‹ Soeur Anne (volume 2)Chapitre 40 sur 54 · LUNEL, DUBOURG ET MADELON · texte numérisé non relu

LUNEL, DUBOURG ET MADELON

Dubourg , le fermier rentre chez lui. 11 commence par s'informer à qui appartient cette bourrique qui est à sa porte. On lui répond que c'est la monture du grand guérisseur qui vient d'arriver. Le fermier demande ce que c'est que le grand guérisseur ; les valets de ferme disent qu'ils n'en savent rien , mais que c'est probablement un sorcier , parce qu'il a des cheveux bouclés comme une femme, une grande queue , des bottes immenses , une seringue qui fait danser , et une tête de bois qui parle quand il fait de l'orage.

Mais le fermier était de ces hommes qui ont le malheur de ne pas croire aux sorciers , aux charmes et à la magie ,qui veulent voir parleursyeux, entendre par leurs oreilles , et qui ne peuvent pas se mettre dans la tête qu'une poule noire fait venir le diable , et qu'on lit dans l'avenir avec le foie, d'un mouton , du marc de café ou du plomb jeté bouillant dans de l'eau. Ces hommes là sont la perte dss sciences occultes.

Celui-ci, impatienté du récit des paysans, demande où est passé ce grand guérisseur. On lui dit qu'on Ta vu entrer dans l'intérieur de la maison avec la tante et la demoiselle. Le fermier se hâte çle courir à la chambre de la vieille , qu'il trouve couchée , et attendant toujours le songe délicieux qui n'arrivait pas.

« Ah ! mon frère I que faites-vous?» dit-elleau fermier. « Vous venez me troubler... me déranger... Le rêve ve- « nait!... j'apercevais déjà mon premier mari... Nous «allions cueillir la noisette ensemble... Allez-vous-en, « vous empêcheriez l'effet de la pilule que j'ai prise... et « que je dois à cet homme surprenant qui vient d'arriver.

« — Morbleu ! » dit le fermier , « aurez-vous bienlôt « fini vos contes et vos sottises ?... Et où est-Il , cesor- « cier?... il me vole mes lapins peut-être?

« — Quelle pensée!... il est avec votre fille , flans sa

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« chambre, il prononcedes paroles pour guérir sa main. . .

« — Enfermé avec ma fille ! » dit le fermier ; « mor- «vjjué 1 nous allons voir ça... » Et il court à la chambre de la petite sans écouter ce que dit la vieille. D'un coup de pied le fermier ouvre la porte , et sans doute il n'est pas satisfait de la manière dont le grand guérisseur guérit sa fille, car, saisissant un balai , il commence la conversation par lui en appliquer plusieurs coups.

Dubourg n'a pas le temps de se reconnaître ; il crie , il se sauve ; la jeune fille pleure ; le père jure, et toute la maison est aux abois.

Notre charlatan , qui voit les valets s'armer de ggj] j dins, à l'exemple de leur maître, ne s'occupe plus que de son salut; il fuit de la ferme, y abandonnant son âne, ses seringues et tous ses remèdes ; ce qui fut fort heureux pour les malades qui se trouvaient sur la route qu'il avait encore à parcourir.

l'amour est toujours le plus fobt.

Dubourg est enfin arrivé à Paris. Il n'a mis qu'un mois et quelques jours pour faire à peu près cent vingt lieues ; mais ce n'est pas trop , lorsqu'en route on a fait des cures merveilleuses. En fuyant de la ferme, où son dernier prodige a été si mal récompensé, il a eu soin de j^ter au loin sa perruque blonde à grande queue , qui faisait 6ourir après lui tous les petits polissons. Il arrive

l'amour est toujours le plus fort. 297

dans la capitale uo peu sale, un peu crotté , un peu défait , mais il arrive enfin, et se hâte de se rendre à son dernier logement , qui ne lui appartient plus , mais où il a laissé une culotte entre les mains de sa portière , bonne femme qui aime assez les mauvais sujets , parce qu'en général ils sont plus généreux que les gens raisonnables.

Avec sa culotte, la portière lui remet un gros paquet cacheté , et Dubourg le prend en tremblant , car il croit que c'est un paquet d'assignations ou de sentences ; quant aux saisies, il ne les craint pas.

Il brise le cachet, il lit une lettre... la joie se peint sur sa figure. . . bientôt cependant il fait des grimaces comme s'il voulait pleurer, mais n'en pouvant venir à bout, il se décide à y renoncer.

« MachèremadameBenoitl » dit-il à sa portière, «vous « m'avez souvent entendu parler de ma respectable tante « de Bretagne... qui m'envoyait quelquefois de l'argent? « — Oui , monsieur. — Eh bien ! elle est morte... Ma- « dame Benoit... cette femme respectable n'est plus !... « — Ah ! mon Dieu , quel malheur ! . . . — Certainement. . . « mais je suis son unique héritier... ce n'est pas une « grande fortune , mais c'est de quoi vivre honnêtement, « surtout quand on est philosophe et sage... — Et de quoi « est-elle morte , monsieur ? — Ah ! quant à cela , je vous « le dirai une autre fois. On m'attend en Bretagne, et je « vais partir sur-le-champ. — Monsieur, pendant votre « absence , votre ami , M. Frédéric , a envoyé plusieurs « fois vous demander. — Je le verrai à mon retour, ma « succession me réclame, c'est le plus pressé : il faut « s'occuper de ses affaires avant de songer à celles des « autres... Adieu , madame Benoit... adieu. Tenez, je « vous fais présent de cette culotte pour la nouvelle «que vous venez de me donner... vous en ferez un «spencer pour votre fille. Quant à moi, je par/Jel

« que je suis arrivé , si ce n'est que cette fois je n'irai pas « à pied. »

Dubourg court aux diligences, il avait encore assez d'argent pour payer sa place; à la vérité , il ne lui restait plus que cent sous pour vivre en route, mais il se met à la diète , en se promettant de s'en dédommager bientôt.

La vieille tante avait laissé tout son bien à son neveu qu'elle croyait marié et père de famille. Ce bien lui donnait à peu près seize cents livres de rentes. Avec cela on ne fait pas le baron , mais on peut vivre modestement quand on est rangé et économe. Ce ne sont pas les qualités de Dubourg ; mais , ainsi que tous les hommes , il se promet de se corriger et de ne point hypothéquer son revenu.

« Monsieur, » lui dit l'homme de loi chargé des affaires de la succession , « madame votre tante m'a engagé « à vous recommander de faire bon ménage , d'être fidèle « à votre femme , et de bien élever vos petits jumeaux. — « Soyez tranquille , monsieur, » dit Dubourg, « je rem- « plirai strictement les intentions de cette chère tante.., « Je vis avec ma femme comme un tourtereau , et mes « jumeaux s'aiment déjà comme Castor et Pollux. »

Dubourg fait vendre les effets et le mobilier de la défunte afin de se trouver en argent comptant. Tous ces soins le retiennent près de deux mois en Bretagne , et ce n'est qu'au bout de ce temps qu'il revient à Paris , habillé de noir depuis la tête jusqu'aux pieds. Pour y marquer son retour à la sagesse, il commence par payer ses créanciers, et tâche de conserver cet air raisonnable et cette démarche posée qu'il a prise depuis qu'il a hérité.

Il pensait à Frédéric , et ne savait s'il devait lui écrire ou se présenter chez lui , lorsqu'un soir, en entrant dans un café, il aperçoit M. Ménard assis devant une partie

l'amoub est toujoubs le plus FOBT. 299

de domino, et fort occupé à juger les coups. Dubourg lui frappe légèrement sur le bras ; M. Ménard se retourne , il reconnaît son compagnon de voyage ,* et est indécis sur la mine qu'il doit lui faire.

« C'est ce cher M, Ménard que j'ai le plaisir de voir, » dit Dubourg en souriant. « — Lui-même... monsieur « le . . monsieur du. . . ma foi , je ne sais pas trop comment « je dois vous nommer maintenant. » Et le précepteur sourit, enchanté de l'épigramme qu'il vient de lancer. « — Eh quoi I monsieur Ménard , aurions-nous de la ran- « cune ?... — Vraiment on en aurait à moins, monsieur, « après toutes les histoires que vous m'avez faites... « Aussi , désormais , si jamais je vous crois... — Allons y « monsieur Ménard, laissons le fiel aux âmes noires -, et « qu'on ne dise point de nous : Nec ipsa mors odium « illorum internecinum extinxit. — Oui... je sais bien « que vous êtes très instruit, » dit le précepteur en se radoucissant; « mais ce château de Krapach 1... et puis me «faire jouer la comédie 1... — Vous accepterez bien la « demi-tasse et le petit verre de liqueur des Iles?... — « Allons, puisque vous le voulez... »

Et le précepteur se dit , en suivant Dubourg à une table : « Ce diable d'homme a une logique qui vous « séduit... qui vous entraine; il est impossible de rester « fâché avec lui.

