‹ Soeur Anne (volume 3)Chapitre 19 sur 38 · ARNE · texte numérisé non relu

ARNE

place, il trouve à se réchauffer devant quelques bottes de paille auxquelles d'autres malheureux Ont mis le feu.

11 n'y a que quatre heures que sœur Anne'est en marche, et déjà ses yeux sont frappés de la nouveauté des objets qu'elle aperçoit. N'ayant jamais vu que sa chaumière, son bois et le village de Vizille . elle s'arrête avec étonnement devant une forge, devant un moulin, prés d'une maison de campagne qui lui semble un château : tout est neuf pour elle; mais comment se dirigera-t-elle dans t^e lûoildequiflui parait si grand, comment pourra-t-elle trouver cette ville qu'elle ne peut pas nommer, dont elle ignore même la route?... Quelquefois' ces? pensées abattent son courage, elle s'arrête, regarde tristement autour d'elle. . . puis-elle songe à Frédéric, et se remet en route.

Vers le milieu de la journée elle arrive dans, un hameau, elle frappe à la porte d une maison de paysan, on lui ouvre : elle voit une jeune femme allaitant un de ses enfans, tandis que quatre autres marmots jouent autour d'elle et qu'une bonne vieille entretient le feu en y

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mettant quelques branches sèches qu'elle vient de ramasser dans le bois.

(( Que voulez-vous, brave femme? » lui demande la jeune mère. Sœur Anne contemple le tableau qui vient de s'offrir à sa vue , et ne peut détourner ses regards de l'enfanl pendu au sein de sa mère; un rayon de joie vient ranimer sa physionomie , on voit qu'elle se dit en ce moment : « Et moi aussi je nourrirai mon en- » faut, je recevrai ses caresses, je le porterai sur )) mon sein! '

» — Dites donc ce que vous demandez, » dit la vieille sans se détourner de devant son feu. « — Ah ! ma mère, » reprend la jeune femme, c voyez donc comme elle est pâle... comme » elle parait souffrante!... Si jeune, près d*ê- )> tre mère , voyager ainsi par le froid qu'il » fait... Vous allez rejoindre votre mari, sans » doute?... »

Sœur Anne soupire. . . Puis voyant que l'on attend sa réponse, elle indique qu'elle ne peut pas parler.

« Ah ! mon Dieu , ma7nière , elle est )) muette.. Pauvre jeune femme.. — Muette!

» s'écrie la vieille... Quoi! ma chère, vous

• ne pouvez pas parler?. . . Que je vous plains , > ma pauvre enfant... muette!., seriez-vou»

)) sourde aussi? i

Les gestes de soeur Anne indiquent qu'elle les entend parfaitement, c Âfa ! c'^st bien heu« » reux, vraiment, » reprend la vieille en s'approchant de la jeune voyageuse, tandis que chaque enfant regarde sœur Anne avec curiosité, croyant qu'une muette n'est pas un être comme un autre.

» C'est donc par accident que vous êtes

» muette, ma petite; y a-t-il long-temps

1 £st*ce par une maladie... Gela peut-il se se

• guérir ?. . . — Ma mère , dit la jeune femme , i> donnons d'abord à cette pauvre femme tout » ce dont elle a besoin ; faites-la reposer , ra- » fraîchir., vous la questionnerez ensuite. >

On s'empresse de faire asseoir sœur Anne devant le feu; un enfant lui prend son paquet, un autre son bâton ; la vieille mère lui apporte à manger, car la jeune femme ne peut pas quitter l'enfont qu'elle nourrit. Sœur Anne, vivement émue des soins que l'<ni a pour elle^ en

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témoigne sa reconnaissance par des gestes si touchans , que les habitans de la maisonnette en sont tout attendris. « Ce n'est donc pas partout )) comme à mon village , » pense la jeune voyageuse ; (( ici , loin de me chasser , de me repous- » ser, ils me font du bien... me traitent 9 comme leur enfant... Le monde n'est donc )) pas si méchant ! . . . d

Cette réception ranime le courage de la jeune fille; mais elle ne peut satisfaire à toutes les questions de la grand'mère. Les Tillageoises croient , d'après ses signes , qu'elle Ta retrouver son mari. « Il est sans doute à la ville? » lui dit la vieille. Sœur Anne fait un signe affirmatif ; et comme la ville la plus proche est Grenoble , les paysannes pensent que c'est là qu'elle se rend.

Après être restée plusieurs heures sous ce toit hospitalier, sœur Anne veut se remettre en route ; mais auparavant elle sort de son petit sac une de ses pièces d'or qu'elle présente à la jeune femme.

(( Gardez , gardez., ma chère , lui dit cdle- » ci; nous ne voulons rien pour ce que nous.

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1 ayons fait. Vous êtes si à plaindre d'être pri- )) vée de la parole , que tous mériteriez d'être » accueillie et logée partout pour rien; mais, » malheureusement, tout le monde ne pense )) pas de même ; il j a des cœurs durs , insensi- » blés... Vous allez à la Tille ; là , Toire argent. » TOUS sera nécessaire , on ne tous Vy refusera )) pas. >

Sœur Anne témoigne à la jeune femme toute sa reconnaissance. Elle l'embrasse tendrement ainsi que son nourrisson , puis sort de la maisonnette, et on lui indique la route de Grenoble, où l'on présume qu'elle se rend.

