‹ Soeur Anne (volume 2)Chapitre 41 sur 54 · BB · texte numérisé non relu

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amies , et quelque chose lui dit tout bas : « Tu ne les re- « verras plus ! »

En traversant le bois , que de souvenirs viennent agiter son cœur 1 Voilà la place où ils s'asseyaient souvent ! . , . voilà le ruisseau près duquel elle Ta vu pour la première fois... où il lui a dit qu'il l'aimait ! Ces lieux sont encore animés de sa présenee... Ce n'est pas sans effort qu'elle se décide à les quitter ! Mais pour soutenir son courage elle se dit : « Je vais le retrouver... et peut-être y re- « viendrons-nous ensemble... «

Elle gravit la montagne... et se prosterne devant l'arbre où périt Glotilde. Là , elle prie sa mère pour que, du haut des cieux, elle veille sur elle... pour qu'elle la guide dans son voyage. Ensuite elle descend la montagne du côté de la ville... elle marche dans la route qu'il a suivie , elle voudrait y retrouver l'empreinte de ses pas.

XXTTT

VOYAGS DE SGEUB ANNE.— LA FOBET.

Depuis le point du jour la jeune muette est en route. Le temps est froid, mais beau; une forte gelée a séché les chemins, tari les ruisseaux, et arrêté les torrents. Les champs sont devenus déserts , les villageois ne les traversent qu'à la hâte , empressés de regagner leurs chaumières et de s'asseoir devant le foyer où pétillent les bourrées qu'ils ont rapportées de la forêt. La vue d'un feu ar-

Ti

SOKUH ANNE.

t égaie les longues soirées de l'hiver, et le pauvre JJadiant qui passe dans un village s'arrête et regarde d'un œil d'envie cette flamme qui brille à travers la croisée d'une chaumière, trop heureux lorsque, sur la grande place, il trouve à se réchauffer devant quelques hottes de pailles auxquelles d'autres malheureux ont mis le feu.

Il n'y a que quatre heures que sœur Anne est en marche, et déjà ses yeux sont frappés de la nouveauté des objets qu'elle aperçoit. N'ayant jamais vu que sa chaumière , son bois et le village de Vizille , elle s'arrête avec étonnement devant une forge , devant un moulin , près d'une maison de campagne qui lui semble un château : tout est neuf pour elle ; mais comment se dirigera-t-elle dans ce monde qui lui paraît si grand , comment pourra t-elle trouver cetle ville qu'elle ne peut pas nommer, dont elle ignore même la route?... Quelquefois ces pensées abattent son courage , elle s'arrête , regarde tristement autour d'elle... puis elle songe à Frédéric, et se remet en route.

Vers le milieu de la journée elle arrive dans un hameau , elle frappe à la porte d'une maison de paysan, on lui ouvre : elle voit une jeune femme allaitant un de ses enfants tandis que quatre autres marmots jouent autour d'elle et qu'une bonne vieille entretient le feu en y mettant quelques branches sèches qu'elle vient de ramasser dans le bois.

«Que voulez-vous, brave femme? » lui demande la jeune mère. Sœur Anne contemple le tableau qui vient de s'offrir à sa vue , et ne peut détourner ses regards de l'enfant pendu au sein de sa mère ; un rayon de joie vient ranimer sa physionomie , on voit qu'elle se dit en ce moment : « Et moi aussi je nourrirai mon enfant, je rece- « vrai ses caresses , je le porterai sur mon sein !

« Dites donc ce que vous demandez , » dit la vieille sans se détourner de devant son feu. « — Ah ! ma mère, » reprend la jeune femme, « voyez donc comme elle est « pâle... comme elle paraît souffrante!... Si jeune, près «d'être mère, voyager ainsi par le froid qu'il fait... « Vous allez rejoindre votre mari , sans doute?... »

Sœur Amie soupire... Puis, voyant que l'on attend sa réponse, elle indique qu'elle ne peut pas parler.

« Ah 1 mon Dieu , ma mère , elle est muette;.. Pauvre «jeune femme!... — Muette! » s'écrie la vieille... « Quoi! ma chère , vous ne pouvez pas parler?... Que je « vous plains , ma pauvre enfant ! . . . Muette ! seriez- vous « sourde aussi? »

Les gestes de sœur Anne indiquent qu'elle les entend parfaitement. « Ah ! c'est bien heureux , vraiment ! » reprend la vieille en Rapprochant de la jeune voyageuse, tandis que chaque enfant regarde sœur Anne avec curiosité , croyant qu'une muette n'est pas un être comme un autre.

« C'est donc par accident que vous êtes muette , ma « petite? y a-t-il longtemps?... Est-ce par une malaa die?... Cela peut-il se guérir?... — Ma mère, » dit la jeune femme, « donnons d'abord à cette pauvre femme « tout ce dont elle a besoin ; faites-la reposer, rafraîchir. . . « vous la questionnerez ensuite. »

On s'empresse de faire asseoir sœur Anne devant le feu ; un enfant lui prend son paquet, un autre son bâton ; la vieille mère lui apporte à manger , car la jeune femme ne peut pas quitter l'enfant qu'elle nourrit. Sœur Anne, vivement émue des soins que l'on a pour elle, en témoigne sa reconnaissance par des gestes si touchants, que les habitants de la maisonnette en sont tout attendris. « Ce « n'est donc pas partout comme à mon village ! » pense la jeune voyageuse ; « ici , loin de me chasser , de me

« repousser, ils me font du bien... me traitent comme « leur enfant... Le monde n'est donc pas si méchant!... »

Cette réception ranime le courage de ia jeune fille; mais elle ne peut satisfaire à toutes les questions de ia grand'mère. Les villageoises croient, d'après ses signes, qu'elle va retrouver son mari. « Il est sans doute à ia « ville? » lui dit la vieille. Sœur Anne fait un signe affirmatif ; et comme la ville la plus proche est Grenoble, les paysannes pensent que c'est là qu'elle se rend.

