PLAISIBS D'AMOUR NE DURENT QU'UN MOMENT
Frédéric. Ce jour-là , ils avaient pris par cette montagne qui conduisait au chemin de la ville; Sœur Anne, toute à sa douleur, ne l'avait pas remarqué.
Pauvre petite! quel sinistre pressentiment oppresse ton cœur? tu songes à ta mère, et tu'te dis : « Serai-je « donc malheureuse comme elle!... »
II faut regagner sa cabane, la vieille Marguerite peut avoir besoin de ses soins. Sœur Anne quitte lentement la montagne; plusieurs fois elle soupire en contemplant le vieux chêne... C'est là qu'il s'est séparé d'elle!... Comme sa mère, c'est là que chaque jour elle viendra attendre son retour.
Elle a revu sa chaumière, ses bois, ses chèvres; elle a repris ses habitudes, ses travaux accoutumés. Mais tout est changé à ses yeux : le bois lui parait triste; partout elle éprouve de l'ennui. Son jardin n'a plus de charme, sa demeure lui semble un désert... Frédéric embellissait tout! et Frédéric n'est plus là !... Avant de le connaître , ses regards s'arrêtaient avec plaisir sur ce qu'elle voit maintenant avec indifférence , et cependant ces objets n'ont point changé... mais elle a perdu la paix, le repos, elle ne peut plus rien voir comme autrefois.
Frédéric n'a pas dit combien de jours il serait absent ; la petite espère le revoir bientôt ; elle ignore qu'il vient de trouver son père à Grenoble, et que le comte de Moutreville emmène en ce moment son fils à Paris.
Chaque jour sœur Anne se rend sur la montagne avec ses chèvres , et à chaque instant ses regards se tournent vers la route de la ville ; elle y cherche Frédéric comme la pauvre Clotilde y cherchait son époux. Avec une baguette , elle s'amuse à tracer sur la terre le nom de sou amant ; c'est là tout ce qu'il lui a appris ; mais , devant lui , elle s'est exercée si souvent ù tracer ce mot, qu'elle est parvenue à l'écrire lisiblement.
250 SOfcUB AN ME.
Plusieurs jours se sont écoulés , et Frédérie ne revient pas. Sœur Anne espère toujours, parce qu'elle ne peut croire que son amant manque à sa promesse , et tous les matins, en se rendant sur lamontagne, elle se dit: * Àu- « jourd'hui sans doute je la redescendrai avec lui. » Vain espoir , il faut encore revenir seule à sa chaumière , il faut regagner sans lui cette demeure, dont le repos a fui depuis que l'amour y est entré.
Un sentiment nouveau doit cependant faire diversion à ses peines. Sœur Anne porte dans son sein un gage de son amour pour Frédéric , elle est enceinte , et n'a pas encore cherché à se rendre compte du changement qu'elle remarque en elle. Dans sa simplicité , elle n'a pas songé qu'elle pouvait être mère ; mais cette pensée vient enfin frapper son esprit. Alors une joie nouvelle s'empare de son cœur... elle se livre avec ivresse à cette espérance. Elle aurait un enfant... un enfant de Frédéric... il lai semble qu'il l'aimerait encore davantage. Cette idée la transporte... Être mère 1 quel bonheur !... et quel plaisir de pouvoir annoncer cela à Frédéric 1 La jeune fille court , saute dans le bois ; dans son délire elle fait mille folies... elle se regarde dans l'eau du ruisseau , elle se mire dans la fontaine... elle est déjà fière d'être mère , elle voudrait que l'on pût s'en apercevoir en la regardant.
Pauvre petite 1 dont toutes les actions prouvent la candeur , jouis avec délire du nouveau sentiment qui nait dans ton âme... Celui-là , du moins , ne s'affaiblira pas.
Mais le temps se passe ; Frédéric ne revient pas. Sœur Anne a la certitude d'être mère, et elle ne peut annoncer ce bonheur à son amant ; il faut donc toujours que la peine se mêle au plaisir 1 Celui de la jeune fille est empoisonné par l'inquiétude qu'elle éprouve en ne voyant pas revenir l'être qu'elle adore ; et chaque jour le vieux
LA GROSSE BÊTE. 25 t
chêne est de nouveau témoin de ses soupirs et de ses pleurs.
Nous avons laissé Dnbourg courant à travers ehamps , poaréehapper àM.Ftoridor,au publie, et aux pommes de terreeroe>, dont Phèdre avait reçtf un échantillon ; n'oublions pas que dan» la promptitude de sa fuite* Il n'avait pas en le temps de changer de costume , que sa tête était toujours enterrée sous l'énorme perruque à fa Louis XTV, qui descendait en grosses boucles sur son cou et sur ses paules, et qu'il avait le corps enveloppé dans le manteau recouvert en poil de lagin^.
