L ETRANGER. JJ
accablant la jeune fille de mauvais traitements, trop sûre que celle-ci ne pourra pas s'en plaindre. Elle se rit de ses larmes , de ses prières, et la pauvre petite sent qu'il faudra mourir si elle ne peut bientôt se sauver de cet horrible séjour.
A la nuit, les quatre brigands reviennent; ils mangent un morceau, puis reprennent leurs armes; Leroux seul ne les imite pas. « Eh bien 1 est-ce que tu ne te prépares « pas à venir en course avec nous ? » lui disent ses compagnons. « — Non, non... pas encore... j'irai vous re- « joindre... mais ce soir je suis bien aise de dire deux « mots à ma petite muette. »
Eu disant cela , un affreux sourire brillait dans les yeux du bandit, qui les reportait à chaque minute suf sœur Anne.
« Ah ! bon ! j'entends , » dit Pierre ; « nous te passons « cela pour aujourd'hui , mais il ne faut pas que l'amour « fasse oublier le devoir. — Et s'il passait quelque bonne « chaise -de poste, » dit Jacques, « nous ne serions pas* « en état d'attaquer... — Bah!... il ne va pas justement « vous en venir ce soir; d'ailleurs je vous dis que je vous « rejoindrai!... — Bon, bon! nous nous passerons de « lui, » dit Franck, « et S'il vient quelque bonne prise, « ce sera pour nous, et il n'en aura rien. — C'est trop « juste, camarades. »
Les voleurs s'éloignent, regardant en riant la jeune muette, qui ne devine pas encore le danger qui la menace, ni ce que signifie le sourire des brigands. Cependant, en voyant que Leroux ne suit pas ses compagnons , elle se sent frémir, et ses yeux se portent sur Christine, comme si elle espérait un appui dans cette femme ; mais celleci, après Tavoir regardée aussi d'un air moqueur, ainsi que Leroux , rentre dans la seconde pièce , dont elle ferme avec force la porte sur elle.
Sœur Anne a fait un mouvement pour suivre la compagne des voleurs; mais lorsqu'elle en voit l'impossibilité; elle retombe sur la paille sur laquelle elle était assise ; un tremblement convulsif l'agite... elle est seule avec le brigand.
Leroux s'assied devant la cheminée, dont il attise le feu ; puis il allume une pipe , et fume pendant quelques moments , ne s'interrompant que pour boire et pour regarder sœur Anne. Celle-ci est tremblaute dans le coin de la pièce où elle s'est assise , afin d'être le plus loin possible du voleur, qui jette sur elle des regards enflammés, en s'écriant de temps à autre : « Fort bien, mille «tonnerres!... des yeux superbes... de belles dents... « Elle sera mieux encore dans quelques mois, mais c'est « égal... et ces nigauds, qui ne voyaient pas cela... Oh ! « oh 1 je ne vous la céderai pas, camarades J... nous « n'avons pas souvent de telles prises... »
Ces paroles ajoutent à l'effoi de la pauvre muette ; \\ redouble encore lorsque Leroux , qui n'est pas resté uniquement pour fumer et pour boire, lui fait signe de s'approcher de lui ; elle feint de ne pas comprendre et baisse les yeux. Alors le voleur se lève et s'avance vers elle... La jeune fille respire à peine. Le brigand se jette près d'elle sur la paille ; elle veut se lever et s'éloigner de lui.. . mais il la retient avec force , en passant son bras autour de sa taille, et approche de sa tète son horrible figure... La pauvre petite met sa main devant ses yeux pour ne pas voir ceux du bandit.
« Eh, eh 1 on dirait qu'elle tremble, » dit Leroux en laissant échapper quelques éclats d'une joie féroce. « Vraiment , ma chère , il ne te va pas de faire la cruelle. . . « on voit bien que tu ne Tas pas toujours été... »
En disant ces mots , il s'approche davantage, voulant prendre un baiser sur les lèvres de la jeune fille ; mais
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celle-ci, retrouvant tout son courage, le repousse avec force , et, profitant de sa surprise, se lève vivement et v^ se placer à l'autre bout de la chambre, mettant devant elle la table sur laquelle soupent les voleurs.
