‹ Soeur Anne (volume 3)Chapitre 25 sur 38 · NUE · texte numérisé non relu

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tend pas de bruit dans la forêt, et parait dési*rer que le Toyageur veuille bientôt se reposer. Sœur Anne peut à son aise considérer les traits du vieillard, et plus elle le regarde , plus elle éprouve pour lui un sentiment d'intérêt, d'attachement qui ne semble pas naître seulement de la situation dans laquelle il se trouve. Au moindre bruit causé par le vent qui agite les arbres ou fait tomber les branches sèches , la jeune fille éprouve une terreur mortelle , croyant voir revenir les trois brigands , tandis qu'au contraire la joie se peint alors dans les regards de Leroux, qui court écouter à la porte , espérant entendre ses compagnons.

(( Attendriez- vous du monde ? lui dit Té- )) tranger. — Non, Monsieur, non, personne,.. > c'est la crainte des voleurs qui me faitécou- » ter ainsi... mais je commence à croire qu'ils )) ne vous ont pas poursuivi et vous pourrez » donnir tranquillement. — Jevaisme reposer » jusqu'au point du jour, alors vous voudrez » bien me servir de guide pour trouver le pro- )) chain village. — Oui, Jffonsieur, avec grand )) plaisir... mais dormez à votre aise, le jour

» est encore éloigné. .. Voilà le seul lit que je » puisse TOUS offiîr, c'est de la paille fraîche.. • » Je suis fôclié de ne pouvoir tous coucher )) mieux que cela , mais nous sommes si pau- » Très!... — Oh ! je serai fort bien, ne tous )) inquiétez nullement de moi. >

En disant cela 1 étranger Ta s'étendre sur la paille où il cherche le rejpos, et Leroux reste dcTant le feu , tournant la tête de temps à autre 5 pour regarder si le Toyageur s'endort. La jeune muette , l'œil toujours fixé contre Tou- Terture de la cloison , né perd de Tue ni l'étranger ni le Toleuf, et prie le ciel pour que Christine ne s'éTeille pas.

Enfin le Toyageur paraît sommeiller, et Leroux se lèTe pour aller'prendre ses armes dans le caTeau, dont TouTerlure est ferméeparune planche et ^masquée par un monceau de paille, Sœur Anne frémit... Si le Toleur allait sur-lechamp assassiner le Tieillard. . . Mais non, après ^Toir refermé le caTcau , il sort doucement de la masure en murmm^ant : « Allons au rendez- » TOUS ordinaire, et, s'ils n*y sont pas, rcTe- » nous Tite ici. »

Leroux ouvre doucement la porte de la cabane et disparait. Le moment d'agir est arrivé: la jeune muette rassemble tout son courage et sort de la chambre en marchant avec précaution , de crainte d'éveiller Christine, puis eki referme la porte à double tour, afin de Tempêcherde sortir, dans le cas où elle s'éveillerait. La flamme qui brille encore dans Fâtre éclaire seule la chambre où dort le voyageur. Sœur Anne va près de lui et lui prend le bras qu'elle serre avec force. Le vieillard s'éveille... il voit avec étonnement cette jeune fille penchée vers lui , et dont tous les traits expriment la plus affreuse anxiété; il va parler... elle pose vivement un doigt sur sa bouche, et regardant autour d'elle avec terreur, ses regards lui recommandent le plus profond silence... L'étranger se lève et attend avec inquiétude Texplication de cette scène mystérieuse.

Sœur Anne court au caveau... Elle parvient à en soulever l'ouverture , prend dans l'âtre un morceau de bois enflammé dont elle se sert pour l'éclairer, puis, faisant signe au voyageur d approcher, lui fut voir dans l'intérieur du caveau

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des armes , des yêtemens de toute espèce , et le sang dont ils sont couterts atteste comment les Tolem-s s'en sont emparés.

Le Toyageur frémit : « Grand Dieu! dit-il, » suis-je donc dans le repaire des brigands!... > La jeune fille fait un signe affirmatif , puis court vers la paille, et lui indicfueque pendant son sommeil on doit revenir pour l'assassiner.

