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> tour de son TÔse de nuit ayant de se coucher. )) — Ah ! mon cher Monsieur, dit la vieille,
> donnez-moi vite de ces précieuses pastilles.. . » j'en mangerai tous les soirs I ... dès cette nuit )) je veux rêver de mon premier mari... qui » était bien aimable , et pas ivrogne comme )) lesecond... Je ferai le tourdu pot, Monsieur, » je n'y manquei'ai pas!... »
Dubourg donne à la vieille une boite de pilules laxatives qu'elle reçoit avec reconnaissance, puis il demande à la jeune villageoise ce qu'il peut faire pour elle.
c Dam! Monsieur, dit la jolie fille, c'est )) qu'il y a huit jours, en dansant avec Tho- » mas , je suis tombée, je me suis foulé le poi- » gnet , et je ne m'en sers pas encore aussi bien j> que de coutume; auriez-vousqudque chose 9 qui me ftt passer cela tout de suite ? — Si j'ai t quelque chose, ma belle enfant, estrce que m je n'ai pas tout, moi ! ... en un quart-d'faeure 1» je vous aurai fait passer votre douleur... il
> n'y paraîtra plus ; je n'ai qu'à vous frotter )) avec une certaine pommade ; mais il faut
> aussi que je dise des paroles magiques, et je
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» ne puis les prononcer dôyant témoin, cda » détruirait le charme. Conduisez-moi donc » dans Totre chambre , ou dans tout autre lieu » où nous serons seuls, et j'opérerai.
» — Ma taute, faut-ii ? demande la fille du » fermier. — Gomment donc, s'il le faut! ré- )) pond la bonne femme, mais^r-le-champ, » profite de la bonne volonté de ce grand » homme, et laisse-toi frotter. »
La jeune fille ne fait plus de difficulté. Elle prie Dubourg de la suivre. Celui-ci attache son âne et toute sa boutique à la porte de la ferme et suit lestement la jolie fermière, qui le mène dans sa chambrette dont elle pousse la porte sur elle , s'abandonnant avec confiance à la science du sorcier, qui paraissait plus comique qu'effirayant.
De son côté, la tante , pressée de jouir de l'effet des pastilles, et n'ayant pas la patience d'attendre la nuit pour rêver à son premier mari, était aussi rentrée chez elle, et, après avoir avalé une pilule et fait la cérémonie ordonnée , venait de se mettre sur son lit, attendant avec impatience l'effetdu charme, qui ne
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8 annonçait pas précisément par des prodiges.
Pendant que ces dames font usage des spécifiques de Dubourg , le fermier rentre ebez lui. Il commence par s'informer à qui appartient cette bourrique qui est à sa porte. On lui répond que c'est la monture du grand guérisseur qui vient d'arriver. Le fermier demande ce que cest que le grand guérisseur; les valets de ferme disent qu'ils n'en savent rien , mais que c'est probablement un sorcier, parce qu'il a des cheveux bouclés comme une femme , une grande queue, des bottes immenses, une seringue qui fait danser , et une tête de bois qui parle quand il fait de l'orage.
Mais le fermier était de ces hommes qui ont le malheur de ne pas croire aux sorciers j aux charmes , et à la magie ; qui veulent voir par leurs yeux, entendre pai^ leurs oreilles, et qui ne peuvent pas se mettre dans la tête qu'une poule noire fait venir le diable, et qu'on lit dans l'avenir avec le foie d'un mouton , du marc de café ou du plomb jeté bouillant dans d& l'eau. Ces hommes-là sont la perte des sciences occultes !
Celuî-ci , impatienté du récit des paysans , demande où est passé ce grand guérisseur. On lui dit qu'on l'a tu entrer dans l'intérieur de la maison avec la tante et la demoiselle. Le fermier «e hâte dé courir à la chambre de la TÎeille qu'il trouve couchée , et attendant toujours le songe délicieux qui n'arrivait pas.
« Ah ! mon frère ! que faites-vous ? dit-elle » au fermier. Vous venez me troubler... me » déranger... Le rêve venait !.., j'apercevais )) déjà mon premier mari... Nous allions cueil- » lir la noisette ensemble.... Allez-vous-en, » vous empêcheriez l'eflFet de la pilule que j'ai » prise... et que: je dois à cet homme surpre- ^) nant qui vient d'arriver.
» — Morbleu! dit le fermier, aurez-vous » bientôt fini vos contes et vos sottises?.. Et n où est-il ce sorcier?... il me vole mes lapins, » peut-être!
)) — Quelle pensée !... ilest avec votre fille, » dans sa chambre , il prononce des paroles » pour guérir sa main. . .
» — Enfermé avec ma fille! dit le fermier , > morgue! nous allons voir çà... » et il court
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à la chambre de la petite sans écoutée ce que dit la yieille. D'un coup de pied , le fennier ouTre la porte , et sans doute il n'est pas satisfait de la manière dont le grand guérisseur guérit sa fille, car, saisissant un balai, iVcom-* mence la conyersation par lui en appliquer plusieurs coups.
Dubourg n'a pas le temps de se reconnaître, il crie et se sauve; la jeune fille pleure; le père jure, et toute la maison est aux abois.
Notre charlatan qui voit les Talets s'armer de gourdins , à l'exemple de leur maître , ne s'occupe plus que de son salut ; il fuit de la ferme , y abandonnant son âne, ses seringues et tous ses remèdes ; ce qui fut fort heureux pour les malades qui se trouvaient sur la route qu'il avait encore à parcourir.
ARlfS. 93
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CHJUPITBS ▼.
L'amour est toujours le plus fort*
Dubourg est enfin arrivé à Paris. H n'a mis qu'un mois et quelques jours pour faire à peu près cent vingt lieues; mais ce n'est pas trop , l<»8qu'en route on a fait des curesmeryeilleuses. En fuyant de la ferme , où son dernier prodige a été si mal récompensé, il a eu soin de jeter au loin sa perruque blonde à grande queue , qui fcisait courir après lui tous les petits pollissons. Il arrive dans la capitale un peu sale, un peu crotté, un peu défait, mais il arrive enfin, et se hâte de se rendre à son dernier logement, qui ne lui.appartient plus, mais où il a laissé uneculotteentre lesmainsde sa portière, bonne
femme, qui aime assez les mauvais sujets, parce qu'en général ils sont plus généreux que les gens raisonnables.
Avec sa culotte, la portière lui remet un gros paquet cacheté, et Dubourg le prend en tremblant , car il croit que c'est un paquet d assi- > gnations ou de sentences ; quant aux saisies il ne les craint pas.
Il brise le cachet, il lit une lettre... la joie se peint sur sa figure... bientôt cependant, il fait des grimaces comme s'il voulait pleurer, mais n'en pouvant venir à bout , il se décide à y renoncer. « Ma chère madame Benoit, dit-il » à sa portière , vous m'avez souvent entendu » parler de ma respectable tante de Bretagne... » qui m'envoyait quelquefois de l'argent? — » Oui, Monsieur. — Eh bien ! elle est morte. . ..
