LE COMTE DE MONTBEV1LLE
tour ; mais il ne fera plus la folie de s'attacher à une coquette , et peut-être quelques cœurs bien aimants serontils délaissés par lui,. car souvent les innocents paient pour les coupables. Attendons cependant ; il est possible que Frédéric conserve toujours cette sensibilité , cette constance , qui , maintenant, lui font regretter un cœur qu'il n'a jamais possédé.
Xesnoms de perfide, volage , infidèle , sortent de sa bouche, et sont suivis de longs soupirs. Depuis plus d'une demi -heure il est plongé dans ses réflexions. Les bougies sont éteintes , le bruit de la danse a cessé. Plusieurs personnes passent devant lui sans qu'il y fasse attention ; et lui-même , assis dans un coin , n'en est pas aperçu. Quelques dames viennent chercher leurs châles qu'elles ont jetés sur une ottomane , non loin de Frédéric. Mais une voix bien connue vient de retentir jusqu'à son cœur : c'est celle de madame Dernange ; elle parle avec une de ses amies. Ces dames semblent fort gaies : « Comme je me suis amusée ! » dit l'épouse du vieux notaire. « Ce colonel est vraiment fort aimable !... — « Mais , ma chère amie , as-tu vu la mine que faisait Fré- « déric ? — Oui , sans doute , et j'en avais une envie de « rire !... — Tu l'as désolé !... — r Oh ! voyez le grand «. malheur ! ... Ce jeune homme est vraiment d'un roma- « nesque , d'un sentimental à donner des vapeurs !... « c'est un spt I — Ah ! ma chère, il est fort bien , et « quand il aura perdu cet air de collège , quand il aura « pris le ton de la galanterie à la mode , tu verras comme « il sera recherché 1... — Quand je voudrai m'en amuser « encore , il ne tiendra qu'à moi I ... je n'aurai qu'un mot «à dire, un regard à lui lancer pour le faire tomber à « mes pieds. Mais donne-moi donc monchâie que tu tiens « depuis une heure. . . Le colonel m'attend pour me donner « la main jusqu'à m*} voiture. »
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Les dames sont parties. Frédéric se lève aussi ; H a de la peine à croire tout ce qu'il vient d'entendre. Le dépit , la jalousie, la colère, se partagent son cœur, où déjà l'amour as tient plus autant de place ; car on vient de blesser Ion amour-propre, et l'amour-propre offensé triomphe bien vite de l'amour.
C'est dans ces sentiments que Frédéric se rend dans Son appartement , dont il forme avec violence la porte sur 1 ui , ce qui réveille Dubourg en sursaut.
PROJETS DE YOYÀGB. — M. MÉNÀBD. — EN BOUTE.
« Piqué sur quatre I... » s'écrie Dubourg en sautant su? sa bergère , tandis que Frédérie , surpris de le trouver là , le regarde un moment en silence , puis se livre enfin sans réserve au plaisir d'épancher son cœur et do conter ses peines à son ami.
« Ah 1 mon cher Dubourg I c'est le eiel qui t'envoie ! . .. « — * Non , c'est mon propriétaire qui me met à la porte. « — Je puis donc enfin trouver un coeur qui réponde au « mien, qui comprenne mes douleurs, qui plaigne mes « tourments 1 — Est-ce que tu as aussi parié du mauvais « côté ? — La perfide ! la volage !... — Mon ami , la « fortune est femme 1... c'est tout dire. — Oui... oh ! « femme bien cruelle l... Si tu savais ce qu'elle a osé dire « de moi !... — Gomment 1 la fortune t'a parié ? — Je ne » suis qu'un sot !... Oui , en effet , elle a raison ; j'étais
PBOJBTS DE VOYAGB. 3 1
« un sot de l'aimer î . .. mais c'est fini ! oh \ pour jamais 1 « Elle croit d'un mot, d'an sourire, me ramener à ses c pieds , m'enchalner encore ! Oh 1 non , je ne serai plus « sa dupe... je la connais maintenant !... »
Dubourg se frotte tes yeux et regarde Frédéric, qui, d'un air désespéré , se promène à grands pas dans la chambre, tantôt s'arrêtant pour se frapper le front, tantôt laissant échapper un sourire amer.
