LE COMTE DE MONTEE VILLE
ration avec les Jolies danseuses qu'ils ont invitées de préférence. Quelques dames sourient plus tendrement à leurs eavaliers ; on se rapproche , on se connaît davantage. < M. de Montreville parcourt ses salons avec ce ton aimable d'un maître de maison qui sait en faire les honneurs. Il va causer avec une vieille marquise qui est seule sur un sofa ; il court dire un mot galant à une dame qui ne danse pas , et trouve , chemin faisant , le temps d'adresser quelques compliments aux jeunes danseuses ; il fait circuler le punch et les glaces , il va jeter un coup d'oeil à une table d'écarté, et , s'il faut tenir un pari , il est toujours prêt.
Mais que fait Frédéric appuyé contre cette cheminée? il parait donner toute son attention à la danse ; est-ce bien le quadrille qui l'occupe?... et pourquoi, s'il ne songe qu'à regarder les pas légers de cette jolie demoiselle y paralt-il éprouver une souffrance secrète ? Oui , pour l'observateur, son calme est affecté , le sourire qui vient errer sur ses lèvres lorsqu'on lui adresse la parole n'a rien de naturel... Frédéric est fortement préoccupé, mais ce n'est pas de la danse !... A quelques pas de lui est assise une jeune femme qui n'a que vingt ans au plus, quoiqu'elle soit mariée depuis trois ans à un notaire d'une soixantaine d'années,, qui , dans ce moment , est dans le salon de l'écarté.
Madame Dernange est fort jolie ; sa vivacité , sa parure , l'éclat de ses yeux, le brillant de son esprit , tout en elle éblouit : elle plaît , elle subjugue , elle enchaîne d'un coup d'oeil ; mais , comme elle connaît le pouvoir de ses charmes, elle cherche sans cesse à augmenter le nombre de ses adorateurs. Mariée à seize ans , elle épousa M. Dernange sans avoir pour lui aucune préférence ; mais elle l'épousa avec joie. îl lui tardait d'être sa maîtresse, •et de se livrer à son penchant pour la coquetterie.
26 SŒUR ANNB.
Avec un mari de près de soixante ani elle était bien, certaine de ne faire que ce qu'elle voudrait ; en effet , M. Démange lui laisse la liberté entière. On la voit à toutes les fêtes , à tous les bals , dans toutes les réunions. Quelquefois son mari raccompagne, mais plus souvent il va se coucher au moment où son épouse sort ; ce qui n'empêche pas qu'ils ne fassent fort bon ménage ; car il est très facile de bien vivre avec sa femme : il ne faut pour cela que lui laisser faire toutes ses volontés.
M. Dernange est un mari qui sait vivre ; il est enchanté de voir sa femme s'amuser. Beaucoup de gens assurent que la jeune épouse n'abuse point de sa confiance : cela est possible ; elle est fort coquette , mais les coquettes n'aiment personne ; cependant il ne faut pas trop s'y fier.
Frédéric n'a pu voir avec indifférence la brillante madame Dernange. D'un coup d'oeil elle a su l'enflammer, et d'un coup d'oeil elle s'est aperçue de sa victoire. Le jeune comte de Mont reville n'était point une conquête à dédaigner ; madame Dernange résolut de le fixer à son chnr, et pour cela il ne lui fallut que quelques regards 9 quelques sourires , un léger serrement de main , de ces demi-mots, dits d'une voix qui semble émue!... et la coquette employait avec tant d'art tous ses moyens ! Elle n'aimait pas , et n'en savait que mieux se faire aimer. La personne qui aime réellement a bien plus de peine à plaire que celle qui n'aime point ; car cette dernière sait user de tous ses avantages , tandis que l'autre , en voulant paraître aimable, n'est souvent que gauche et embarrassée. Ninon a dit cela, et Ninon s'y connaissait.
Le pauvre Frédéric fut bien vite dupe de ce manège ; il se crut aimé, adoré!... et pendant quelques jours il en perdit la tête. Mais, à la soirée de son père, un jeune et brillant colonel avait été présenté ; c'était un homme que