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connaît; mais elle ne conçoit pas pourquoi les paysannes détournent la tête ou la regardent avec mépris. Loin de s^arrêler, comme a'était leur coutume, pour dire bonjour à sœur Anne, elles s'éloignent d'elle, et semblent Touloir ériter sa rencontre; les jeunes gens la regardent en souriant et d'un air moqueur; quelques-uns causent entr'eux en se la montrant du doigt, et sur aucune de ces figures elle ne retrouve ces marques de l'intérêt que l'on avait l'habitude de lui témoigner.
« Qu'ont-ils donc?... b se dit la pauvre orpheline ; < tout le monde semble me fuir...
y> est-ce parce que je suis plus malheureuse . . . » parce que j'ai perdu ma mère , parce que » Frédéric m'a abandcmnée P. . . n
Elle ne songe pas qu'elle porte le témoignage de sa faiblesse ; ce gage d'amour, dont elle est fière, n'est aux yeux des paysans qu'une preuve de sa honte. Au village on est plus sévère qu'à la ville : on y fait grand cas de l'innocence , parce que c'est souvent l'unique trésor que l'on y possède. Les habitans de Yizille avaient sur ce chapitre des principes austères; une fille
qui avait commis une faute devenait Fobjet du mépris général tant qne son séducteur ne la réparait pas en face des autels. Peut-être auraient-ils dû se montrer plus indulgens pour la jeune muette , qui , vivant au fond des bois ., ignorait que l'on était coupable en cédant à son cœur ; mais les paysans ue raisonnent point, ils agissent par habitude, e| souvent machinalement. Ils avaient témoif lé beaucoup d'intérêt à sœur Anne tant qu'elle avait été aussi innocente que malheureuse ; maintenant qu'elle porte des preuves de sa faiblesse , ils la repoussent sans s'informer si elle n'est pas plus malheureuse encore qu auparavant.
La jeune muette est arrivée dans le village , ne comprenant rien à la conduite des habitans, ne devinant pas pourquoi les jeunes filles fuient 3on approche sans daigner répondre à ses signes, ni pourquoi leurs parens la regardent d'un air sévère et méprisant.
Elle frappe à la porte d'une maisonnette dont les propriétaires étaient des amis de Marguerite. La villageoise qui lui ouvre fait un mouvement de surprise en la regardant, puis
la
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la renyoie de s^a maison. Sœur Anne yeut insister , et cherche à lui fidre comprendre la perle qu'elle yienl de faire ; mais, sans daigner remarquer ses signes , ou la repousse dans la rue, où la regardent plusieurs habitans qui s'y sont rassemblés.
« Osez-vous bijii venir au village dans cet )) état? lui dit un vieux paysan. Vous montrer )) parmi nous... vouloir enti^er dans nos mai- » sons ! Vous portez les preuves de votre honte... » Il fallait la cacher dans le fond de vos bois. )) Et vous venez vous présenter à nos filles.... » Est-ce pour qu'elles admirent votre belle )) conduite?.,. Est-ce pour leur donner un si
)) bel exemple?... Allez, fille de Clotilde
» vous devriez mourir de honte ! . . . Retournez » dans votre chaumière... fuyez avec votre sé- » ducteur, mais ne venez plus vous mêler )) parmi nos femmes et nos enfans. »
Sœur Anne ne conçoit pas comment on peut être coupable pour avoir connu l'amour. Elle regarde les habitans du village avec surprise ; elle joint vers eux ses mains suppliantes; elle cherche à leur faire entendre que ce n'est pas
pour elle qu'elle vient les implorer ; mais les villageois ne veulent point la comprendre; ils la repoussent, la fuient en rentrant dans leur maison 5 quelques-uns l'accompagnent jusqu'au bout du village , et , là , ne la quittent qu'après lui avoir ordonné de ne plus y rentrer. La pauvre petite suffoque; les sanglots Fétouffent : être traitée de la- sorte pour avoir aimé Frédéric... Celte pensée soutient cependant son courage : c'est pour lui qu'elle souffire ces humiliations; elle supporterait tout plutôt que de ne plus laimer. Elle regagne en pleurant sa chaumière. U est nuit. La pi us profonde solitude règne dans sa demeure désormais l'asile du silence. Elle est maintenant entièrement seule sur la terre. Liaccessible à de vaines terreurs , à ces craintes puériles que de grands génies éprouvent quelquefois près de l'image de la mort , sœur Anne retourne près du lit sur lequel repose Marguerite, et, se jetant à deux genoux devant cette couche funèbre, elle tend encore ses bras vers sa protectrice , et semble lui dire : « Vous ne m'auriez pas re- D poussée, ô ma mère ! si plus coupable encore
