ILLUSIONS DU CŒUR
« nommer un peu impertinent pour tous les contes qu'il « m'a débités... se dire palatin... — Allons, mon cher « Ménard , oubliez tout cela... — Et sa tabatière du roi « de Prusse!.. — C'était un plaisanterie... — Ah! c'est « surtout ce tokai de la cave de Tékély sur lequel je « comptais... — Songez que j'ai eu autant de torts que «lui en l'autorisant à vous tromper... — C'est ce qui « me ferme la bouche , monsieur le comte ; d'ailleurs , « sans son étourderie et sa passion pour le jeu , ce serait « un homme de mérite. Il est instruit , il connaît ses « classiques... — Mais enfin qu'est-il devenu?... où l'a- « vez-vous laissé ?. . . — Je l'ai laissé faisant Hippofyte, « et venant me chercher pour entrer en scène. »
Frédéric ne comprenant rien à cela , Ménard lui explique les aventures de la petite ville, dont tout autre que le jeune comte aurait ri ; mais celui-ci entend seulement que Dubourg est resté dans un grand embarras , et ne prévoit pas quand il pourra le revoir, ce qui le chagrine beaucoup, car il voudrait envoyer Dubourg près de sœur Anne, pour calmer les inquiétudes de la jeune fille, et lui donner de ses nouvelles.
Le comte de Montreville a congédié M. Ménard , en lui donnant une somme raisonnable, non pas pour la manière dont il a veillé sur son fils pendant son voyage , mais pour le temps qu'il a perdu. Ménard va dire adieu à son cher élève , en se recommandant à son souvenir, dans le cas où il voudrait plus tard recommencer ses voyages autour du monde.
Plusieurs jours se sont écoulés depuis que Frédéric est de retour à Paris. Le souvenir de la jeune muette est sans cesse présent à sa pensée. II se Ta représente dam I» bois , attendant son retour, guettant son arriva, et désolée de son abandon. Chaque instant augmwiU* nm tour* ments et son désir de revoir s>œur Anne. MuM tnimitWHl
370 SÛBUB ANNE.
faire ? il n'ose plus quitter son père ; il est sans argent , et, pour la première fois , l'intendant lui en a refusé par ordre de M. le comte , qui craint que son fils ne s'en serve pour recommencer ses voyages , et ne se soucie plus de le laisser partir.
Chaque jour Frédéric fait les projets les plus extravagants; il veut partir à pied, courir rejoindre sa jeune amie , puis se cacher avec elle dans le fond d'une forêt. . . Mais sœur Anne ne peut pas quitter Marguerite; il faudra donc rester dans le bois , et la son père le retrouvera facilement , car Ménard lui a tout conté.
Gomment donc faire?... écrire?... hélas 1 la pauvre petite ne sait pas lire... elle ne sait rien... qu'aimer I... et c'est bien peu dans le siècle où nous sommes 1
Frédéric ne va que rarement dans le monde , où il se déplaît. En vain la jolie petite madame Démange a recommencé ses agaceries , il n'y fait plus attention ; et celle-ci , piquée de son indifférence , emploie toutes les ressources de la coquetterie pour le ramener à ses genoux : mais Frédéric n'est pas sa dupe ; il a aimé véritablement. Il reconnaît la légèreté de tous ces sentiments d'amour-propre , de ces caprices des sens que l'on prend pour de l'amour, tant que l'on n'a pas connu le véritable.
Le comte traite son ûls avec froideur, mais ne lui parle jamais de tout ce qui a rapport à ses aventures dans le Dauphiné. Il évite au contraire d'aborder ce sujet ; et , lorsque Frédéric, voulant pressentir les sentiments de son père , se hasarde à dire quelques mots sur son séjour à Grenoble , sur les environs de cette ville , et sur le joli village de Vizille , un regard sévère du comte lui ferme la bouche et ne lui permet pas de continuer.
Frédéric a déjà couru vingt fois dans les divers logements que Dubourg a habités à Paris ; mais dans aucun