« Mon ami , de qui diable me parles-tu ? — Eh 1 de « madame Dernange ; de cette femme dont le cœur est « aussi feux que la figure est jolie ; de cette coquette que
• j'adorais depuis deux mois, et dont je croyais être « aimé. Eh bien 1 mon cher Dubourg , elle se moquait de « moi. — Et cela t'étonne ? Àh ! mon pauvre Frédéric ! « que tu es jeune encore !... — Elle m'avait fait accroire « qu'elle répondait à mon amour... et ce soir, un nou- « veau-venu, un colonel m'enlève son cœur, et cela sans
* beaucoup de peine 1 . .. J'avais envie de provoquer, de « tuer ce colonel... — Gela aurait-il rendu ta madame « Dernange moins volage ? — Non , sans doute ; c'est ce « que je me suis dit. — En lui faisant la cour il a fait ce « que tout autre eût fait à sa place. Ce n'est pas à lui que « tu peux en vouloir; au contraire, tu lui devrais plutôt « de la reconnaissance, car il t'a appris à connaître une « femme qui se moquait de toi.
« — Je crois que tu as raison, » dit Frédéric en s' asseyant tristement dans un fauteuil , tandis que Dubourg , entièrement réveillé , croit convenable de faire un sermon à son ami.
«Écoute, mon cher Frédéric ; je suis plus vieux que « toi ; j'ai beaucoup vu le monde , et j'ai de l'expérience , « quoique je fasse encore souvent des folies. Or, je te « dirai que tu as une malheureuse tendance au sentiment » et aux passions romanesques, qui te jouera quelque
« mauvais tour. Tu veux absolument être aimé , adoré ! . . . « Que diable ! tu veux donc passer ta vie à soupirer ! « Est-ce ainsi qu'un jeune homme doit faire l'amour? Ce « n'est pas qu'au fond tu sois plus constant qu'un autre ,
• car voilà , depuis près d'un an que je te connais , ta
• septième passion malheureuse. Le grand mal, c'est que « tes sept passions t'ont quitté les premières , et tu de- « vrais , au contraire , leur donner l'exemple. Enfin , tu « t'es toujours consolé , tu te consoleras encore de celle- « ci, je te le promets. Mais , mon ami , je t'en prie, ne « t'affecte plus sérieusement pour ee qui ne devrait être «qu'une folie de jeunesse. Il faut du sentiment 'pour « plaire à ces dames , mais il n'en faut pas trop , parce « que , vois-tu , l'excès du sentiment. . . tue le sentiment ; « et ce que je te dis là est fort raisonnable ; je suis sûr « que ton père, le comte, m'approuverait s'il était là , et « qu'il serait enchanté de voir que tu as un ami qui ne te « donne que de bons conseils et qui t'en donnerait bien « d'autres I... s'il n'avait pas perdu cette nuit les cinq « cents francs que sa pauvre tante lui avait envoyés ! ... »
Frédéric n'avait pas fait grande attention au discours de Dubourg ; mais cependant il était plus calme , parce que les crises les plus violentes sont toujours celles qui durent le moins , et que le jeune homme se croyait beaucoup plus amoureux qu'il ne Tétait réellement.
« Comment se fait-il que je te trouve ici , au milieu de « la nuit? » dit-il enfin à Dubourg.
« Mon ami ... que veux-tu 1 . . . une suite de circonstances « malheureuses... D'abord mon propriétaire, qui est un « véritable vautour; ensuite une soirée chez la petite « Delphine... tu sais... je t'y ai mené une fois... mais « comme il te faut toujours du sentiment , tu n'y es pas «retourné ; et pourtant elle t'en aurait donné , pour ton « argent, qui aurait bien valu celui de ta madame Der-