L'étranger s'empare aussitôt d'une paire de pistolets qu'il trouve à l'entrée du caveau : (( Du moins , dit-il , je vendrai chèiement ma )) vie.. ^ Mais toi, pauvre femme... comment » vas-tu Élire?... »

Sœur Anne ne lui laisse pas le temps d'achever : elle court ouvrir la porte de la cabane , et lui indique qu'il faut se hâter de fuir et qu'elle l'accompagnera. L'étranger la prend par la main... ils sortent de la masure... En ce moment la compagne des voleurs, qui a entendu du bruit , se lève et veut sortir de sa chambre ; se voyant enfermée , elle crie , appelle Leroux, court vers la fenêtre qui donne sur ta forêt, et aperçoit l'étranger et la jeune fille qui passent alors devant elle.

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«Malédiction!... ils vont fuir... » s'écrie Christine, en s'efforçant d'ébranler les barreaux dé la fenêtre. Le rieillard dirige sur elle un de ses pistolets ; mais sœur Anne l'arrête en lui Êdsant comprendre que le bruit de cette arme attirerait les yoleurs. L'étranger sent qu'elk a raison ; ils fuient, et, laissant l'horrible femme les accabler d'imprécations, ils sont bientôt lignés de la demeure des brigands.

Âpres aToir en;é pendant près d'une heure dans les détours de la forêt, tremblans, au moindre bruit, de rencontrer Leroux et ses compagnons , les fugitifs distinguent les pas de plusieurs choTaux... Ce ne peut être que la maréchaussée envoyée à la recherche des brigands. L'étranger et la jeune fille se dirigent du côté d'où part le bruit.. Bientôt un homme passe près d'eux en fuyant : c'est Leroux que poursuit un cavalier. Un autre homme à cheval accourt et s'écrie en voyant l'étranger : € Voilà mon maître!... Grâce au ciel, les co- > quins ne l'ont pas tué. )> Le voyageur indique aux gardes la retraite des brigands , puis , montant sur un cheval que lui aaiène son do-

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mestique^prenden croupe la jeunefemmequira sauyé, et ils s'éloignent au grand trot de la forôt

Pendant la route Fétranger ne cesse de remercier sa libératrice qui rend grâce au ciel de ce qu'elle n'est plus au pouvoir des voleurs.

Le domestique apprend à son maitre que , quelques momens après sa fuite dans la forêt, la maréchaussée a paru. Les brigands n'ont plus songé qu'à se sauver ; mais, atteints bientôt, deux sont morts en se défendant. Alors prenant les deux chevaux que les voleurs avaient déjà dételés de la chaise , le domestique était monté sur l'un et s'était joint aux gardes qui battaient la forêt pour tâcher de retrouver son maitre.

Le péril passé est bientôt oublié. On arrive à un bourg assez considérable, et les voyageurs frappent à une ferme où Ton s'empresse de les recevoir et de leur prodiguer tous les soins. €'est surtout la jeune muette qui a besoin de prompts secours. La situation affreuse dans laquelle elle s'est trouvée depuis deux jours , le danger auquel elle vient d'échapper, l'efibrt décourage qu'elle vient de faire dans cette nuit

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terrible ; tous ces éyénemens ont accablé l'inforttinée qui n'est plus en état de se soutenir. On la porte dans un bon lit, les habitans de la ferme apprenant la situation dans laquelle se trouyait cette jeune femme et ce qu'elle' a fait pour sauyer le yoyageur, lui témoignent le plus tendre intérêt, et l'étranger ne se liyre au repos que lorsqu'il est certain que rien ne manque à sa libératrice.

Le lendemain on a ramené la yoiture trou* yée sur la route : l'étranger pourrait partir , mais sœur Anne est en proie à une fièyre ardente; il ne yeut pas s'éloigner sans être rassuré sur son existence. Le meilleur médecin des enyi* rons est mandé : Finconnu prodigue For pour que la jeune muette ait tous les secours que rédame son état. 11 passe une partie de la journée dans sa chambre, il joint ses soins à ceux des habitans de la ferme.