« D'où venez- vous? « dit-il à Dubourg; « il y a long- « temps que mon élève vous cherche dans Paris et désire « vous voir. — J'arrive de mon pays, de Bretagne. — « Ahl vous êtes de la Bretagne!... je ne m'étonne plus « si vous en fourriez toujours dans vos descriptions de « la Pologne ; et puis ce laitage et ce beurre que vous me « vantiez sans cesse... — Ah! excellents, monsieur Mé- « nard. — Et qu'avez- vous fait en Bretagne? — Je vien» « d'hériter de ma tante, qui me laisse une petite fortune

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« fort jolie. . . — Je gage que ce n'est pas vrai ! . . . — Ah 1 « Monsieur Ménard! ne voyez-vous pas que je suis en « deuil ? — Cela ne prouve rien : vous vous mettiez bien « en seigneur polonais , quand je vous donnais le bras « dans les rues de Lyon... Ah! quand je songe à cela... « — Songez-vous aussi aux repas délicieux que je vous ai «fait faire?... — Sans doute, sans doute... Oh! vous « commandez parfaitement un dîner,.. Mais ce pauvre « M. Chambertin ! lui faire croire qu'il reçoit un person- « nage illustre ! — Écoutez donc , monsieur Ménard , il « me semble que j'en vaux bien un autre... — Et se faire « donner des fêtes, des feux d'artifice!... des dîners su- « perbes ! — Où vous remplissiez aussi fort bien votre pla- « ce. — J'y allais de bonne foi, moi , j'étais votre compère « sans m'en douter... Savez-vous que vous me compro- « mettiez. . . et que c'est fort mal ?. . . — Un léger verre de « punch... qu'en dites-vous?... — Oh! je craindrais... — « On le fera bien doux. — Allons... puisqu'il sera doux... « — Garçon, du punch ! — Car enfin, mon ami , je n'ai plus « votre âge, et les folies que l'on pardonne à la jeunesse « ne s'excusent point dans l'âge mûr... — Vous parlez « comme Cicéron... cependant je vous répondrai que Ca- « ton apprenait à danser à soixante ans. — En êtes- vous « bien sûr? — Je ne l'ai pas vu , mais nos folies ont été « très raisonnables... Buvons donc. — Je sais bien qu'a- « près tout , cela ne faisait de mal â personne. . . Il est bon « le punch... il est très bon. Pourtant , quand vous m'a- « vez fait courir à travers champs pour ce soi-disant « Turc. . . — Ah ! ma foi , je vous avouerai que c'était un « créancier , et ces gens-là ne sont-ils pas des Turcs « pour leurs pauvres débiteurs?... Buvons... — Il est « certains que les créanciers.... Tenez, mon cher Duce bourg, vous avez tout ce qu'il faut pour faire un char- « mant sujet; vous connaissez les bons auteurs, vous

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« connaissez l'histoire, croyez-moi, rangez-vous... de- « venez sage... — Je le suis... oh! c'est fini !... plus de « jeu , plus de folies.., plus d'excès de table... Mais nous « ne buvons pas... — A votre santé, mon cher ami. — . « Plus de contes en Pair, plus de mensonges... — Oh! « oui , plus de mensonges surtout, parce que cela ùte la « confiance./, et puis c'est que j'avais l'air d'un imbécile, « moi... — Oh ! pas tout-à-fait. — Vous avez là une bien « belle pierre en cachet... — C'est une émeraude qui a « été portée par Ali -Pacha... — C'est magnifique!... — « Encore un verre... — Ce brave Dubourg!... mon ami, « je suis bien content d'avoir renoué connaissance avec « vous. »

La liqueur et le punch ont beaucoup attendri M. Mcnard, qui ne quitte Dubourg qu'en le nommant son tendre ami , et en lui assurant qu'il peut aller à l'hôtel , que M. le comte de Montreville ne lui en veut plus et le recevra fort bien.

Le lendemain de cette rencontre Dubourg se rend en effet chez Frédéric , qui revenait de chez le général. C'était auprès de mademoiselle de Valmont qu'il passait tout son temps. N'ayant plus besoin d'être accompagné par son père pour se rendre chez le général , qui le traite comme son fils, Frédéric profite de cette liberté. Chaque jour il se trouve à lui-même un prétexte pour aller voir Constance ; car il veut se faire illusion, s'excuser à ses propres yeux; il veut se persuader que l'amour n'est pour rien dans ce sentiment qui l'entraîne près de la nièce du général. Il pense encore à sœur Anne, mais ce n'est plus avec cette ardeur, avec cette tendresse d'autrefois, et voilà ce qu'il ne veut pas s'avouer; peut-être, s'il la revoyait, éprouverait-il encore une douceur extrême à la presser dans ses bras. Mais ce n'est pas elle qu'il voit, c'est Constance!... Constance, qui, chaque

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jour, est pour lui plus tendre, plus aimable, plus sensible ; qui éprouve tant de plaisir à le voir et ne cherche pas à le cacher. Déjà il règne entre eux une intimité plus tendre. Lorsque mademoiselle de Valmont est plusieurs jours sans voir Frédéric , elle lui fait d'aimables reproches , elle lui avoue qu'elle s'est ennuyée de son absence, et elle dit cela avec une candeur, une expression si vraie, que Frédéric en est vivement touché. Jamais cependant il ne lui a dit un mot d'amour ; mais est-il toujours nécessaire de parler pour se faire comprendre, et, à la place de Constance, quelle femme ne se croirait pas aimée?

En apercevant Dubourg, Frédéric fait un mouvement de surprise ; un observateur y remarquerait même de l'embarras. « Me voilà, » dit Dubourg; « je ne suis « que depuis huit jours à Paris. — Oui... j'ai pensé que «tu étais abseut... Mais pourquoi ce deuil?... — Ah! « ftion ami, ma pauvre tante... elle n'est plus! .. »

Ici, Dubourg tire son mouchoir et se mouche quatre ou cinq fois de suite. « Allons , Dubourg, finis donc de « te moucher ; tu sais bien que tu ne pleureras pas. — « C'est égal... c'était une femme bien respectable... elle « m'a laissé seize cents livres de rente... — C'est quelque « chose, mais tâche de ne point les jouer. — Oh! que «dis-tu là?... l'écarté me fait l'effet d'une médecine. « Mais toi-, apprends-moi donc des nouvelles de tes « amours... Sais-tu bien que je ne te trouve pas trop « mauvaise mine pour un amant malheureux? — Mais «je... Depuis que mon père est venu brusquement me « chercher à Grenoble, où je m'étais rendu pour avoir « de vos nouvelles... je n'ai pu revoir cette pauvre pe- « tite . . . nous sommes partis si précipitamment ! . . . Depuis « ce temps il me quitte à peine... Écrire... qui lui lirait* * mes lettres?... nous ne pouvons employer ce moyen... .

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« et je ne sais comment avoir de ses nouvelles. — Alors « c'est moi qui vais t'en donner... — Tu Tas vue?—Oui. « Oh I il y a déjà longtemps... c'était environ quinze « jours après ton départ... — Eh bien ! que faisait-elle? « où était-elle?... — Où elle était?... toujours dans son «bois, revenant du chemin par où, sans doute, elle « comptait te voir arriver; ce qu'elle faisait ? elle pleu- «rait!... c'est, je crois, maintenant son unique ressource. — Elle pleurait!... — Oui, et j'avoue qu'elle « m'a fait de la peine. — Pauvre petite!... mais enfin tu « lui as parlé ; elle t'a vu... apprends-moi donc... — Elle « m'a vu ; elle m'a même reconnu , quoiqu'elle ne m'eût « aperçu qu'une seule fois. Tu ne m'avais pas dit « qu'elle était muette ; mais j'ai bien vite compris ses si- « gnes. Elle me comptait les jours de ton absence, me « demandait si tu reviendrais bientôt... je lui ai dit que « oui. — Ah!... tu as bien fait... — Oui , mais il y a près « de trois mois de cela. — C'est vrai... mais je n'ai pas « pu... — Enfin je l'ai quittée après lui avoir donné de « l'espérance... je ne pouvais lui donner que cela; mais « depuis trois mois elle doit s'être évanouie. »

Dubourg ne dit plus rien , et Frédéric reste pendant quelques minutes triste et rêveur. Au bout d'un moment il s'adresse à son ami: « Si tu savais, Dubourg, quelle « chose surprenante m'est arrivée!... — Si tu me la di- « sais, je la saurais. — C'est vraiment inconcevable... « c'est un coup du sort... En arrivant ici à Paris, j'ai re- « retrouvé soeur Anne... — Tu l'as retrouvée ici? — Oui, «je l'ai revue... dans une autre femme, dans la nièce « du général Valmont , un ancien camarade de mon père. « Ah! mon ami , c'est une chose étonnante... jamais res- « semblance plus parfaite ne s'est offerte à mes regards. « — Ah !... je commence à comprendre. — Si tu voyais « Constance... c'est le nom de la nièce du général, tu