Dubourg courait depuis une heure, traversant les routes , sautant les fossés , marchant dans les blés , dans les terres labourées , franchissant Tes haies, et tout cela sans trop savoir 06 il était ni ce qu'il faisait , car on doit se rappeler que c'est au milieu de la soirée qu'il s'est mis en course ; par conséquent il était nuit , et comme il pleuvait , la tune n'éclairait pas sa faite.
Dubourg s'arrête enfin , il écoute... et n'entend rien qui lui indique que l'on court sur ses trace». Le plus profond silence règne autour de lui ; il cherche à se reconnaître , à s'orienter , à savoir où il est ; il ne craint plus d'être attrapé , et il sent qu'il a besoin de se reposer. On est alors en automne , la soirées commencent A devenir
fraîches , et notre coureur ne se soucie pas de passer la nuit en plein champ , exposé à recevoir la pluie sur le dos ; à la vérité sa perruque lui tient lieu de chapeau , et son manteau vaut mieux qu'un parapluie ; mais, à la longue , ces objets seront trempés , et il se trouvera fort mal à son aise ; il faut donc chercher un abri.
Il sent qu'il marche dans des plants de légumes ; il avance... une haie assez haute lui barre le passage... mais le manteau protecteur le garantit des piqûres ; il enjambe... s'accroche un peu , laisse quelqueg~pol1s de InpïïTeï deux bdïïcîês de sa perruque après le taillis , et se trouve enfin de l'autre côté sans savoir s'il y seramieux. Cependant plusieurs arbres , des pots de fleurs , du treillage , lui font présumer qu'il est dans un jardin. Il marche toujours , les mains en avant , et sent enfin un pan de mur... puis se trouve sous un toit , puis se sent arrêter par des boites de paille et de foin : il est sous un hangar qui sert sans doute à mettre le fourrage. '
« Parhleu 1 » se dit Dubourg , « j'ai trouvé ce qu'il « me faut pour passer la nuit : je suis ici à l'abri de la « pluie... étendons-nous sur ces bottes de paille , entortillons- nous dans mon manteau, et dormons !... De- « main nous penserons à nos affaires. »
Dubourg est bientôt couché. Il se trouve fort bien sous le hangar, il bénit le hasard qui lui avait fait trouver cet asile, et s'endort profondément.
Le hangar sous lequel Dubourg est couché se trouve effectivement au bout d un jardin ; mais ce jardin tient à une petite maisonnette assez gentille, habitée par un cultivateur nommé Bertrand , lequel a épousé , il y a sept ans , une jolie villageoise de son hameau , femme bien fraîche , bien alerte , qu'on n'appelait que la belle Claudine, et à laquelle M. Bertrand a déjà fait deux gros enfants ; Claudine espère qu'il ne s'en tiendra pas là.
tA ÊROSSÈ BÊTE. 253
Aux champs on se lève de bon matin. Au point du jour, Fanfân et Marie, ce sont les deux enfants du cultivateur, dont l'un a cinq ans et l'autre quatre , après avoir mangé la soupe au lait, descendent, suivant leur habitude, jouer et courir dans le jardin. En courant ils approchent du hangar , et que voient-ils sur la paille ?... Figurez- vous Azor dans la Belle et la Bête , et vous aurez une idée de Dubourg, dont la figure était entièrement cachée par une profusion déboucles d'un châtain roux , qui retombaient jusque sur sa poitrine , tandis que tout son corps était couvert du manteau, qui, s'il ne jouait pas le tigre, jouait au moins un autre animal ; jugez alors de la frayeur de ces enfants en apercevant cette énorme masse. -
La petite Marie laisse tomber une tartine de beurre qu'elle tenait à la main ; le petit garçon ouvre une grande bouche, qu'il ne peut plus refermer , parce que la frayeur l'a presque pétrifié. « Ah ! ah 1 mon frère , vois-tu? » dit enfin Marie en se serrant contre lui et lui montrant l'objet couché sur la paille. « Oh 1 oh ! que c'est vilain !... » dit.Fanfan en passant derrière sa sœur. Puis les deux enfants se sauvent vers la maison , en poussant de grands cris qui ne réveillent pas Dubourg , parce que les fatigues, de la veille lui ont procuré un sommeil très profond.