Après être restée plusieurs heures sous ce toit hospitalier, sœur Anne veut se remettre en route; mais auparavant elle sort de son petit sac une de ses pièces d'or qu'elle présente à la jeune femme.

« Gardez, gardez, ma chère, » lui dit celle-ci; « nous « ne voulons rien pour ce que nous avons fait. Vous êtes « si à plaindre d'être privée de la parole , que vous mé~ « riteriez d'être accueillie et logée partout pour rien ; « mais , malheureusement, tout le monde ne pense pas « de même; il y a des cœurs durs, insensibles... Vous « allez à la ville; là votre argent vous sera nécessaire, « on ne vous l'y refusera pas. »

Sœur Anne témoigne à la jeune femme toute sa reconnaissance. Elle l'embrasse tendrement , ainsi que son nourrisson , puis sort de la maisonnette , et on lui indique la route de Grenoble, où l'on présume qu'elle se rend.

La jeune voyageuse ne va pas vite : sa grossesse , son peu d'habitude de la marche , le paquet de hardes qu'elle porte, la forcent à s'arrêter souvent. Alors elle s'assied sur un arbre renversé , sur une pierre, ou sur le bord d'un fossé. Là elle attend que ses forces soient revenues pour se remettre en chemin.

Quelquefois , pendant quelle se repose, des voyageurs passent devant elle, Les gens en voiture ne la regardent pas; quelques hommes à cheval lui jettent un regard;

mais les piétons s'arrêtent et lui adressent quelques mots. Comme ils ne reçoivent pas de réponse , ils s'éloignent , les uns en la croyant stupide, les autres en la traitant d'impertinente, parce qu'elle ne daigne pas leur parler. Sœur Anne regarde les passants d'un air de surprise ; elle sourit au paysan qui lui propose de monter sur son cheval , et baisse les yeux lorsqu'un autre se fâche de ce qu'elle ne lui répond pas; les plus curieux font comme les autres , i\é finissent par la laisser \èt.

Vers la fin du jour, sœur Anne, qui a suivi exactement la route qu'on lui a indiquée , se trouve devant Grenoble. La vue d'une grande ville lui cause une nouvelle surprise, qui augmente à chaque pas qu'elle fait dans ces rues où elle voit du monde mis bien plus élégamment que dans son village. Tout l'étonné, tout l'embarrasse , elle ne marche qu'en tremblant. Ces grandes maisons, ces boutiques , ce mouvement de gens qui vont et viennent , ce bruit continuel , Pair singulier avec lequel on la regarde, tout augmente sa confusion. Pauvre fille ! que serait-ce donc si tu étais à Paris ?. . .

Mais il est nuit , il faut chercher un asile. Sœur Anne n'ose entrer nulle part; toutes ces maisons lui paraissent trop beifes , elle craint qu'on ne veuille pas l'y recevoir. Pendant longtemps elle erre à l'aventure dans ces rues qu'elle ne connaît pas ; mais la fatigue l'accable , elle se décide à frapper quelque part. La pauvre petite ne sait pas ce que c'est qu'une auberge ; elle croit que partout , en payant, on lui donnera à coucher.

Elle frappe à la porte d'une maison assez modeste. On lui ouvre , elle entre en tremblant. « Que demandez- « vous? » lui crie un vieux tailleur qui sert de portier. La jeune fille le regarde tristement, et lui fait des signes pour se faire entendie ; mais le portier , sans remarquer ces signes, se contente de répéter sa question. Ne recevant

SŒUR AKKB.

P*sde réponse, i! se lève avec colère, courtàsœur Anne , a prend Par le bras et la met à la porte en disant : « Àhl

• ta ae veux pas dire où tu vas... mais on n'entre pas

* domine ça ici , ma petite. »

Cette réception n'était pas encourageante ; la pauvre orpheline est encore dans /a rue , des lapnes sont près de s'échapper de ses yeux ; elle rappelle son courage et \a frapper ailleurs. Là , on la traite de mendiante , et on pe la reÇ oit P a « davantage. Elle n'y tient plus , ses sanglots l'étouffent ; elle va s'asseoir et pleurer sur an banc # e pierre , placé devant une porte ; mais bientôt cette porte s'ouvre : un vieux couple en manchon ,. en pelisse e i en douillette , en sort suivi d'un domestique qui porte oo falot ; en passant ils ordonnentà sœur Anne de quitter le banc qui tient àleur maison, en la traitant de fainéante, de mendiante , de paresseuse , et la menaçant , si elfe ne s'éloigne pas , de la faire mettre en prison. Sœur Anne se lève en tremblant , et va traîner plus loin sa fatigue et sa douleur; et les vieux époux s'éloignent enchantés de ce qu'ils viennent de faire, en se promettant de se plaindre de l'audace des malheureux, dans le cercle où ils vont passer la soirée.