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)) je m'étais présentée devant vous!... Vous » auriez eu pitié de moi. Votre grand âge , )) votre vue affaiblie ne vous ont point permis )) de vous apercevoir de mon état ; mais vous » m'auriez pardonné... et ils viennent de me » chasser ! . . . Est-ce donc en accablant les )) malheureux , qu'on leur ouvre une voie au » repentir ! »
Sœur Anne passe toute la nuit auprès du lit de Marguerite. Elle prie du fond du cœur pour celle qui lui a tenu lieu de parente ; elle la supplie de la protéger encore ; et, pendant celte triste nuit , l'image de Frédéric ne vint point troubler sa pieuse occiipation.
Le lendemain au point du jour, sœur Anne va dans le bois attendre le passage du vieux pâtre qui échange du pain contre son lait. Le villageois ne larde pas à venir. C'est un homme d'une soixantaine d'années , mais encore fort et robuste, qui a passé une partie de sa vie dans les forêts , et , comme sœur Anne , est à peu près étranger à tout ce qui se fait au village , qui est le monde pour un habitant des bois. La jeune fille le prend par la main et semble le
supplier de la suivre dans sa chaumière. Le vieux pâtre se iais* s» conduire. Elle le mène devant Marguerileistr^ vieux berger hoche la tête sans paraître ému : Thabitude d'une vie sauvage rend quelquefois indifférent sur les malheurs d'autrui. Cependant sœur Anne lui fait des signes supplians qu'il est impossible de ne pas comprendre, le vieux pâtre consent à lui rendre le service qu'elle lui de mande.
La jeune muette le conduit dans le jardin , devant le figuier sous lequel Marguerite aimait à s'asseoir; elle lui indique du doigt la teire : c'est là qu'elle veut que sa mère adoptive repose. Le vieux pâtre a bientôt creusé la tombe, puis il y transporte les restes de la bonne vieille, et les recouvre de terre. Sœur Anne plante une croix sur cette place... C'est le seul monument qu'elle puisse élever à la mémoire de sa bienfaitrice ; mais elle viendra souvent l'arroser de ses pleurs. Et combien de mausolées magnifiques sur lesquels on n'a jamais versé une larme !
Le vieux pâtre s'est éloigné : sœur Anne est de nouveau seule ... et pour jamais ! ... Elle sent
alors plus yivement encore la perle qu'elle a faite. Marguerite parlait '^u; depuis quelque temps elle sommeillait sa^^^ >8se ; mais elle était là, et la pauvre petite ne se sentait point abandonnée de tout le monde. Un seul être pourrait la consoler... mais il ne reyient pas, et chaque jour détruit le peu d'espérance qui la soutenait encore. Sœur Anne n'aurait pas la force de supporter ses peines, si elle ne sentait que bient6t le ciel lui donnera quelqu'un pour les adoucir. . . Les mouTemens de son sein lui annoncent l'existence de cet être qui va doubler la sienne. Pour lui elle a déjà bien soujQTert! On la fuit , on la méprise ; elle ne trouverait plus dans le -village ni secours ni protection ; mais sa vue seule lui fera oublier tous ses tourmens : n'est-il pas juste que ce soit dans la cause de nos peines que nous en trouvions aussi le dédomma- , gement.
Cependant les jours en s'écoulant ont changé en un doux souvenir de reconnaissance la vive douleur que sœur Anne éprouvait de la perte de Marguerite; mais le temps, qui calme les regrets de l'amitié, n'adoucit point la douleur
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d'une amante. Le souvenir de Frédéric estplus que jamais présent à sa pensée ; elle n a plus rien qui puisse Ten distraire. Elle ne voit plus personne ; et si les mouyemens de son sein lui rappellent qu'elle sera mère , n'est-ce pas encore pour lui faire désirer la présence du père de son enfant?