« serais aussi surpris que je l'ai été... non pas sur-le- « champ... mais en la considérant bien... — Ah ! tu as « été surpris à la longue? — Ce sont ses yeux... leur «douceur, leur expression... Ceux de Constance sont « pourtant un peu plus foncés. La même couleur de che- « veux... un front aussi noble , aussi gracieux; le même « teint... Cependant Constance est moins pâle que sœur « Anne. La même expression dans les traits... — Je m'é- « tonne que la nièce d'un général ait tous les traits d'une « pauvre chevrière. — Sans doute il y a cette différence « qui tient à la situation, à l'éducation... aux usages du a monde. D'abord Constance est beaucoup plus grande ; « elle est d'une taille charmante; elle est fort bien faite... « mais sœur Anne aussi. Constance a cette grâce... cette « tournure que Ton ne peut pas prendre en vivant au « fond d'un bois. — Ah ! tu trouves cela maintenant ? — « Enfin elle a une voix charmante, une voix enchante- « resse , qui pénètre jusqu'au fond du cœur. Eh bien ! « mon ami , quand je l'écoute, je me persuade que la « pauvre orpheline n'est plus muette ; je me figure que « je l'entends ; sa voix , j'en suis certain , aurait la même « douceur, le même charme... Aussi je suis tout ému « quand j'entends cette voix-là. . . — Je ne sais pas si cette « émotion-là ferait grand plaisir à sœur Anne. — Ah I il « est impossible de ne pas l'éprouver... Dis-moi, n'est- « ce pas bien singulier une telle ressemblance ?. . . — Fort « singulier sans doute; je crois cependant qu'elle ne se- « rait pas aussi frappante à mes yeux. Je ne m'étonne « plus situ laisses la petite dans son bois... Tu la retrou- « ves ici , tu la vois , tu l'entends , jouissance que tu n'a- « vais pas auprès d'elle. Tu peux tous les jours la con- « templer à ton aise; elle a ici des grâces, des talents «qu'elle n'avait pas là-bas... C'est fort commode... je « t'en fais mon compliment... Je conçois que tu n'as plus

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« besoin de t'occuper de celle qui est loin d'ici , dans sa « cabane ou sur la montagne , à regarder si elle te verra « venir, puisque tu la retrouves, sans te déranger, plus « belle et plus séduisante en ces lieux. »

Il régnait dans le ton de Dubourg une ironie, un accent de reproche qui faisait baisser les yeux à Frédéric.

« Non, » dit-il avec embarras, " non... je n'abandon- « nerai pas sœur Anne... Certainement j'irai la voir, « la trouver... je ne l'ai pas oubliée, puisque j'y pense « tous les jours. Elst-ce ma faute si je trouve tous ses « traits dans ceux d'une autre? N'est-ce pas, au con- « traire , une preuve que je pense sans cesse à elle ? Mais , « en vérité , c'est surprenant; mademoiselle de Valmont « lui ressemble si bien... malgré de légères différences... « elle est si douce ? si bonne!... sa voix me eause tant de « trouble... Ah I je voudrais que tu visses Constance !...»

Dubourg ne répond rien, et pendant quelques instants les deux amis gardent le silence. Dubourg le rompt enfin.

« Tiens , Frédéric , je t'avoue que je suis fâché d'avoir « revu cette petite... de l'avoir vue pleurant et t'atteu- « dant. — Pourquoi donc? — Ah ! pourquoi ?... C'est « que je crois la voir encore , et que , malgré mon in- « souciance,je sens... que ça méfait de la peine. Je ne « suis qu'un étourdi , un coureur, mauvais sujet même ! « mais enfin j'aime mieux ma manière d'aimer que tou- « tes les tiennes. Avec tes beaux sentiments , qui ne doi- « vent jamais finir, et qui finissent tout comme les au- « très, tu empaumes les jeunes cœurs, les femmes ai- « mantes... qui se laissent toucher par tes soupirs, tes « grands sentiments; elles se donnent à toi , puis après. . . « pleurent , se désolent de ton inconstance. Ma foi , je » ne connais que des femmes galantes, des grisettes, « ou des coquettes, qui ne valent pas mieux; du moins « c'est beauconp plus gai. Elles me trompent, je les

« trompe, nous nous trompons !... c'est convenu , c'est « reçu ! mais pour cela on ne se désole pas ; nous ne « pleurons que pour rire, et quand on se fâche tout-à- « fait , on n'en est pas plus triste. Je conviens que ces « dames ne sont pas de la première vertu , mais pour « une amourette, un caprice, faut-il donc chercher cette « fleur de sentiment, ces cœurs novices , qui ne connais- « sent l'amour que par les romans romantiques, dans « lesquels l'amour est peint d'une manière fort sédui- « santé peut-être , mais très peu ressemblante? Non; je « crois, au contraire , qu'il y a de la barbarie à vouloir « se faire aimer tout-à-fait , à chercher à inspirer une « grande passion , pour laisser ensuite celle que Ton a « séduite perdre les plus beaux jours dans les larmes et « le désespoir.

« — Pourquoi me dis-tu cela ? J'aime toujours sœur « Anne ; je ne lui suis point infidèle... Est-ce ma faute si « mon père m'a ramené brusquement à Paris ? si , depuis « ce temps, il m'a été impossible de m 'absenter ?...Cer- « tainement je la reverrai , je ne l'abandonnerai pas... « elle m'est toujours chère... — Allons , Frédéric , ne me « dis donc pa9 de ces choses-là... Voudrais-tu me faire « accroire que j'ai le nez aquilin? Va , je suis un vieux « routier qui ne s'y trompe pas ; d'ailleurs , j'ai peut-être « lu dans ton cœur mieux que toi. Tu n'aimes plus sœur « Anne , ou du moins, tu n'en es plus amoureux, parce « que tu brûles maintenant pour cette charmante Con- « stance...qui est en tout le portrait de la pauvre muette, « si ce n'est qu'elle est plus grande, plus forte , qu'elle «a les yeux plus foncés et un autre teint. — Non, « Dubourg, non ; oh ! je te jure que je ne suis pas amou- « reux de Constance... je l'aime... comme un frère... mais « jamais un mot d'amour n'est sorti de ma bouche!... « — Eh bien ! je te réponds que cela ne tardera pas. Oh !

l/ AMOUR EST TOUJOURS LE PLUS FORT. 307

« tu as beau lever les yeux au ciel , je te dis que tu aimes

« mademoiselle Constance... Je ne t'en fais pas un crime ,

« c'est tout naturel ! cette jeune personne est jolie , elle

« te plaît, rien de mieux. Mais ce dont je te blâme , c'est

« d'avoir été courir dans le fond d'un bois pour y cher -

« cher cette pauvre petite , qui n'a aucune connaissance

« du monde, des hommes, et qui s'est laissée séduire ,

« et a cru tout ce que tu lui as juré , parce qu'on ne lui

« jurait jamais rien. Ce qui est mal , c'est de lui avoir

«inspiré un sentiment exalté, qui fera son malheur,

« parce que dans son bois elle n'a rien qui puisse l'en

« distraire. Encore , si , cédant à l'occasion , tu l'avais

« trompée et quittée sur-le-champ... la douleur eût été

« forte , mais eût moins duré ; elle n'aurait pas eu le

« temps de t'aimer autant; mais il faut toujours que tu

« outres les choses 1... tu abandonnes tout pour vivre

« dans le boisl... pour ne point te séparer d'elle... Pen-

« dant six semaines tu ne la quittes pas un seul instant;

« tu manges des noisettes , tu couches sur l'herbe, tu vi-

« vrais de racines , s'il le fallait , pour lui parler d'amour.

« Comment diable veux-tu que cela ne lui tourne pas la

« tête ?. . . La petite ne peut plus se passer de ta présence. . .

« elle ne vit plus , ne respire plus que pour toi ; elle se

« figure que ce genre de vie durera toujours!... et c'est

« alors que... crac!... monsieur part ; bien le bon soir ,

« c'est fini. Pleure, désole-toi!... je ne le verrai pas. Mais

« je l'ai vue, moi , ce dont je suis très fâché... car je

« crois la voir encore..- pâle , échevelée , marchant sans

«regarder, écoutant sans entendre, et tout occupée

« d'un seul objet , tourner à chaque minute ses yeux bai-

« gnés de pleurs vers la route par laquelle il est parti , et

« rentrer ainsi dans sa chaumière pour pleurer encore ;

« puis en faire autant le lendemain , et toujours !... sans

« avoir même la dernière consolation des malheureux ,

308 SOEUB ANNE.

« qui est de pouvoir se plaindre et verser ses chagrins « dans le sein d'un ami. Voilà ce dont tu es cause... Ce « n'est pas le plus beau chapitre de ton histoire. Voilà ce « que tu aurais évité , en ne te laissant point aller à tes « idées romanesques , ou en n'adressant tes hommages « qu'à une femme du monde. »

Frédéric ne répond rien ; il paraît réfléchir profondément. « Mon ami , » lui dit Dubourg en lui prenant fa main , « je t'ai dit ce que je pensais ; tu aurais tort de « t'en fâcher. D'ailleurs , tout ce que l'on dit à un amou- « reux ne l'empêche pas de n'en faire qu'à sa tête... Je « sais aussi que tu ne peux pas épouser sœur Anne... « Parbleu ! s'il fallait épouser toutes les belles que l'on a « aimées, moi , j'aurais autant de femmes que le grand « Salomon. Je te dis seulement que cela m'a fait de la « peine de.... Mais ne parlons plus de cela ; je n'en suis « pas moins ton ami , dispose de moi quand tu voudras. « Adieu ; je vais dîner à trente-deux sous , parce que , « lorsque Ton n'a que seize cents livres de rente, et qu'on « veut les conserver, on ne va pas chez Beauvilliers. »

Dubourg est parti depuis longtemps, et Frédéric est toujours enseveli dans ses réflexions. Malgré lui, Dubourg Ta éclairé sur l'état de son cœur, et quoiqu'il veuille encore chercher à se faire illusion , il sent bien qu'il n'est plus pour la jeune muette cet amant tendre , passionné , fidèle , qui voulait tout sacrifier pour passer ses jours auprès d'elle.