Leroux la regarde avec étonnement , mais il se contente de sourire de nouveau en disant : « Ah 1 tu fais la mé- & chante I... c'est vraiment drôle !,.. est-ce que tu peu- « serais me résister ?.., »
Le voleur se lève , marche vers sœur Anne, d'un coup de pied envoie la table à l'autre bout de la chambre ; puis saisissant la jeune muette, qui se débat en vain , il l'enlève dans ses bras et la reporte sur la paille qu'il vient de quitter. Sœur Anne rassemble tout son courage, toutes ses forces , pour résister au brigand qui veut triompher d'elle, et qui , après avoir ri de la défense qu'elle lui oppose , devient enfin furieux de la résistance opiniâtre qu'il trouve dans cette jeune femme. Cette lutte horrible dure depuis longtemps; mais l'infortunée sent ses forces diminuer... Les larmes, les sanglots l'étouffent, elle va devenir la proie du scélérat qui la presse... lorsque tout-à-coup on frappe à coups redoublés à la porte de la cabane.
« Au diable ceux qui viennent maintenant ! » s'écrie le voleur. « Les camarades le font exprès ; mais je ne leur « ouvrirai pas. »
Dans ce moment une voix étrangère se fait entendre , et prononce ces mots : « Ouvrez , de grâce... sauvez-moi, « vous en serez bien récompensés... » ,
Cette voix n'est celle d'aucun des compagnons de Leroux. Le voleur demeure interdit. Il écoute avec effroi , tandis que sœur Anne se jette à genoux , et remercie le ciel qui vient de la sauver.
Christine sort vivement de l'autre pièce , et court à Leroux d'un air inquiet : « On frappe, entends-tu? c'est
j£0 SGKUH ANNE.
, une voix étrangère. . . — Eh ! oui , morbleu ! je l'entends t bien... Va regarder par la fenêtre, tâche de voir si c'est t on homme seul. » Christine va, et revient bientôt , en disant: « Oui, ii est seul. — En ce cas, ouvrons, » dit Leroux; « mais de la prudence, en attendant ] e retour de „ dos amis. »
^ près avoir replacé la table au milieu de la chambre, Leroux reprend sa pipe , va s'asseoir devant le feu , et Christine ouvre la porte de la masure à la personne qui vient de frapper.
L'étranger qui entre dans la chaumière est un homme âgé, dont la mise annonce l'aisance, et les manières un rang distingué ; mais il est sans chapeau , ses vêtements sont en désordre , et la pâleur de son visage annonce l'effroi qui l'agite; ii se précipite dans l'intérieur delà cabane, et ne semble respirer que lorsqu'il en voit la porte se refermer sur lui.
« Pardon... pardon , braves gens! »> dit-il en s'adressant à Leroux et à Christine; « je vous ai dérangés , j'ai « troublé votre repos sans doute !... mais en m'accordant « un asile vous me sauvez la vie.
« Comment donc cela , monsieur? » dit Leroux d'un air d'intérêt. « — Je viens d'être attaqué, mes amis... « là-bas , sur la route qui traverse la forêt; j'étais dans « ma voiture avec mon domestique ; le postillon fouettait « les chevaux... Tout-à-coup des brigands sortent de la « forêt , et , s'élançant à la tête des chevaux , tirent à «< bout portant sur le postillon ; le malheureux est tombé « mortî... La voiture s'arrête , ils m'en font descendre, i ainsi que mon domestique , et l'un des voleurs y monte « pour la visiter ; c'est pendant ce temps que , profitant « d'un moment où ces misérables n'avaient pas les yeux « sur moi , je me suis enfoncé dans la forêt , choisissant «* toujours les sentiers les plus épais... je suis parvenu
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« jusqu'ici; la lumière que j'ai vue m'a guidé, et j'ai frappe « à votre porte...