Bertrand venait d'embrasser sa Claudine , et il allait partir pour travailler à son champ , lorsque les deux enfants reviennent avec des figures bouleversées et jetant de grands cris. « Quoi que vous avez donc ? » dit le papa , « parlez donc, polissons... » Les enfants étaient si troublés qu'ils ne pouvaient s'exprimer. Enfin chacun crie en même temps : « Là-bas... sous la remise... une grosse « béte toute poilue... sur la paille une tête noire... du « crin rouge... c'est pus grand que not'bourrigue... oh !
« que c'est vilain!...
254 SOEUB ANNE.
« Comprends-tu queuque chose à tout ça ? » dit Bertrand à sa femme. — « Ils ont parlé de grosse béte , not* « homme. —Morgue , i gnia que nous dans la maison... «par où donc qu'aile serait entrée?... c'est peut-être «le taureau du voisin Gervais, ou ben l'âne de dame « Catherine... — Non, papa... non , c'est tout gris, tout « rouge... oh! c'est effrayant... — Diable, quoi que ça
« veut donc dire ?
« Ça a-t-il une queue ? » demande Claudine. — « Dam, « maman , je n'en savons rien , la bête a l'air de dormir, « et nous nous sommes sauvés bien vite. — Faut aller «voir c'que c'est, not'homme... — Oui... oui... faut «aller voir... »
Mais Bertrand , qui n'est pas courageux , éprouve déjà un léger tremblement, et va, par prudence, chercher son fusil , qui est chargé avec du sel. Claudine prend un balai , les enfants des bâtons , et ils se dirigent vers le* hangar. Les enfants marchent devant, parce que, tout en ayant peur, à cet âge , on aime ce qui est extraordinaire , et le moindre événement est un plaisir. M. Bertrand marche à côté de sa femme , qui le pousse pour le faire avancer. Plus ils approchent du hangar, plus ils vont doucement; on a surtout recommandé aux enfants de ne point faire de bruit , parce qu'il vaut mieux voir la bête endormie qu'éveillée.
Les voilà enfin près du petit bâtiment , et les enfants disent d'une voix altérée : « Tenez... voyez-vous là- « bas... » Bertrand et Claudine tendent le cou... ils aperçoivent l'objet effrayant, ils n'osent plus avancer; le mari pâlit , et se glisse près de sa femme , qui fait signe aux enfants de ne pas approcher.
« Allons chercher du secours, » dit enfin Bertrand d'une voix entrecoupée. — « Si tu tirais dessus , not' « homme... — Oui I mon fusil qui n'est chargé que de
« sel! cane la tuerait pas, mais ça la réveillerait; elle * serait furieuse, et sauterait sur nous... — Ahl tas « raison ! faut pas tirer... courons bien vite dans le vil- « lage... Venez, mes enfants... Mon Dieu 1 pourvu qu'elle « ne s'éveille pas 1... »
Bertrand est déjà en avant ; il court comme si la béte le poursuivait; il se rend au village, qui n'est qu'à une portée de fusil de sa maison , et il est bientôt rejoint par Claudine. Tous deux vont conter partout ce qu'ils ont trouvé dans leur jardin. Gomme la peur grossit les objets, la béte qu'ils ont vue , est , disent-ils , de la grosseur d'un taureau ; et comme, en passant de bouche en bouche, les événements vont toujours en augmentant, parce que chacun enchérit sur ce qu'il a entendu, de taureau la béte devient un chameau, de chameau elle se change en lion, de lion en éléphant, et on irait encore plus loin si on connaissait un plus gros animal.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il y a une béte extraordinaire dans le jardin de Bertrand, et en un moment cette nouvelle a mis tout le village en émoi. On se rassemble, on se consulte ; les femmes vont chercher leurs maris aux champs , et les mères font rentrer leurs petits enfants , en leur défendant de sortir. On se rend chez le maire , qui est un bon paysan comme ses administrés , et qui déclare ne pas se connaître en bétes plus que les autres habitants de sa commune* Mais il y a dans r endroit un nommé Latouche, qui a été, à Paris, commis de barrière, et qui fait le bel esprit, le malin, le goguenard et le savant. On va trouver Latouche, qui cherchait alors un procédé pour faire des confitures sans sucre , et on lui apprend l'événement qui met tout le village en l'air.
Latouche écoute d'un air grave; il se passe la main sous le menton, se fait plusieurs fois répéter les moindres
détails , parait réfléchir longtemps , et s'écrie enfin : « Il « faut aller voir ce que c'est. »
Tout le monde répète : « C'est juste , il a bien raison , « allons voir cette bête. — Quand je l'aurai vue, » dit Latouche , « je vous dirai sur-le-champ ce que c'est , et a de quel règne est l'animal ; je dois m'y connaître, j'avais « étudié pour être herboriste , et j'ai un cousin qui a été « sous-portier, à Paris, au Muséum d'histoire naturelle.» On se dispose à se reudre chez Bertrand. Chacun s'arme de ce qu'il trouve ; les femmes mêmes prennent ou des pioches ou des râteaux , parce que la bête peut être dangereuse. Le roairese Joint aux habitants ; et Latouche , qui est le seul de l'endroit qui ait un fusil en état , car celui de Bertrand ne peut supporter que du sel , Latouche se charge de diriger l'ordre , la marche , et toutes les opérations qui vont avoir lieu.