On a de la peine à convenir de ses torts avec soi-même , et alors même qu'on se les avoue , on trouve en même temps quelque raison pour colorer sa conduite, et on se dit: « Je ne pouvais pas faire autrement. » C'est surtout en amour que l'on raisonne ainsi , et le dernier sentiment , étant toujours le plus fort , ne doit pas tarder à vaincre l'ancien.

l'àmoub est toujours le plus FOBT. 309

Frédéric, cherchant tous les moyens de réparer sa faute , se dit : « J'irai revoir sœur Anne, je ne la laisse- « rai point passer sa vie dans une misérable cabane, éloi- « gnée de toute société. Je lui achèterai une jolie mai- « sonnette avec un beau jardin , des vaches , des trouce peaux ; je réunirai dans cette demeure tout ce qui « pourra l'occuper agréablement et embellir sa vie. Je lui « donnerai une villageoise de son âge , qui la servira , « et dont la présence la distraira. Elle habitera cet asile « avec la vieille Marguerite , et là, du moins , rien ne lui « manquera ; la vue des habitants des environs , du « monde , des travaux champêtres , les soins qui l'occu- «peront, chasseront sa mélancolie; j'irai la voir quelce quefois, et elle sera heureuse. »

Heureuse 1 sans Frédéric 1... non, sœur Anne ne peut l'être... L'aisance, la richesse même , ne la dédommageraient pas de la perte de son amour: car sœur Anne n'a pas été élevée à Paris; elle ne concevrait pas que l'on pût préférer aux jouissances du cœur des diamants et des cachemire^, ni réparer une faute avec de l'or. Il y a cinq mois, Frédéric ne l'aurait pas conçu non plus ; mais comme il comprend fort bien cela maintenant, il est naturel qu'il croie que sœur Anne pense de même : on juge le cœur des autres par le sien.

Pendant plusieurs jours , Frédéric , tourmenté par ce que lui a dit Dubourg, a sans cesse l'image de la jeune muette devant les yeux ; même auprès de sa Constance, sa mélancolie, qui s'était d'abord dissipée , semble plus que jamais l'accabler. Le général est de retour à Paris avec sa nièce. Chaque jour Frédéric peut voir Constance ; mais ce n'est qu'en tremblant qu'il se rend près d'elle. Mademoiselle de Valmont, étonnée de sa tristesse, n'ose cependant lui en demander les motifs ; mais en se fixant sur ceux de Frédéric, ses yeux parlent pour elle, et lui*-

sent voir toute la part qu'elle prend à son chagrin secret, et souvent le désir qu'elle aurait d'en connaître la cause.

Voulant sortir d'inquiétude et avoir des nouvelles de sœur Anne , Frédéric a plusieurs fois supplié Du bourg de se rendre à Vizille, afin de voir la jeune orpheline et de tâcher de la consoler. Mais , sur cet article, Dubourg s'est montré inébranlable. « Je n'irai point, » dit-il ; « je « l'ai vue une fois, c'est bien assez. Je ne me soucie pas « de la revoir encore , pour avoir ensuite des idées tristes « pendant six semaines 1... moi qui ne savais pas ce que « c'était. D'ailleurs, ma présence ne la consolerait pas; « elle ne croirait plus ce que je pourrais lui dire , parce « que je lui ai déjà menti ; mon voyage ne servirait donc « à rien , et ne changerait aucunement sa situation. »

Ne pouvant faire consentir Dubourg à se rendre près de la jeune muette , Frédéric se décide à demandera son père la permission de s'absenter quinze jours. Ce n'est pas sans avoir hésité longtemps qu'il se résout à faire cette démarche ; mais le remords se fait sentir, il est sans cesse tourmenté par le souvenir de la pauvre petite, il se persuade qu'il sera plus calme, plus tranquille après l'avoir revue.

Depuis quelque temps le comte traitait son fils avec la plus tendre amitié ; persuadé qu'il a entièrement oublié l'objet qui l'avait séduit dans son séjour en Dauphiné , et ne doutant pas de son amour pour mademoiselle de Valmont, le comte n'a plus avec Frédéric ce ton sévère d'autrefois ; il espère voir bientôt s'accomplir le plan qu'il a formé , et pour lequel il est certain d'avance du consentement du général : c'est donc avec une vive surprise qu'il entend son fils lui demander la permission de s'éloigner pendant quelques jours.

Le front du comte de Montre vil le redevient sombre et

l'amour est toujours le rLus fort. 31 1

sévère , et Frédéric, habitué à trembler devant son père , attend avec anxiété ce qu'il va lui répondre.

« Où voulez- vous aller? » dit le comte après un moment de silence. Frédéric va balbutier quelque prétexte ; le comte ne lui en donne pas le temps. « Ne cher- « chez pas de détours ; je ne les aime point. Vous songez « encore à une femme qui vous a occupé pendant votre « voyage... et pour laquelle, je le sais , vous avez fait « mille folies. Je l'avoue , je vous croyais devenu rai- « sonnable ; je croyais que depuis longtemps le souvenir « de cette amourette était sorti de votre esprit , je ne dis « pas de votre cœur, car le cœur n'est pour rien dans ces « sortes de liaisons. — Ahl mon père I... si voua con- « naissiez celle... — Finissons, monsieur. Vous n'avez « pas, sans doute, le projet d'épouser votre conquête 1... « Cependant , il est possible que vous ayez des torts à ré- « parer. Je ne connais pas cette fille... Peut-être êtes- « vous plus coupable que je ne le pense; peut-être celle « que vous avez séduite , égarée , se trouve , par votre « faute , méprisée , abandonnée , et vit maintenant dans « la misère. Si avec de l'or on peut réparer son malheur, « croyez , monsieur, que je ne l'épargnerai pas ; mais « c'est moi, et non pas vous, qui me chargerai de ce soin. « — Vous, mon pèrel — Oui , monsieur, moi-même, je « saurai m'en acquitter mieux que tout autre. Vous ne « quitterez donc point Paris maintenant... D'ailleurs, » reprend le comte après un moment de réflexion, « d'ail- « leurs... votre présence est indispensable ici. Le général « compte marier sa nièce avec un jeune colonel qu'il at- « tend... et qui arrivera sans doute avant peu...

« Le général marie sa nièce?... » dit Frédéric , et déjà tous ses traits ont pris une autre expression : la tristesse , la mélancolie, ont fait place à un trouble violent, à une Inquiétude jalouse qui >c manifeste pir des regards en-

àl à SOEUR ANNE.

flammés , et ne lui permet pas de rester en place. Sa voix est altérée , et en questionnant son père il semble déjà attendre de sa réponse la vie ou la mort.

« Oui , » dit le comte avec indifférence , et feignant de ne point s'apercevoir de l'état de Frédéric. « Oui , le gé- « lierai marie sa nièce ; je ne vois rien là de surprenant. « — Et. . . et ce colonel va arriver ! ... Le connaissez- vous, « mon père?... il est jeune? dit-on s'il est bien? made- « moiselle de Valmont l'aime sans doute? — Vous nepen- « sez pas que je sois dans la confidence de mademoiselle « de Valmont. Elle a dû voir le colonel dans le monde... « oui , je crois que c'est un jeune homme de vingt-huit à « trente ans. — Joli garçon?... — Oh ! joli ou laid !... « un homme d'honneur n'est-il pas toujours bien? — Et « ce mariage est arrêté ? — Il paraît que oui. — Et ma- « demoiselle Constance ne m'en a jamais parlé 1 — Pour- « quoi donc vous aurait-elle appris d'avance ce dont une « demoiselle bien née ne parle jamais? — Ah!... en ef- « fet. . . je n'avais aucun droit. . . je ne devais pas savoir. . . « cependant j'aurais cru... — D'ailleurs il est possible « que le général n'ait pas encore fait part à sa nièce de « ses projets. — Et c'est pour cela qu'il faut que je reste « à Paris? — Sans doute ; en pareille circonstance il y a « mille détails de fêtes, de toilette, d'emplettes ; le gêneur rai , habitué à la vie des camps , ne s'entend pas à tout « cela... un garçon a besoin de conseils... il a compté sur « vous pour l'aider. — Ah ! c'est fort aimable de sa part. . . « je suis bien flatté de ce qu'il me trouve bon pour cela. « — Ainsi donc , Frédéric , je vous le répète , ne songez « point maintenant à vous absenter. »

Cette recommandation était devenue inutile. Le comte est parti pour aller voir son ancien ami , avec lequel il veut causer en secret, et Frédéric , longtemps après le départ de son père , est encore comme anéanti de ce qu'il

L'àMOUB EST TOUJOURS LE PLUS FOfiT. 31 à

vient d'entendre. Pauvre sœur Anne!... ton souvenir s'est évanoui.

