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qu'il n'a encore osé le faire. Soit un effet du hasard , soit une illusion de son cœur, il trouve dans les traits de Constance beaucoup de ressemblance avec ceux de sœur Anne... la même douceur, la même expression ; et si la pauvre orpheline pouvait parler, sans doute elle aurait une yoix aussi tendre , aussi expressive. Frédéric , en écoutant Constance, se persuade qu'il entend sœur Anne, et ses yeux se mouillent de pleurs. Plein de cette idée , et trouvant à chaque instant de nouveaux rapports dans les traits, il ne perd plus de vue mademoiselle de Valmont. Elle a cessé de chanter, et Frédéric est de nouveau près d'elle, et ses regards, qu'il attache sur elle, ont un feu, une expression nouvelle. Constance s'en aperçoit , elle baisse les yeux; un vif incarnat vient colorer ses joues ; mais si Frédéric , en la regardant aussi tendrement , croit toujours voir la petite muette , n 'aurait-il pas dû au moins prévenir mademoiselle de Valmont du véritable objet qui l'occupe? et Constance n'estelle pas en droit de croire que le fils du comte de Montreville ne la voit pas avec indifférence ?
La soirée a passé bien rapidement pour Frédéric. Le général et sa nièce sont partis en annonçant qu'ils se rendaient le lendemain à leur campagne, où le général déclare qu'il attend avec impatience le comte et son fils.
Lorsque Constance est éloignée , Frédéric se trouve de nouveau seul au milieu de la société ; et aussitôt qu'il peut disparaître, il se hâte de regagner son appartement pour penser. . . à Constance ? oh ! non , non , à sœur Anne ; c'est toujours la pauvre petite qui l'occupe; mais est-ce sa faute, siparfoislesouvenir de mademoiselle de Valmont se mêle à celui de la jeune muette? Cela vient de la ressemblance qui existe entre elles. Un cœur aimant retrouve partout celle qu'il adore... Il la revoit où elle n'est pas,.,
H l'aime dans une autre, qui lui rappelle son image... Voilà pourquoi il ne faut pas plus se fier aux gens senti* mentais qu'aux étourdis.
Plusieurs Jours se sont écoulés : Frédéric n'a point de nouvelles de Dubourg, qui probablement n'est pas encore de retour h Paris. Le jeune comte est toujours triste et pensif, mais sa mélancolie a quelque chose de doux. Le souvenir de sœur Anne le fait souvent soupirer. . . Il désire vivement la revoir, mais il ne forme plus de ces projets extravagants qui , dans les premiers jours de son arrivée à Paris , lui semblaient si faciles à exécuter. Il voudrait faire le bonheur de sœur Anne , assurer à jamais sou repos , sa félicité ; mais il songe à l'avenir, et il est plus que jamais certain que son père ne consentira pas h la lui donner pour femme. Il se dit quelquefois : « Que ferions-nous?... qu'elle serait la suite de cette « liaison ?... on ne peut pas vivre toujours dans un bois! « L'homme est fait pour la société , et sœur Anne ne « peut y être présentée... elle ignore tout ce qu'il est in- « dispensable de savoir. »
Pauvre petite I pourquoi n'a-t-il pas fait toutes ces ré' flexions lorsqu'il t'a vue pour la première fois sur les bords du ruisseau?... Mais alors tu lui semblais char* mante, telle que tu étais ; ton ignorance te rendait mille fois plus piquante à ses yeux : et maintenant... Hum!... je le répète , les hommes si sensibles ne valent pas mieux que les autres.