> madame Benoit... cette femme respectable
> n'est plus!... — Ah! mon Dieu, quel malr
> heur ! . . . — Certainement. . . mais je suis son » unique héritier... ce nest pas une grande )) fortune , mais c'est de quoi vivre honnête-
> ment, surtout quand on est philosophe et
> sage... — Et de quoi est-elle morte? Mon-
» sieur? — Ah ! quant à cela , je vous le dirai » une autre fois. On m'attend en Bretagne et » je vais partir sur-le-champ... — Monsieur, » pendant votre absence , votre ami , monsieur » Frédéric, a envoyé plusieurs fois vous deman- » der. — Je le verrai à mon retour, ma succès- » sion me réclame, c'est le plus pressé, il faut )) s'occuper de ses affaires avant de songer à )) celles des autres... Adieu, madame Benoit... )) adieu , tenez , je vous fait présent de cette » culotte pour la noutelle que vous venez de » me donner.. . vous en ferez un spencer pour » votre fille. Quant à moi, je pars tel que je » suis arrivé , si ce n'est que cette fois je n'irai » pas à pied.
Dubourg court aux diligences , il avait encore assez d'argent pour payer sa place ; à la vérité il ne lui restait plus que cent sous pour vivre en route , mais il se met à la diète en se promettant de s'en dédommager bientôt.
La vieUle tante avait laissé tout son bien à son neveu , qu'elle croyait marié et père de famille. Ce biçn lui donnait à peu près seize cents livres de rente. Avec cela on ne fait pas le ba-
ron, maïs on peut vivre modestement , qaand on est rangé et économe. Ce ne sont pas les qualités de Dubourg , mais , ainsi que tous les hommes , il se promet de se coriger et de ne point hypothéquer son revenu.
€ Monsieur , lui dit Fhomme de loi chargé » des affaires de la succession , madame votre )) tante m'a engagé à vous recommander de » faire bon ménage, d'être fidèle à votrefemme » et de bien élever vos petits jumeaux. — Soyez 9 tranquille, monsieur, dit Dubourg, jerem-r )) plirai strictement les intentions de cette chère. » tante... Je vis avec ma femme comme un > tourtereau, et mes jumeaux s'aiment déjà » comme Castor et Pollux. »
Dubourg fait vendre les effets et le mobilier de la défunte , afin de se trouver en argent comptant. Tous ces soins le retiennent près de deux mois en Bretagne, et ce n'est qu'au bout de ce temps qu'il revientàParis, hatnllé de noir depuis la tête jusqu'aux pieds. Pour y marquer son retour à la sagesse , il commence par p^yer ses créanciers, et tâche de conserver cet air raison-
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nable et cette démarche posée qu'il a prise depuis qu'il a hérité. -
U pensait à Frédéric et ne savait b'il youlait loi écrire ou se présenter chez lui , lorsqu'un soir y en entrant dans un café , il aperçoit M. Ménard assis de yant une partie de domino , et fort occupé à juger les coups. Dubourg lui frappe légèrement sur le bras : H. Méûard se retourne, il reconnaît son compagnon de voyage , et est indécis sur la mine qu'il doit lui faire.
(( C'est ce cher H. Ménard que j'ai le plaisir » de voir , dit Dubourg en souriant. — Luiii même.... M. le... M. Du... ma foi! je ne sais » pas trop comment je dois vous nommer main- ]) tenant; » et le précepteur sourit, enchanté de l'épigramme qu'il vient de lancer. (( Ëh
> quoi! M. Ménard, aurions-nous delà rancune? » — Vraiment on en aurait ^ moins , monsieur, » après toutes les histoires que vous m avez £ai- » tes... aussi désormais si jamais je vous crois...
> — Allons, M. Ménard, laissons le fiel aux » âmes noires , et qu'on ne dise point de nous : » JVec ipaa mors odium illorum internecinum
98 soiim
» extinxit! — Oui. . . je sais bien queTOUs êtes » instruit , » dit le précepteur en se radoucissant, (( — mais ce château de Krapach !... et puis » me faire jouer la comédie ! . . . — Vous accep- )) terez bien la demi-tasse, et le petit Terre de » liqueur des lies... — Allons, puisque vous » le voulez... »
Et le précepteur se dit, en suivant Dubourg à une table : (( Ce diable d'homme a une logi- » que qui vous séduit.... qui vous entraine, )) il est impossible de rester fôché avec lui.
)) D'où venez-vous? dit-il à Dubourg , il y a » long- temps que mon élève vous cherche dans » Paris et désire vous voir. — J'arrive de mon » pays, de Bretagne. — Ah! vous êtes de la » Bretagne ! je ne m'étonne plus si vous en )) fourriez toujours dans vos descriptions de la » Pologne; et puis ce laitage et ce beurrq que » vous me vantiez sans cesse... — Ah ! excel- )) lent M. Ménard !.. — Et qu'avez-vous foit en » Bretagne? — Je viens d'hériter de ma tante , » qui me laisse une petite fortune fort jolie... )) — Je gage que ce n'est pas vrai ! . . . — Ah ! )) monsieur Ménard?... ne voyez-vous pas que
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» je suis en deuil? — Cela né prouve rien j » TOUS Toua mettiez bien en seigneur polonais , » quand je tous donnais le bras dans les rue» de » Lyon... Ah! quand je songe à cela... — » Songez-Yous aussi aux repas délicieux que je » TOUS ai fait faire? — Steps doute. . . Oh ! vous » commandez parfaitement un dîner... Mais D ce pauvre M. Ghambertin!... lui faire croire )) qu'il reçoit un personnage illustre!... — > Ecoutez donc, M. Ménard , il me semble que )) j'en vaux bien un autre... — Et se faire » doimer des fêles, des feux d'artifice!... des » dîners superbes. — Où vous remplissiez aussi » fort bien votre place. — J'y allais de bonne » foi , j'étais votre compère sans m'en liouter. » Savez-vous que vous me compromettiez... et » c'est fort mal... — Un légerverrede punch... » qu'en dites-vous?... — Oh! je craindrais... » — On le fera bien doux. . . — Allons. . . puis- » qu'il sera doux... — Garçon, du punch. — » Car enfin , mon ami , je n'ai plus votre âge , )) et les folies c[ue l'on pardonne à la jeunesse » nes'excusent point dans Tâge mûr. . . — Vous » parlez comme Gicéron... c^ndant je vous
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» répondrai que Gaton apprenait à damier à » soixante ans. — En ètes-vous bien sûr? — D Je ne l'ai pas tu , mais nos folies ont été très* » raisonnables.... Buvons donc. — Je sais bien y> qu'après tout, cela ne faisait de mal à per-* » sonne. .. H est bon le punch... il est trés-bon.. » Pourtant, quand tous m'avez fait courir à » travers les champs pour ce soi-disant Turc. » — Âh! ma foi, je vous avouerai que c'était » un créancier , et ces gens-là ne sont-ils pas v des Turcs pour leurs pauvres débiteurs ?..
D Buvons.. — Ilest certain que les créanciers.. » Tenez, mon cher Dubourg, vous avez tout )> ce qu'il faut pour faire un charmant sujet , )> vous connaissez les bons auteurs, vous con- » naissez l'histoire, croyez-moi, rangez-vous.. » devenez sage... — Je le suis... oh! c'est )> fini!... plus de jeu, plus de folies... plus » d'excès de table... Hais nous ne buvons pas... » — A votre santé, mon cher ami. — Plus de )) contes en l'air ! plus de mensonges. . . — Oh ! » oui , plus de mensonges surtout , parce que 1 cela ôte la confiance. . . et puis c'est que j'avais » l'air d'un imbédlle, moi... — Oh ! pas tout-*
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» à* fait. — Vous a^ezlà une bien belle pierre » en cachet... — C'est une émeraude qui a » été portée par Ali-Pacha. — Cest magnifia » que!... — Encore un Terre... — Ce braye » Dubourg!... mon ami, je suis bien content » d'avoir renoué connaissance avec tous. »
La liqueur et le punch ont beaucoup attendri ffi. Ménard, qui ne quitte Dubourg qu'en le nommant son tendre ami, et en lui assurant qu'il peut aller à Fhôlel, que H. le comte de MontrcTille ne lui en veut plus et le recevra fort bien.