• Vous avez bien fait , monsieur , » dit Leroux en regardant Christine d'un air significatif. « Asseyez-vous «là... devant le feu; remettez-vous, chauffez- vous...
« Ah ! vous êtes trop bon , » dit le voyageur en allant s'asseoir devant la cheminée ; « mais mon malheureux «domestique 1... qu'en auront-ils fait ?... sera-t-il donc « aussi leur victime?...
« — Oh! ce n'est pas présumable !... Après l'avoir « volé , ils l'auront laissé libre... Ils n'ont tué le postil- « Ion que pour le forcer à s'arrêter... Oh ! je connais « cela... on vole si souvent dans cette maudite forêt !... « — Je u'aurais pas dû prendre cette route... ce n'était « pas mon chemin!... maisj'aivouluconnaîtrecepays!... « — Et ces coquins vous ont-ils volé, vous , monsieur V — « Non , grâce au ciel ; ils allaient .le faire , sans doute , « quand je me suis sauvé... J'ai du moins conservé mon « portefeuille et ma bourse... — C'est, ma foi , fort heua reux! » dit Leroux en regardant de nouveau Christine. « Allons , monsieur, il faut prendre votre parti, et tâcher «d'oublier cet événement... Nous vous traiterons de « notre mieux , car il ne faut pas songer à sortir d'ici « avant le jour ; ce serait fort imprudent! ... — Ce n'est « pas non plus mon intention , et si vous me permettez « de rester... — Comment donc ! mais avec grand plai- « sir!... Allons , Christine , alerte ! prépare le souper de « notre hôte. »
Pendant toute cette conversation , sœur Anne n'a pas cessé d'examiner l'étranger , dont la figure, quoique sévère, lui inspire de l'intérêt et du respect. Elle frémit en songeant que cet homme n'a échappé à un péril que pour tomber dans un autre. Connaissant maintenant toute la scélératesse des habitants de la masure, elle tremble pour
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les jours du voyageur \ et ses regards , constamment attachés sur lui , semblent vouloir lui faire connaître les dangers qui L'environnent.
Mais l'étranger n'a pas encore vu la jeune fille qui est assise à terre dans un coin de la chambre ; à peine remis de Témotion qu'i/ vient d'éprouver, il se rapproche du feu , et ne jette que rarement quelques regards autour de lui.
« C'est vraiment fort heureux que les voleurs ne vous « aient pas poursuivi , » dit Leroux en offrant au voyageur « un verre de vin. « — Mais ce qui , je crois , m'a sauvé , « c'est que dans ce moment j'ai entendu un grand bruit « de chevaux... — Ah! vous avez entendu un bruit de « chevaux? » demande Leroux avecinquiétude.« — Oui... «jel'aicnr, du moins... J'étais si troublé 1... C'était « peut-être d'autres brigands , ou la maréchaussée qui « doit être à leur poursuite... — Mais... en effet , cela « pourrait bien être... — J'ai fait la guerre autrefois , « mais j'avoue que je n'aime pas la rencontre des voleurs : « contre de tels misérables, la valeur est souventinutile... « D'ailleurs, je n'avais pas d'armes sur moi... —Ah 1 * vous n'avez pas d'armes?... — -Non, mes pistolets « étaient dans la voiture , mais ils ne m'ont pas laissé le « temps de les prendre... »
Leroux parait réfléchir. Depuis que l'étranger lui a dit qu'il avait cru entendre sur la route un grand bruit de chevaux, il n'est plus aussi tranquille.