La jeune fille, accablée de fatigue, peut à peine se soutenir, et ne sait plus où porter ses pas. La conduite que l'on tient avec elle lui donne une bien triste idée du séjour des villes. Il faut cependant qu'elle trouve un abri pour la nuit. Elle aperçoit une maison qui lui semble plus éclairée ; la grande porte est ouverte ; plusieurs personnes vont et viennent. Elle prend dans sa main une de ses pièces d'or, et n'ose entrer qu'en la présentant. Cette fois elle s'est bien adressée : c'est dans une auberge qu'elle vient d'entrer, et la vue de la pièce d'or lui fait avoir un accueil favorable.

Quand l'hôtesse s'aperçoit que la jeune voyageuse ne

peut pas lui répondre , elle pense devoir parler pour deux ; et, tout en la conduisant dans une petite chambre où est un lit, lui vante les agréments de sa maison, la manière dont son auberge est tenue ; lui demande d'où elle vient , où elle va ; et s'interrompt bientôt pour s'écrier : « Ah ! « mon Dieu, que je suis bête!... je vous demande cela « comme si vous pouviez me répondre. » Puis elle recommence ses questions le moment d'après , en disant : « Mais « c'est cruel ! ... Je ne comprends pas vos signes , je ne les , « comprends pas du tout. . . C'est égal , mon enfant , vous

« serez servie à la minute. . . Ah ! si mon neveu était ici !.. . « lui qui sait les mathématiques, comme il m'aurait bien « vite expliqué vos signes! Mais il est parti, le pauvre « garçon!... il est employé maintenant au télégraphe de « Lyon. »

Enfin l'hôtesse a quitté sœur Anne, et celle-ci, après avoir fait un léger repas , peut se livrer au repos dont elle a tant besoin. Dors , pauvre fille , et puissent des songes heureux te faire un moment oublier tes souffrances !

Gomme soeur Anne a entendu plusieurs fois son hôtesse lui répéter : « Vous êtes dans la meilleure auberge de « Grenoble , » elle sait maintenant le nom de la ville dans Inquelle elle se trouve , et se rappelle que Frédéric a aussi prononcé ce nom devant elle. Ce souvenir la détermine à ne point quitter cette ville sans l'y avoir cherché ; et le lendemain matin, après être parvenue à faire comprendre à son hôtesse qu'elle veut encore passer ce jour à Grenoble, elle sort de l'auberge et se met en route pour visiter cette ville qui lui paraît immense.

Sœur Anne, tout en marchant, regarde chaque maison , chaque fenêtre. Si Frédéric était là , elle pense qu'il la verrait passer, qu'il l'appellerait ou courrait après elle. Quelquefois elle s'arrête croyant reconnaître sa tournure... mais elle s'aperçoit bientôt de son erreur. Elle

ft8d SCËUHi ANNE.

passe ainsi la journée entière , et ne revient à l'auberge que lorsque la nuit ne permet plus de distinguer devant soi.

« Vous avez parcouru notre ville? » lui dit l'hôtesse ; * elle est fort jolie, ma foi... fort jolie, notre ville de « Grenoble... Mais cela n'est pas au$si grand que Lyon, « et Lyon lui-même n'approche pas de Paris. »

Au nom de Paris, la jeune voyageuse fait un mouvement de joie, et serrant fortement le bras de l'hôtesse lui indique que c'est là qu'elle veut aller. Mais celle-ci ne ht comprend pas bien. « Vous allez à Lyon , je gage, » lui dit-elle, « ce n'est pas fort loin : quinze bonnes lieues, « pas davantage ; il est certain que dans votre état vous « ne pouvez aller vite. Cependant en trois ou quatre « jours au plus vous pouvez être arrivée. »

Sœur Anne remonte tristement dans sa chambre; comment pourra-t-elle trouver le chemin de Paris , si e\le ne peut faire comprendre que c'est là qu'elle veut aller ? Cette pensée la désespère... mais elle a supplié sa mère de la guider dans son voyage; elle prie de nouveau, et P espérance renaît dans son âme; sans elle que resteraitil aux malheureux !

Le lendemain , la jeune fille se prépare à quitter l'auberge; l'hôtesse lui présente un mémoire auquel la pauvre petite ne peut rien comprendre , mais elle donne une pièce d'or, et il ne lui revient que peu de chose. Les habitants des villes font payer chaque révérence, chaque politesse!... On avait été très poli avec sœur Anne ; aussi son séjour à l'auberge lui coûta un peu cher.