On quitte le village; hommes, femmes, garçons et filles s'avancent en dissertant sur cet événement. Mais plus on approche de la demeure de Bertrand , moins on a envie de causer ; et bientôt , par suite de la terreur que Ton éprouve, le silence devient général. On avance en colonne plus serrée, et chacun cherche à puiser du courage dans les regards de son voisin ou de sa voisine.
Latouche marche en avant, son fusil sur l'épaule, et faisant ses dispositions comme s'il s'agissait d'aller surprendre un poste d'ennemis. Comme on approche de la haie du jardin , Bertrand jette un cri , et se cache derrière une grosse pierre en s'écriant : « La voilà !... » Aussitôt tous les paysans font un mouvement rétrograde , et Latouche se précipite dans le centre du bataillon ; mais enfin, n'entendant aucun bruit, on se rapproche, on cherche l'objet qui a effrayé Bertrand... c'était un chat rouge qui venait de passer par-dessous la haie.
« Morbleu ! Bertrand, » dit alors Latouche en se hâtant
de sortir du centre, « savez-vous que vous êtes terrible- « ment poltron !... et que c'est honteux, à votre âge , de « montrer si peu de cœur 1 — Oh ! ça c'est vrai , » dit Claudine, « il n'est pas ferme du tout, et c'est ce que je lui re- « proche souvent. — Pousser un cri I... répandre l'alarme « pour un chat 1... — Dam, monsieur Latouche... j'voyaïs « s'glisser queuque chose... et j'croyais... — Peut-être « est-ce aussi pour une bagatelle qu'il met tout le village « sens dessus dessous, et qu'il m'a dérangé de l'expé- « rience chimique que je cherchais. — Oh que non !... « ça n'est pas une bagatelle!... vous verrez bientôt que « ça en vaut la peine... nous v'ià tout près du hangard... « voulez-vous passer par cette petite porte ? vous y serez « tout d'suite. — Non pas... entrons par la maison, afin « d'examiner l'animal , de loin d'abord. »
On suit l'avis de Latouche : on entre dans la maison de Bertrand , puis on se rend dans le jardin. En approchant du hangar, les plus courageux pâlissent , plusieurs femmes n'osent plus avancer ; et Latouche , qui ressemble à ces gens qui chantent pour cacher leur frayeur, donne des ordres de prudence de côté et d'autre , mais trouve un moyen de ne plus rester en avant.
« La voilà... là voilà ! » disent bientôt quelques villageois , et du doigt ils montrent aux autres Dubourg , qui est toujours dans la même position , parce qu'il dort profondément. La terreur se peint sur tous les visages, mais la curiosité s'y joint; chacun allonge le cou , ou se penche, ou s'appuie sur ses voisins. Latouche a sur-le-champ ordonné une halte , et de tous côtés on entend ces mots : « Ah I que c'est vilain 1 ... ah ! que c'est laid ! ... Ah 1 queu « tête!... ah! queu corps !... On ne lui voit pas d'yeux,» disent les uns ; « ni de pâtes , » disent les autres... » — « Chut! chut ! » dit Latouche , « ne parlez pas tant, vous « pourriez l'éveiller!... attendez que j'examine... Mes
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« enfants , avez- vous entendu parler de la fameuse bête « qui désola le Gévaudan?... — Non, non , » disent les villageois. « — Eh bien ! celle-ci m'a l'air de lui ressem- « bler beaucoup... On ne lui voit pas les pieds, parce « qu'à l'instar des Turcs , ce monstre les aura croisés « sons lui... quant à ses yeux... ils sont tournés vers la « paille, ce qui est fort heureux pour nous , car les yeux « de ces animaux-là lancent souvent un venin mortel. « Plus je considère ce poil et cette crinière... oui... c'est « un lion marin qui nous sera venu par la Normandie... « — Un lion marin 1 » répètent les paysans ; « est-ce raé- « chant? — Âh ! parbleu 1 cela mange un homme comme « une huître 1 . . . — Ah 1 mon Dieu 1 . . . comment fai re ?. . . « comment le prendre ?... — Mais , » dit Claudine , « il « est peut-être mort... depuis ce matin il n'a pas changé « de position .. — Mort?... ma foi... qui est-ce qui veut « s'en assurer ?. . . — Si vous lui tiriez vot' coup de fusil ?» dit le maire, — « Tirer dessus... c'est beaucoup risquer... « souvent la balle glisse sur la peau de ces animaux... — « — Visezdansroreille... — Il faudrait la voir pour cela. — « N'importe, » dit le maire , « il faut que nous saisissions « cet animal mort ou vif; ajustez-le bien , tirez , et nous « allons, moi et les plus braves, vous faire un rempart « avec nos pioches ; et morgue , si la bête s'avance , nous « la recevrons bien. »
Le discours du maire ranime le courage des villageois; ils forment une ligne en levant leurs pioches, et sont prêts à frapper. Latouche , quoiqu'il ne s'en soucie guère , se décide à tirer. 11 se place derrière la ligne , passant le canon de son fusil entre deux paysans. Il ajuste... il vise pendant cinq minutes... il lâche la détente enfin... et le fusil raje ; ce qui est fort heureux pour Dubourg , qui ne sait pas à quel danger il vient d'échapper.