Un matin , le comte propose à son fils de partir pour la campagne du général ; Frédéric est toujours aux ordres de son père , mais il se hâte de donner un peu plus de soin à sa toilette. Quoique l'on ne cherche pas à plaire, on ne veut pas faire peur. Le comte remarque les moindres actions de son fils , et il éprouve une secrète satisfaction ; mais il ne la laisse point paraître, et ne lui parle
ILLUSIONS DU OOEUE. 279
pas plus de mademoiselle de Val mont que de toute autre personne*
La maison de campagne du général est dans les environs de Montmorency ; les voyageurs y arrivent vers midi. En descendant de voiture, Frédéric éprouve un battement de cœur qu'il attribue au plaisir de revoir une femme dont les traits lui rappellent celle qu'il aime. Il esteneffet bien ému, et, en entrant dans la maison, ses yeux cherchent mademoiselle de Valmont... Mais il ne voit que le général, qui leur fait l'accueil le plus aimable. « Vous resterez quelques jours ici, » dit-il, « je vous « tiens, et je ne vous laisserai pas- partir de sitôt. Nous « causerons, nous rirons, nous chasserons, nous ferons « la partie... ma nièce nous fera de la musique ; enfin , « nous passerons le temps le plus gaîment que nous « pourrons. »
Frédéric cherchait des yeux cette nièce qu'il ne voyait pas ; et , comme le général venait déjà de citer à son père une de leurs campagnes, et que cela pouvait le mener loin, il se hasarda à demander de ses nouvelles.
« Elle est sans doute dans le jardin , » dit. le général , « à sa vojière, ou à ses fleurs , ou à son belvédère. . . Allez , « allez, jeune homme , cherchez-la , corBïëiï 1 c'est votre « affaire; à votre âge, une jolie figure m'aurait fait courir « depuis Paris jusqu'ici. »
Frédéric profite de la permission ; il descend dans un jardin qui paraît fort beau , et s'avance au hasard, cherchant des yeux mademoiselle Constance. Il a passé près de la volière , elle n'y est point : il s'enfonce dans une allée de tilleuls , au bout de laquelle le terrain s'élève et conduit par un chemin tournant à une espèce de plateforme, d'où Ton découvre au loin un charmant paysage. C'est sans doute ce que te général appelle le belvédère, car Constance y est assise , et , tenant sur ses genoux un
280 StEUHÀNNE.
carton de dessins , s'occupe à esquisser une vue de la belle vallée que Ton aperçoit de cet endroit. Elle ne voit pas venir Frédéric, parce qu'elle tourne le dos au chemin qui mène au belvédère , et le jeune homme s'est approché et penché au-dessus de son épaule, sans qu'elle ait été distraite de son occupation.
« Vous avez donc tous les talents ?» lui dit-il. Constance lève la tête , l'aperçoit , et un sentiment de plaisir se peint dans ses yeux , tandis que son sein palpite avec plus de force. Elle veut aussitôt quitter son dessin.
« Continuez, de grâce, » dit Frédéric ; « je ne viens point « interrompre vos études... je désire plutôt les partager. « D'ailleurs, M. votre oncle veut que nous restions quel- « ques jours ici ; il ne faut donc pas que notre présence « change en rien vos habitudes... . — Et. . . nous ferez-vous « en effet le plaisir de rester quelque temps ? » dit Constance d'une voix émue. « — Mais sans doute... Je pense « bien que mon père n'aura pas refusé son ancien ami... « il se trouve trop bien avec lui. — Je crains , monsieur, « que vous, quin'avez pas le même motif pour vous plaire « en ces lieux, ne regrettiez bientôt les plaisirs de Paris... « Ici nous ne recevons que peu de monde... Vous allez « vous ennuyer... — Vous me jugez bien mal , si vous « croyez que je puis m'ennuyer près de vous... — Ah ! « pardon... Je disais cela... par crainte ; mais au fait , « si vous aimez les champs , la musique , le dessin et la « lecture, vous devez aussi vous plaire à la campagne. »
Frédéric ne répond rien ; il regarde attentivement Constance, et son cœur est oppressé par mille sentiments divers ; il revoit dans ses traits une image toujours aimée.... Il se transporte en idée dans le petit bois, au bord du ruisseau ; une teinte de tristesse obscurcit son front ; un profond soupir s'échappe de son sein. Ce n'est qu'au bout de quelques minutes que , paraissant sortir d'un
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rêve, il répond à Constance : « Oui, j'aime beaucoup la « campagne. »
La jeune personne le regarde avecétonnement> et sourit ; puis , voyant qu'il n'en dit pas davantage , elle reprend son dessin et veut continuer son paysage : mais la présence de Frédéric lui cause une sorte d'embarras ; sa main tremble en conduisant son crayon , et elle ne sait plus ce qu'elle fait.
