‹ Soeur Anne (volume 2)Chapitre 31 sur 54 · PLAISIRS D' AMOUR NE DORENT QU'UN MOMENT · texte numérisé non relu

PLAISIRS D' AMOUR NE DORENT QU'UN MOMENT

Frédéric a la voix douce et flexible ; elle passerait tout le jour à l'écouter.

C'est ainsi que sœur Anne cherche à captiver celui qu'elle aime. Ce n'est point là le manège d'une coquette. .. c'est de l'amour tout simplement ! ... et ce n'est que cela ; taudis que dans tout ce que fait la coquette, il n'en entre pas un pauvre petit grain.

Pourquoi donc , imbéciles que nous sommes , nous laissons-nous prendre dans les filets de l'une, et ue payons-nous que de froideur l'amour sincère de l'autre?

C'est que la coquette sait nous tenir en haleine : nous voit-elle bien épris , elle fait la cruelle ; sommes-nous un peu froids , elle nous ranime par quelque sujet de jalousie; paraissons-nous trop confiants, sa raillerie éveille nos craintes; sommes-nous rebutés et prêts à nous éloigner, elle devient tendre , sensible , passionnée, et d'un mot nous ramène à ses genoux. Ces changements continuels ne laissent pas au cœur le temps de se refroidir... J'allais encore nous comparer aux gourmands chez lesquels la variété des mets aiguillonne l'appétit , mais je m'arrête : on croirait que j'ai étudié l'art d'aimer dans le Cuisinier royal.

Depuis quelques jours Frédéric a déjà fait de petites promenades dans les environs. Sœur Anne s'en alarme d'abord ; mais il revient bientôt, et ses craintes se dissipent. Frédéric commence à songer à l'avenir, à son père. Que dirait le comte de Montrevilie, s'il savait que son fils vit au milieu des bois avec une jeune villageoise ?... Cette pensée vient souvent troubler le repos de Frédéric , et plus le temps s'écoule , plus elle se présente à son esprit.

Quelquefois i 1 se dit : « Si mon père voyait cette charte mante fille , il lui serait impossible de ne pas l'ai- « mer!... » Mais, parce qu'il l'aimerait, la donucrait-il « pour épouse à son fils?. . . Non , ce n'est pas présumante ;

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le comte de Monîreville n'est nullement romanesque ; il est fier, il aime les richesses , l'opulence , parce qu'il sait que l'argent ajoute toujours à la considération; il ne faut donc pas espérer qu'il laissera son iils épouser une villageoise qui n'a rien.

On pourrait, il est vrai, se passer de son consentement : mais il faudrait alors renoncer à sa fortune , travailler pour vivre, faire usage de ses talents; mais de toute façon il faudrait toujours quitter le bois , car Frédéric commence à sentir que cela n'aurait pas le sens commun de fuir le monde à vingt-un ans, que les hommes sont faits pour la société , et que, parce qu'on a une jolie femme , ce n'est pas une raison pour s'enterrer avec elle dans le fond d'une forêt.

De jour en jour ces raisons prennent plus de force ; c'est surtout lorsqu'il n'est pas avec sœur Anne qu'il se livre à ces pensées , et ses absences deviennent chaque jour plus longues. La pauvre petite en gémit : elle compte les minutes qu'elle passe loin de son amant; elle court dans la vallée pour le voir arriver , elle lui fait une petite moue bien triste lorsqu'il a été longtemps éloigné ; mais elle éprouve tant de plaisir à le revoir , que son chagrin pusse bien vite... elle oublie toutes ses inquiétudes lorsqu'elle le presse contre son cœur.

Un mois s'est écoulé. Du bourg et Ménard ne sont pas revenus s'informer de Frédéric , et cela l'étonné beaucoup. H ne sait pas comme nous que ses deux compagnons de voyage étaient alors établis chez leur ami Chambertin, qui préparait cette surprise en artifice qui lui fit voir ce que vous savez bien , et ce qu'il ne savait pas , et ce qu'i 1 ne sut pas même après , à ce qu'on prétend , parce que sa femme lui persuada qu'il n'y avait vu que du feu.

Frédéric ne comprend rien à l'indifférence de ses deux amis , et surtout à celle de Ménard ; il se dit : « Il leur

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