Pâle , agité , respirant à peine , Frédéric va et vient dans son appartement , s'asseyant quelques minutes , se levant ensuite brusquement, soupirant et fermant ses mains avec une force convulsive. C'est dans cet état que le trouve Dubourg , qui venait lui dire adieu , parce que Frédéric lui avait appris son projet , et qui , effrayé de le voir ainsi , s'arrête pour le considérer.

« Qu'as-tu donc, Frédéric?... que diable t'est-il ar- « rivé ? tu as la figure toute renversée... Ha çà I voyons, « parleras-tu ? au lieu de te promener comme un fou et « de frapper sur les meubles... — Qui l'aurait cru? qui « l'aurait pensé? » dit Frédéric en se jetant dans un fauteuil. « Ah I les femmes ! les femmes 1... — Ah ! il est « question de femmes, cela commence à me rassurer. « — Avec une figure si franche , avec des yeux si doux. . . « cacher tant de perfidie 1 . . . car c'est une perfidie ! ... elle « devait me dire qu'elle en aimait un autre... M'accueil- « lir si bien ! paraître si contente lorsqu'elle me voyait !. . . « Oh! c'est affreux. — Il n'y a pas de doute que c'est af- « freux. De qui parles-tu? — De mademoiselle de Val- « mont... de cette Constance... si belle!... si jolie!... — « Ah ! oui , qui ressemble tant à sœur Anne ! — Hé bien , « mon ami , croirais-tu qu'elle va se marier... épouser «un jeune colonel , que je ne connais pas... qu'elle « aime... cela va sans dire... que je n'ai jamais vu , et « qui va arriver ces jours-ci pour l'épouser ! — Mademoi- « selle de Valmont se marie? — Oui , Dubourg. — Hé « bien, qu'est-ce que cela te fait? tu ne l'aimes pas! tu « n'en es point artioureux ! jamais un mot de galanterie « n'est sorti de ta bouche! tu es pour elle un frère, un « ami... Tu m'as dit cela il n'y a pas un mois. — Non «certainement, je ne l'aime l?us... mais il est de ces

« égards , de ces marques de confiance que l'on se doit ; « et quand on voit quelqu'un tous les jours... — Àhî tu « la vois tous les jours 1... — Elle pouvait me faire en- * tendre... me laisser voir... Ah! Constance I je ne l'au- « rais jamais cru. — Ha çà , tu ne pars donc plus pour « le Dauphîné?... dis donc... Frédéric, Frédéric I... » Mais celui-ci est déjà bien loin , il court comme un fou auprès de mademoiselle de Yalmont. Dubourg alors quitte l'hôtel en disant : « Gela lui va bien d'accuser les « femmes de perfidie I ... Ah I les hommes ! les hommes ! . . . « Allons dfner. Je ne sais pas comment cela se fait , je « suis déjà endetté avec mon traiteur, et nous ne sommes « qu'au milieu du mois... »

Frédéric est arrivé chez le général sans avoir formé aucun projet , sans savoir ce qu'il veut dire, ni ce qu'il veut faire. Il entre dans l'hôtel , où Ton est habitué à le voir , il traverse rapidement plusieurs pièces , il pénètre dans le salon où se tient habituellement Constance... Elle y est en effet , assise devant son piano. En la voyant occupée et calme comme à son ordinaire, Frédéric reste un moment immobile à la contempler.

Constance a retourné la tête en entendant entrer quelqu'un. Elle sourit lorsqu'elle reconnaît Frédéric, dont le désordre ne Ta pas encore frappée. « C'est vous, monsieur!» lui dit-elle, « tant mieux; vous êtes bon « musicien , vous allez m'aider à déchiffrer ce mor- « ceau. » x

Le jeune homme na répond pas. Il continue à regarder Constance, qui , habituée à son humeur bizarre et souvent taciturne , ne remarque pas d'abord son trouble ; mais s'apercevant qu'il reste toujours Ipin d'elle, elle se retourne de nouveau , et l'émotion de Frédéric ne lui échappe pas.

« Qu'avez- vous donc» , monsieur? » lui demande-t-elle

l'amour est toujours le plus FORT. 3 I 5

avec intérêt ; « vous semblez bien agité ! — Oh ! je n'ai « rien , mademoiselle ; que pourrais-je avoir? — Mais je « l'ignore... vous n'avez pas l'habitude de me conter « vos peines. »

En ce moment un léger accent de reproche perçait dans le ton de Constance. Frédéric va s'asseoir près d'elle; il semble vouloir lire dans ses yeux ; jamais il ne l'a regardée ainsi, et Constance, étonnée, se sent rougir et baisse ses beaux yeux. « Vous craignez que je « ne devine ce qui se passe dans votre cœur , » dit enfin Frédéric en affectant un ton d'ironie pour cacher sa douleur. « — Moi , monsieur! je ne sais en vérité ce que « vous voulez dire... je ne vous comprends pas... Pour- « quoi craindrais-je de laisser lire dans ma pensée?...

• je ne me trouve pas coupable... si je le suis , ce n'est « pas vous qui devriez me le reprocher... — Oh! sans « doute 1 . . . vous êtes entièrement libre de vos sentiments, « mademoiselle... je sais que je n'ai aucun droit sur « votre cœur... — Mon Dieu! qu'avez-vpus donc, mon- « sieur Frédéric?... vraiment vous m'inquiétez... votre

* trouble n'est pas naturel... — Ce que j'ai!.». Ah! « Constance , vous en aimez un autre , et vous me le « demandez. »

Mademoiselle de Valmont reste muette , saisie ; jamais Frédéric ne l'avait appelée ainsi , et ces mots : « Vous en « aimez un autre , » n'est-ce pas dire : « Vous ne devriez « aimer que moi. » Une émotion délicieuse vient de passer jusqu'au fond du cœur de Constance ; il palpite avec plus de force ; l'expression du plaisir , du bonheur brille dans ses yeux , et sa voix est encore plus tendre en s'adressant à Frédéric.

« J'en aime un autre!... Mon Dieu ! mais qu'est-ce « qu'il veut donc dire!... Frédéric, expliquez- vous... je « ne vous comprends pas. »

31G SCfcUR ANNE.

L'aimable fille n'avait compris qu'âne chose , c'est que le jeune homme ne voulait point qu'elle en aimât un autre, et cela avait suffi pour lui faire entendre qu'elle était aimée. Depuis longtemps elle espérait bien avoir inspiré à Frédéric les plus doux sentiments ; mais cependant il ne lui disait jamais un mot à ce sujet , rien qui voulût dire : « Je vous aime ; » et lors même que tout le fait deviner , on veut encore s'entendre dire cela.

Frédéric garde de nouveau le silence , de longs soupirs s'échappent de sa poitrine , et il ne dit rien.

« Parlerez- vous, monsieur? » dit Constance : « qu'avez- « vous aujourd'hui qui vous trouble à ce point? qu'ai-je « fait pour mériter vos reproches?... Expliquez-vous « tout-à-fait... je le veux : entendez-vous, monsieur? je « le veux.»

La voix de Constance avait une expression si tendre en prononçant ces mots , que Frédéric ne put s'empêcher de la regarder de nouveau , et sans doute les yeux de mademoiselle de Valmont étaient d'accord avec sa voîx : car il reste quelques minutes à les regarder avec délices, mais tout-à-coup il s'écrie de nouveau : « Que je suis « malheureux!...