Sœur Anne yoit tout ce que l'étranger fait pour elle, et son cœur en est yiyement touché. Malgréle malqui Faccable, elle s'empared'une des mains du yoyageur et la presse ayec reconnaissance.

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« PaÙTre femme , dit Tétranger vivement )) ému, je ne vous quitterai pas que je ne sois » tranquille sur vos jours... J'aurais youIu » vous emmener dans ma voiture et vous con- » duire à votre destination... Quepuis-je faire ï) pour vous?... Vous m'entendez, je le vois D bien; vous n'êtes privée que de la parole; 9 mais savez- vous écrire? » La jeune muette fait un signe négatif, puis , tout-à-coup , un souvenir semble la ranimer; elle fait un mouvement avec la main , comme si elle voulait tracer des caractères. Le vieillard lui présente une plume, du papier... elle ne peut s'en servir; il lui donne un morceau de craie; se soulevant alors de son lit , elle se penche sur une table placée auprès, et parvient, non sans e£Port, à tracer avec la craie le nom de FrMéric , puis , désignant ce nom en secouant tristement la tête, ses yeux semblent dire : Voilà tout ce que je sais...

Le voyageur parait vivement surpris en lisant le nom que la jeune femme vient de tracer sur le bois. Il semble réflédiir quelques momens , ses yeux se reportent sur sœur Anne

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avec plus d'intérêt.... mais la jeune muette y trouTe moins de douceur et une expression de sévérité qu'elle ne peut définir.

c Et votre nom, dit Tétranger, ne savez- 9 vous pas récrire? » Sœur Anne fait un signe de tête y et trace de nouveau le nom de Frédéric

Le voyageurparalt fortement préoccupé tout le reste de la journée; lorsqu'il regarde la jeune fille, il tombe dans de profondes rêveries. Pendant cinq jours Fétat de sœur Anne laisse craindre pour sa vie , et Tétranger ne quitte point la fecme. Au bout de ce temps un mieux sensible se déclare , le médecin répond des jours de la malade, mais il annonce que, pendant longtemps, sa ÊdÛeBse déviant être extrême, il y aurait de Timpiiidence à elle à quitter la ferme arvaftt le moment qui doit la rendre mère.

En apprenant cela , les yeux de sœur Anne se rendissent de larmes; elle craint d'être à dbarge aux bonnes gent qui l'ont reçue; mais l'étranger s'enpresse de la consoler. « J'ai » pounvàlovt, » luidit41, (( attendez en -ces 1 Ueux le rétaUÎBsemeiit de votre santé ) et, si

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» rien ne vous appelle ailleurs, restez ayee les )) habitans de cette ferme... ils tous aiment; )> ici , tous serez heureuse. '>

Sœur Anne secoue tristement la tête , puis indique qu'il Ëiut qu'elle aille bien loin. L'étranger, qui a déjà donné Tingt-cinq louis aux Tillageois pour tous les soins qu'ils prendront de la jeune femme , met encore une bourse remplie d'or dans les mains de sa libératrice... Celle-ci Tcut la refuser, et ne sait comment lui témoigner sa reconnaissance.

c Vous ne me dcTCz rien, mon enfant, »

lui dit le Tieillard, c songez quç tous m'aTez )) sauTé la Tie , et que , tant que je TÎTrai , c'est )) moi qui Toub dcTrai de la reconnaissance.

1 Tenez, prenez aussi ce papier; il renferma » mon nom et mon adresse. Si jamais tous êtes )) dans le malheur, £dtes-le moi saToir, et » comptez toujours sur ma protection. »

Sœur Anne prend le papier, qu'elle serre précieusement dans la bourse que l'étranger Tient de lui donner. Celui-ci , après FaToir enr core regardée aT^ attendrissement, dépose un baiser sur son front, puis, se dérobant aux lé-

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moignages de sa reconnaissance, monte en voiture et s'éloigne , après avoir laissé dans la ferme des marques de sa générosité.

