ILLUSIONS DU COEUR
Frédéric, la lui serre avec cordialité, et paraît charmé de le voir.
Après les premiers compliments, le général engage ces messieurs à passer avec lui dans une pièce voisine. « Tu m'as montré ta famille, » dit-il au comte , « il faut, « à mon tour, que je te montre la mienne. Gela t'étonne h peut-être... que moi, vieux garçon, j'aie aussi de la « famille... elle ne me tient pas de si près, à la vérité, « mais ne m'en est par moins chère. »
En disant ces mots , le général fait entrer le comte et son fils dans une autre pièce, où une jeune personne était assise devant un piano.
A l'entrée des étrangers , elle se lève vivement. « Con- « stance , » lui dit le général , « c'est mon ami , le comte « de Montreville et son fils; messieurs, je vous présente « ma nièce... ma fille... car je l'aime autant que si j'étais o son père. »
Constance fait aux deux étrangers une révérence pleine de grâce. Frédéric la regarde... il ne peut faire autrement que de la trouver charmante. Quant au comte, un sourire de contentement perce dans ses traits. Je crois que le malin vieillard avait déjà entendu parler de mademoiselle Constance , et qu'en conduisant son fils chez le général il avait son projet.
Constance est d'une taille élégante ; son abord a quelque chose de doux , de modeste , qui prévient en sa faveur. Elle est blonde, et son teint est légèrement coloré. Ses grands yeux bleus, qu'embellissent de longs cils noirs , ont un charme dont on ne peut se rendre compte ; sa physionomie est aimable et franche; chacun de ses mouvements est gracieux , et Constance n'a pas Pair de s'en douter. Bien loin de chercher à briller, elle semble vouloir se dérober à l'admiration qu'elle fait naître.
Les deux vieux ami» se sont mis sur le chapitre de
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leurs guerres , de leurs aventures de jeunesse , et , à soixante ans , on a de quoi causer longtemps sur ce chapitre-là. Il faut donc que Frédéric entretienne la nièce du général , et , quoique Ton ait le cœur triste, on n'aime pas à ennuyer une jolie femme ; on fait alors quelque effort pour oublier un moment son chagrin , afin de ne point paraître trop maussade. C'est ce que notre jeune homme tâche défaire en causant avec mademoiselle Constance , qui cause fort agréablement, et, sans montrer la moindre prétention , laisse voir un esprit juste, cultivé, un grand amour pour les arts , et une candeur, une modestie, qui répandent un charme de plus sur tout ce qu'elle dit. Ce n'est point une jeune demoiselle qui sait tout, discute et tranche sur tout, comme nous en avons tant, que Ton a la bonté d'appeler de petits prodiges, parce qu'elles babillent pendant deux heures avec une assurance surprenante , et qu'il est d'usage de trouver charmant tout ce que débite une jolie bouche, quand bien même cela n'aurait pas le sens commun.
Dieu vous garde des prodiges, lecteur, surtout en fait de femmes 1 II n'y a rien de si bon que le simple, le modeste, le naturel; c'est toujours à cela qu'il faut retourner. Ces qualités n'excluent point l'esprit et les connaissances, mais elles y ajoutent un vernis, du douceur, de modestie, qui leur donne un attrait de plus , et que l'on ne trouve jamais chez les autres.
Les jeunes gens parlaient peinture, musique, campagne : tout-à-coup le général dit à sa nièce : « Chante- « nous quelque chose, Constance... mets- toi devant ton «piano, et fais-toi entendre; j'aime que l'on chante, « moi , et cela amusera ce jeune homme. »
Constance ne se fait pas prier; elle se met au piano et chante en Raccompagnant fort bien ; sa voix est douce et pleine d'expression; elle n'a pas une grande étendue,
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mais Constance chante av jc tant de goût qu'on ne se lasse pas de l'écouter. Frédéric l'écoute avec beaucoup de plaisir : il n'a pas encore entendu de voix qui lui ait plu autant. Constance chante plusieurs morceaux , jusqu'à ce que son oncle lui dise : « C'est bien , c'est très bien ; tu es « obéissante , et tu n'as pas fait toutes ces petites façons « pour chanter. Ah 1 morbleu ! c'est que je n'aime pas les « simagrées, moi. »
Le comte et son fils unissent leurs éloges , et remercient Constance qui reçoit leurs compliments en rougissant. Mais il y a déjà près de deux heures qu'ils sont chez le général ; le comte fait ses adieux : « J'irai te voir,» lui dit son ami ; « je viens d'acheter dans les environs « une petite maison de campagne pour mademoiselle , « qui me fait enrager avec ses champs et ses oiseaux. « J'espère que tu viendras avec ton fils avant que la sai- « son soit plus avancée. »
Le comte le promet , et remonte en voiture avec Frédéric, auquel il se garde bien de parler de la nièce du général. La vue de Constance devait faire plus que tous les discours d'un père. Frédéric ne dit rien non plus : il songe de nouveau à la pauvre muette du bois... Depuis deux heures il l'avait presque oubliée... Deux heures!... ce n'est rien encore; mais sœur Anne ne l'oublie pas une minute.
Trois jours après cette visite, le général vient avec sa nièce dîner chez le comte de Montreville , qui a chez lui une nombreuse réunion. En apprenant qu'il va se trouver avec mademoiselle de Valmont, Frédéric éprouve une certaine émotion, qu'il attribue à la contrariété d'être obligé de cacher encore sa tristesse. En était-ce bien la véritable cause ?
Le général est, comme à son ordinaire , gai , franc , et sans façon ; sa nièce est toujours jolie, aimable et sans
prétention. Dans une grande réunion , il esl plus facile d'être seul qu'en petit comité , et Frédéric revient toujours se placer auprès de Constance. Il pense que c'est simplement par politesse , et qu'il doit des soins particuliers à la nièce du général ; mais il ne peut se dissimuler que Constance est, de toute la société, celle qui lui plairait le plus si Ton pouvait encore lui plaire. Avec elle on peut causer sans chercher ce que Ton va dire. Ce ne sont point de fades épigrammes , des phrases banales , qu'il entend sortir de sa bouche : Constance n*êsFpas exclusivement occupée de la toilette des autres femmes ; elle ne les passe pas en revue pour les critiquer Tune après l'autre ; ce qui est ordinairement le fond de la conversation d'une jeune femme. Avec elle, il se sent plus libre , plus à son aise ; il lui semble qu'il la connaît déjà depuis longtemps ; elle sourit si agréablement lorsqu'il va se placer à côté d'elle; sa voix à quelque chose de si tendre, ses yeux sont si doux , qu'il est bien naturel de préférer sa conversation à toutes les autres ; lors même qu'il ne lui dit rien , il éprouve encore un charme secret. Frédéric, quoiqu'il s'efforce de surmonter sa tristesse , conserve auprès de Constance un air de mélancolie qui ne lui va pas mal , et les femmes se laissent souvent séduire par ces airs-là. Lorsqu'il est rêveur, Constance le regarde avec intérêt , ses yeux semblent lui dire : « Vous « avez des chagrins?... » Et en lui parlant, sa voix est encore plus douce, ses manières plus affectueuses : on dirait que, sans les connaître, elle prend part à ses peines , ou qu'elle cherche à les lui faire oublier.
Plusieurs demoiselles ont fait briller leur talent et leur voix en Raccompagnant de la harpe ou du piano ; mais Frédéric n'a entendu que mademoiselle de Valmont. Elle n'a chanté qu'une romance, mais elle l'a chantée si bien 1 En l'écoutant, Frédéric la considère plus attentivement