On lui a indiqué le chemin de Lyon , et la voilà de nouveau en route, son petit paquet et son bâton à la main. Mais de Grenoble à Lyon ne peut-elle point s'égarer dans ces sentiers montagneux et couverts de bois?... Elfe s'en remet à la Providence du soin de la conduire. Elle mar-

che une partie du jour ; et le soir, épuisée de fatigua, quoique n'ayant fait que très peu de chemin , elle entre dans une ferme où Ton consent à la coucher dans une grange. Mais pourvu qu'elle puisse passer la nuit à l'abri du froid, elle dormira sur la paille comme sur le duvet ; la marche lui procure enfin quelques heures de sommeil. Son séjour dans la ferme n'a pas du moins épuisé sa bourse , que la jeune voyageuse commence à sentir la nécessité de ménager ; car c'est presque le seul talisman pour se faire donner un asile. Ils sont rares les gens hospitaliers!... Les plus humains croient faire beaucoup pour le pauvre voyageur, en lui donnant une légère aumône et un morceau de pain 1,.. mais ils ne le reçoivent point sous leur toit. Il est bien loin ce temps où l'on se trouvait honoré de donner asile à un étranger, sans s'informer quel était son rang et sa fortune ; où Ton partageait avec lui son feu, son repas, et son litl Autres temps, autres soins 1... Nous sommes devenus très fiers, nous ne vouions plus rien partager. Eu revanche , nous avons de bons amis qui viennent manger notre soupe , boire notre vin, quelquefois même en conter à notre femme, et qui , en sortant de notre maison , vont dire mille méchancetés de nous... mais c'est par excès d'attachement , et de crainte que nous n'ayons d'autres amis qu'eux.

Vers le milieu de la seconde journée qui suit son départ de Grenoble, sœur Anne > tout occupée 4e ses souvenirs , n'a point remarqué qu'elle s'écartait de la route qu'on lui avait indiquée. Ce n'est que lorsqu'elle sent le besoin de se reposer qu'elle porte ses regards autour d'elle et cherche le village dont , d'après les indications qu'on lui a données le matin , elle ne devrait plus être éloignée.

Le site où elle se trouve est âpre et désert ; aucune

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maison ne s'offre à sa vue. Elle monte sur une éminence, et ne découvre devant elle qu'une immense forêt de sapins. Sur la gauche , un torrent , qui roule quelques glaçons, va se perdre dans un ravin profond et tortueux ; à sa droite , une montagne aride, des rochers , mais point d'habitation.

La jeune fille commence à craindre de s'être égarée ; elle reste quelques moments indécise sur le parti qu'elle prendra ; mais à droite et à gauche , les chemins paraissent trop mauvais , elle ne veut point retourner sur ses pas , et se décide à suivre la route qui mène à la forêt. Après avoir marché encore une demi-heure, elle se trouve devant ces superbes sapins , que le temps n'a point courbés , et dont les branches, quoique dépouillées de leur parure, semblent encore s'élever avec fierté vers la nue, et braver les vents et les frimas.

Une route assez belle est percée dans la forêt; sœur Anne n'hésite point à s'y engager. Elle espère que ce chemin , dans lequel on trouve la trace des voitures ou des chevaux, la conduira au village ou à la ville prochaine. Elle surmonte sa fatigue, afin de faire en sorte d'arriver avant la nuit... Elle s'avance dans cette route , où elle n'aperçoit personne, et qui, bordée de chaque côté par la forêt , a quelque chose de sombre qui attriste l'âme du voyageur.

La pauvre muette , dont les yeux cherchent la fin de cette longue route , n'aperçoit que les sombres sapins, et rien qui annonce l'approche du village. Son cœur se serre ; la nuit commence à couvrir la terre de ses ombres ; déjà l'œil ne peut plus percer sous ces sentiers qui se croisent à droite et à gauche , et bientôt sœur Anne , . dont les forces trahissent le courage, sent qu'il lui est impossible d'aller plus avant.

Il faut donc se décider à passer la nuit dans la forêt ;

VOYAGE DE SQEliB ANNE. 34 I

ce n'est point la peur qui fait palpiter le cœur de la pauvre voyageuse , elle ne sait pas ce que c'est que des voleurs , il n'y en a jamais eu dans son bois. Mais par le ' iVoid qu'il fait , et dans sa situation , passer toute une nuit dans la forêt !... sans abri pour attendre le jour 1... Il le faut, cependant. Elle va s'asseoir au pied d'un gros arbre : elle a toujours soin , en quittant une ville ou un hameau, de se munir de quelques provisions. Elle mange du pain et des noix sèches ; puis , s'entortillant de son mieux dans ses vêtements, et posant sa tête sur son paquet de hardes , elle attend le sommeil que la fatigue qu'elle a éprouvée dans cette journée ne tarde pas à lui procurer.

Il est minuit quand la jeune fille rouvre les yeux , et la lune, qui brille au dessus de la route sur le bord de laquelle elle s'est endormie, éclaire le tableau singulier qui l'attend à son réveil.

■ Quatre hommes entourent sœur Anne : tous quatre , vêtus comme de misérables bûcherons , en veste et en larges pantalons , que soutiennent de larges ceintures , ont de grands chapeaux , dont quelques-uns sont rabattus , tandis que les autres , relevés par-devant , laissent voir des figures qui n'annoncent ni la douceur ni l'humanité. Leurs cheveux , flottant sans ordre, et leurs barbes longues , ajoutent à l'expression sinistre de leurs traits ; chacun d'eux tient à la main un fusil , sur lequel il s'appuie , tandis que dans sa ceinture est passé un couteau de chasse et une paire de pistolets.

Deux de ces hommes sont courbés vers sœur Anne ; un autre , à genoux , tient une lanterne sourde, qu'il approche du visage de la jeune fille , tandis que le quatrième , tout en la regardant aussi, semble prêter l'oreille pour s'assurer si tout est tranquille sur la route.