« Vous êtes bûcheron, sans doute ? » dit le voyageur. « — Oui , monsieur, je suis bûcheron... et voilà ma « femme , » dit Leroux en montrant Christine qui dressait le souper sur la table. « — Et vous n'avez pas peur, « au milieu de cette forêt? — Ah! de quoi voulez-vous « que nous ayons peur, nous autres?... Nous ne sommes « pas assez riches pour tenter les voleurs!... Allons,
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« Christine, dépêche-toi... monsieur aura besoin de se « reposer quand il aura soupe. — Oh 1 né la pressez pas « tant. »
L'étranger, qui est plus calme , commence à regarder avec plus d'attention autour de lui , et , en examinant la pièce ou il est , il aperçoit enfin sœur Anne , assise sur un tas de paille , et dont les yeux sont fixés sur les siens avec une expression qui ne permettait pas de ne point la remarquer.
Le voyageur, surpris , considère quelque temps avec intérêt les traits pâles et flétris de la jeune muette , et semble étonné de la façon singulière dont elle le regarde.
« Quelle est cette jeune fille? » dit-il en s'adressant à Christine; «je ne l'avais pas encore aperçue. — Ça!... « oh ! ce n'est pas grand chose ! " répond la grande femme d'un ton sec. « — Est-ce que ce n'est pas votre « enfant? — Non , monsieur, » dit Leroux ; « c'est une « malheureuse sourde-muette que j'ai trouvée dans la « forêt, et que nous avons recueillie par charité... Elle « est sur le point d'être mère... j'en ai eu pitié. — Cela « vous fait honneur, monsieur ; cette infortunée î si « jeune!... avec des traits si doux !... vous n'avez pu «savoir d'où elle venait, ni le nom de ses parents? — « Que diable voulez-vous qu'on sache d'une femme « muette et sourde?... Au reste, peu m'importe! elle « est aussi , je crois , presque imbécile ; mais je la gar- « derai ici. »
En entendant ces mots , sœur Anne se lève et s'avance doucement vers l'étranger, qu'elle regarde toujours avec un air d'intérêt mêlé de compassion. « Eh bien! quefait- « elle donc; * dit Leroux; « la pauvre fille a vraiment « perdu la raison. Allons, Christine, fais-la rentrer dans « l'autre chambre ; il est temps qu'elle aille se reposer* »
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Christine pousse rudement la petite muette pour la faire aller dans la seconde pièce. Ce n'est qu'à regret que sœur Anne se décide à s'éloigner... elle ne voudrait pas perdre de vue ce voyageur auquel elle porte le plus vif intérêt ; mais il faut obéir. Elle marche lentement vers l'autre pièoeen regardant toujours l'étranger, qui semble ému de son attention à le considérer, et la suit des yeux jusqu'à ce que la porte de la chambre du fond se referrm sur elle.
Christine est entrée avec sœur Anne dans la seconde chambre ; elle regarde à la croisée , et semble iuquiète de ne point voir revenir les voleurs. La jeune muette s'est jetée sur sa couchette, non pour chercher le repos, mais pour rêver au moyen de sauver l'étranger en l'avertissant du danger qu'il court s'il reste dans la cabane. Mais comment pourra-t-elle s'approcher et se faire comprendre?... Dans ce moment Leroux vient aussi dans la chambre dont il ferme la porte sur lui avec précaution , puis il s'approche de Christine , et, grâce à l'idée qu'ils ont que sœur Anne ne peut les entendre , celle-ci est bientôt au fait de leurs projets.
« Eh bien ! tu ne les entends pas venir? » dit Leroux. « , — Non, je n'entends rien... — C'est bien singulier! « depuis le temps que cet homme est arrivé, que peuvent-
• ils faire encoredansla forêt? Jene suis pas tranquille... « ce voyageur a parlé de chevaux, de maréchaussée...