Pendant le temps que Frédéric a passé ayec sœur Anne, il lui parlaitquelquefois du monde, de son père , et souvent de Paris , lieu de sa naissance. Dans le cours de la journée, lorsqu'ils étaient assis tous deux sur les bords du ruisseau, il se plaisait à faire à la jeune fille le tableau de la grande ville , à lui décrire une partie de ces plaisirs , de ces spectacles , de ces promenades brillantes qui en font un séjour enchanté. La pauvre petite ne comprenait pas toujours ce qu'il lui disait , mais elle l'écoutait eu. ouvrant de grands yeux ^ elle témoignait son étonnement par des mouvemens naî&, par des signes de surprise fort bizarres , et cela amusait Frédéric , qui était souvent obligé de conter pour la satisfaire , car on ne fait pas continuellement l'amour... il y a des personnes qui disent que
c'est bien dommage , elles oublient que ce que l'on peut faire sans cesse finit pas n'avoir plus de prix.
Ce que Frédéric disait s'est gravé dans la mémoire de sœur Anne. Chaque jour elle y pense davantage et se dit : a 11 est sans doule )) dans cette grande ville , dans ce Paris , dont ï il m'entretenait si souvent et où il est né. » Peut-être son père l'empêche-t-il de venir rae » retrouver. . . . Mais si je pouvais aller le rejoin- » dre... si je pouvais me jeter dans ses bras... » Oh! je suis bien sûre qu'il serait content de » me revoir... alors il me garderait près de » lui... je ne le quitterais plus... et je serais )) bien heureuse!... mais comment faire pour )) trouver ce Paris... »
Chaque jour le désir ^'aller chercher son amant prend plus de force dans cette ame aimante , qui ne peut pas se persuader que Frédéric l'ait oubliée et qui croit que s'il ne revient pas la trouver c'est parce qu'on le retient loin d'elle. Depuis que Marguerite est morte , sœur Anne n'a plus de raison pour rester dans le bois. Dans l'état où elle est , et privée d'un or-
gaae si nécessaire, sans doiile sa chaumière devait lui paraître préférable aux dangers, aux peines, aux fatigues qui seront son partage dans le voyage qu'elle veut entreprendre; mais une femme qui aime bien ne voit ni les dangers ni la peine., elle brave tout, soutenue par Tespoir de revoir Tobjel de sa tendresse, sœur Anne, étrangère au monde, ne pouvant parler et portant dans son sein le fruit de ses amours, se décide à quitter son asile pour aller chercher son amant; elle bravera tous les péiils, supportera la misère , les privations de toute espèce , et dût-elle employer plusieurs années dans ses recherches, il lui semblera que chaque pas la rapprochera de son amant.
Sa résolution est prise, elle ne songe plus qu'à Texécuter, mais elle ne voudrait point laisser à l'abandon sa cabane et le tombeau de Marguerite. C'est encore aux vieux pâtre qu'elle va s'adresser : elle le conduit un matin dans sa demeure, lui montre un petit paquet qui contient ses vêtemens, et qu'elle place sur son dos, en lui indiquant qu'elle va se mettre en voyage, puis, le faisant asseoir dans la chaumière, sem-
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ble lui dire : < Elle est à vous , restez ici... . ja » ne vous recommande que le figuier qui om- » brage la tombe de ma mère et ces pauvres )) aaimaïit qui furent si long-temps ma seule y> compagnie. »
Le vieux berger la comprend aisément, mais, quoique la chaumière soit à ses yeux un palais, et que, par l'abandon que lui en fait sœur Anne, il se trouve plus riche qu'il ne Fa jamais été , il cherche à détourner la jeune fille d'un projet qui lui semble insensé.
