‹ Soeur Anne (volume 2)Chapitre 6 sur 54 · LE COMTE DE MONTEE VILLE · texte numérisé non relu

LE COMTE DE MONTEE VILLE

Ton citait pour ses bonnes fortunes , pour ses aventures galantes , un homme enfin qu'il était glorieux de compter an nombre de ses adorateurs , et madame Démange s'était bien promis de faire cette nouvelle conquête.

Pauvre Frédéric ! ce soîr-là tu fus oublié : ce n'est plus de toi que Ton s'occupe , c'est du beau colonel. On t'adresse encore parfois un tendre sourire; mais tu aimes y tu es jaloux, et tu t'aperçois que les regards de la coquette se reportent ensuite sur celui qu'elle veut enchaîner.

Plusieurs fois le jeune homme s'est approché de la brillante Dernange ; il voudrait lui faire voir qu'il s'aperçoit de sa perfidie ; mais la jeune femme se contente de lui dire en souriant : « Qu'avez-vous donc ce soir, « monsieur de Montreville ? Je vous trouve un air sé- « rieux qui est tout-à-fait drôle. »

Gomme ces paroles sont consolantes pour un amant jaloux 1 Frédéric ne répond rien , il s'éloigne le dépit dans le cœur, tandis que la coquette rit aux éclats d'un joli mot dit par le colonel ou un autre de ses adorateurs» Toute la soirée Frédéric a été sur les épines , et , vers la fin du bal , apercevant madame Démange assise sur un sofa sur lequel le colonel vient aussi de se placer, il a été se mettre à quelques pas. Apptiyé contre une cheminée , il leur tourne le dos , et feint de s'occuper de la danse ; mais il ne perd pas un mot de ce que l'on dit sur le sofa. Le colonel est aimable , galant ; il fait sa cour à madame Dernange. Celle-ci fait usagé de tout son esprit, et minaude avec sa grâce habituelle. Elle rit si bien... elle est si jolie , si séduisante , lorsqu'elle veut plaire I... C'est un échange continuel de compliments et de réparties spirituelles , pendant lequel ce pauvre Frédéric est tout en feu. S'il ne se retenait, il provoquerait le colonel et accablerait d'injures la perfide. Heureusement , il conserve assez de raison pour sentir toute l'inconvenance

d'une telle scène , et tout le ridicule dont elle le couvrirait ; car, dans toutes les intrigues amoureuses , celui qui se plaint et que Ton trompe est toujours sûr de faire rire à ses dépens. On dit : les battus paient l'amende; on pourrait faire à ce proverbe une légère variante , qui le rendrait plus juste , excepté en Angleterre, où les maris se font payer quand ils 'sont ce que j'entends à la place de battus.

Le colonel fait sa cour en militaire , c'est-à-dire qu'il fait beaucoup de chemin en peu de temps. Malheureusement cette manière réussit souvent. Je dis malheureusement pour les amants timides ; car celle qui nous rend plus vite heureux n'est-elle pas la meilleure? Frédéric entend que l'on demande à madame Dernange la permission d'aller lui présenter ses respects... Les respects d'un colonel de hussards !... Frédéric en éprouve une sueur froide. La jolie femme fait quelques façons ; elle rit, badine , dit qu'il faut d'abord s'adresser à son mari , puis part d'un éclat de rire en ajoutant : « Mais , non ! « non !... M. Dernange vous le permettrait ! »

Le colonel est pressant ; la permission lui est accordée. Frédéric suffoque... il s'éloigne précipitamment, car il n'y tiendrait plus. Il passe dans une pièce où il n'y a personne , une grande partie de la société étant déjà éloignée.

Frédéric se jette dans un fauteuil. L'appartement n'est plus que faiblement éclairé par les lumières mourantes renfermées dans des globes de cristal ; il peut se livrer sans contrainte à tout ce qu'il éprouve. Le jeune homme tire son mouchoir, il étouffe ; des larmes mouillent ses paupières 1... C'est presque toujours par des pleurs que Ton paie son apprentissage du monde. Mais encore quelques années, et il rira de ce qui le désole en ce moment. Après avoir été trompé , il deviendra trompeur à son

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