• si nos amis étaient arrêtés 1... — Diable !... nousau- « raient-ils vendus?... — Écoute: quand cet étranger « aura soupe et dormira , je sortirai pour tâcher de savoir
• des nouvelles. Si les camarades sont dans la forêt, je « sais où je les trouverai. S'ils sont pris ou partis , nous « profiterons du sommeil de l'étranger pour nous en dé- « faire, et, avec ce qu'il a sur lui , nous ne ferons pas « mal de nous mettre aussi à l'abri du danger en quit-
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« tant la forêt. — C'est bien pensé; fais souper cet « homme , qu'il s'endorme , puis à ton retour nous agi- « rons... En attendant , je vais me jeter sur le lit et me « reposer un peu. — Oui, oui, sois tranquille, je t'ér « veillerai quand j'aurai besoin de toi. »
i Leroux va rejoindre le voyageur, et la hideuse Ghrîs-
\ Une se jette sur la couchette à côté de sœur Anne. Il faut n que celle-ci sente auprès d'elle cette femme qui calcule un meurtre avec la froideur la plus révoltante ; mais la i pauvre petite ne bouge pas, elle a entendu toute la conversation de ces monstres , elle n'a pas perdu un mot de leurs projets , et elle espère encore sauver l'étranger : une seule pensée l'agite , c'est la crainte que les trois autres voleurs ne reviennent, car alors tout serait perdu; il faudrait voir périr le malheureux voyageur ou mourir avec lui.
A peine Christine est-elle sur le lit, qu'un ronflement prolongé annonce son sommeil. Sœur Anne se lève alors doucement , s'éloigne de la couchette , et va appliquer ses yeux contre une fente de la cloison par où elle peut voir dans l'autre pièce.
L'étranger soupe tranquillement. Leroux tâche de lui tenir compagnie ; mais à chaque instant il écoute avec inquiétude s'il n'entend pas du bruit dans la forêt , et parait désirer que le voyageur veuille bientôt se reposer. Sœur. Anne peut à son aise considérer les traits du vieillard, et plus elle le regarde, plus elle éprouve pour lui un sentiment d'intérêt, d'attachement, qui ne semble pas nattre seulement de la situation dans laquelle il se trouve. Au moindre bruit causé par le vent qui agite les arbres ou fait tomber les branches sèches , la jeune fille éprouve une terreur mortelle, croyant voir revenir les trois brigands, tandis qu'au contraire la joie se peint alors dans les regards de Leroux, qui court
écouter à la porte, espérant entendre ses compagnons.
« Attendriez- vous du monde? » lui dit l'étranger. « — « Non, monsieur, non, personne... c'est la crainte des « voleurs qui me fait écouter ainsi. . . mais je commence ( « à croire qu'ils ne vous ont paa poursuivi, et vous pour- « rez dormir tranquillement. — Je vais me reposer jus- « qu'au point du jour, alors vous voudrez bien me ser- « vir de guide pour trouver le prochain village. — Oui , « monsieur, avec grand piaisir... mais dormez à votre « aise . le jour est encore éloigné... Voilà le seul lit que « je puisse vous offrir, c'est de la paille fraîche... Je suis « fâché de ne pouvoir vous coucher mieux que cela , mais « nous sommes si pauvres ! . . . — Oh ! je serai fort bien , n ne vous inquiétez nullement de moi. »
En disant cela l'étranger va s'étendre sur la paille , oà il cherche le repos , et Leroux reste devant le feu , tournant la tête de temps à autre , pour regarder si le voyageur s'endort. La jeune muette , l'œil toujours fixé contre l'ouverture de la cloison , ne pprd de vue ni l'étranger ni le voleur, et prie le ciel pour que Christine ne s'éveille point.