Le lendemain de cette rencontre Dubourg se rend en effet chez Frédéric, qui revenait de chez le général. C'était auprès de mademoiselle de Yalmont qu'il passait tout son temps. N'ayant plus besoin d'être accompagné par son père pour se rendre chez le général , qui le traite comme son fils, Frédéric profite de cette liberté. Chaque jour il se trouve à Iqi-mème un prétexte pour aller voir Constance , car il veut se Eure illusion, s'excuser à ses propres yeux , il veut se persuader que l'amour n'est pour rien dans ce sentiment qui l'entraîne près delà nièce
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du général. Il pense encore à sœur Anne, mais ce n'est plus avec cette ardeur , avec cette tendresse d autrefois, et voilà ce qu'il ne veut pas s'avouer; peut-être, s'il la revoyait, éprouverait-il encore une douceur extrême à la presser dans ses bras. Mais ce n'est pas elle qu'il voit, c'est Constance!... Constance, qui, chaque jour , est pour lui plus tendre , plus aimable , plus sensible; qui éprouve tant de plaisir à le voir et ne cherche pas à le cacher; déjà il règne entre eux une intimité plus tendre. Lorsque mademoiselle de Yalmont est plusieurs jours sans voir Frédéric, elle lui fait d'aimablesreproches , elle lui avoue qu'elle s'est ennuyée de son absence, et elle dit cela avec une candeur, une expression si vraie , que Frédéric en est vivement touché. Jamais cependant il nelui a dit un mot d'amour, mais est-il toujoursnécessairedeparler pourse&ire comprendre, et, à la placedeConstance, quelle femme ne se croirait pas aimée! En apercevant Dubourg, Frédéric fait un mouvement de surprise. Un observateur y remarquerait même de l'embarras, u Me voilà , » dit Dubourg; je ne suisque depuis huit jours
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» à Paris. — Oui... j'ai pensé que tu étais ab- » sent... Maispourquoi ce deuil?. . — Ahîmon » ami , ma pauyre tante. . . elle n'est plus !. . . » Ici, Dubourg tire son mouchoir et se mouche quatre ou cinq fois de suite. (( Allons, Dubourg, » finia donc de te moucher; tu sais bien que tu » ne pleureras pas. — C'est égal... c'était une » femmebien respectable. . elle m'a laissé seize )) cents livres de rente . . . — C'est quelque chose, » mais tâche de ne point les jouer. — Oh! que » dis-tu là ! . .. l'écarté me fait l'eflFet d'une mé- )) decine; mais toi, apprends-moi donc des » nouTelles de tes amours... Sais-tu bien que )> je ne te trouve pas trop mauvaise mine pour » un amant malheureux. — Mais je... Depuis » que mon père est venu brusquement me » chercher àGrenoble, où jem etaisrendu pour » avoir de vos nouvelles... je n'ai pu revoir » cette pauvre petite... Nous sommes partis si » précipitamment!.. Depuis ce temps il me Ji quitte à peine... Ecrire... qui lui lirait mes » lettres?... nous ne pouvons employer ce » moyen... et je ne sais comment avoir de ses » nouvelles. — Alors c'est moi qui vais t'en don-
lOi SOEUR
» ner.,. — Tu Fas yue? — Oui. Oh ! il y a déjà » long-temps... c'était euTiron quinze jours )) après ton départ... — £h bkn! que £atisait- » elle?... où était-elle?.;. — Où elle était?... » toujours dans son bois, revenant du chemin )) par où , sans doute , elle comptait te toir ar- » river; ce qu'elle feisait? elle pleurait... C'est, )) je crois, maintenantson unique ressource. — » Elle pleurait !. .. — Oui, et j'avoue qu'elle m'a » fedt de la peine. — Pauvre petite ! ... mais en- » fin tu lui as parlé; elle t'a vu... apprends- » moi donc. . . — Elle m'a vu ; elle m'a même » reconnu , quoiqu'elle ne m'eût aperçu qu'une » seule fois. Tu ne m'avais pas dit qu'elle était » muette ; mais j'ai bien vite compris ses si— )) gnes. Elle me comptait les jours de ton ab- )) sence, me demandait si tu reviendrais bien- » tôt. .. Je lui ai dit que oui. — Ah !. . . tu as bien )) fait... — Oui, mais il y a près de trois mois de » cela. — C'est vrai... mais je n'ai pas pu... — » Enfin je l'ai quittée après lui avoir donné de » l'espérance... je ne pouvais lui donner que )) cela ; mais depuis trois mois elle doit s'être » évanouie. »
AIlIfB. 105
Dubourg ne dit plus rien, et Frédéric reste pendant quelques minutes triste et réTeur. Au bout d'un moment il s'adresse à son ami : c Si )) tu sayais, Dubourg, quelle chose surprenante » m'est arrivée !... — Si tu me la disais , je la » saurais. — C'est vraiment inconcevable.. . c'est » un coup du sort... en arrivant à Paris, j'ai re- » trouvé sœur Anne... — Tu l'astrouvéeici? — )) Oui, je l'ai revue... dans une autre femme, » dans la nièce du général Yalmont, un ancien » camarade de mon père. Ah ! mon ami, c'est » une chose étonnante... jamais ressemblance )) plus parfaite ne s'est offerte à mes regards. » — Ah ! ... je commence à comprendre. — Si » tu voyais Constance. . . c'est le nom de la nièce )) du général , tu serais aussi surpris que je Tai )) été.... non pas sur-le-champ. . . mais en la )) considérant bien . .. — Ah ! tuas été surpris àla » longue ? — Ce sont ses yeux... leur douceur , )) leur expression. Ceux de Constance sont » pourtant un peu plus foncés. La même cou- )) leuf de cheveux ... un front aussi noble, aussi » gracieux; le même teint.... Cependant Con- » stance est moins pâle que sœur Anne. La
» même expression dans les traits... — Jem'é- » tonne que la nièce d'un général ait tous les » traits d'une pauvre chévrière. — Sans doute il » y a cette différence qui tient à la situation , » à l'éducation... aux usages du monde. Da- » bord Constance est beaucoup plus grande ^ p elle est d'une taille charmante : elle est fort )) bien faite. . . maissœur Anneaussi. G)nstance )) a cette grâce... cette tournure que l'en ne » peut pas prendre en vivant au fond d'un bois. » — Ab ! tu trouves cela maintenant. — Enfin » elle 1 une voix charmante, une voix enchan- » teresse, qui pénètre jusqu'au fond du cœur. » Eh bien! mon ami, quand je l'écoute, je me 9 persuade que la pauvre orpheline n'est plus » muette; je me figureque je l'entends; sa voix, » j'en suis certain, aurait la même douceur, le » même charme.... Aussi je suis tout ému, » quand j'entends cette voix-là. . . — Je ne sais » pas si cette émotion-là ferait grand plaisir à )) sœur Anne. — Ah! il est impossible de ne pas » l'éprouver... Dis-moi, n'est-ce pas bien sin- » gulier une telle ressemblance?.. — Fort sin- » gulier sans doute ; je crois cependant qu'elle
)) ne serait pas aussi frappante à mes yeux. Je )> ne m étonne plus si tu laisses la petite dans » son bois... Tu la retrouves ici , tu la vois, tu » Tentends , jouissance que tu n'avais pas au- » près d'elle. Tu peux tous les jours la con- )) templer à ton aise ; elle a ici des grâces , des » talens qu'elle n'avait pas là-bas... C'est fort 9 commode. . . je t'en fais mon compliment. . . » Je conçois que tu n'as pbis besoin de t'occu- » per de celle qui est loin d'ici, dans sa cabane » ou sur la montagne à regarder si elle te verra )) venir, puisque tu la retrouvés, sans te dé- » ranger , plus belle et plus séduisante en ces 9 lieux. »
Il régnait dans le ton de Dubourg une ironie, un accent de reproche qui faisait baisser les yeux à Frédéric.