Frédéric continue de la regarder en silence; il admire sa grâce , son maintien , son air à la fois aimable et décent. Il se dit : « Si Sœur Anne eût reçu de l'éducation , « elle serait comme elle : elle aurait sa tournure , ses ta- « lents ; elle s'exprimerait aussi bien. » Et il commence à trouver que, loin de nuire aux grâces, auxattraits d'une femme , l'éducation leur donne un charme de plus.
La conversation languit entre les deux jeunes gens , car Frédéric retombe souvent dans ses rêveries ; malgré cela, le temps passe vite ; il semble qu'ils se trouvent bien l'un auprès de l'autre , et que cela leur suffit. Pour Frédéric , il passerait volontiers toute la journée à regarder Constance et à faire des comparaisons. La jeune personne s'aperçoit qu'il la considère sans cesse ; mais les yeux de Frédéric sont si doux , il y a dans leur expression quelque chose de si tendre et de si touchant , qu'une femme ne peut pas se fâcher d'être regardée ainsi.
L'arrivée des deux vieux amis arrache les jeunes gens à cette situation , dans laquelle ils se plaisaient sans se l'avouer à eux-mêmes. Le général montre au comte toutes les beautés de son jardin , et le belvédère en est une. Le comte en paraît fort satisfait, car, en y montant , il a remarqué certain trouble, certaine émotion , qui ne contribuent pas peu à lui plaire dans le belvédère. Le général ne voit pas tout cela : il n'est pn s observateur comme
sou ami.
282 SŒUB ANNE.
« Ma nièce, » dit le général , « voilà .deux hôtes qui « nous arrivent : tâche de faire si bien les honneurs , * qu'il s ne songent pas de longtemps à quitter cette maison . a — je ferai de mon mieux , » dit Constance en rougissant. « — Mademoiselle, » dit le comte, « il suffit de « vous y voir pour y être déjà retenu. » Frédéric ne dit rien, mais il regarde Constance, qui , tout en remerciant le comte , a jeté sur lui un regard furtif , comme pour s'assurer s'il pensait de même.
Après le dîner, deux voisins viennent chez le général. L'un est un grand joueur de billard qui ne dormirait point s'il n'avait pas fait sa partie; l'autre , un peu plus jeune et qui a servi , n'épargne pas non plus ses récits de campagne qu'il entremêle de galanteries et de compliments à mademoiselle de Valmont.
Frédéric laisse ces messieurs jouer au billard, pour rester auprès de Constance et l'entendre chanter ou toucher du piano. « Ne vous gênez pas pour me tenir compagnie,» lui dit-elle ; « songez que nous ne sommes pas à Paris. « A moins que cela ne vous déplaise, » répond Frédéric, « je préfère rester auprès de vous. »
Constance sourit, et il est. facile de voir que cela ne lui déplaît pas.