Enfin le voyageur parait sommeiller, et Leroux se lève pour aller prendre ses armes dans le caveau, dont l'ouverture est fermée par une planche et masquée par un monceau de paille. Sœur Anne frémit... si le voleur allait sur-le-champ assassiner le vieillard!... Mais non; après avoir refermé le caveau , il sort doucement de la masure en murmurant : « Allons au rendez-vous ordi- « naire, et, s'ils n'y sont pas , revenons vite ici. »
Leroux ouvre doucement la porte de la cabane et disparaît. Le moment d'agir est arrivé : la jeune muette rassemble tout son courage et sort de la chambre en marehant avec précaution , de crainte d'éveiller Christine, puis en referme la porte à double tour, afin de Tempe-
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cher de sortir, dans le cas où elle s'éveillerait. La flamme qui brille encore dans l'âtre éclaire seule la chambre où dort le voyageur. Sœur Anne va près de lui et lui prend le bras qu'elle serre avec force. Le vieillard s'éveille.,. il voit avec étonnement cette jeune fille penchée vers lui, et dont tous les traits expriment la plus affreuse anxiété ; il va parier... elle pose vivement un doigt sur sa bouche , et, regardant autour d'elle avec terreur, ses regards lui ' recommandent le plus profond silence... L'étranger se lève et attend avec inquiétude l'explication de cette scène mystérieuse.
Sœur Anne court au caveau... elle parvient à en soulever l'ouverture, prend dans l'âtre un morceau de bois enflammé dont elle se sert pour l'éclairer, puis, faisant signe au voyageur d'approcher, lui fait voir dans l'intérieur du caveau des armes , des vêtements de toute espèce, et le sang dont ils sont couverts atteste comment les voleurs s'en sont emparés.
Le voyageur frémit : « Grand Dieu 1 » dit-il , « suis-je a donc dans le repaire des brigands î... » La jeune fille fait un signe affirmatif , puis court vers la paille , et lui indique que pendant son sommeil on doit revenir pour l'assassiner.
L'étranger s'empare aussitôt d'une paire de pistolets qu'il trouve à l'entrée du caveau. « Du moins, » dit-il, «je vendrai chèrement ma vie.... Mais toi, pauvre « femme... comment vas-tu faire ?... »
Sœur Anne ne lui laisse pas le temps d'achever : elle court ouvrir la porte de la cabane., et lui indique qu'il faut se hâter de fuir, et qu'elle l'accompagnera. L'étranger la prend par la main... ils sortent de la masure:.. En ee moment la compagne des voleurs , qui a entendu du bruit , se lève et veut sortir de sa chambre ; se voyant enfermée , elle crie , appelle Leroux , court vers la fenêtre
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qui donne sur la forêt , et aperçoit l'étranger et la jeune fille qui passent alors devant elle.
« Malédiction l... ils vont fuir!...» s'écrie Christine en s'efforçant d'ébranler les barreaux de la fenêtre. Le vieillard dirige sur elle un de ses pistolets; mais sœur Anne l'arrête en lui faisant comprendre que le bruit de cette arme attirerait les voleurs. L'étranger sent qu'elle a raison; ils fuient, et, laissant l'horrible femme les accabler d'imprécations , ils sont bientôt éloignés de la demeure des brigands.
Après avoir erré pendant près d'une heure dans les détours de la forêt, tremblant, au moindre bruit, de rencontrer Leroux et ses compagnons, les fugitifs distinguent les pas de plusieurs chevaux... Ce ne peut être que la maréchaussée envoyée à la recherche des brigands. L'étranger et la jeune fille se dirigent du côté d'où part le bruit... Bientôt un homme passe près d'eux en fuyant : c'est Leroux que poursuit un cavalier... Un autre homme à cheval accourt et s'écrie en voyant l'étranger : « Voilà mon maître 1... Grâce au ciel, les coquins « ne l'ont pas tué. » Le voyageur indique aux gardes la retraite des brigands ; puis , montant sur un cheval que lui amène son domestique , prend en croupe la jeune femme qui l'a sauvé , et ils s'éloignent au grand trot de la forêt.
Fendant la route l'étranger ne cesse de remercier sa libératrice , qui rend grâce au ciel de ce qu'elle n'est plus au pouvoir des voleurs.
Le domestique apprend à son maître que , quelques moments après sa fuite dans la forêt , la maréchaussées paru. Les brigands n'ont plus songé qu'à se sauver ; mais atteints bientôt , deux sont morts en se défendant. Alors, prenant les deux chevaux que les voleurs avaient déjà dételés de la chaise , le domestique était monté sur l'un
l'étaakgbb. 365
et s était joint aux gardes qui battaient la forêt pour tacher de retrouver son maître.