(( Non, dit-il avec embarras, non... je n'a- )) bandonneraipassœurÂnne... Certainement » j'irai la voir, la trouver... je n6 l'ai pas ou- » bliée, puisque j'y pense tous les jours. Est-ce )) ma faute si je retrouve tous ses traits dans » ceux d'une autre? n'est-ce pas , au contraire, » une preuve que je pense sans cesse à elle?
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» Mais, cnTérité, c'est surprenant; roademoi- » selle de Yalmont lui ressemble si bien . . . mal- » gré de légères différences.. . elle est si douce, )) si bonne!... sa voix me cause tant de trou- » ble... Ah! je youdrais que tu disses Con- » stance!... »
Dubourg ne répond rien , et pendant quelques instans les deux amis gardent le silence. Dubourg le rompt enfin.
u Tiens, Frédéric, je t'avoue que je suis fâ- » ché d'avoir revu cette petite. . . de l'avoir vue » pleurant et t'attendant . — Pourquoi donc ? — > Ali! pourquoi!... C'est que je crois lavoir » encore, et que, malgré mon insouciance, je » sens. . . que çà me fait de la peine. Je ne suis )) qu'un étourdi , un coureur, un mauvais su- )) jet même!.... mais enfin, j'aime mieux ma )) manière d'aimer que toutes les tiennes. Avec » tes beaux seutimens , qui ne doivent jamais )) finir, et qui finissent tout comme les autres, )) tuempaumes les jeunes cœurs, les femmes » aimantes... qui se laissent toucher par tes » soupirs, tes grands sentimens ; elles se don- )) nent à toi, puis après... pleurent, se déso-
» lent de ton inconstance. Ma foi, je ne con« » nais que des fenunes galantes, des grisettes 9 OU des coquettes^ qui ne Talent pas mieux; » du moins c'est beaucoup plus gai. Elles me )) trompent, je les trompe, nous nous trom- )) pons ! . . . c'est convenu, c'est reçu ! mais pour » cela on ne se désole pas; nous ne pleurons que » pour rire, et quand on se fâche tout à fait, » on a'en est pas plus triste. Je conyiens que » ces dames ne sont pas de première vertu ! mais )) pour une amourette, un caprice, faut-il donc » chercher cette fleur de sentiment, ces cœurs » noTices qui ne connaissent Tamour que par » les romans romantiques , dans lesquels la- » mour est peint d'une manière fort séduisante )) peut-être, mais très-peu ressemblante. Non, ^ je crois, au contraire, qu il y a delà barbarie )) à vouloir se faire aimer tout à fait , à chérie cher à inspirer une grande passion, pour lais-* » ser ensuite celle que l'on a séduite perdre » ses plus beaux jours dans les larmes et le dé- 9 sespoir.
» -^Pourquoi me dis-tu cela? J'aime tou- :» jours sœur Anne ; je ne lui suis point infi-
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» dèle... Est-ce ma faute si mon père m a ra- » mené brusquement à Paris ; si , depuis ce )) temps, il m'a été impossible de m'absenter?. . » Certainement je la rererrai, je ne l'abandon- » nerai pas... elle m'est toujours chère... — )) Allons, Frédéric, ne me dis donc pas de ces » choses-là... Voudrais-tu me faire accroire )) que j'ai le nex aciuilin? Va , je suis un vieux » routier qui ne s'y trompe pas ; d'ailleurs, j'ai )) peut-être lu dans ton cœur mieux que toi.
» Tu n^aimes plus sœur Anne , ou du moins , » tu n'en es plus amoureux, parce que tu brûles )) maintenant pour cette charmante Gon- )> stance. . . qui est en tout le portrait delà pau- » TTC muette, si ce n'est qu'elle est plus grande, » plus forte, qu'elle a les yeux plus foncés et » un autre teint. — Non , Dubourg, non; oh ! je )) te jure que je ne suis pas amoureux de Gon- » stance... Je l'aime... comme un frère... mais » jamais un mot d'amour n'est sorti de ma bou- )) che ! . . . — Eh bien ! je te réponds que cela ne » tardera pas. Oh ! tu as beau lever les yeux au ') ciel , je te dis que tu aimes mademoiselle » Constance. . . Je ne t'en fais pas un crime !..
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» c'est tout naturel ! cette jeune personne est » jolie, elle te plait, rien de mieux. Mais ce » dont je te Uâme, c'est d'avoir été courir dans 1 le fond d'un bois, pour y chercher cette pau- D Tre petite , qui n'a aucune connaissance du » monde , des hommes , et qui s'est laissé sé^ » duire et a cru tout ce que tu lui as juré, parce » qu'on ne lui jurait jamais rien. Ce qui est » mal j c'est de lui avoir inspiré un sentiment B exalté, qui fera son malheur, parce que dans » son bois elle n'a rien qui puisse l'en distraire. » Encore, si, cédant à Foccasion, tu Tavais » trompée et quittée sur-le-champ.... ladou- )) leur eût été forte , mais eût moins duré: elle )) n'aurait pas eu le temps de t'aimer autant ; » maisil fsiuttoujoursquetu outres les choses! ... » Tu abandonnes tout pour vivre dans le bois, » pour ne te point séparer d'elle. . . Pendant six )) semaines, tu ne la quittes pas un seul instant; » tu manges des noisettes, tu couches sur » l'herbe, tu vivrais de racines, s'il le fallait , » pour lui parler d'amour. Comment diable 9 veux-tu que cela ne lui tourne pas la tête!... )> La petite ne peut plus se passer de ta pré-
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)) sence... ellene vit plus, ne respire plus que )) pour toi ; elle se figure que ce genre de yie )) durera toujours!... et c'estalors que... crac!... )> monsieur part; bien le bonsoir, c'est fini. )) Pleure, désole-toi!... je ne le verrai pas. » Hais je Tai vue , moi , ce dont je suis très- » fâché... car je crois la voir encore... pâle, » échevelée, marchant sans regarder, écoutant » sans entendre, et tout occupée d'un seul ob- )) jet, tourner à chaque minute ses yeuxbai- » gnés de pleurs vers la route par laquelle il » est parti , et rentrer ainsi dans sa chaumière » pour pleurer encore; puis en faire autant le » lendemain, et toujours!.... sans avoir même )) la dernière consolation des malheureux, qui » est de pouvoir se plaindre et verser ses cha- » grins dans le sein d'un ami. Voilà ce dont tu )) es cause. . . Ce n'est pas le plus beau chapitre » de ton histoire ; voilà ce que tu aurais évité^ )) en ne te laissant point aller à tes idées ro- » manesques, ou enn'adressant tes hommages )) qu à une femme du monde. »
Frédéric ne répond rien ; il parait réfléchir profondément. « Mon ami, )) luidit Dubourg
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en lui prenant la main , u je t'ai dit ce que je » pensais, tu aurais tort de t'en fâcher. IVail- )) leurs , tout ce que Ton dit à un amoureux ne » l'empêche pas de n'en faire qu'à sa tête. . . Je )) sais aussi que tu ne peux pas épouser sœur » Anne.... Parbleu! s'il fallait épouser toutes )) les belles que Ton a aimées, moi, j'aurais au- )) tant de femmes que le grand Salomoo. Je te i dis seulement que cela m'a fait de la peine » de... mais ne parlons plus de cela; je n'en » suis pas moins ton ami; dispose de moi quand » tu voudras. Âdieu^ je vais dîner à trente-deux )) sous, parce que, lorsque l'on n'a que seize » cents livres de rente , et qu'on veut les con- » server , on ne va pas chez Beauvilliers. ))
Dubourg est parti depuis long-temps, et Frédéric est toujours enseveli dans ses réflexions. Malgré lui, Dubourg l'a éclairé sur l'état de son cœur, et quoiqu'il veuille encore chercher à se faire illusion , il sent bien qu'il n'est plus pour la jeune muette cet amant tendre^ passionné , fidèle , qui voulait tout sacrifier pour passer ses jours auprès d'elle.