Le maire se désole , Latouche ne veut plus recommeu-
cer, les paysans sont toujours immobiles... lorsque toutà coup notre dormeur fait un mouvement, et se retourne en poussant un bâillement que Ton prend pour un rugissement. Aussitôt les plus braves lâchent leurs armes et reculent. On se foule, on se presse, on n'écoute plus que sa frayeur. Dans ce désordre , chacun pousse son voisin ou sa voisine pour se frayer un passage ; les garçons tombent sur les filles , les femmes entraînent les hommes; Latouche grimpe sur un arbre; le maire est renversé par Bertrand; les plus lestes sautent par-dessus la haie , les plus lourds glissent en voulant courir. Claudine a fait la culbute, ainsi que plusieurs de ses voisines ; et, dans ce désordre, ces dames et ces demoiselles ont fait voir bien des choses qu'elles n'avaient pas l'habitude de montrer au soleil ; mais alors personne n'y a fait attention , et les objets les plus séduisants n'arrêtent point les fuyards, parce que dans les grands événements on ne s'occupe point de pareilles bagatelles.
Cependant Dubourg s'est éveillé entièrement; il se frotte les yeux , et commence par se débarrasser de sa perruque qui lui empêche de voir clair, puis ôte son manteau qui l'étouffé. Il se lève , car il entend des cris , des plaintes , des mots qu'il ne comprend pas , enfin un £a~~ page dont il est bien loin de soupçonner la cause. Il quitte le hangar; il s'avance... et reste saisi du tableau qui s'offre à ses regards : il y avait de quoi être étonné ; cependant, comme, parmi ce désordre, cette bagarre, il aperçoit des choses fort agréables , il avance toujours en disant : « Je ne sais pas quelle mouche a piqué ces gens-là, « mais voilà un pays où l'on a une singulière manière de « recevoir les voyageurs ; on y doit faire bien vite court naissance. »
Le plus hardi de la bande villageoise , n'entendant plus les rugissements de ranimai , a, petit à petit, tourné
2G0 SOfcUa ANNE.
la tête... il aperçoit la figure de Dubourg , qui dans c* moment ne regardait pas une figure; et les traits de l'étranger n'avaient rien d'effrayant lorsqu'ils étaient débarrassés de la maudite perruque.
« Eh ! ben,queuque c'est donc que c't'homme-là, » dit le paysan, « et d'où sort-il? » À ces mots chacun retourne la tête , et on regarde Dubourg, qui , après avoir galamment rabaissé la jupe de Claudine, et aidé la villageoise à se relever, répond au maire qui lui répète cette question :
« Je suis un pauvre diable , honnête homme du reste , « qui t cette nuit, me trouvant surpris par l'orage , et ne « sachant où porter mes pas , ai pris la liberté de me « coucher sur ces bottes de paille , où j'ai dormi tout « d'un somme jusqu'à ce moment ; ce qui , j'espère, n'a « fait tort à personne.