A la campagne, et surtout chez le général , règne la plus aimable liberté. Dans la journée, chacun se livre à ce qui lui plaît ; souvent le comte et son ami vont faire des promenades dans les environs. Frédéric reste avec Constance : c'est dans le jardin qu'ils passent ensemble une partie des journées. « Il faut profiter des derniers « beaux jours, » dit Constance : « l'hiver arrive, et je « viens dire adieu à mes arbres , à mes fleurs , à mes oi- « seaux. Mais je les reverrai ; cet adieu n'est pas éternel. a — Vous ne retournerez donc pas habiter la terre de « votre oncle ? — Oh ! non : cette maison me plaît da-
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« vantage ; il l'a achetée pour moi , et il me permettra « d'y passer sept mois de l'année. L'hiver, nous revien- « drons à Paris. Mon oncle est si bon I II fait tout ce que « je veux, car il m'aime tantl — Et qui pourrait ne pas « vous... »
Frédéric n'achève pas ; il s'arrête, comme fâché de ce qu'il allait dire; et Constance, surprise, baisse les yeux et se tait; mais elle commence à s'accoutumer aux bizarreries du jeune homme. Parfois, lorsqu'il reste longtemps auprès d'elle sans rien dire, et qu'il parait triste et chagrin, elle est tentée de lui demander ce qui l'afflige, mais elle n'ose; elle se tait et soupire aussi , sans savoir pourquoi. La mélancolie est un mal qui se gagne entre deux jeunes gens de sexe différent. Souvent ces heures de silence sont plus dangereuses qu'une conversation dont la galanterie ferait les frais.
Cependant , chaque jour une intimité plus tendre s'établit entre Frédéric et Constance : à peine huit jours se sont écoulés , et il ne règne plus entre eux cette réserve, ce ton de galanterie et de société qui n'est jamais le ton de l'amitié ni de l'amour. Le comte parle de retourner à Paris , et Frédéric s'étonne de n'y avoir pas songé : ces huit jours ont passé si vite!... En y réfléchissant , il est presque fâché contre lui ; il a des remords d'avoir eu du plaisir... Mais les remords ne viennent jamais qu'après. Puis il se dit : « Non , je n'ai point oublié sœur Anne... « C'est toujours elle que je vois dans Constance... C'est à « elle que je pense en regardant les traits si doux de ma- « demoiselle de Valmont; c'est près d'elle que je crois « être , lorsqu'assis près de Constance j'éprouve une « émotion délicieuse. »
Et c'est probablement en songeant encore à sœur Anne , que, la veille du jour où il doit retourner à Paris avec son père , Frédéric , assis dans le jardin , près de
'2H4 SŒIJU ANNE.
Constance, a pris sa main et Ta tenue longtemps dans les siennes. Cette main, Constance ne la retire pas... Elle baisse les yeux et paraît vivement émue. Frédéric garde le silence, mais il presse sa main bien tendrement , et, sans y penser peut-être , l'aimable fille lui rend ce signe de tendresse.
Le jeune homme éprouve alors un trouble nouveau : il abandonne la main qu'il tenait... il s'éloigne vivement de Constance, qui lève la tête, et, voyant son agitation , lui sourit avec ce charme qui retient , qui entraîne; puis lui dit : « Vous partez donc demain ? »
Frédéric se rapproche et balbutie : « Il le faut... J'au- « rais dû partir plus tôt peut-être. . . et cependant. . . Ah ! « oui, c'est elle... c'est toujours elle que je vois... Je « voudrais sans cesse rester auprès de vous... J'y suis si « bien !... Ah! pardonnez , mademoiselle , je ne sais où « suis... »
Constance ne comprend pas trop ce discours-là , mais les amants ne savent pas toujours ce qu'ils disent, ou le disent souvent fort mal , et elle pardonne volontiers , parce qu'elle interprète tout cela suivant son cœur, qui lui dit que Frédéric l'adore ; et ces choses-là paraissent toujours bien exprimées, car, en amour, les yeux parlent autant que la voix.
Le comte emmène son fils à Paris , et jamais un mot touchant Constance. Ah ! monsieur le comte , vous avez votre tactique , et vous savez bien ce que vous faites. A peine quelques jours se sont écoulés, et Frédéric dit que Ton devrait profiter des derniers beaux temps pour aller à la campagne du général, car il brûle de revoir Constance... afin de penser à sœur Anne.
LUNEL , DUBOUBG ET MADBLON .