On a delà peine à convenir de ses torts avec
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soi-même , et alors même qu'cm se les avoue , on trouve en même temps quelque raûon pour colorer sa conduite, et on se dit : « Je ne pou- » vais pas faire autrement. » C'est surtout en amour que l'on raisonne ainsi, et le dernier sentiment étant toujours le plus fort, ne doit pas tarder à vaincre l'ancien.
Frédéric, cherchant tous les moyens de réparer sa faute , se dit : JHrai revoir sœur Anne, je ne la laisserai point passer sa vie dans une misérable cabane, éloignée de toute société.
Je lui achèterai une joUe maisonnette avec un beau jardin, des vaches, des troupeaux; je réunirai dans cette demeure tout ce qui pourra Foccuper agréablem»[it et embellir sa vie. Je lui donnerai une villageoise de son âge, qui la servira et dont la présence la dbtraira. Elle habitera cet asile avec la vieille Marguerite , et là, du moins, rien ne lui manquera; la vue des habitans des environs, du monde, des travaux, champêtres, les soins qui Foccuperoat, chasseront sa mélancolie , j'irai la voir quelquefois et elle sera heureuse.
Heureuse ! sans Frédéric ! . . . non, sœur Anne
ANNE/ lie
ne peut Tétre... L'aisance, la richesse même ne la dédommagerait pas de la perte de son amour; car sœur Anne n'a pas été élevée à Paris; elle ne concevrait pas que l'on pût préférer aux jouissances du cœur des diamans et des cachemires , ni réparer une faute avec de l'or. 11 y a cinq mois, Frédéric ne l'aurait pas conçu non plus; mais comme il comprend fort bien cela maintenant , il est naturel qu il croie que sœur Anne pense de même : on juge le cœur des autres par le sien.
Pendant plusieursjours, Frédéric, tourmenté par ce que lui a dit Dubourg, a sans cesse l'image de lajeune muette devant les yeux; même auprès de Constance, sa mélancolie, qui s'était d'abord dissipée, semble plus que jamais l'accabler. Le général est de retour à Paris avec sa nièce. Chaque jour Frédéric peut voir Constance; mais ce n'est qu'en tremblant qu'il se rend près d'elle. Mademoiselle de Valmont , étonnée de sa tristesse, n'ose cependant lui en demander les motifs; mais en se fixant sur ceux de Frédéric, ses yeux parlent pour elle et laissent voir toute la part qu'elle prend à son cha-
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grin secret, et souvent le désir qu'elle aurait d'en connaître la cause.
Voulant sortir d'inquiétude et avoir des nouvelles de sœur Anne^ Frédéric a plusieurs fois supplié Dubourg de se rendre à Yizille , afin de voir la jeune orpheline et de lâcher de la consoler. Mais, sur cet article, Dubourg s'est montré inébranlable. « Je n'irai point, dit-il, je » l'ai vue une fois, c'est bien assez. Je ne me » soucie pas de la revoir encore , pour avoir » ensuite des idées tristes pendant six semai- » nés!... moi, qui ne savais pas ce que c'é- » tait. D'ailleurs, ma présence ne la console- 9 rait pas; elle ne croirait plus ce que je pourrais » lui dire, parce que je lui ai déjà menti; » mon voyage ne servirait donc à rien , et ne )) changerait aucunement sa situation. »
Ne pouvant faire consentir Dubourg à se rendre près de la jeune muette, Frédéric se décide à demander à son père la permission de s'absenter quinze jours. Ce n'est pas sans avoir hésité long-temps qu'il se résout à faire cette démarche; mais le remords se fait sentir, il est sans cesse tourmenté par le souvenir de la
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pauvre petite; il se persuade qu'il sera plus calme , plus tranquille après TaToir revue.
Depuis quelque temps le comte traitait son fils avec la plus tendre amitié ; persuadé qu'il a entièrement oublié Tobjet qui l'avait séduit dans son séjour en Dauphiné , et ne doutant pas de son amour pour mademoiselle de Yalmont, le comte n'a plus avec Frédéric ce ton sévère d'autrefois ; il espère voir bientôt s'accomplir le plan qu'il a formé , et pour lequel il est cer • tain d'avance du consentement du général; c'est donc avec une vive surprise qu'il entend son fils lui demander la permission de s éloigner pendant quelques joui^^.
Le front du comte de Montreville redevient sombre et sévère , et Frédéric , habitué à trembler devant son père , attand avec anxiété ce qu'il va lui répondre.
€ Où voulez-vous aller? » dit le comte, après un moment de silence. Frédéric va balbutier quelque prétexte^ le comte ne lui en donne pas le temps. « Ne cherchez pas de dé- )) tours ;je ne lesaime point. Vous songez encore » à une femme qui vous a occupé pendant vo-
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» tre voyage, et pour laquelle, je le sais, tous syei » fait mil le folies. Je Tavoue, je vous croyais de- ^ » venu raisonnable ; je croyais que depuis long- » temps le souvenir de cette amourette était sorti » de votre esprit; je ne dis pas de votre cœur, )) car le cœur n'est pour rien dans ces sortes de » liaisons. — Ah ! mon père !.. si vous connais- )) siez celle... — Finissons, Monsieur. Vous » n avez pas , sans doute , le projet d'épouser )) volreconquête?... Cependant^ il est possible » que vous ayezdes torts à réparer... Je ne con- )> nais pas cette fille... Peut-être étes-vous plus » coupable que je ne le pense ; peut-être celle » que vous avez séduite, égarée , se trouve , par 9 votre faute , méprisée , abandonnée , et vit 9 maintenant dans la misère. Si avec de For on » peut réparer son malheur, croyez. Monsieur, » que je ne l'épargnerai pas, mais c'est moi, et » non pas vous, qui me chargerai de ce soin.
:b — Vous, mon père! — Oui, Monsieur, moi- )) même, et je saurai m en acquitter mieux que » tout autre. Vous ne quitterez donc point Pa- )) ris maintenant... D'ailleurs, )) reprend le comte après un moment de réflexion, d'ail-
» leurs... i^otre présence est indispensable ici. » Le général compte marier sa nièce avec un » jeune colonel qu'il attend... et qui arrivera » sans doute avant peu...