L'étranger est parti : sœur Anne en est longtemps attristée... Son cœur volait vers cet inconnu ; déjà elle réunissait dans son ame stin image à celle de Frédéric ; mais la tendre amitié qu'elle sentait pour l'un, ne nuisait en rieki à l'amour qu'elle éprouvait pour l'autre.

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CHAPXTBZ n.

Le mariage se fait.

Frédéric ne passe plus un joiu* sans voir Constance ; depuis que les deux amans se sont ayoué réciproquement leur amour, à chaque instant ce sentiment semble augmenter encore. Mademoiselle de Valmont aime avec cet abandon d'un cœur qui ne cherche plus à cacher ce qu'il éprouve. Elle est fiére de Tamour qu'elle inspire à Frédéric , et met tout son bonheur à le partager.

Frédéric, plus ardent, plus impétueux, cède au sentiment qui l'entraîne, mais, en aimant, il ne doit pas être aussi heureux; il a besoia

de s'étourdir. . . de repousser des souvenirs qui troublent son bonheur : semblable à ces gens qui ne regardent plus en arrière de crainte d'y trouver des sujets d'effroi , Frédéric chasse les pensées qui le reportent à une époque encore récente. Il veut ne s'occuper que de Constance; il sent bien que désormais elle doit l'emporter sur .toute autre : à quoi donc serviraient quelques soupirs qui ne consoleront pas celle qu'il 2d)andonne?... On se dit cela, mais malgré soi, dans le sein du bonheur même , il existe au fond de l'ame quelque chose qui nous reproche le mal que nous avons fait.... à moins cependant que nous n'ayons pas d'ame, et il y a beaucoup de gens chez lesquels on en chercherait en vain.

Le comte de Montreville est absent depuis quinze jours. Frédéric ignore le but du voyage de son père ; mais il n^a plus envie de profiter de son absence pour partir de son côté. Pourrait-il maintenant quitter Constance un seul jour? Quoiqu'elle l'ait rassuré sur le mariage dont on lui a fait peur, Frédéric n'est pas encore tranquille; il supplie son amie de que»-

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tionner son onde à ce sujet. Constance n^ose parler de cela au général ; mais vaincue par les sollicitations de Frédéric , elle se décide enfin à le questionner , et un matin va en rougissant le trouTcr dans son cabinet.

c Mon oncle... on m'a dit que tous ayiex » des projets sur moi , » dit Constance en baissant ^ les yeux. Le général la regarde en k>uriant , puis tâche , pour lui répondre , de prendre un ton sérieux , mais cela ne va pas à sa physionomie : « Qui vous a dit y Mademoiselle y )) que j'ayais des projets sur vous! — Mon on- » cle,.. c'est M. Frédéric, qui le sait de son » père. — Ah! diable, M. Frédéric s'occupe » de cela... et quisls sont donc ces projets, Ma- » demoiselle? — Mon oncle , vous devez le sa- )) voir mieux que moi.^. — Ah ! c'est vrai, tu 1 ^ as raison. Eh bien! oui, j'ai des projets. — » Pour mon établissement, mon oncle? de- » miande Constance en tremblant. — Oui, » pour te marier enfin.

> ^-^ M6 marier!... Il serait possible!

» Ah! mon onde.:. S) Et l'aimable fille lève

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sur le général des yeux suppliaos et.dqjàpleÎAS de larmes. , : . ^

c Allons, allons, calme-toi, mor})]i^u, >) ;dit le général en prenant la main de sa mèc绫»l4, 1 te voilà déjà aux champs, comme si je devais » faire ton malheur : est-ce que tu ne veux pas » te marier?.». — Mais... je ne dis pas cela , Ji mon oncle. — Alors, pourquoi donc cet ef- )) froi en apprenant que je songe à te donner )) un mari? — Mais.... c'est que... je veux... » je ne voudrais pas. . . — Tu veux ? tu ne vouyt drais pas!... Hom! les femmes ne peuvent )) jamais parler clairement... Pourquoi ne pas jf me dire tout de suite que tu ne veux épouser » que Frédéric? — Ah! mon oncle... vous sa- » vez.» — 11 faudrait que je fusse aveugle pour D lie pas voir cela ; et ce beau monsieur qui s'a- » vise d'aimer ma nièce... et qui soupire, qui » se désole au lieu de venir tout bonnement me 9 demander sa main... — Ah! mon cher bn- 9 cle.... vous voudrez donc bien ?... — Par- » bleu, est-ce que j'ai l'habitude ne pas vou- 1 loir ce qui te plaît.... -^ Mais ce mariage » avec ce colonel?.. — C'est un conte inventé