Nous avons laissé Dubourg se disposer à prendre la route de Paris. Mais cette fois il ne voyage plus en seigneur polonais, il va modestement à pied, une canne à la main , qu'il balance comme s'il ne faisait qu'une simple promenade. Il n'a point de paquet à porter, parce qu'il a sur lui toute sa garde-robe, ce qu'il trouve beaucoup plus commode quand on voyage à pied. Il aperçoit ces lieux qui l'ont vu naguère si brillant, si noble , si magnifique. Il passe près de la maison de M. Chambertin , et salue cette demeure hospitalière , en donnant un soupir... à la maîtresse du logis? non pas, mais au vieux pomard de sa cave.
Cependant il passe vite , car il craint encore la rencontre de ee maudit Durosey , dont la présence semble avoir causé tous ses malheurs. En débouchant un petit sentier qui mène à la grande route , Dubourg se trouve presque nez à nez avec le vieux Lunel , qui retournait chez son maître , conduisant un âne chargé de différents objets qu'il venait d'acheter à Grenoble. Dubourg se hâte d'enfoncer son chapeau sur ses yeux et de marcher la tête baissée, ne se souciant pas d'être reconnu par le jockei de M. Chambertin. Mais, en avançant, il va se Jeter contre l'âne, qu'il manque renverser. « Tu ne vois donc « pas clair? imbécile! » dit Lunel; « la route est fl«»cz « large , et il vient se jeter sur cet âne... »
Au mot imbécile, Dubourg, qui n'a jamais aimé lo
vieux jockei, lequel, pendant son séjour chez M. Chambertin , ne l'a servi qu'avec humeur, cherchant toujours à lui faire des méchancetés, ainsi qu'à Ménard; Dubourg, qui n'a pas oublié les coups de fouet que monsieur l'homme de confiance a distribués à ses deux petits Polonais, se retourne brusquement et applique trois coups de son bâton noueux sur les fesses de Lunel. Celuici se retourne en criant : « Au secours ! au voleur !... » Et comme le mouvement que Dubourg vient de faire a relevé son chapeau , le domestique reconnaît ses traits , et crie de plus belle : « C'est ce méchant palatin qui doit « quatre cents francs à son traiteur... C'est ce faux baron « qui faisait voir des chandelles romaines à madame et « des croissants à monsieur... Peste, il n'est pas si pim- « pan^t maintenant ! . . .
« Te tairas-tu ? drôle ! » dit Dubourg en levant de nouveau sa canne sur Lunel. « — Pourquoi me battez-vous? « — Je ne fais que te rendre ce que tu as donné à mes « gens ; il y a longtemps que je te devais cela. — Vos « gens... vos gens... ils étaient gentils!... C'est là mon « pourboire , parce que mon maître vous a hébergé pen- « dant un mois avec votre savant, qui mangeait cdmme « six. — Si j'ai fait à ton maître l'honneur de loger chez « lui j de quoi te mêles-tu , faquin , d'y trouver à redire ? « — Oui... il est joli l'honneur que vous lui avez fait!... « — Prends garde que je ne recommence... »
Dubourg tenait encore sa canne levée. Le vieux jockei se décide à filer doux. Il se tait, et cherche des yeux son âne pour continuer son chemin ; mais l'animal a disparu pendant la dispute de ces messieurs ; il s'est enfoncé dans le fourré qui borde la route, et on ne le voit plus.
« Ah ! mon Dieu !... mon âne 1... Où est mon âne? » crie Lunel en regardant de tous côtés avec inquiétude.