La vue de ces quatre figures, occupées à la considérer,

cause à sœur Aune un saisissement involontaire ; et , quoique ignorant la grandeur du péril qui la menace , elle éprouve un effroi dont elle ne peut se rendre compte, et referme les yeux pour éviter les regards attachés sur elle.

« Que diable avons-nous trouvé là? » dit l'un des voleurs penché vers sœur Anne ; « je crains bien que ce « ne soit pas grand' chose de bon... je ne sais pas même « si c'est la peine de nous arrêter...' — Eh! pourquoi donc « pas ? » dit celui qui tient la lanterne , « cela vaut toujours mieux que rien... Tiens, vois-tu , Pierre , elle a « un paquet sous sa tête... — Quelques misérables har- « des... ne vois-tu pas que c'est une femme qui travaille « aux champs?... — Ha ça, est-elle morte, ou dort-elle? » dit un troisième... « Voyons, Leroux, pousse-la donc un « peu... Est-ce que nous passerons la nuit à regarder « cette malheureuse ?... — Mort de ma vie 1 il me semble « que nous n'avons rien de mieux à faire, car la route « est bien tranquille; n'est-il pas vrai Jacques? »

Jacques était celui qui, un peu plus éloigné, semblait avoir l'oreille au guet. A ces mots de ses camarades , il se rapproche du groupe qui entoure la jeune fille , en disant : « Malédiction 1.., la nuit sera encore mauvaise 1...

« Pas tant , » dit Leroux , qui considère toujours la jeune fille ; « morbleu 1 elle est jolie cette femme !...*

C'est en ce moment que sœur Anne rouvre les yeux , et se décide à implorer la pitié des homipes qui l'entourent , et dont elle n'a point compris le langage , ne soupçonnant pas leur profession.

« Tenez, regardez, » s'écrie Leroux, « la voilà qui s'é- « veille... elle a de beaux yeux vraiment... Je suis eu-» « rieux de savoir ce qu'elle va dire...» .

Sœur Anne promène ses regards suppliants sur ceux

qui l'entourent, et , joignant ses mains vers eux , semble implorer leur pitié.

«Oh! ne crains rien, » dit Pierre, « nous ne te ferons « pas de mal 1 . . . mais d'où viens-tu ? où vas-tu ? pourquoi « t'avises-tu de coucher dans notre forêt ? »

La jeune fille , qui prend les voleurs pour des bûcherons , tâche de leur faire comprendre qu'elle s'est égarée. « Comment , c'est une femme f et elle ne veut pas parler ! « s'écrie Jacques , qu'est-ce que cela veut dire ?... Est-ce «la peur qui te rend muette? Allons, parle donc, « morbleu 1... » »

Sœur Anne se lève et fait de nouveaux signes pour faire comprendre qu'elle ne parle pas. «Quel diable de « femme est-ce là ? » s'écrie Pierre , tandis que Leroux , approchant toujours sa lanterne de la petite , dit en poussant un gros rire : « Oh ! oh ! camarades 1... muette ou « non , la poule a trouvé son coq , et l'œuf ne tardera pas « à tomber. »

Cette plaisanterie est accueillie par un rire féroce des trois autres voleurs ; et tous quatre ne cessent de contempler la jeune muçtte , qui , ne devinant pas la cause de leur gaîté , mais ne pouvant soutenir leurs regards , baisse timidement les yeux vers la terre et reste tremblante au milieu d'eux.

« Allons , laissons cette femme , » reprend Pierre , « c'est une pauvre sourde-muette... il ne faut pas nous « en embarrasser... — Une sourde ? » répond Leroux , dont les yeux brillent d'une expression effrayante; « c'est a un vrai trésor qu'une femme comme cela... celle-ci est « jolie... elle me plaît... j'en ferai macompagnedèsqu'elle « se sera débarrassée de son fardeau... — Allons , Le- « roux , veux-tu rire ?... — Eh non ! mille tonnerres I... a une sourde-muette , songez donc que c'est précieux dans « notre état. »

Sœur Anne , toute tremblante , n'entend pas bien la conversation des voleurs ; mais, remarquant leur indécision , et craignant qu'ils ne veuillent point lui accorder un asile , dont elle sent qu'elle a plus besoin que jamais , car le froid a engourdi tous ses membres , elle tire son trésor de son sein. Elle sait que la vue de l'argent aplanit toujours toutes les difficultés; elle tire une pièce de son petit sac , et la présente d'un air suppliant à l'un des

voleurs.

« Oh !... elle ade l'argent... et elle nous l'offre... c'est « fort bien : parbleu! donne... donne, la fille... » En disant ces mots , Pierre s'empare de la bourse que tenait sœur Anne , qui demeure interdite en se voyant arracher son trésor , tandis que les voleurs comptent avec avidité ce qu'il y a dans le petit sac.

« Trois pièces d'or , ma foi !... » s'écrie Jacques , et la figure des brigands exprime une joie féroce. « C'est « plus que nous n'avons gagné depuis cinq jours !... — « Quand je vous disais que la trouvaille n'était pas mau- « vaise ! » reprend Leroux. « Allons, camarades, emme- « nons cette femme dans notre retraite , et allons nous « réjouir!... »

En disant ces mots, le voleur prend sœur Anne par le bras et l'entraîne vers le milieu de la forêt ; Jacques se charge du paquet, Pierre le suit , et Franck , le quatrième brigand , prenant la lanterne des mains de Leroux, va en avant pour éclairer la marche de ses compagnons.