» par mon yieil ami, je ne sais pas trop pour- » quoi; mais enfin il est venu me trouver et » m a suf^lié de le laisser dire cela : il a bien » fallu le laisser agir, quoique je ne corn- » prenne rien à tous ces mystères, et qu'il me 9 semble que lorsque deux jeunes gens s^ai- ».ment et se conviennent, il n'y a pas besoin » de marches et de contremarches pom'les ma* » rier. M'importe, Monlreville a sa tactique, » dont il ne veut pas s écarter. Ne va pas dire )) cela à Frédéric surtout , car son père m'en 1 voudrait; mais à son retour, qui doit être » prochain , je mets fin à ces mensonges , et je » t'unis à ton amant qui finirait par se rendre » malade à force de soupirer. »

Constance embrasse son oncle et le quitte, encore embellie parla certitude du bonheur.

Bientôt Frédéric revient près d'elle et s'informe avec inquiétude de ce que lui a dit le général.

Constance tâche de dissimuler sa joie : la femme qui aime le plus n'est pas'fàchée quelquefois d'inquiéter un peu son amant, car dans les tourmens qu'il éprouve elle voit de nou- Telles preuves de son amour.

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c Eh bien ! dit Frédéric avec impatience , » vous ne me répondez pas? Vous avez cepen- » dant parlé à votre oncle au sujet de ce ma- » riage... Est-il vrai qu'il en ait conçu le pro* » jet?... — Mais oui, il songe àme marier...

» — J'avab donc raison , » s'écrie le jeune homme en faisant un bond qui fit trembler Constance; <( il y pense ; on m'avait dit la vé- )) rite... Mais on ne vous ravira pas à mon » amour... — Mon ami... calmez-vous... — » Que je me calme quand on veut vous ma- » rier !... Constance, si votre oncle est un ty- 9 ran , je vous enlève... Nous fuyons ensemble 9 au boutdu monde !... au boutde l'univers !... » Vous, vous seule suffirez à mon bonheur ! . . . » Ce soir, si vous y consentez, nouspartirons... » Gomment, Mademoiselle, vous riez en voyant )) mon désespoir... — Ah! Frédéric, quelle » mauvaise tète vous ayez! — Ah! Mademoi-^ » selle veut me donner maintenant des leçons ft de sagesse... 11 me semble que ce mariage » ne vous afflige pas beaucoup... C'est donc » comme cela que vous m'aimez?... -^ Mé- B chant!... quel reproche!... Ah! moa ami , IV. 4

» parce que mon amour est plus tranquille )) que le TÔtre, ne croyez pas qu'il ait moins » de force. — Mais ce mariage que proj ette vo- » Ire oncle? — Et si c'était avec vous, Mon- » sieur, qu'il songeât à me marier-.-— Avec » moi!...))

Tous les traits de Frédéric s'animent d'une expression nouvelle , et Constance pose un doigt sur sa bouche en lui disant : (( Chut!... )) silence , mon ami ! mon oncle m'avait bien )) défendu de parler... mais puis-je vous voir )) long-temps de la peine!... — Quoi, Gons- 9 tance , il se pourrait... Ah ! quel bonheur !

)) votre oncle est le meilleur des hommes !