)) — IjC général marie sa nièce?... » dit Frédéric, et déjà tous ses traits ont pris une autre expression : la tristesse , la mélancolie, ont fait place à un trouble violent , à une inquiétude jalouse 4^ se manifeste par des regards enflammés, et ne lui permet pas de rester en place. Sa voix est altérée , et en questionnant son père , il semble déjà attendre de sa réponse la vie ou la mort.
« Oui , » dit le comte avec indiflerence , et feignant de ne point s'apercevoir de l'état de Frédéric ; « oui , le général marie sa nièce ; je )) ne vois rien là de surprenant. — Et... et ce ». colonel va arriver!... Le connaissez-vous , » mon père?... il est jeune? dit-on s'il est » bien?., mademoiselle de Valmont l'aime sans )) doute? — Vous ne pensez pas queje sois dans la )) confidence de mademoiselle de Valmont. Elle )) a dû voir le colonel dans le monde... oui, )) je crois que c'est un jeune homme de vingt-
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» huit à trente ans. — Joli garç )n ?. . . . — Oh ! » joli ou laid ! .... un homme d'honneur n'est-il » pas toujours bien? — Et ce mariage est ar- » rôté? — Il parait que oui. -^^ Et medemoi- )) selle Constance ne m'en a jamais parlé !... » — Pourquoi donc vous aurail-elle appris d a- » Tance ce dont une demoiselle bien née ne » parle jamais? — Ah!.. eneflFet.. jen'avaisau- )) cun droit. . . je ne devais pas savoir... cepen- )) dantj aurais cru.... — D'ailleurs il est possi- » ble que le général n'ait pas encore fait part » à sa nièce de ses projets. — Et c'est pour cela )) qu'il faut que je reste à Paris? — Sans doute, )) en pareille circonstance il y a mille détails de )) fêtes, de toilettes, d'emplettes; le général, )) habitué à la vie des camps , ne s'entend pas à » tout cela.... un garçon a besoin de conseil.... » il a compté sur vous pour l'aider. — Ah! c'est )) fort aimable de sa part.... je suis bien flatté » de ce qu'il me trouve bon pour cela. — Ainsi )) donc, Frédéric, je vous le répète, ne songez » point maintenant à tous absenter. »
Getterecommandation était devenueinutile.
Le comte est parti pour aller voir son anden
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ami , avec lequel il veut causer en secret , et Frédéric, long-temps après le départ de son père, est encore conmie anéanti de ce qu'il Tient d'entendre. Pauvre sœur Anne!.... ton souyenir s'est évanoui.
Pâle, agité , respirant à peine, Frédéric va et vient dans son appartement, s asseyant quelques minutes , se levant ensuite brusquement, soupirant, et fermant ses mains avec une force convulsive. C'est dans cet état que le trouve Dubourg , qui venait lui dire adieu , parce que Frédéric lui avait appris son projet, et qui, efirayé de le voir ainsi , s'ai^éte pour le considérer.
c Qu'as- tu donc, Frédéric?... que diable » t'est-il arrivé?. .. tu as la figure toute renver- » sée.... Ha çà, voyons, parleras-tu au lieu de » te promener comme un fou et de frapper » sur les meubles. .. — Qui l'aurait cru ! . . . qui » Faurait pensé I dit Frédéric en se jetant dans » un fauteuil. Ah! les femmes! les femmes !.,. » — Hà ! il est question de femmes, cela com- » mence à me rassurer ! — Avec une figure si » franche, avec des yeux si doux . . . cacher tant
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9 de perfidie!... car (/est une perfidie!... elle )> devait me dire qu'elle en aimait un autre... 9 m'accueillirsibien, paraître si contente lors- )) qu'elle me voyait... Oh! c'est afireux... — Il )) n y a pas de doute que c'est affreux. De qui » parles-tu? — De mademoiselle de Valmont...
)) de cette Constance. . . si belle ! . . . si jolie ! , . . )) — Ah ! oui, qui ressemble tant à sœur Anne! » — Hé bien , mon ami, croirais-tu qu'elle va )) se marier... épouser un jeune colonel, que )) je ne connais pas... qu'elle aime... cela va 9 sans dire... que je n'ai jamais vu, et qui va » arriver ces jour»-ci pour l'épouser ! — Made- )) moiselle de Valmont se marie? — Oui , Du- » bourg. —Hé bien , qu'est-ce que cela te fait? 9 tu ne l'aimes pas ! tu n'en es point amou- 9 reux!... Jamais un mot de galanterie n'est » sorti de ta bouche! tu es pour elle un frère, )) un ami... Tu m'as dit tout cela il n'y a pas )) un mois. — Non certainement je ne l'aime 9 pas... mais il est de ces égards, de ces mar- )) ques de confiance que l'on se doit, et quand )) on voit quelqu'un tous les jours... — Ah! tu » la vois tous les jours?... — Elle pouvait me
ANRB. lâS
» Éaire entendre... me laisseri^oir... Ah! Con- » stance ! ,je ne l'aurais jamais cru. — Ha çà, tu )) ne pars donc plus pour le Dauphiné... dis » donc... Frédéric, Frédéric!... »
Mais celui-ci est déjà bien loin , il court comme un fou auprès de mademoiselle de Valmont. Dubourg alors quitte Thôtel en se disant : c Gela lui ya bien d'accuser les femmes » de perfidie!... Ah! les hommes! les hom- » mes!... Allons diner. Je ne sais pas comment » cela se fait, je suis déjà endetté avec mon )) traiteur et nous ne sommes qu'au milieu du )) mois!... ))
Frédéric est arrivé chez le général sans avoir formé aucun projet, sans savoir ce qu'il veut dire, ni ce qu il veut faire. Il entre dans l'hôtel où l'on est habitué à le voir, il traverse rapidement plusieurs pièces, il pénétre dans le salon où se tient habituellement Constance... Elle y est en effet, assise devant son piano. En la voyant occupée et calme comme à son ordi naire, Frédéric reste un moment immobile à la contempler.
Constance a retourné la tête en entendant
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entrer quelqu^un. Elle sourit lorsqu'elle reconnaît Frédéric, dont le désordre ne Fa pas encore frappée, c C'est tous, Monsieur, lui » dit-elle, tant mieux; tous êtes bon musicien, » Tousallez m'aidera déchiffrer ce morceau. »
Le jeune homme ne répond pas. Il continue à regarder Constance, qui , habituée à son humeur bizarre, et souTent taciturne, ne remarque pas d'abord son trouble; maiss'aperccTant qu'il reste toujours loin d'elle, elle se retourne de nouTcau, et l'émotion de Frédéric ne lui échappe pas.
(( Qu aTCz-TOus donc , Monsieur? lui de- » mande-t-elle aTCC intérêt, tous semblez bien » agité. — Oh! je n'ai rien, Mademoiselle! que » pourrais-je aToir? — Mais je l'ignore... tous » n'aTcz pas l'habitude de me conter Toa » peines. »
En ce moment un léger accent de reproche perçait dans le ton de Constance. Frédéric Ta s'asseoir prés d'elle, il semble Touloir lire dans ses yeux, jamais il ne l'a regardée ainsi, et Constance , étonnée , se sent rougir et baisse ses beaux yeux. « Vous craignez que je ne de-
> TÎne ce qui se passe dans votre cœur! » dit enfin Frédéric en affectant un ton d'ironie pour cacher sa douleur. « — Moi, Monsieur, je ne » sais en vérité ce que vous voulez dire... je » ne vous comprends pas.... Pourquoi crain- » drais-je de laisser lire dans ma pensée?... Je » ne me trouve pas coupable. . . si je le suis, ce » n'est ps^s vous qui devriez me le reprocher... » — Oh! sans doute!... vous êtes entièrement )) libre de vos sentimens. Mademoiselle... je » sais que je n*ai aucun droit sur votre cœur... )) — Mon Dieu, qu'avez-vous donc, M. Frédé- » rie?., vraiment vous m'inquiétez... votre » trouble n'est pas naturel... — Ce que j'ai...