« — Vous malheureux ! Frédéric... et pourquoi?... — « Vous allez vous marier... — Je vais me marier !... en « voilà la première nouvelle. — Oh ! vous voudriez en « vain me le cacher ; je sais tout, mademoiselle... je sais « que votre prétendu arrive dans quelques jours... que « c'est un colonel... et que vous l'aimez... — Que ditesce vous?... un colonel... et je l'aime I... Ah I par exemple, « c'est un peu fort... Et quel est le nom de ce colonel « que je vais épouser?... — Son nom... Ah! ma foi, j'ai « oublié de le demander... Mais , à coup sûr , vous savez « fort bien qui je veux dire... Soutiçndrez-vous que vou$

l'amour est toujours le PLUS FORT. 317

« ne connaissez pas un colonel?... — Il en est venu plu- « sieurs... chez mon oncle... mais... — Ah! il en est « venu plusieurs... vous en convenez maintenant... — « Et qui vous a dit , monsieur , que j'allais me marier ?. . . « — Quelqu'un qui en est certain, mon père, qui le sait « de votre oncle . — De mon oncle. . . mais je n'y comprends « rien. — Vous feignez de ne pas me comprendre!... « Mais, sans doute , vous attendez avec impatience Par- « rivée de votre futur époux. »

Constance semble réfléchir quelque temps; puis elle reprend d'un air qu'elle s'efforce de rendre bien froid : « Vraiment, monsieur, je suis bien étonnée de ce que vous « venez de me dire ; mais enfin... s'il était vrai que je « me mariasse'... en quoi cela pourrait-il vous toucher?... a Je crois que cela n e peut que vous être fort indifférent. « — Ah!... vous pensez cela... Oh!... vous avez bien « raison , mademoiselle ; certainement, cela ne peut rien « me faire... — Eh bien! monsieur, pourquoi donc « alors me faire toutes ces questions ?... — Pour. « quoi?... Ah! Constance, vous vous mariez donc ?... « et ce colonel... vous l'aimez ?... — Et... si j'aimais « quelqu'un... est-ce que cela vous ferait de la « peine?... »

Constance veut le pousser à bout; elle veut le forcer d'avouer ses sentiments. Frédéric ne peut plus se contenir... son cœur ne peut plus garder son secret. « Oui , » s'écrie-t-il , « je vous aime... je vous adore... je mourrai) « si vous êtes à un autre!...

« — Il m'aime!... Ah! c'est bien heureux que Ton « vous ait arraché cela !... J'ai cru qu'il ne le dirait « jamais. »

Et l'aimable fille tendait sa main à Frédéric , et celuici était tombé à ses genoux , et couvrait cette main de Jjaisers pendant que Constance lui disait avec tendresse :

« Ah 1 Frédéric, moi aussi je vou9 aime... Je n'aimerai « jamais que vous !... Mon ami, pourquoi donc ne me « l'avoir pas fait plus tôt cet aveu qui me rend si heu- « reuse, et que j'attendais depuis si longtemps?... Mon « oncle me chérit; il ne voudra point faire mon malheur. « S'il est- vrai qu'il ait formé pour moi quelque projet de « mariage... ce dont je n'ai jamais entendu parler, il « faudra qu'il y renonce, car je lui dirai que je ne veux « épouser que vous... que vous seul pouvez obtenir mon « cœur et ma main, et il y consentira, j'en suis certaine. .. « Il vous aime aussi , Frédéric; et qui ne vous aimerait « pas?... Vous le voyez : vous avez tort d'être triste... « mélancolique... de me cacher vos peines... Mon ami , « depuis longtemps j'avais lu dans votre cœur : ne de- « viez-vous pas aussi lire dans le mien? »

Frédéric ne répond que par des serments d'amour ; sa tète n'est plus à lui; l'aveu de Constance a troublé sa raison ; ce n'est pas sans peine que mademoiselle de Valmont parvient à le calmer , et il ne la quitte qu'après avoir reçu de nouveau le serment qu'elle ne sera jamais à un autre.

Frédéric quitte l'hôtel dans une situation d'esprit bien différente de celle avec laquelle il y est entré. La certitude d'être aimé de Constance a en un moment changé toutes ses résolutions : dans son délire , sœur Anne est entièrement oubliée , il n'éprouve même plus de remords. Semblable à ces malades qui, dans le plus fort de la fièvre, n£ sentent point leur douleur , Frédéric s'écrie à chaque instant: « Dubourg avait bien raison; j'aime « Constance... je l'adore 1... je ne puis plus aimer « qu'elle. »

Deux jours après cette déclaration , le comte de Montreville , bien certain que son fils ne songe plus à s'éloigner de Constance , part dans une de ses voitures pour le

MOBT DE MABGUER1TE. 319

Dauphiùé, accompagné d'un seul domestique et d'an postillon.

MORT DE MABGUEBÏTE. 8CEUB ANNE QUITTE

SA CHAUMIÈBB.

Retournons dans le bois près de la jeune muette que nous avons laissée attendant Frédéric , et que nous retrouverons l'attendant encore.

Mais les arbres ont dépouillé leur parure ; les champs n'offrent plus à l'œil le doux aspect de la végétation ; plus de gazon dans la vallée ; plus de verdure sur les bords du ruisseau. Les feuilles sont tombées , et les pas du villageois ont retenti sur ce qui , quelques jours plus tôt , ombrageait sa tête et embellissait son jardin. Il a foulé aux pieds le beau feuillage du printemps , que l'approche d'une autre saison vient de faire mourir. . . Ainsi tout passe et se succède. . . Un autre feuillage renaîtra pour retomber à son tour ; et cet homme qui le foule à ses pieds doit aussi retourner dans la poussière , sur laquelle marcheront d'autres générations. Il se croit quelque chosej parce que sa course a été plus longue ; mais*quand les siècles auront dispersé sa cendre , qu'aura-t-il laissé de plus que ces feuilles que le vent chasse devant lui ?

L'automne dispose à la mélancolie ; il fait rêver , réfléchir , non pas le citadin que les soins de sa fortune ou do ses plaisirs retiennent dans le tourbillon du monde , main l'homme des champs qui peut eontempter chaque jour la

changement qui s'opère dans toute la nature. Il ne voit pas sans émotion ces bois dont les arbres noirs et appauvris semblent porter le deuil du printemps ; s'il parcourt une route qu'ombrageait un épais feuillage , s'il cherche ces bosquets sous lesquels il s'est reposé dans la chaleur du jour , il ne voit plus que des branches sèches que souvent la main du pauvre a brisées. La forêt , éclaircie dans son dôme , est moins sombre qu'en été, et laisse pénétrer de toutes parts les rayons du jour. Mais cette clarté , loin de l'embellir , lui ôte tout son charme ; on regrette ses sentiers sombres et mystérieux, sous lesquels il est si doux de se promener dans la saison des amours.

En voyant l'approche des frimas, en contemplant les effets de l'hiver , l'homme toujours bercé par l'espérance, se dit : « Le printemps renaîtra ; je reverrai mes ombra* « ges , mes gazons , et mes bosquets. » Le printemps renaît... mais bien des hommes ne le reverront plus !

Sœur Anne n'a remarqué le changement de saison que parce qu'il lui fait sentir la longueur du temps qui s'est écoulé depuis que Frédéric Ta quittée. La pauvre petite ne peut plus compter les jours , le nombre en est trop considérable. Cependant , l'espoir n'a pas encore fui de son cœur ; elle ne peut croire que son amant veuille l'abandonner pour jamais ; quelquefois elle s'imagine que Frédéric a cessé de vivre ; c'est alors que le désespoir le plus sombre s'empare de son àme. . . Lorsque cette pensée s'offre à son esprit, la vie ne lui semble plus qu'un long supplice... Pourrait-elle exister encore , si l'espérance de revoir son ami ne la soutenait plus ?... Souvent elle voudrait mourir... Maiselle va être mère, ce souveuir la rattache à l'existence ; quelque chose lui dit qu'elle doit vivre pour son enfant.

Depuis fort longtemps la jeune orpheline n'est point qllée au village. Un vieux pâtre , qui passe par le bois , a

l'habitude de déposer tous les jours , au pied d'un arbre , le pain bis nécessaire aux habitantes de la cabane; et , en échange , il trouve toujours une grande cruche pleine de lait. Ce pain , du laitage , des œufs , composent en hiver toute la nourriture des pauvres femmes. Lorsque sœur Anne a terminé les apprêts de leur repas et donné à sa vieille compagne tout ce qui lui est nécessaire, elle prend avec ses chèvres le chemin de la montagne , et va s'asseoir au pied de l'arbre de sa mère. Malgré le froid qui commence à être vif, la jeune fille ne manque pas un jour à se rendre à cette place. Couverte d'un mauvais manteau de laine à demi usé , elle brave la rigueur de la saison , elle s'entortille dans ce vêtement qui ne la garantit qu'à peine ; ses chèvres, qui ne trouvent plus rien à brouter sur la montagne , viennent se coucher aux pieds fie sœur Anne, dont les traits , amaigris par son état et ses souffrances , n'offrent que trop fidèlement l'image de la pauvreté et de la douleur.

Plus d'une fois la neige , en tombant à gros flocons , a formé sur toute sa personne un manteau de glace, et permet à peine de distinguer sur la terre le corps de la jeune fille , qui se dépouille alors elle-même pour couvrir ses pauvres compagnes. Le voyageur qui passerait sur la montagne ne verrait sortir de ce groupe couvert de neige que la tête de la petite muette , toujours tournée vers la route de la ville. Mais, insensible au froid , elle ne sent pas que tout son corps frémit , que ses dents claquent avec force , que ses membres se raidissent ; elle ne sent pas ses douleurs physiques; un seul sentiment 1 absorbe... le mal qu'il lui fait ne laisse plus de sensation pour les autres.

