‹ Soeur Anne (volume 2)Chapitre 36 sur 54 · ILLUSIONS DU CŒUR · texte numérisé non relu

ILLUSIONS DU CŒUR

on ne Ta revu. Il va voir Ménard , et le charge de faire son possible pour rencontrer Çubourg , qui est peut-être revenu et n'ose se présenter chez lui , de crainte d'être aperçu par M. de Montreville. « Et si je le découvre ? » dit Ménard. « — Vous me l'enverrez sur-le-champ. — « Vous l'envoyer 1 je m'en garderais bien I... Peste 1 M. le « comte votre père ne l'a pas bien traité quand il l'a «aperçu en Hippolyte... Il est vrai que le costume lui «allait mal. — Vous lui direz de m 'écrire; ne peut-il « me voir dehors s'il craint de venir à l'hôtel?... Suis-je «donc gardé à vue?.. Ah! monsieur Ménard... je n'y « puis plus tenir... Chaque jour augmente mon sup- « plice 1... il faut que je la revoie , il faut au moins que «j'aie de ses nouvelles... — Des nouvelles 1 de qui'? — « De celle que j'adore, de celle... que j'ai été forcé d'a- « bandonner pour vous suivre... — Ah 1 j'entends... de « la petite du bois. M. Dubourg m'avait dit que vous « l'aviez mise dans ses meubles , que vous étiez parti « avec elle. — Plût à Dieu que je l'eusse fait ! . . . Mainte- « nant je serais près d'elle. Ah! mon cher monsieur Mé- « nard... si vous étiez un autre homme... Mais vous êtes « bon, sensible, vous m'aimez, et vous me rendriez la « vie si vous consentiez à aller lui dire que je l'adore plus « que jamais 1... — J'en suis fâché, monsieur le comte , « mais je n'irai pas lui dire cela , ni autre chose. Je ne « servirai pas une passion que M. votre père désavoue ; « il n'a déjà que trop à se plaindre de ma négligence. Je « vous aime infiniment , et c'est pour cela que je ne vous « aiderai point, à continuer une liaison coupable qui ne « vous mènerait à rien. Monsieur votre père sait bien ce « qu'il fait; il était temps qu'il arrivât... nous ne fai- « sions tous que des sottises, moi le premier. Sa présence « a rétabli l'équilibre... Il vous a arraché à la tentation ; « cela vous afflige, et cependant c'est ce qu'il pouvait

« faire de mieux : Qui benè amat , benè castigat, ex- « perio crede Roberto. »

Frédéric rentre chez lui pour penser à sœur Anne , pour chercher un moyen cje la revoir. S'il savait qu'elle va être mère , s'il savait qu'elle porte dans son sein un gage de Son amour, rien alors ne pourrait le retenir à Paris. Il partirait, il braverait la colère de son père. Mais il ignore cette circonstance, et il reste, en disant tous les jours : « Je partirai. »

Le comte fait prier son fils de venir le trouver, et Frédéric se présente devant son père , le front toujours chargé d'ennui. « On ne vous voit plus dans lé monde , » lui dit le comte, « vos voyages vous auraient-ils donc « rendu misanthrope? »

Frédéric se tait : c'est ce que l'on a de mieux à foire lorsqu'on ne sait que dire. « Je désire que vous m'ac- « compagniezce soir, » reprend le comte ; « je vais chez « un de mes anciens frères d'armes , le général Valmont. « Après un long séjour dans ses terres, il vient passer « quelque temps à Paris, il désire vous voir; je .veux « vous présenter à lui. »

Frédéric s'incline et se dispose à suivre son père. Il lui a entendu quelquefois parler de ce M. de Valmont, avec lequel il a fait la guerre , et qui doit être à peu près de son âge. Il ne voit rien d'étonnant à ce que son père veuille le présenter à son ancien ami.

On part. Le comte de Montreville est plus aimable avec son fils , et celui-ci s'efforce de paraître moins triste. La voiture s'arrête devant la demeure de l'ancien général. Le comte et son fils se font annoncer, et M. de Valmont vient au-devant d'eux. Au premier abord , sa figure prévient en sa faveur. Le général a de la rondeur dans ses manières ; ses traits respirent la franchise et la gaité. Il court embrasser son ancien ami , il tend la main à

Page 1