> Ah! Constance, vous en aimez un autre, et )) vousme le demandez! »
Medemoiselle de Valmont rest^ muette, saisie; jamais Frédéric ne l'avait appelée ainsi , et ces mots : « Vous en aimez un autre , »
n'est-ce pas dire : « Vous ne devriez aimer que
> moi. » Une émotion délicieuse vient dépasser jusqu'au fond du cœur de Constance, il palpite avec plus de force; l'expression du plaisir , du bonheur brille dans ses yeux , et sa voix
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est encore plus tendre en s'adressant à Frédéric.
(( J'en aime un autre... mon Dieu! mais » qu'est-ce qu'il veut donc dire ! . . . Frédéric , )) expliquez-vous... je ne vous comprends 9 pas. 9
L'aimable fille n avait compris qu'une chose, c'est que le jeune homme ne voulait point quelle en aimât un autre, et cela avait suffi pour lui faire entendre qu'elle était aimée. Depuis- long- temps elle espérait bien avoir inspiré à Frédéric les plus doux sentimens ; mais cependant il ne lui disait jamais un mot à ce sujet, rien qui voulût dire : « Je vous aime, » et lors même que tout le fait deviner , on veut encore s'entendre dire cela.
Frédéric garde de nouveau le silence, de longs soupirs s'échappent de sa poitrine et il ne dit rien.
« Parlerez-vous, Monsieur? dit Constance, )) qu'avez-vous aujourd'hui qui vous trouble )) à ce point? qu'ai-je fait pour mériter vos » reproches? Expliquez- vous tout à fait... je
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» le veux, entendez-vous, Monsieur? je le )) veux. 9
La voix de Constance avait une expression si tendre en prononçant ces mots , que Frédéric ne put s'empêcher de la regarder de nouveau , et sans doute les yeux de mademoiselle de Yalmont étaient d'accord avec sa voix, car il reste quelques minutes à les regarder avec délices , tout-à-coup il s'écrie de nouveau : « Que je suis malheureux ! ...
» — Vous, malheureux! Frédéric... et » pourquoi.... — Vous allez vous marier.... — )) Je vais me marier!... en voilà la première » nouvelle. — Oh ! vous voudriez en vain me le )) cacher; je sais tout, Mademoiselle... je sais » que votre prétendu arrive dans quelques )) jours.... que c'est un colonel... et que vous » l'aimez..'. — Que dites-vous?... un colonel... )) et je l'aime... Ah! par exemple, c'est un peu » fort... Et quel est le nom de ce colonel que » je vais épouser?... — Son nom... Ah! ma foi, » j'ai oublié de le demander... Mais, à coup » sûr, vous savez fort bien qui je veux dire... » Soutiendrez-vous que vous ne connaissez pas
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» un colonel. . . — Il en est venu plusieurs chez )) mon oncle... mais... — Ah! il en est venu » plusieurs... vous en convenez maintenant... » — Et qui vous a dit , Monsieur , que j'allais » me marier?... — Quelqu'un qui en est cer- » tain; mon père, qui le sait de votre oncle. — » De mon oncle... mais je n'y comprends rien. » — Vous feignez de ne pas me comprendre!..
» Mais , sans doute, vous attendez avec impa- )) tience l'arrivée de votre futur époux. »
Constance semble réfléchir quelque temps ; puis elle reprend d'un air qu'elle s'efforce de rendre bien froid : « Vraiment , Monsieur , je )) suis bien étonnée de ce que vous venez de me )) dire; mais enfin... s'il était vrai que je me )) mariasse. .. en quoi cela pourrait-il vous tou- )) cher?... Je crois que cela ne peut que tous )) être fort indifférent. — Ah!., vous pensez )> cela.. . Oh ! . . vous avez bien raison , Made- » moiselle;... certainement, cela ne peut rien )> me faire... — Eh bien, Monsieur, pourquoi » donc alors me faire toutes ces questions?... » — Pourquoi?... Ah! Constance, vous vous » mariez donc?... et ce colonel... vous l'ai-
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» mez?.. — Et. . si j'aimais quelqu'un... est-ce » que cela vous ferait de la peine?.. »
Gonateice veut le pousser à bout; elle -veut le forcer d'avouer ses sentimens. Frédéric ne peut plus se contenir... Son cœur ne peut jdius garder son secret. « Oui , s'éerie-t-il , je yous » aime... je tous adore... Je mourrai , si tous % êtes à un autre!..
)) — Ilm'aime!.. Ah! c'est bien heureux que » Ton TOUS ait arraché cdk !.. J'ai cru qu'il ne » le dirait jamais. »
Et l'aimable fille tendait sa main à Frédéric, et celui-ci était tombé à ses genoux et couTrait cette main de baisers, pendant que Constance lui disait aTec tendresse : « Âh ! Frédéric, moi )) aussi je tous aime.. . Je n'aimerai jamais que » TOUS !.. Mon ami , pourquoi donc ne me l'a- )> Toir pas fait plus tôt cet aTcu qui me rend si » heureuse et que j'attendais depuis si long- » temps!.. Mon oncle me chérit; il ne Toudra » point faire mon malheur. S'il est Trai qu'il )) ait formé pour moi quelque projet de ma- > riage... ce dont je n'ai jamais entendu par- » 1er, il Ëiudra qu'il y renonce; car je lui di-
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» rai que je ne yeux épouser que vous... que )) TOUS seul pouvez obtenir mon cœur et ma » main , et il y consentira , j'en suis certaine... )) II TOUS aime aussi, Frédéric , et qui ne tous » aimerait pas ! . . Vous le voyez : vous avez tort )) d'être triste... mélancolique... de me cacher » vos peines... Mon ami, depuis long-temps )) j'avais lu dans votre cœur, ne deviez-vous » pas aussi lire dans le mieni »
Frédéric ne répond que pai des sermons d'amour; sa tête n'est plus à lui; l'aveu de Constance a troublé sa raison ; ce n'est pas sans peine que mademoiselle de Yalmont parvient à le calmer ; et il ne la quitte qu'après avoir reçu de nouveau le serment qu'elle ne s^^ jamais à un autre.
Frédéric quitte Thôtel du général dans une situation d esprit bien différente de celle avec laquelle il y est entré. La certitude d'être aimé de Constance a en un moment changé toutes ses résolutions : dans son délire , sœur Anne est entièrement oubliée ; il n'éprouve même plus de remords. Semblable à ces malades qui , dans le plus fort de la fièvre , ne sentent
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point leur douleur, Frédéric ft*écrie à chaque instant : « Dubourg avait bien raison ; j'aime » Constance... je Fadore!.. je ne puis plus B aimer qu'elle. »
Deux jours après cette déclaration , le comte de Montreville , bien certain que son fils ne songe plus à s'éloigner de Constance, part dans une de ses Toitures pour le Dauphiné, accompagné d'un seul domestique et d'un postillon.
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CHAPITBS Vt.
Mort de Marguerite. — Sœur Anne quitte sa chaumière.
Retournons dans le bois prés de la jeune muette que nous ayons laissée attendant * Frédéric, et que nous relrouTons l'attendant encore.