Quand la nuit ne permet plus de voir sur la route , elle se relève, elle se regarde... étonnée de se voir presque ensevelie sous la neige. Elle secoue son manteau , caresse

ses chèvres, et redescend lentement la montagne. Elle retourne tenir compagnie à la vieille Marguerite , puis va se jeter sur sa couche solitaire... Elle n'y trouve plus l'amour, elle n'y trouve pas même le repos; depuis longtemps elle n'en goûte plus. Le souvenir de son amant est là... Il est partout pour sœur Anne... Si du moins elle pouvait se plaindre , l'appeler. . . l'implorer encore ! . . . Il lui semble que ses accents arriveraient jusqu'à fui. Pauvre tille! le ciel t'a ôté cet organe si précieux. Des ' larmes 1 toujours des larmes î ... voilà tout ce qui te reste. Mais de jour en jour sœur Anne voit s'affaiblir fa vieille Marguerite. Depuis longtemps la bonne femme ne sort plus de la cabane ; à peine si elle peut encore gagner son grand fauteuil. Marguerite a soixante-seize ans; sa vie a été active, laborieuse , sa vieillesse est tranquille ; exempte d'infirmités , la bonne femme n'a point de souffrance ; l'âge seul abat ses forces qui , à chaque instant , diminuent ; elle s'éteint comme une lampe , après avoir jeté une douce clarté ; elle n'a point brillé , mais elle a été utile , ce qui est préférable.

L'instant marqué par la nature approche, Marguerite ne doit point revoir un autre printejmps. Sœur Anne redouble de soins près de sa mère adoptive; s'apercevant de l'affaiblissement de ses facultés, elle renonce à se rendre sur la montagne, afin de ne plus la quitter. Ce sacrifice était le plus grand qu'elle pût lui faire. La bonne Marguerite, touchée de son attachement , sourit à sa fille adoptive et l'appelle encore sa chère enfant... Mais un matin, quand sœur Anne, suivant son habitude, se rend près du lit de sa mère, pour voir comment elle a passé la nuit, Marguerite ne lui répond plus... elle ne lui tend plus sa main tremblante !... ses yeux sont fermés , ils ne doivent plus se rouvrir. Sœur Anne , effrayée, s'empare de la main de la bonne vieille... cette main est froide ,

inanimée... En vain elle cherche à l'échauffer dans les siennes !... Elle dépose un baiser sur le front de Marguerite... Mais un sourire n'est plus sa récompense. La jeune fille reste anéantie devant le lit de sa compagne, elle contemple les traits vénérables de celle qui a pris soin de son enfance... de sa seule amte , qui vient aussi de lui être enlevée !... Marguerite semble dormir; la sérénité de sa figure annonce celle de son âme à ses derniers moments. Sœur Anne , placée devant ce lit sur lequel elle appuie une de ses mains , ne peut se lasser de regarder sa mère adoptive... Sa douleur est calme , mais, elle n'en est pas moins profonde ; ses yeux ne trouvent plus de larmes, mais leur expression n'en est que plus déchirante!...

Sœur Anne a passé une partie de la journée devant les restes inanimés de la bonne femme; ce n'est pas sans peine qu'elle parvient à s'en éloigner; mais elle sait qu'il faut rendre à Marguerite les derniers devoirs, la conduire à son dernier asile, et seule , sans secours, la jeune fille en serait incapable. Il faut donc qu'elle aille au village , où elle n'a point paru depuis bien longtemps.

Elle quitte sa chaumière , elle sort du bois et se rend à Vizille. Sur son passage elle salue, comme à son ordinaire, les villageoises qu'elle connaît ; mais elle ne conçoit pas pourquoi les paysannes détournent la tête ou la regardent avec mépris. Loin de s'arrêter, comme c'était leur coutume , pour dire bonjour à sœur Anne , elles s'éloignent d'elle, et semblent vouloir éviter sa rencontre ; les jeunes gens la regardent en souriant et d'un air moqueur; quelques-uns causent entre eux en se la montrant du doigt , et sur aucune de ces figures elle ne retrouve ces marques de l'intérêt que Ton avait l'habitude de lui témoigner.

«Qu'ont-ils donc?... » se dit la pauvre orpheline; « tout le monde semble me fuir. . . est-ce parce que je suis « plus malheureuse... parce que j'ai perdu ma mère, « parce que Frédéric m'a abandonnée ?... »

Elle ne songe pas qu'elle porte le témoignage de sa faiblesse ; ce gage d'amour, dont elle est fière , n'est , aux yeux des paysans , qu'une preuve de sa honte. Au village on est plus sévère qu'à la ville : on y fait grand cas de l'innocence , parce que c'est souvent l'unique trésor que l'on y possède. Les habitants de Vizil le avaient sur ce chapitre des principes austères : une fille qui avait commis une faute devenait l'objet du mépris général tant que son séducteur ne la réparait pas en face des autels. Peut-être auraient-ils dû se montrer plus indulgents pour la jeune muette , qui , vivant au fond des bois , ignorait que l'on était coupable en cédant à son cœur ; mais les paysans ne raisonnent point ; ils agissent par habitude , et souvent machinalement. Ils avaient témoigné beaucoup d'intérêt à sœur Anne tant qu'elle avait été aussi innocente que malheureuse ; maintenant qu'elle porte des preuves de sa faiblesse , ils la repoussent , sans s'informer si elle n'est pas plus malheureuse encore qu'auparavant.

La jeune muette est arrivée dans le village , ne comprenant rien à la conduite des habitants, ne devinant pas pourquoi les jeunes filles fuient son approche sans daigner répondre à ses signes , ni pourquoi leurs parents la regardent d'un air sévère et méprisant.

Elle frappe à la porte d'une maisonnette dont les propriétaires étaient amis de Marguerite. La villageoise qui lui ouvre fait un mouvement de surprise en la regardant, puis la renvoie de sa maison. Sœur Anne veut insister, et cherche à lui faire comprendre la perte qu'elle vient de faire; mais, sans daigner remarquer ses sigues ,

on la repousse dans la rue , où la regardent plusieurs habitants qui s'y sont rassemblés.

« Osez-vous bien venir au village dans cet état ? • lui dit un vieux paysan ; « vous montrer parmi nous... vou- « loir entrer dans nos maisons ? Vous portez les preuves « de votre honte... Il fallait la cacher dans le fond de « vos bois. Et vous venez vous présenter à nos filles... « Est-ce pour qu'elles admirent votre belle conduite? « Est-ce pour leur donner un si bel exemple?... Allez , «fille de Clotilde... vous devriez mourir de honte!... «Retournez dans votre chaumière... fuyez avec votre « séducteur, mais ne venez plus vous mêler parmi nos « femmes et nos enfants. »

Sœur Anne ne conçoit pas comment on peut être coupable pour avoir connu l'amour. Elle regarde les habitants du village avec surprise ; elle joint vers eux ses mains suppliantes; elle cherche à leur faire entendre que ce n'est pas pour elle qu'elle vient les implorer; mais les villageois ne veulent point la comprendre; ils la repoussent, la fuient en rentrant dans leur maison ; quelques-uns l'accompagnent jusqu'au bout du village , et, là , ne la quittent qu'après lui avoir ordonné de ne plus y rentrer.

La pauvre petite suffoque ; les sanglots {'étouffent : être traitée de la sorte pour avoir aimé Frédéric!... Cette pensée soutient son courage : c'est pour lui qu'elle souffre ces humiliations ; elle supporterait tout plutôt que de ne plus l'aimer. Elle regagne en pleurant sa chaumière. Il est nuit. La profonde solitude règne dans sa demeure, désormais l'asile du silence. Elle est maintenant entièrement seule sur la terre. Inaccessible à de vaTnes terreurs , à ces craintes puériles que de grands génies éprouvent quelquefois près de l'image de la mort , sœur Anne retourneprèsdulit surlequel repose Marguerite, et,

se jetant à deux genoux devant cette couche funèbre , elle tend encore ses bras vers sa protectrice, et semble lui dire : « Vous ne m'auriez pas repoussée , ô ma mère • « si , plus coupable encore, je m'étais présentée devant « vous !. . Vous auriez eu pitié de moi. Votre grand

• âge , votre vue affaiblie , ne vous ont point permis de

• vous apercevoir de mon état ; mais vous m'auriez par- « donné... et ils viennent de me chasser ! Est-ce donc en

• accablant les malheureux qu'on leur offre une voie

• au repentir ! »

Sœur Anne passe toute la nuit auprès du lit de Marguerite. Elle prie du fond du cœur pour celle qui lui a tenu lieu de parente ; elle la supplie de la protéger eneore , et , pendant cette triste nuit , l'image de Frédéric ne vint point troubler sa pieuse occupation.