La jeune fille avançait sans résistance au milieu des voleurs , ne devinant point l'horreur de sa situation ; elle pensait qu'ils la conduisaient à leur demeure, près de leurs femmes et de leurs enfants. Cependant les traits farouches de ces quatre hommes , leurs manières brusques et hardies , les armes qu'ils portaient et la singularité de leurs discours , inspiraient à k la pauvre petite une terreur

dont elle n'était pas maîtresse. Souvent, pour se rassurer, elle jetait sur eux un regard timide ,. espérant trouver sur leurs figures l'expression de la compassion et de la pitié; mais lorsqu'elle levait les yeux , elle rencontrait aussitôt ceux de Leroux attachés sur elle et brillant d'une ardeur grossière. Les traits de cet homme ajoutaient encore à l'effroi que ses manières causaient à la jeune fille : ses cheveux étaient crépus et de la couleur de son nom , que ses compagnons lui avaient donné à cause de cela ; ses yeux, d'un gris pâle, roulaient avec une vivacité étonnante dans leur orbite ; sa bouche , sur laquelle errait toujours un sourire féroce , était surmontée d'épaisses moustaches de la couleur de ses cheveux ; et une large cicatrice , qui prenait au-dessus du nez et descendait jusqu'au bas de l'oreille gauche , achevait de donner à sa figure quelque chose d'effrayant. Cet homme , un bras passéautour du corps de la jeunemuette , la soutenait en la faisant marcher dans les sentiers de la forêt, tandis que les autres bandits, par leur air et leurs discours, augmentaient à chaque instant la frayeur de sœur Anne.

Les voleurs habitaient une misérable cabane située dans le fourré de la forêt; ils y passaient , le jour , pour de pauvres bâcherons , ayant soin alors de cacher leurs armes dans un caveau qu'ils avaient creusé sous leur retraite. Mais la nuit , ils s'armaient jusqu'aux dents , et se rendaient sur la route , où ils attaquaient les voyageurs, lorsqu'ils se croyaient en nombre suffisant.

Sœur Anne est surprise du chemin qu'il faut faire pour arriver à l'habitation de ces hommes, et plus encore des sentiers à peine praticables dans lesquels il faut passer. Enfin , après plus d'une heure de marche , on la fait descendre dans un fond et marcher entre d'épaisses broussailles. Bientôt on distingue une petite lumière qui sort d'une cabane, et les voleurs, sifflant à plusieurs re-

prises, une femme ne tarde pas à leur ouvrir la porte,

La vue d'un être de son sexea un moment rassuré sœur Anne ; mais lorsqu'elle regarde celle qui vient de paraître sur le seuil de la cabane, elle sent s'évanouir son espoir. L'aspect de la compagne des voleurs ne devait pas , en effet , ramener le calme dans l'âme du malheureux voyageur : cette femme , d'une taille élevée , était d'une maigreur effrayante, et ses traits, fortement prononcés , avaient une expression de cruauté froide et calme qui semblait annoncer la plus complète insensibilité ; son teint était livide; un fichu rouge couvrait sa tête , et quelques lambeauxde vêtements cachaient à peine son corps décharné.

« — C'est neus... nous voilà, Christine , » crient les voleurs en approchant de la cabane. « Nous avons fait une « prise , nous t'amenons une compagne avec laquelle tu « ne te disputeras pas 1... »

A ces mots, Christine, faisant quelques pas dans la forêt , et arrachant la lanterne des mains de Franck , va la mettre devant la figure de sœur Anne, et, après Ta voir examinée attentivement pendant quelques minutes , dit d'une voix sombre : « Qu'est-ce que c'est que cela ?...

« — Une femme, tu le vois bien... mais une femme « rare 1... une sourde-muette. — Sourde-muette 1... belle « trouvaille ,ma foi 1... Et que voulez-vous faire de cela?... « — Ça ne te regarde pas , » dit Leroux d'une voix qui retentit dans les échos de la forêt ; « c'est pour moi que «j'ai pris cette femme... elle me plaît, elle me con- « vient comme cela. Ne t'avise pas de la regarder de « travers , pu je t'accroche au plus haut sapin de la « forêt 1 »

. Christine ne parait pas effrayée de cette menace ; elle continue à regarder la jeune fille , et s'apercevant de son état, un sourire ironique vient animer ses traits , et elle

VOYAGE DE SŒtlB ANNE. 347

r murmure entre ses dents : « Tu seras sûr au moins

1 « d'avoir un enfant. »

Un soufflet, qui fait reculer de trois pas la compagne des voleurs , est la seule réponse de Leroux , à cette remarque de la hideuse Christine; celle-ci se rapproche d'un air menaçant ; mais Pierre se met entre eux : «Allons, enfants , » dit-il , «c'est assez jouer comme « cela , il ne faut pas que la nouvelle venue mette le dé- « sordre ici!... En avant, Christine, et songe à nous « donner vivement à souper : nous avons faim comme « des loups. »