Mais les arbres ont dépouillé leur parure ; les cbamps n'offrent plus à Tœil le doux aspect de la yégétation ; plus de gazon dans la yallée; plus de verdure sur les bords du ruisseau. Les feuilles sont tombées, et les pas du villageois ont retenti sur ce qui, quelques jours plus tôt, ombrageait sa tête et embellissait son jardin. Il a foulé aux pieds le beau feuillage du prîn-
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temps, que l'approche d'une aulre saison vient de faire mourir... Ainsi tout passe et se suc* cède. . . Un autre feuillage renaîtra pour retom* ber à son tour ; et cet homme qui le foule à ses pieds doit aussi retourner dans la pot»sière, sur laquelle marcheront d'autreSsgéaémtions. Il se <^t quelque chose, parce que sa course a été plus longue; ùiais quand les siècles auront dis* perse sa cendre, qu'anra-t-il laissé de plus que ces feuilles que le vent chasse devant lui ?
L'automne dispose à la mélancoUe ; il fait rêver, réfléchir, non pas le dtadin que les soins de sa fortune ou de ses plaisirs retiennent dans le tourbillon du monde , mais l'homme des champs qui peut contanpier chaque jour le changement qui s opère dans toute la nature.
U ne voit pas sans émotion ces bois dont les arbres noirs et apauvris semblent porter ledeuil du printemps; s'il parcourt une route qu'ombrageait un épais feuillage, s'il cherche ces bosquets sous lesquels il s'est reposé de la chaleur du jour, il ne voit plus que des branches sèches que souvent la main du pauvre a brisées. La forêt , éclaircie dans son dôme, est moins
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sombre qu'en été, et laisse pénétrer de tontes parts les rayons du jour. Mais cette clarté, loin de l'embellir , lui ôte tout son charme ; on regrette ses sentiers sombres et mystérieux , sous lesquels il est si doux de se promener dans la saison des amours.
En voyant l'approche des frimas , en contemplant les effets de l'hiver, Thomme, toujours bercé par l'espérance , se dit : c Le prin- » temps renaîtra , je reverrai mes ombrages , » mes gazons et mes bosquets, > Le printemps renaît. . . mais bien des hommes ne le reverront plus !
Sœur Anne n'a remarqué le changement de saison , que parce qu'il lui fait sentir la longueur du temps qui s'est écoulé depuis que Frédéric l'a quittée;. La pauvre petite ne' peut pluscompterles jours, le nombre en est trop considérable. Cependant, l'espoir n'a pas entièrement fui de son cœur; elle ne peut croire que son amant veuille l'abandonner pour jamais j quelquefois elle s'imagine que Frédéric a cessé de vivre ; c'est alors que le désisspoir le plus sombre s'empâte de son ame. . . Lorsque cette pensée s'ofire
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à son esprit, la \ie ae lui semble plus qu un long supplice... Pourrait-elle exister enccure, si l'espérance de rei^oir son ami ne la soutenait plus!.. Souyent elle voudrait mourir... Mais elle va être mère , ce souyenir la rattache à l'existence ; quelque chose lui dit qu'elle doit viyre pour son enfigint.
^ Depuis fort long-temps la jeune orpheline n'est point allée au village. Un vieux pâtre , qui passe par le bois , a Thabitude de déposer tous les jours , au pied d'un arbre, le pain bis nécessaire aux habitantes de la cabane ; et , en échange, il trouve toujours une grande cruche pleine de lait. Ce pain, du laitage, des œufs , composent, en hiver, toute la nourriture des pauvres femmes. Lorsque sœur Anne a terminé les apprêts de leur repas et donné à sa vieille compague tout ce qui lui est nécessaire , elle prend avec ses chèvres le chemin de la montagne , et va s'asseoir au pied de l'arbre de sa mère. Malgré le froid qui commence à être vif, la jeune fille ne manque pas un jour à se rendre à cette place. Couverte d'un mauvais manteau de laine, à demi-usé, elle brave la rigueur
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de la saison^ elle s'entortille dans ce yètement qui ne la garantit qu'à peine; ses chèTres, qui ne trouyent plus rioi à brouter sur la montagne, tiennent se coucher aux pieds de sœur Anne , dont les traits , amaigris par son état et ses souffirances , n'offrent que trop fidèlement l'image de la pauvreté et delà douleur.
Plus d'une fois la neige, en tombant a gros flocons, a formé sur toute sa personne un manteau de glace, et permet à peine de distinguer sur la terre le corps de la jeune fille, qui se dépouille alors elle-même pour couTrir ses pan- Très compagnes. Le voyageur qui passerait sur la montagne , ne verrait sortir de ce groupe' couvert de neige, que la tète de la petite muette, toujours tournée vers la route de la ville. Mais insensible au froid , elle ne sent pas que tout son corps frémit , que ses dents claquent avec force, que ses membres se raidissent; elle ne sent pas ses douleurs physiques ; un seul sentiment l'absorbe. . . Le mal qu'il lui fait ne laisse plus de sensation pour les autres.
Quand la nuit ne permet plus de voir sur la route, elle se relève, elle se regarde. . . étonnée
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de se Yoîr presqu'ensevelie sous la neige. Elle secoue son manteau, caresse ses chèvres et redesoeod lentement la montagne. Elle retourne tenir compagnie à la vieille Marguerite , puis ya se jeter sur sa couche solitaire... Elle n'y trouve plus l'amour , elle n'y trouve pas même le repos ; depuis long-temps elle n'en goûte plus. .. Le souvenir de son amant est là... Il est partout pour sœur Anne... Si du moins elle pouvait se plaindre, l'appeler... l'implorer encore. . . Il lui semble que ses accens arriveraient jusqu'à lui. Pauvre fille ! le ciel t'a ôté cet organe si précieux. Des larmes ! toujours deslar- 'mes!... voilà tout ce qui te reste.
Mais de jour en jour sœur Anne voit s'affaiblir la vieille Marguerite. Depuis long-temps la bonne femme ne sort plus de la cabane; à peine si elle peut encore gagner son grand fauteuil. Marguerite a soixante-seize ans ; sa vie a été active , laborieuse , sa vieillesse est tranquille ; exempte d'infirmités , la bonne femme n'a point de souffirance ; l'âge seul abat ses forces qui à chaque instant diminuent ; elle s'éteint comme une lampe, après avoir jeté une
douce clarté ; elle n'a point brillé , mais elle a été utile, ce qui est préférable.
L'instant marqué par la nature approche :
Marguerite ne doit point revoir un autre printemps. Sœur Anne redouble de soins près de sa mère adoptive; s'apercevant de l'affaiblissement de ses fsicultés , elle renonce à se rendre sur la montagne afin de ne plus la quitter. Ce sacrifice était le plus grand qu'elle pût lui faire. La bonne Marguerite, touchée de sou attachement, sourit à sa fille adoptive et l'appelle encore sa chère enfant... Mais un matin, quand sœur Anne, suivant son habitude, se rend près du lit de sa mère pour voir comment elle a passé la nuit, Marguerite ne lui répond plus. ... elle ne lui tend plus sa main tremblante!. .. ses yeux sont fermés, ils ne doivent plus se rouvrir. Sœur Anne, effrayée, s'empare des mains de la bonne vieille.... cette main est froide, inanimée... £n vain elle cherche à la réchauffer dans les siennes!... Elle dépose un baiser sur le front de Marguerite... mais un sourire n'est plus sa récompense.
La jeune fille reste anéantie devant le lit de