» Où voulez-vous aller, mon enfant? lui dit- )) il , vous quittez votre mai3on dans Tétat où » vous êtes... dans deux mois peut-être vous » serez mère , et vous allez vous mettre en )> voyage!... Vous, pauvre muette!... qui vous )> recevra , qui vous aidera. . comment deman- » derez-vo us votre chemin?.. Allons, mape- )) tite, vous allez faire une folie... Du moins » attendez encore quelque temps. »
Sœur Anne a pris son parti , rien ne peut plus l'en détourner ; elle secoue la tôte en regardant le vieux berger, puis, levant les yeux
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âiiciel, semble lui dire : « Dieu me conduira, )v'i! prendra pitié de moi. »
Le Tieux pâtre veut la retenir encore. « Et » de largent! lui dit-il, ma petite, il en faut » dans le monde , je sais cela, moi, quoique je » n'y aie guère vécu . . . Dam , je n'en ai pas , et )) je ne puis rien vous donner de voire chau- » raière et de tout ce qui est dedans... et pour- )) tant tout cela vaudrait de l'argent ! ... »
Sœur Anne sourit, puis, sortant de son sein un petit sac de toile bise, en tire quatre pièces d'or , qu'elle montre au vieux berger : c'était le trésor de Marguerite. Quelque temps avant de mourir , la bonne vieille avait ordo^é à la jeune muette de fouiller sous sa couchette, dans un coin de la chaumière. Celle-ci avait trouvé le petit sac, bien roulé et bien ficelé, et Marguerite lui aVait dit : «Prends cela, ma fille, » c'est pour toi , c'est le fruit de mes longues » épargnes et de soixante années de travail... )) C'est à toi que je l'ai toujours destiné, cetré- )) 8or pourra te servir à acheter un plus nom- )) breux troupeau. »
A la vue des quatre pièces d'or , le vieux
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pâtre ne la retient plus, car il croit aussi qu'avec cela on peut faire le tour du monde.
(( Allez donc, lui dit-il, mon enfant; je garde- » rai votre chaumière; quand vous voudrez y > revenir, songf*z qu'elle est toujours à vous. »
Sœur Anne lui sourit tristement , puis , jetant un dernier regard sur sa demeure, elle en sort en tenant d'une main.son léger paquet, et de l'autre un bâton , sur lequel elle s'appuie en marchant. £n traversant le jardin elle salue la tombe de Marguerite... Ses chèvres courent auprès d'elle, et semblent, suivant leur coutume, attendre qu'elle les conduise sur la montagne. Sœur Anne les caresse en pleurant, elles étaient devisnues ses seules amies , et quelque chose lui dit tout bas : < Tu ne les reverras » plus! B
En traversant le bois, que de souvenirs viennent agiter son cœur ! Voilà la place où ils s'asseyaient souvent; voilà le ruisseau près duquel elle l'a vu pour la première fois... où il lui a dit qu'il l'aimait. Ces lieux sont encore animés de sa présence... Cen'estpassansefiForl qu'elle se décide à les quitter ! Mais pour soutenir son
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courage elle se dit : c Je vais le retrouver... et » peut-être y reyiendrons-nous ensemble... »
Elle graxit la montagne... et se prosterne devant larbre où périt Gotilde. Là, elle prie sa mère pour que, du haut des cieux, elle veille sur elle.... pour qu'elle la guide dans son voyage. Ensuite eUe descend la montagne du ' côté de la ville.. Elle marche dans la route qu'il a suivie... elle voudrait j retrouver l'empreinte de ses pas.
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CHAFITBI! TU.
Voyage de sœur Anne. — La foréU
Depuis le poiirt du jour la jeune muette est en route. Le temps est froid, mais beau; une forte geléea séché les chemins, tari les ruisseaux et arrêté les torrens. Les champs sont devenus déserts, les Tillageois ne les traversent qu'à la hâte, empressés de regagner leurs chaumières et de s'asseoir devant le foyer où pétillent les bourrées qu'ils ont rapportées de la forêt. La vue d'un feu ardent égaie les longues soirées de l'hiver, et le pauvre mendiant qui passe dans un village s'arrête et regarde d'un œil d'envie celte flamme qui brille à la croisée d'une chaumière, trop heureux lorsque, sur la grande