dis pas que l'amour s'envole ; j'entends seulement qu'il change de nuance , et , malheureusement , les dernières n'ont pas l'éclat, ie brillant, le charme de sa couleur primitive.

Sans doute Frédéric aime toujours la jolie muette ; cependant voilà trois semaines qu'il vit avec elle dans le bois , et cela commence à lui sembler un peu monotone; mais le défaut des amants est de trop s'enivrer de voluptés dans les premiers jours de leur bonheur. Us font

comme ces gourmands qui se mettent à table avec un grand appétit , et qui , pour avoir mangé trop vite , étouffent avant d'être à la moitié du repas.

Sœur Anne n'éprouve point cet ennui ; elle est près de Frédéric plus heureuse , plus aimante que jamais. Mais , en général , les femmes aiment mieux que les hommes ; et d'ailleursja pauvre orpheline n'est pas une femme ordinaire. Frédéric est pour elle le monde , l'univers. Depuis qu'elle le connaît , son âme s'est élevée, son esprit s'est formé ; elle a appris à penser , à réfléchir, à former des désirs, à craindre, .à espérer ; mille sensations nouvelles qpt fait battre son cœur. Avant de connaître l'amour, son existence n'était qu'un rêve , mais Frédéric l'a réveillée.

Lorsqu'elle s'aperçoit qu'il est triste , préoccupé , elle ' redouble de soins , de caresses ; elle court , l'entraîne dans le bois... elle disparaît un moment à ses yeux et se cache derrière un buisson ou un bouquet d'arbres ; puis , se montrant tout à-coup , elle se précipite dans ses bras , et sa grâce enfantine ajoute encore à la douce expression de ses traits.

Dès que la nuit vient , ils rentrent dans le jardin de la cabane. Sœur Anne, vive, légère, apprête en un moment leur repas du soir, qu'ils prennent dès que la vieille Marguerite est couchée. La jeune muette cueille des fruits, apporte du laitage, du pain bis, puis se place près de Frédéric, s'assied tout contre lui , et sa main lui présente ce qu'elle trouve de plus beau, ce qu'elle croit de meilleur. Quand son amant parle, elle l'écoute avec délices ; on voit que les accents de Frédéric vibrent jusqu'à son cœur. Une fois il a chanté une tendre romance , et la jeune fille, immobile, attentive, craignait de perdre un son , puis lui a fait signe de la redire encore. Depuis ce temps, son plus grand plaisir est de l'entendre.

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