Le lendemain , au point du jour , sœur Anne va dans le bois attendre le passage du vieux pâtre qui échange du pain contre son lait. Le villageois ne tarde pas à venir. C'est un homme d'une soixantaine d'années , mais encore fort et robuste, qui a passé une partie de sa vie dans tes forêts , et, comme sœur Anne , est à peu près étranger à tout ce qui se fait au village , qui est le monde pour un habitant des bois. La jeune fille le prend par la main et semble le supplier delà suivre dans sa chaumière. Le vieux pâtre se laisse conduire. Elle le mène devant Marguerite. Le vieux berger hoche la tête sans paraître ému : l'habitude d'une vie sauvage rend quelquefois indifférent sur les malheurs d'autrui. Cependant Sœur Anne toi fait des signes suppliants qu'il est impossible de ne pas comprendre ; le vieux pâtre consent à lui rendre le service qu'elle lui demande.

La jeune muette le conduit dans le jardin , devant le figuier sous lequel Marguerite aimait à s asseoir ; elle lui indique du doigt la terre : c'est là qu'elle veut que sa mère

adoptive repose. Le vieux pâtre a bientôt creusé la tombe, puis il y transporte les restes de la bonne vieille , et les recouvre de terre. Sœur Anne plante une croix sur cette place... C'est le seul monument qu'elle puisse élever à la mémoire de sa bienfaitrice ; mais elle viendra souvent l'arroser de ses pleurs. Et combien de mausolées magnifiques sur lesquels on n'a jamais versé une larme 1

Le vieu* pâtre s'est éloigné ; sœur Anne est de nouveau seule... et pour jamais 1... Elle sent alors plus vivement encore la perte qu'elle a faite. Marguerite parlait peu ; depuis quelque temps elle sommeillait sans cesse; mais elle était là , et la pauvre petite ne se sentait point aban* donnée de tout le monde. Un seul être pourrait la con? soler... mais il ne revient pas , et chaque jour détruit le peu d'espérance qui la soutenait encore. Sœur Annen'au* rait pas la force de supporter ses peines , si elle ne sentait que bientôt le ciel lui donnera quelqu'un pour les adoucir... Les mouvements de son sein lui annoncent l'existence de cet être qui va doubler la sienne. Pour lui elle a déjà bien souffert 1 on la fuit , on la méprise ; elle ne trouverait plus dans le village ni secours ni protection ; mais sa vue seule lui fera oublier tous ses tourments x n'est-il pas juste que ce soit dans la cause de nos peines que nous en, trouvions aussi le dédommagement?

Cependant les jours , en s'écoulant, ont changé en un doux souvenir de reconnaissance la vive douleur que sœur Anne éprouvait de la perte de Marguerite; mais le temps, qui calme les regrets de l'amitié , n'adoucit point la douleur d'une amante. Le souvenir de Frédéric est plus que jamais présenta sa pensée; elle n'a plus rien qui puisse l'en distraire. Elle ne voit plus personne ; et si les mouvements de son sein lui rappellent qu'elle sera n\^re y n'est-ce pas encore pour lui faire désirer la présence du père de son enfant?

Pendant le temps que Frédéric a passé avec sœur Anne , il lui parlait quelquefois du monde , de son père , et souvent de Paris, lieu de sa naissance. Dans le cours de la journée , lorsqu'ils étaient assis tous deux sur les bords du ruisseau, il se plaisait à faire à la jeune fille le tableau de la grande ville, à lui décrire une partie de ces plaisirs , de ces spectacles , dejces promenades brillantes qui en font un séjour enchanté. La pauvre petite ne comprenait pas toujours ce qu'il lui disait , mais elle r écoutait en ouvrant de grands yeux ; elle témoignait son étonnement par des mouvements naïfs, par des signes de surprise fort bizarres , et cela amusait Frédéric , qui était souvent obligé de conter pour la satisfaire-, car on ne fait pas continuellement l'amour.. . 11 y a des personnes qui disent que c'est bien dommage ; elles oublient que ce que l'on peut faire sans cesse finit par n'avoir plus de prix.

Ce que Frédéric disait s'est gravé dans la mémoire de sœur Anne. Chaque jour elle y pense davantage et se dit : « Il est sans doute dans cette grande ville , dans ce « Paris dont il m'entretenait si souvent et où il est né. « Peut-être son père l'empêche-t-il de venir me trouver. . . « Mais si je pouvais aller le rejoindre... si je pouvais me « jeter dans ses bras... oh 1 je suis bien sûre qu'il serait « content de me revoir... Alors il me garderait préside « lui... je ne le quitterais plus... et je serais bien heu- « reuse...mais comment faire pour trouver ce Paris?...»

Chaque jour le désir d'aller trouver son amant prend plus de force dans cette âme aimante , qui ne peut pas se persuader que Frédéric l'ait oubliée > et qui croit que s'il ne revient pas la trouver , c'est parcequ'on le retient loin d'elle. Depuis que Marguerite est morte , sœur Anne n'a plus déraison pour rester dans le bois. Dans l'état où elle est , et privée d'un organe si nécessaire , sans doute sa chaumière devrait lui paraître préférable aux

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dangers , aux peines , aux fatigues , qui seront son partage dans le voyage qu'elle veut entreprendre ; mais une femme qui aime bien ne voit ni les dangers ni la peine... elle brave tout , soutenue par l'espoir de revoir l'objet de sa tendresse. Sœur Anne , étrangère au monde , ne pouvant parler , et portant dans son sein le fruit desesàmours, sedécide àquitter son asile pour aller chercher son amant; elle bravera tous les périls , supportera la misère, les privations de toute espèce, et, dût-elle employer plusieurs années dans ses récherches , il lui semblera que chaque pas la rapprochera de son amant.

Sa résolution est prise , elle ne songe plus qu'à l'exécuter ; mais elle ne voudrait point laisser à l'abandon sa cabane et le tombeau de Marguerite. C'est encore aii vieux pâtre qu'elle va s'adresser : elle le conduit un matin dans sa demeure, lui montre un petit paquet qui contient ses vêtements, et qu'elle place sur son dos , en lui indiquant qu'elle va se mettre en voyage ; puis , le faisant asseoir dans la chaumière , semble lui dire : « Elle est à vous , « restez ici... je ne vous recommande que le figuier qui* # « ombrage la tombe de ma mère , et ces pauvres animaux « qui furent si longtemps ma seule compagnie. »

Le vieux berger la comprend aisément ; mais , quoique la chaumière soit à ses yeux un palais , et que , par l'abandon que lui en fait sœur Anne, il se trouve plus riche qu'il ne l'a jamais été, il chercheà détourner la jeune fille d'un projet qui lui semble insensé.

«Où voulez-vous aller, mon enfant? » lui dit-il ; « vous « quittez votre maison dans l'état où vous êtes... dans « deux mois peut-être vous serez mère, et vous allez vous « mettre en voyage!... Vous , pauvre muette !... qui vous « recevra, qui vous aidera... comment demanderez-vous « votre chemin?... Allons , ma petite , vous allez faire « une folie... du moins attendez encore quelque temps. »

Sœur Anne a pris sou parti ; rien ne peut plus l'en détourner ; elle secoue la tête en regardant le vieux berger ; puis, levant les yeux au ciel, semble lui dire : « Dieu « me conduira, il prendra pitié de moi. »

Le vieux pâtre veut la retenir encore. « Et de l'arec gent? » lui dit-il, « ma petite ; il en faut dans le monde; «je sais cela, moi, quoique je n'y aie guère vécu... « Dam', je n'en ai pas , et je ne puis rien vous donner de « votre chaumière et de tout ce qui est dedans... et pour* « tant tout cela vaudrait de l'argent. »

Sœur Anne sourit; puis , sortant de son sein un petit sac de toile bise, en tire quatre pièces d'or, qu'elle montre au vieux berger : c'était le trésor de Marguerite. Quelque temps avant de mourir, la bonne vieille avait ordonné à la jeune muette de fouiller sous sa couchette, dans un coin de la chaumière. Celle-ci y avait trouvé le petit sac , bien roulé et bien ficelé , et Marguerite lui avail dit : «Prends cela, ma fille, c'est pour toi; c'est le fruit « de mes épargnes et de soixante années de travail... « C'est à toi que je l'ai toujours destiné ; ce trésor pourra « te servira acheter un plus nombreux troupeau. »

A la vue des quatre pièces d'or, le vieux pâtre ne la retient plus, car il croit aussi qu'avec cela on peut faire le tour du monde. « Allez donc, » lui-dit-il , « mon ente fant , je garderai votre chaumière; quand vous voudrez « y revenir, songez qu'elle est toujours à vous. »

Sœur Anne lui sourit tristement; puis , jetant un dernier regard sur sa demeure , elle en sort tenant d'une main son léger paquet , et de l'autre un bâton , sur lequel elle s'appuie en marchant. En traversant le jardin elle salue la tombe de Marguerite... ses chèvres courent auprès d'elle , et semblent, suivant leur coutume, attendre qu'elle les conduise sur la montagne. Sœur Anne les caresse en pleurant , elles étaient devenues ses seules

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