Pendant cette altercation entre les voleurs et leur compagne, l'infortunée muette éprouve un sentiment de frayeur, un effroi Jusqu'alors étranger à son cœur : la vue de cette femme , les propos de ces hommes , dont elle commence à deviner la férocité; l'aspect de cette horrible retraite , tout se réunit pour lui donner une idée des dangers qui l'environnent; mais quefera-t-elle? que deviendra-t-elle? Elle voudrait bien, maintenant', être loin de cette demeure , quitte à supporter dans la forêt toute la rigueur du froid. Mais il n'y a plus moyen de s'éloigner, et on ne lui rend pas son trésor ; on lui a pris son argent et ses bardes ; n'est-ce que pour un moment?... elle n'ose l'espérer, et à chaque instant elle a quelque nouveau sujet de terreur.

Tout son corps frissonne, ses dents se choquent, ses genoux se dérobent sons elle. « Voyez, » dit Leroux en la soutenant , cette mégère a fait peur à ma jolie voya- « geuse. . . Allons , rassure-toi , ma petite , et entrons nous « chauffer. »

Les voleurs entrent dans la chaumière , qui est divisée env deux parties : la première est celle où se tiennent habituellement les habitants de cet horrible séjour; c'est là qu'ils mangent et qu'ils se reposent sur des bottes

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de paille jetées dans un coin. Une cheminée , dans laquelle est allumé un grand feu, échauffe cette pièce, qui est la plus grande et la plus belle de la cabane. Celle d'à côté , qui n'a pas de cheminée , mais seulement une croisée donnant sur la forêt , sert de chambre à Christine , et on y dépose les provisions , ainsi que le bois qui alimente le foyer.

En entrant dans cette demeure sale et noircie par la fumée, à l'aspect de cette paille étalée dans un coin , de ces armes pendues le long des murs, de ce feu qui éclaire cette pièce, et devant lequel sont disposés plusieurs quartiers de viande qui rôtissent pour le souper des voleurs, sœur Anne n'a plus la force d'avancer, et Leroux la porte devant le feu , en lui disant : « Remets-toi , « réchauffe-toi, et le souper te redonnera des forces... « — Imbécile , qui lui parle comme si elle pouvait /'en- * tendre 1 >> dit Jacques. « — C'est vrai , mais on oublie « toujours cela... — Et comment savez- vous qu'elle est « sourde? » dit Franck ; « elle fait semblant peut-être... « Elle pourrait n'être que muette... — Alors il faudrait « qu'on lui eût coupé la langue , » dit Leroux ; « mais il « est bien facile de voir qu'elle l'a tout entière ; et puis- « qu'elle ne peut pas parler, c'est parce qu'elle est sourde. « Ah ! vous ne comprenez pas ça , vous autres : mais moi , « qui ai voyagé , je suis moins bête que vous , et je sais « que les sourds-muets ne sont muets que parce qu'ils « n'entendent pas. D'ailleurs, examinez cette femme... « il est bien facile de voir qu'elle n'entend rien de ce que « nous disons. »

Depuis son entrée dans la chaumière , sœur Anne , abattue par la terreur, les souffrances et la fatigue, semblait en effet insensible à tout ce qui se passait autour d'elle. Cependant elle entendait fort bien la conversation des brigands ; mais en apprenant qu'ils la croient sourde ,

un secret pressentiment l'engage à ne pas détruire leur erreur. Persuadés qu'elle ne peut les entendre, ils ne se gêneront pas pour parler devant elle de leurs projets, de leurs desseins ; elle saura ce qu'elle doit craindre ou espérer, et peut-être , sans le vouloir, lui fourniront-ils l'occasion de s'échapper. Cet espoir soutient le courage de la jeune fille , elle tâche de cacher l'émotion que lui causent les discours des voleurs.

Les brigands ont quitté leurs armes, et, en attendant que le souper soit prêt , ils s'entretiennent de leurs hauts faits» ta pauvre petite voit avec horreur qu'elle est au milieu de scélérats capables de tous les crimes. Mais c'est dans l'excès même de son désespoir qu'elle puise son courage; et, connaissant enfin l'étendue des périls qui la menacent, elle sent que ce n'est que par la ruse et l'adresse qu'elle pourra s'y soustraire. Si la mort ne frappait qu'elle , elle ne la redouterait pas ; mais elle veut sauver l'existence de l'être qu'elle porte dans son sein; l'amour maternel a produit des actes d'héroïsme : c'est encore ce sentiment qui soutient sœur Anne et lui donne la force de supporter son affreuse situation.

Christine dresse une table au milieu de la chambre, et la couvre de viande, de verres et de bouteilles ; les voleurs s'asseyent autour et se mettent à souper en se livrant à leur brutale joie. Sœur Anne reste assise devant le feu : Leroux place devant elle du vin , du pain et de la viande rôtie; elle le remercie d'un geste de tête, et s'efforce de manger un peu , pour reprendre des forces et cacher sa terreur.