« Vous avez coucbé sous ce hangar ? » dit le maire. « — Sans doute. — Et vous n'avez pas été mangé par la « grosse bête? » dit Bertrand. « — Quelle grosse bête?... « — Pardi, c'tebête à poils... à crins rouges, qu'était « couchée là... »
Dubourg se retourne , il voit sa perruque et son manteau ; il devine le sujet de la frayeur des paysans , et cède à une envie de rire qu'il est quelques moments sans pouvoir réprimer. Les villageois, qui entendent rire, commencent à ne plus avoir peur ; les fuyards s'arrêtent, les plus éloignés se rapprochent , les femmes se relèvent et rajustent leur toilette ; tout le monde regarde Dubourg ; on attend une explication : il retourne sous le hangar , prend d'une main son manteau , de l'autre sa perruque , et revenant au milieu des villageois : « Mes amis , » leur dit il , « tenez , voici la bête qui vous a sans doute ef- « frayés... Je la livre à votre colère. »
Jtin achevant ces mots , il jette sur le gazon la perruque
et le manteau , et les paysans s'approchent , touchent ces objets, et se mettent à rire avec Dubourg, en disant : « Quoi, c'était ça!... ahl mon Dieul que nous étions « donc bêtes 1... »
Alors Latouche descend du poirier sur lequel il était grimpé , et s'écrie : « Je vous avais bien dit que cet im- « béeile de Bertrand , qui est poltron comme un lièvre , « nous ferait une histoire en l'air , et prendrait une noi- « gette pour un bœuf 1... voyez si je me suis trompé.
« Morguienne ! » dit Bertrand, « i' m' semble que e'te « noisette-là vous a aussi fait une rude peur 1 car vous « êtes monté sur not' poirier plus vite qu'un chat , et « vous avez renversé Claudine en courant. — Taisez- « vous , » dit Latouche , que la réponse de Bertrand a rendu rouge comme un coq ; « taisez-vous , bélître ; je ne « montais sur l'arbre qu'aûn de mieux viser sur le pré- « tendu animal. — Et vous aviez jeté vot' fusil à terre I « — Par inadvertance , sans doute !
« Allons , allons, » dit Dubourg , « c'est moi qui suis « cause de tout ce désordre ; véritablement , sous ce « manteau et cette perruque, on pouvait de loin être ef- « frayé ; les gens les plus braves ne se soucient pas tou- « jours de se battre contre une bête féroce, et certes , il « faut que M. Latouche soit bien courageux pour avoir « osé tirer sur moi. »
Ce discours adroit flatte tout le monde. Latouche reprend sa belle humeur, et dit aux villageois : « Cet étran- « ger s'exprime fort bien , c'est à coup sûr un savant. » Dans la disposition où il avait mis les esprits , il ne tenait qu'à Dubourg de se donner encore pour un baron , mais , depuis sa rencontre chez M. Ghambertin , il ne se soucie plus de faire le seigneur; et quand le maire lui demande d'où il vient dans un costume aussi singulier , il forge à l'instant une histoire de voleurs qui l'ont attaqué,
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pillé , ont étouffé ses cris avec cette perruque et l'avaient enveloppé dans le manteau probablement pour l'emporter dans leur caverne , lorsqu'un bruit de chevaux les ayant effrayés , ils se sont sauvés , et l'ont laissé ainsi au milieu des champs.
Ce récit intéresse vivement les villageois en faveur de Dubourg , qu'ils trouvent fort aimable depuis qu'ils n'en ont plus peur. Le maire dresse un procès-verbal , et Latouche s'écrie : « Il y a longtemps que je dis qu'il y a «des voleurs dans les environs 1... on m'a volé deux « poules il y a huit jours, et cela ne s'est pas fait tout « seul. Il faut faire une battue générale, mes enfants; « je me mettrai à votre tête , et vous savez comme je sais « faire mes dispositions. Nous la commencerons immé- « diatement après celle que feront les gendarmes , d'a- « près le procès-verbal de M. le maire. »
En attendant la battue générale , on s'occupe de Dubourg qui doit avoir besoin de se restaurer. C'est à qui le logera, le nourrira et le traitera ; chaque villageois Ini offre de bon cœur une veste pour remplacer son manteau , et sa maison pour s'y reposer quelques jours. Dubourg donne la préférence à Bertrand , parce qu'il n'a pas oublié certaines choses qui lui ont donné dans l'œil lorsqu'il a aidé Claudine à se relever. La femme de Bertrand parait très flattée de cet honneur ; elle fait la révérence à l'étranger, et en lui faisant la révérence elle sourit , et ce sourire disait bien des choses. Après tout ce que Dubourg avait été à même de voir, il était très glorieux de l'emporter sur ses voisines.
Le maire , comme chef de l'endroit , a l'avantage d'offrir une bonne grosse veste de laine en remplacement de l'habit que les voleurs ont pris à Dubourg. En récompense il s'adjuge le fameux manteau, dont il compte se faire une couverture pour l'hiver ; et M. Latouche obtient
LÀ GBOSSE BÊTE. 263
la perruque, qu'il a bien méritée pour la conduite qu'il a tenue dans cette affaire.