LlWEL, DUBOURG ET MADELON. 287
« — Ma foi , je n'en sais rien. Cherche ton âne , je con- « tinue mon voyage. Tu feras bien des compliments de « ma part à ta maltresse , et tn diras à ton maître que si « jamais il vient me voir à Paris, je lui ferai une petite « réception en artifice. »
Lunel n'écoute pas Dubourg; il court à droite et à gauche delà route en appelant : « Madelon !... eh ! Ma- « delon !... » Il s'enfonce dans un sentier couvert... Duboûrg le perd de vue, et se remet en route , en riant de cette rencontre. Il y a près d'une demi-heure qu'il a quitté Lunel , et il est alors au bout d'un chemin qui donne dans une plaine , lorsqu'en sortant du sentier il aperçoit , à une vingtaine de pas de lui, Madelon qui marchait au petit trot, avec son fardeau sur le dos , suivant librement les chemins qui lui plaisaient , et s'arrêtant , de temps à autre , pour manger un chardon ou quelques ronces sauvages.
« Parbléuî voilà une aventure singulière , » dit Dubourg en s'approchant ; « cet animal me serait-il envoyé • par la Providence ? Prenons garde pourtant , la justice « pourrait trouver mauvais que je reçusse des cadeaux « de la Providence. Cependant , je n'ai point détourné « cette ânesse de sa route... Est-ce ma faute si elle a « quitté son maître?... Commençons, malgré cela, par « tâcher de la lui rendre. »
Dubourg retourne de quelques pas dans le bois qu'il vient de quitter , et se met à appeler de toute sa force : « Lunel ! holà 1 Lunel !... voici votre bourrique... »
Personne ne répond... Dubourg appelle inutilement. Las enfin de crier, il retourne vers l'âne en se disant : « Il me semble que j'ai fait tout ce que j'ai pu , et ma con- « science commence à être plus calme. Je ne puis pas « retourner de près d'une demi-lieue... je n'ai pas envie « de me présenter de nouveau chez mon ami Chamber-
288 SCËUR ANNE.
« tin... qui n'est plus mon ami. Voyons , cependant , ce « que porte cette Anesse... mais il n'est pas probable que « ce soit des objets bien précieux. »
Dubourg commence l'inventaire des deux paniers , qui sont couverts d'une grosse toile grise. Dans l'un , il trouve deux seringues , Tune à mécanique , étiquetée : Pour madame*; la seconde , sans nfecanique : Pour monsieur; plus , une grande boite contenant plusieurs fioles et d'autres petites bottes de carton : « Oh 1 oh 1 e'est une bou- « tique d'apothicaire que j'ai trouvée là , » dit Dubourg; «mais voici un grand papier... Ahl c'est le mémoire • acquitté-; cela va me donner connaissance des objets ; « lisons : Fourni par Dardanus , apothicaire à Grenoble , « pour madame Charabertin. — Ah ! voyons un peu. — « De Copiât pour les dents, pommade pour les gencives, « trois pots de rouge superfin, pâte d'amandes liquide , « huile de Macassar pour teindre les cheveux , pommade « d'oursin pour les empêcher de tomber, extrait de phi- « locome pour les conserver, essence de Vénus pour « adoucir la peau , rouge au vinaigre pour le soir, bleu « végétal pour se faire des veines.
«Ah! mon Dieu! » dit Dubourg en s'in ter rompant, « c'est fort heureux que je n'aie pas trouvé ce mémoire-là « un mois plus tôt , car cela m'aurait ôté le courage de « dire de jolies choses à madame Ghambertin. Poursui- « vons : Des pastilles laxatives, des pilules émollientes , «des tablettes adoucissantes. — Diable! il parait que « madame est bien échauffée ! — Deux livres de chocolat « de santé. — Ah 1 ceci est meilleur. Voyons monsieur, « maintenant : Trois cents pois à cautère. — Ah ! le co- « quin! c'est cela qu'il a le teint si frais. — Trois bou- « teilles d'eau de Barèges, pommade pour les cors, on- « guent pour les clous, pastilles au cachou, menthe , « conserve d'ache , pilules astringentes, tablettes toni-
LUNEL, DÙBOURG ET MADELOft. 2$D
« ques. — Il paraît que monsieur est relâché. C'est « tout... voyous l'autre panier. »
Il trouve d'abord un carton contenant une perruque parfaitement frisée et bouclée , que madame met sans doute les jours où elle n'a pas le temps de préparer ses cheveux. Plus une tête de bois destinée à supporter la perruque lorsqu'elle ne sert point. Enfin , une paire de bottes â l'écuyère et des gants de daim.