La jeune Toyageuse ne Ta pas TÎte : sa grossesse , son peu d'habitude de la marche, le paquet de bardes qu'elle porte , la forcent à s'arrêter souTcnt. Alors elle s'assied sur un arbre renversé , sur une pierre ou sur le bord d'un fossé. Là , elle attend que ses forces soient revenues pour se remettre en chemin.

Quelquefois , pendant qu'elle se repose, des voyageurs passent dcTant elle. Les gens en voiture ne la regardent pas ;. quelques hommes ài cheTal lui jettent ua regard; mds les piétons

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s'arrêtent et lui adressent quelques mots.

Gofnme ils ne reçoivent pas de réponse , ils s'éloignent, les uns en la croyant stupide , les autres en la traitant d'impertinente , parce qu^elle ne daigne pas leur parler. Sœur Anne regarde les passa ns d'un air de surprise ; elle sourit au paysan qui lui propose de monter sur son cheval , et baisse les yeux lorsqu'un autre se fSàche de ce qu'elle ne lui répond pas ; les plus curieux font comme les autres : ils iGinissent par la laisser là.

Vers la fin du jour , soeurAnne , qui a suivi exctement la route qu'on lui a indiquée , se trouve devant Grenoble. La vue d^une grande ville lui cause une nouvelle surprise, qui augmente à chaque pas qu'elle fait dans ces rues où elle voit du monde mis bien plus élégamment que dans son village. Tout Fétonne, tout l'embarrasse, elle ne marche qu'en tremblante Ces grandes maisons, ces boutiques, ce mouvement de gens qni vont et viennent, ce bruit continuel, l'air singulier avec lequel on la regarde , tout augmente sa confusion. Pauvre fille I que serait-ce donc si tu étais à Paris!. . .

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Mais il est nuit , il faut chercher un asile. Sceur Anne n'ose entrer nulle part , toutes ces, maisons lui paraissent trop belles y elle craintqu'on ne Teuille pas l'y recevoir. Pendant longtemps elle erre à l'aventure dans ces ruesqu elle ne connaît pas ; mais la fatigue l'accable , elle. se décide à frapper quelque part. La pauvre petite ne sait pas ce que c'est qu'une auberge ; elle croit que partout ^ en payant, on lui donnera à coucher.

£lie frappe à' la porte d'une maison assez modeste. On lui ouvre, elle entre en tremblant. « Que demandez-vous ? » lui crie un vieux tailleur qui sert de portier. La jeune fille le regarde tristement , et lui fait des signes pour se faire entendre ; mais le portier, sans remarquer ces signes , se contente de répéter sa question. Ne recevant pas de réponse, il se lève avec colère, cou^t à sœur Anne, la prend par le bras et la met à la porte en disant : « Ah! tu ne )> veux pas dire où tu vas. . . mais on n'entre pas )) comme çà ici , ma petite. »

Cette réception n'était pas encourageante , la pauvre orpheline est encore dans la rue, des

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larmes sont prés de s'échapper de ses y^x; elle rappelle son courage et va frapper ailleurs.

Là, on la traite de mendiante , et on ne la reçoit pas davantage. Elle n'y tient plus , ses sanglots Fétouffent 3 elle va s'asseoir et pleurer sur un banc de pierre, placé devant une porte; mais bientôt cette porte s'ouvre; un vieux couple en manchon , en pelisse et en douillette , en sort suivi d'un domestiquequi porte un falot, en passant ils ordonnent à sœur Anne de quitter le banc qui tient à leur maison , en la traitant d^iainéante, de meodiaDte, de paresseuse,' et la meuaçanlt , si elle ne s'éloigne pas, de la feire mettre en prison. Sœur Anne se lève en tremblant, et va traîner plus loin sa fatigue et sa douleur; et les vieux époux s'éloignent enchantés de ce qu'ik viennent de faire, en se promettant de se plaindre de l'audace des malheureux , dans le cercle où ils vont passer la soirée.

La jeune fille, accablée de fatigue , peut à peine se soutenir , et ne sait plus où porter ses pas. La conduite que l'on tient avec elle , lui donne une bien triste idée du séjour des villes. Il ÙLUt cependant qu'elle trouve un abri pour

la nuit. Elle aperçoit une maison qui lui semble plus éclairée 5 la grande porte est ouyertc; plusieurs personnes vont et viennent. Elle prend dans sa main une de ses pièces d'qr , et n'ose entrer qu'en la présentant. Cette fois elle s'est biai adressée : c'est dans une auberge (pi'elle vient d'entrer, et la vue de la pièce d'or lui fait avoir un accueil favorable.

Quand l'hôtesse s'aperçoit que la jeune voyageuse ne peut pas lui répondre, elle pense devoir parler pour deux;. et, tout en la conduisant dans une petite chambre où est un lit, lui vante les agrémens de sa maison , la manière dont son auberge est tenue; lui demande d'oà elle vient, où elle va, et s'interrompt bientôt pour s'écrier : a Âh! mon Dieu, que je suis )) bête!... je vous.demande cela comme si: vous

> pouviez me répondre. » Puis elle recomimence ses questions le moment d'après , en disant: (( Mais c'est cruel!... Je ne comprends )) pas vos signes , je né les comprends pas du » tout. .. C'est égal, mon enfant, vous serez ser- » vie à la minute... Ah! si mon neveu était

> ici!... lui qui sait les mathématiques,

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