Chacun est retourné à ses travaux ; les uns regagnent leurs champs, les autres leurs chaumières! Bertrand, qui a un grand carré de terrain à labourer, va à son ouvrage, en recommandant à sa femme d'avoir bien soin du monsieur, en attendant son retour. Claudine le promet , et elle tient parole. La villageoise est active , obligeante , elle a fort à cœur de prouver à l'étranger qu'il a bien fait de lui donner la préférence , et elle n'épargne rien pour qu'il soit content; de son côté, Dubourg veut effacer l'impression terrible que son apparition a faite dans le village, et nous savons que Dubourg a un grand talent pour se faire bien venir des dames; aussi , lorsque le soir Bertrand revient des champs , sa femme court au-devant de lui en disant : « Ah 1 jarni , not' homme , que nous « étions donc bêtes d'avoir peur de c' monsieur 1 il est « fait comme tout le monde , vois-tu , et il a de l'esprit
« plus gros que toi 1 »
Dubourg est fort bien traité par les villageois , et 11 trouve très commode de passer quelque temps au milieu de ces bonnes gens , qui veulent , parleurs soins , lui faire oublier sa mésaventure. Il paie son écot en contant le soir des histoires à la veillée. Pour les paysans, c'est un trésor qu'un homtne qui parle pendant des heures entières de choses intéressantes , effrayantes , et par conséquent amusantes. Dubourg est ce trésor-là; et quand M. Latouche est présent à ses récits , il y mêle quelques mots de latin ; alors celui-ci , qui ne le comprend pas , se retourne vers les villageois en disant : « Tout cela est vrai , «mes enfants, il vient de nous le jurer en allemand. »
Mais au bout de quinze jours , Dubourg , las de conter le soir des histoires aux paysans , et le matin des fleurettes à leurs femmes , songe à quitter le village , afin de
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savoir des nouvelles de ses compagnons. Il a toujours intacts , dans sa poche , les cent francs qu'il a gagnés en faisant Hippolyte; avec cela il peut se mettre en route sans être obligé de se déguiser en grosse béte. Malgré tout ce que peut faire Claudine pour le retenir encore , il est décidé à partir. Il remercie le maire , Latouche et tous les habitants de l'endroit de l'accueil qu'il a reçu chez eux. Il remercie plus particulièrement Bertrand ,et surtout sa femme ; puis, tenant à la main un gros bâton noueux , qui s'accorde avec sa veste , et un grand chapeau rabattu , qui remplace sa perruque , il se met en route, en se disant : « Ceux qui m'ont vu faire le sei- « gneur ne me reconnaîtront pas, c'est précisément ce « que je désire. »
Cependant Dubourg juge prudent de ne pas passer par Voreppe , où il pourrait rencontrer M. Floridor, ou quelqu'un faisant partie de sa troupe. Il ne veut pas non plus traverser Grenoble, où M. Durosey pourrait encore l'attendre, et les yeux d'un créancier sont difficiles à tromper. C'est du côté de Vizille qu'il se dirige : c'est là qu'il espère trouver encore Frédéric, ou du moins apprendre de ses nouvelles.
Il marche galment , chantant tout le long du chemin , et mangeant sur l'herbe des provisions dont Claudine a rempli ses poches , car les femmes pensent à tout... Dubourg bénit la prévoyance de madame Bertrand et se dit : « Comment pourrais-je m'attrister, quand j'ai eu cent « fois la preuve que des êtres aimables s'intéressaient à « mon sort I Buvons à la santé de Claudine, de madame « deChambertin , de Goton , delà petite Delphine... et de « tant d'autres , qui m'ont fait passer des heures agréa- « blés et qui me laisseront de si doux souvenirs. »
11 boit de l'eau d'un ruisseau , mais il s'accommode de tout. D'ailleurs , il a de l'argent et pourrait avoir du
vin, c'est une raison pour que l'eau lui semble moins mauvaise. A la fin du jour, il approche de Vizille , et se dit : « Si M. le comte a appris, par Ménard, les amou- « rettes de Frédéric , il aura été le chercher dans le bois , « et je ne l'y trouverai plus; mais j'y trouverai la jolie. « blonde, et elle me dira ce qui est arrivé. »
Dubourg ne sait pas que la pauvre petite ne peut rien lui dire. Il traverse la vallée, entre dans le bois, cherche, appelle, ne rencontre personne, et aperçoit enfin la chaumière. Il entre... le jardin est désert... il pénètre dans la maisonnette, ne trouve que la vieille Marguerite , qui sommeille dans son grand fauteuil.