« Ma foi , je ne retournerai pas à Allevard pour des « seringues et des pilules , » dit Dubourg après avoir terminé son inventaire ; « monsieur et madame se pas- « seront quelques jours des objets qu'ils attendent... Je « prends possession... quoique je ne sache pas trop ce « que je ferai de toutes ces drogues. .. Eh ! mais , quelle «idée!... Parbleu, voilà un moyen d'utiliser cette boute tique et de voyager sans toucher à ma bourse , qui n'est « pas considérable ; et qui sait si je ne vais pas faire ma « fortune? Allons ; le sort en est jeté ; j'ai été baron , pa- « latin , comédien , j'ai même fait la bête sans m'en dou- « ter ; je ferai bien le charlatan : c'est le métier le plus « facile , le rôle le plus aisé à jouer , pour peu que l'on • ait de l'esprit, de l'audace et du babil, et j'ai tout cela. .. « Me voici donc charlatan... Eh ! qui ne Test pas dans le « monde : chacun le fait à sa manière : les gens en plaee « avec les solliciteurs , les spéculateurs avec les capita- « listes , les fripons avec les sots , les hommes à bonne « fortune avec les femmes , les coquettes avec leurs « amants , les débiteurs avec leurs créanciers, les auteurs « avec les acteurs , les libraires avec les lecteurs , et les « marchands avec tout le monde. Moi je suis de ceux qui « guérissent tous les maux , qui les préviennent , qui les « devinent; enfin, je suis un second Cagliostro; j'ai la « pharmacopée universelle , je n'ai point de compère , « j'agis sans fraude; j'ai trouvé mille secrets , dont un
«seul suffirait pour faire la fortune d'un homme , et je « vends des pilules pour deux sous , parce que je suis « philanthrope. »
Bien décidé à cette nouvelle folie , Dubourg entre avec son âne dans un taillis épais. Là , il commence par ôter ses bottes de palatin , qui étaient fort usées , et les jette dans le bois ; il met à la place les grandes bottes à l'écuyère , qui lui montent jusqu'à moitié de la cuisse , afin que dans le marchand d'onguent on ne reconnaisse pas le baron Potoski ; il enfonce sur sa tête la perruque blonde bouclée destinée à madame Chambertin, après avoir eu soin de nouer les cheveux de derrière et d'en former une queue à la prussienne ; il se barbouille les joues, le front et le menton de rouge super fin ; puis , montant sur la croupe de Madelon , et ayant devant lui les deux paniers qui contenaient sa boutique ambulante , il se remet en route, aiguillonant son coursier avec sa canne qui lui sert de houssine.