Le péril passé est bientôt oublié. On arrive à un bourg assez considérable, et Jes voyageurs frappent à une ferme , où l'on s'empresse de les recevoir et de leur prodiguer tous les soins. C'est surtout la jeune muette qui a besoin de prompts secours. La situation affreuse dans laquelle elle s'est trouvée depuis deux jours, le danger auquel elle vient d'échapper, l'effort de courage qu'elle vient de faire dans cette nuit terrible , tous ces événements ont accablé l'infortunée , qui n'est plus en état de se soutenir. On la porte dans un bon lit ; les habitants de la ferme, apprenant la situation dans laquelle se trouvait cette jeune femme , et ce qu'elle a fait pour sauver le voyageur, lui témoignent le plus tendre intérêt, et l'étranger ne se livre au repos que lorsqu'il est certain que rien ne manque à sa libératrice.
Le lendemain on a ramené la voiture trouvée sur la route ; l'étranger pourrait partir, mais sœur Anne est en proie à une fièvre ardente ; il ne veut pas s'éloigner sans être rassuré sur son existence. Le meilleur médecin des environs est mandé : l'inconnu prodigue l'or pour que la jeune muette ait tous les secours que réclame son état. Il passe une partie de la journée dans sa chambre , il joint ses soins à ceux des habitants de la ferme.
Sœur Anne voit tout ce que l'étranger fait pour elle , et son cœur en est vivement touché. Malgré le mal qui l'accable , elle s'empare d'une des mains du voyageur et la presse avec reconnaissance.
« Pauvre femme ! » dit l'étranger vivement ému , « je « ne vous quitterai pas que je ne sois tranquille sur vos « jours... J'aurais voulu vous emmener dans ma voiture « et vous conduire à votre destination. . . Que puis-je faire « pour vous?... Vous m'entendez, je le vois bien; vou*
« n'êtes privée que de la parole ; mais savez- vous écrire?» La jeune muette fait un signe négatif ;' puis, tout-à-coup, un souvenir semble la ranimer.; elle fait un mouvement avec ta main, comme si elle voulait tracer des caractères. Le vieillard lui présente une plume , du papier... elle ne peut s'en servir; il lui donne un morceau de craie ; se soulevant alors de son lit, elle se penche sur une table placée auprès, et parvient, non sans effort, à tracer avec la craie le nom de Frédéric; puis , désignant ce nom en secouant tristement la tête, ses yeux semblent dire r « Voilà tout ce que je sais... »
Le voyageur parait vivement surpris en lisant le nom que la jeune femme vient de tracer sur le bois. Il semble réfléchir quelques moments; ses yeux se reportent sur sœur Anne avec plus d'intérêt. . . mais la jeune muette y trouve moins de douceur et une expression de sévérité qu'elle ne peut définir.
« Et votre nom, » dit l'étranger, ne savez-vous pas Yé- « crire? » Sœur Anne fait un signe de tête , et trace de nouveau le nom de Frédéric.
Le voyageur parait fortement préoccupé tout le reste de la journée; lorsqu'il regarde la jeune fille, il tombe dans de profondes rêveries. Pendant cinq jours l'état de sœur Anne laisse craindre pour sa vie , et l'étranger ne quitte point la ferme. Au bout de ce temps un mieux sensible se déclare; le médecin répond des jours de la malade , mais il annonce que , pendant longtemps , sa faiblesse devant être extrême, il y aurait de l'imprudence à elle à quitter la ferme avant le moment qui doit la rendre mère.
En apprenant cela, les yeux de sœur Anne se remplissent de larmes : elle craint d'être à charge aux bonnes gens qui l'ont reçue; mais l'étranger s'empresse de la calmer, de la consoler. « J'ai pourvu à tout , » lui dit-il ;