Dubourg quitte la cabane , étonné de ne point voir la jeune fille; il craint que l'histoire qu'il a forgée à Ménard ne se soit trouvée vraie , et que Frédéric n'ait emmené sa petite. Il va se rendre au village pour tâcher d'avoir des nouvelles de sœur Anne, lorsqu'en traversant un sentier du bois il l'aperçoit qui regagne lentement sa demeure.
La démarche delà jeune fille est si triste , sur tous ses traits se peint une douleur si profonde, que Dubourg en est attendri. Il la contemple quelques instants , et se dit : « Pauvre petite, il est parti... et ne t'a pas emmenée ! « ne vaudrait-il pas mieux pour toi qu'il ne fût jamais « venu !»
Dans ce moment , sœur Anne entend marcher près d'elle , elle aperçoit quelqu'un... elle court avec la promptitude de l'éclair... Arrivée devant Dubourg , elle s'arrête ; ses traits , qu'animait l'espérance , reprennent de nouveau tous les signes de la douleur, elle secoue tristement la tête : ce n'est pas lui !...
Mais Dubourg parle... elle reconnaît sa voix... elle le regarde avec plus d'attention , et bientôt la joie vient encore ranimer son cœur. C'est un ami de Frédéric, c'est
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celui qui est venu une fois le chercher, et sans doute il lui annonce son retour. Elle s'approche de lui, ses yeux l'interrogent , elle attend avec impatience qu'il s'explique, et Dubourg , étonné, lui demande alors ce qu'est devenu Frédéric.
Le nom de Frédéric la fait tressaillir... elle indique la route qu'il a prise... compte sur ses doigts les jours qui se sont écoulés depuis son départ , et semble lui demander s'il ne le ramène pas.
Ces signes font enfin comprendre à Dubourg le triste état de sœur Anne , et il ne cherche plus qu'à la consoler ; mais pour elle il n'y a point de consolation , point de bonheur sans Frédéric.
« Pauvre fille ! » dit Dubourg; « il ava it bien raison
• de m'assurer qu'elle ne ressemblait à aucune de celles « qu'il a connues !... Mais la laisser dans ce bois... ah t « c'est fort mal ! tant de grâces, de charmes , vivre dans « une cabane, c'est un meurtre I... J'ai vraiment envie « de l'emmener à Paris.
« Pourquoi ne l'avez-vous pas suivi ? » lui dit-il ; « qui « vous retient dans ce bois?... Venez avec moi, mon « enfant, nous retrouverons Frédéric; ou si nous ne le
• trouvons pas, il y en a mille autres qui seront trop « heureux de le remplacer. »
Sœur Anne le regarde avec étonnement: elle semble ne pas le «omprendre ; mais , lorsqu'il fait un geste pour l'emmener, elle s'éloigne vivement de lui , et , désignant sa cabane, lui fait entendre qu'il y a là quelqu'un qu'elle ne peut pas quitter. Ah ! sans Marguerite , avec quel empressement elle suivrait Dubourg ! car elle croit qu'il la conduirait sur-le-champ dans les bras de son amant. Mais abandonner celle qui a pris soin de son enfance', qui lui a tenu lieu de mère, l'abandonner alors que la pauvre femme, accablée par l'âge, a le plus besoin de
son secours 1 une telle pensée n'entre pas dans l'âme de la jeune muette : l'ingratitude est un vice étranger à son cœur.
« Allons , » lui dit Dubourg , « restez donc dans ce bois , « pauvre petite , et puissiez- vous y retrouver la paix et le « bonheur! »
Les yeux de sœur Anne l'interrogent de nouveau, « Oui , « oui, » lui dit-il , « il reviendra... vous le reverrez... « je n'en doute pas... séchez vos pleurs... Bientôt, sans « doute , il viendra vous consoler. »
Ces mots font briller un rayon d'espérance sur la figure pâle et mélancolique de la jeune muette. Elle sourit à Dubourg, qui vient de lui faire cette promesse; puis., lui adressant avec sa tête un dernier signe d'adieu , elle le quitte pour retourner près de Marguerite.
Alors Dubourg sort du bois, et, malgré son insouciance , il ne chante plus en traversant la vallée et en regagnant la route. Il a le cœur serré de l'image de cette infortunée, à laquelle il a donné uu espoir qu'il pense ne devoir point se réaliser. Jamais il n'avait été ému à ce point; pendant plusieurs lieues encore il pense à sœur Anne, et répète: « Pauvre fille, c'était bien la « peine 1 »
Mais enfin le souvenir de sa situation le ramène à son humeur naturelle. Il donne à un fripier sa veste et son chapeau, et avec quelques écus se rhabille plus convenablement , puis se dispose à prendre la route de Lyon, d'où il compte revenir à Paris : c'est là qu'il espère retrouver ses deux compagnons de voyage.