La mine singulière de Dubourg , sa figure ombragée de belles boucles blondes , cette longue queue qui tombait sur son dos , ses grandes bottes qu'il tenait en arrière , parce que les paniers le gênaient beaucoup , enfin sa pose majestueuse , attiraient les regards de tous les villageois. Ils s'appelaient l'un l'autre pour le voir. Les paysans se mettaient sur leur porte ou à leurs fenêtres pour le regarder passer, et quelques petits garçons le suivaient quelquefois par derrière. Dubourg saluait à droite et à gauche d'un air de bienveillance , en criant à haute voix : « Mes enfants , avez-vous quelques maux , quel- « ques douleurs de pied ou d'oreille , faites- vous de mau- « vais rêves, souffrez- vous en dormant?... avez-vous « reçu des coups? étes-vous aveugles , muets, paralyti- «ques? Approchez... saisissez l'occasion 1... Je suis le « grand réparateur , le grand guérisseur, le grand opéra-
LUNEL, DLBOLKG ET ILà DELON. 291
« teur... Hâtez-vous de profiter de mon passage dans ce « pays ; je n'y reviendrai que dans trente ans, et il est « probable que je ne vous y trouverai pas tons. Venez , « mes amis... je guéris tout , je fais tout... même des en- « fants, quand on les commande d'avance. U n'y a que « les dents que je n'arrache pas, maïs je donne une eau « qui les fait tomber, et cela revient an même. •
Les paysans sont naturellement crédules. Ace discours, quelques-uns approchaient de Dubourg, et, après avoir ôté respectueusement leur chapeau, on fait une révérence, ils allaient lui conter leurs maux. Quand l'assemblée était nombreuse, Dubourg tirait de son panier sa seringue à mécanique qu'il avait remplie avec de l'eau deBarége; puis il seringuait au loin, et les villageois étaient obligés de se bo uche r le nez : mais ils restaient , parce que la seringue merveilleuse jouait l'air : Avec les jeux dans le village, et que Dubourg disait :
« Mes enfants , cette seringue magique me vient de la « sultane favorite du soudan d'Egypte. Elle joue trois «cents airs; mais comme elle a des caprices, aujour- « d'htri elle jouera toujours le même. Cette eau merveil- « leuse qui en sort... et qui ne sent pas l'essence de rose , « est un remède prompt et souverain pour les femmes « qui ont la colique. Je donne quelquefois moi-même de « ces remèdes , mais il faut que je choisisse les person- « nés , car cette seringue-là ne va pas à toutes les fl- « gures. »
Après ce discours , Dubourg , écoutant les plaintes de chacun , fouillait dans sa pharmacie , distribuant des drogues au hasard , mais les vendant avec assurance , en promettant qu'on en éprouverait bientôt les effets. Il donnait à une nourrice de la pâte d'amandes liquide; à un fiévreux des pastilles de cachou ; pour uu rhume , des boulettes qu'il avait faites avec l'onguent destiné aux
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cors ; pour un asthme , de l'huile de Macassar ; pour une fluxion , de la pommade d'oursin ; et pour les maux: d'estomac, du rouge au vinaigre.
Après cette belle équipée , il piquait Madelon , et se hâtait de s'éloigner de ses malades. En effet , à peine étaitil à une demi-lieue, que les pauvres gens éprouvaient les effets de ses remèdes. Les uns se tenaient le ventre, les autres avaient des nausées ; ceux-ci éprouvaient un violent mal de tète , ceux-là ne pouvaient supporter le goût de la drogue qu'ils avaient avalée ; et quelques-uns couraient après le charlatan qu'ils traitaient de filou. Mais celui-ci ne les attendait pas. Heureusement que , par prudence , il ne distribuait ses remèdes qu'en très petite quantité , ce qui empêchait qu'ils n'eussent des suites graves.
Dubourg avait soin de ne guérir personne dans les endroits où il s'arrêtait pour manger ou pour coucher. Après avoir fait ainsi une quarantaine de lieues eu quinze jours, parce que le grand guérisseur, s'arrêtant pour faire son commerce , et sa monture n'allant qu'au très-petit trot, il ne pouvait pas avancer fort vite, Dubourgse trouve devant uneferme considérable. Il y avait longtemps qu'il n'avait rien y en du, car plus il approchait de la capitale, et moins il trouvait de gens crédules. Sa fortune ne s'était pas augmentée. Il mangeait régulièrement le soir ce qu'il avait gagné dans la journée ; et , quand la recette était bonne, il faisait grande chère , satisfait de ne poiàt toucher à sa bourse de réserve.
L'aspect de la ferme engage Dubourg à s'arrêter. N'ayant ni trompette , ni cor de chasse , il se sert , pour s'annoncer , de sa seringue à mécanique , et s'accompagnant en battant la mesure avec sa canne sur la tète à perruque. Les habitants de la ferme arrivent. Parmi les personnes qui accourent , Dubourg remarque une jeune