« Vous voyez bien cette femme-là , » dit Leroux à ses camarades, « eh bien 1 je gage qu'elle est douce comme « un agneau... j'en ferai tout ce que je voudrai!... — « Ne te fie pas à la mine , » dit Christine en s'assevant auprès des voleurs; «avec ces airs-là on enjôle les

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• hommes... mais les figures sont trompeuses. — La « tienne ne Test pas , car tu as bien l'air de la sœur de « Lucifer !... »

Cette plaisanterie fait rire tous ces messieurs ; ifs remplissent leurs verres et les vident rapidement ; plus fis boivent, plus ils parlent; l'horrible Christine leur tient tète ; Leroux seul , occupé de sœur Anne , conserve un peu de sang-froid.

« D'où pouvait venir cette femme? » dit l'un des voleurs ; « elle n'a pas l'air de travailler aux champs. . . — «Parbleu, c'est quelque fille que Ton a séduite! son « amant l'a quittée , et elle court le monde pour le re- « trouver... C'est l'histoire de toutes les demoiselles qqi « écoutent les galants ! »

Sœur Anne essuie des larmes qui vont couler de ses yeux, car son cœur lui dit que cet homme ne s'est pas trompé.

«Morgue! » dit Christine, « si j'avais une fille, et « qu'elle eût le malheur de faire un faux pas... je l'étran-

• glerais de mes mains!... —Voyez-vous ça ? » dit Jacques ; « c'est dommage que tu n'aies point d'enfants , ils « auraient été beaux!

« Que cette femme soit ce qu'elle voudra , » dit Leroux , « elle ne sortira plus d'ici... et toi, Christine , ne « vas pas lui manquer, ou rappelle-toi ce que je t'ai pro- « mis ! — Je me moque bien de ta mijaurée... Tiens , tu «ferais bien mieux de la consoler... on dirait qu'elle « pleure maintenant... donne-lui donc un baiser.

« Et nous donc? » disent les autres voleurs , échauffés par les fumées du vin , « nous la consolerons aussi... Allons embrasser cette jolie muette, il faut l'égayer un «peu. »

En disant ces mots , les trois camarades de Leroux se sont levés pour aller vers sœjr Anne ; mais celui-ci, se

plaçant entre eux et elle , et prenant un pistolet de chaque main , arrête ses compagnons , en leur criant d'une voix formidable : « N'approchez pas , corbleu 1 ou je « vous tuel... Cette femme est à moi , c'est moi qui l'ai « trouvée sur la route , lorsque vous passiez comme des « imbéciles sans l'apercevoir ; c'est moi qui ai voulu Ta* « mener ici , j'ai déclaré que j'en ferais ma femme , et , « mort de ma vie 1 le premier qui la toucherait mourrait « de ma main. »

Ces mots arrêtent les voleurs; ils connaissent leur compagnon , ils savent que l'effet suivra de près la menace , et se contentent de rire de la jalousie de Leroux , tandis que sœur Anne, que cette scène a glacée d'effroi , se recule dans un coin de la salle , et se jette à genoux devant les voleurs.

Leroux va près d'elle , tâche de la tranquilliser; mais de crainte de nouvelle entreprise de la part de ses camarades, il la fait passer dans l'autre pièce , et, lui montrant un mauvais grabat, lui fait signe de s'y reposer, puis sort en refermant la porte sur elle.

Sœur Anne est seule dans une petite pièce où il n'y a pas de lumière ; mais la cloison , mal jointe, laisse percer celle de la pièce voisine, et permet de distinguer auprès de soi. La jeune fille , qui a feint de se coucher sur le grabat , se relève bientôt , et , prêtant une oreille attentive, écoute ce que disent les voleurs ; ils continuent de boire et de chanter. Si pendant ce temps elle pouvait s'échapper!... Elle tâtonne autour d'elle... elle sent une fenêtre... elle doit donner sur la forêt, et la pièce est au niveau du sol , il sera donc facile de se sauver par là... Mais bientôt sa main touche de forts barreaux qui s'opposent à son passage... Pauvre petite! elle éprouve un déchirement plus cruel que toutes les souffrances qu'elle a endurées jusqu'alors. Au moment de croire recouvrer sa liberté y

perdre cette dernière espérance,., ne plus entrevoir le moyen de sortir de cet affreux repaire , c'est mourir une seconde fois... Elle tombe anéantie sur la couchette , et tâche d'étouffer dans ses mains les gémissements qui s'échappent de son sein.

l'étranger.

La nuit se passe ainsi ; les voleurs se sont endormis devant le feu , et , heureusement pour sœur Anne, leur infâme compagne en a fait autant , et n'est point venue reprendre sa place sur la couchette où la jeune fille passe la nuit , l'oreille au guet, frémissant au moindre bruit qui se fait dans la chambre voisine , et priant le ciel de lui envoyer des libérateurs.

Au point du jour les voleurs s'éveillent ; ils se hâtent de cacher leurs armes , puis se rendent dans la forêt pour y travailler comme les bâcherons. Avant de s'éloigner, Leroux va voir sœur Anne , il lui sourit , lui passe la main sous le menton , et murmure entre ses dents : « Ce soir , « ma belle , je te dirai deux mots. » Il faut que l'infortunée reçoive ces horribles caresses 1... Ce n'est pas sans effort qu'elle retient son indignation; mais il est parti , il suit ses compagnons en recommandant à Christine de veiller sur la jeune femme.

Quand sœur Anne est seule avec la compagne des voleurs , il faut qu'elle supporte l'humeur de cette mégère , qui, jalouse de sa présence; cherche à s'en venger en

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