)) ah! laissez-moi aller me jeter à ses pieds... » — Nonpas vraiment !.. pour qu'il me gronde. )) Mais je ne pourrai donc jamais vous rendre » raisonnable... Asseyez-vous là, Monsieur, » auprès de moi.... — Mais enfin quand donc » pourrai-je lui dire que je vous aime? — Au » retour de votre père. . . il ne tardera pas sans )) doute. Savez-vous s'il est allé loin?... — )> Mais . . . non ... je ne crois pas. . • je ne suis pas » certain... — Eh bien, mon ami, vous voilà

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» tout pensif... — Moi! non, je vous jure. Tant » q ue nous n'avons pas été certains de notre bon- » heur, je vous ai pardonné ces airs rêveurs , » ces momens de tristesse qui vous prennent yt quelquefois auprès de moi; mais songez bien, » Monsieur, que je ne veux plusces mines-là.. . » Mon ami , vous n avez pas de chagiiu , pas » de peines secrètes que vous ne puissiez con- )) fiera Constance, n'est-il pas vrai? — Non sans )) doute ! — Promettez-moi que vous me direz )) tout... tout absolument, que j'aurai votre » confiance entière... Est-ce que deux époux » doivent se cacher quelque chose... — Oui , »> ma chère Constance , je vous le promets , je )) vous dirai toutes mes pensées. »

/ Fré<léric ment un peu en ce moment , mais

ce mensonge est excusable, et dans cet instant ime confidence entière ne causerait pas un grand plaisir à Constance qui est persuadée que son amant ne songe qu a elle , et qui, malgré son air calme , sa douceur et sa confiance , aime trop éperduement Frédéric pour ue pas être susceptible de jalousie, sentiment qui ,

chez les femmes, est presque toujours adhérent à l'amour.

Le comte de Montreville revient à Paris après une absence de près d'un mois. En toute autre circonstance Frédéric aurait été suipris de la longueur d'uh voyage qui pouvait être terminé en quinze jours, mais près de Gens* tance il ne s'est pas occupé de cela. Cependant, en revoyant son père, tous les souvenirs du Dauphiné reviennent à son esprit, il demeure embarrassé devant lui, il voudrait et n'ose le questionner.

De son côté, le comte ne parait pasie même qu'avant son départ : comme s'il était fortement préoccupé d'u^ événement récent , il est souvent rêveur, pensif, et , en regardant son fils > semble aussi craindre et désirer une explication. Enfin Frédéric se hasarde le premier à questionner son père, et, contre son attente, celui-ci, en lui répondant, n'a plus ce ton sévère , cet air froid qu'il prenait autrefois en abordant ce sujet.

« Vous avez été en Dauphiné, dit Frédéric, » vous avez été à Vizille?... — Oui, dit le

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» comte , j'ai parcoaru les environs de ce vil- )) lage. . . le bois dans lequel vousavezséjoumé » si long-temps. . . — Et. .. vous aveivu cette. . . 9 jeune fille ? — Non, je ne Tai pas vue, depuis )> quelques jours elle avaitquitté sa chaumière, » qu'on vieux pâtre seul habitait. — Quoi!

» sœurAnne n'est plusdans sa retraite. . .se pour-

» rail-il!... et Marguerite — La 'vieille

» femme est morte depuis plusieurs mois. — » Soeur Anne est partie. . . pauvre petite. . . que » peut-dle être devenue... dans sa situation , » comment pourra-t-elle se conduire , se faire » comprendre... Ah! malheureuse... — Que » voulez-YOus dire?» s'écrie le comte en fixant sur son fils des yeux où se peignait l'expression du plus vif intérêt , « quelle est donc la situa- » tkm de cette jeune fille?... qui la rend tant » àplaiirfre?... réponde?., Frédéric ? — Mon » père, sœur Anne depuis l'âge de sept ans a » perdu l'usage de la parole 5 un événement » a(l^eux,une frayeur épouvantable ont 6té à > cette pauvre petite la possibilité de se foire )) entendre.

» Grand Dieu ! » dit le comte , vivement

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frappé de ce qu'il vienl d'apprendre , « c'est )) elle!... je lavais deviaé !... »

Mais Frédéric n'a pas entendu les derniers mots que son père vient de prononcer, il est tout occupé^de sœur Anne , qu'il croit voir errante, sans secours, sans abri, au milieu des bois , des campagnes; repoussée dans la plupart des aubergesT, et partout en proie à la misère et au malheur. Il songe que tout cela est son ouvrage, que s'il n'avait pas cherché à inspirer à cette jeune fille une passion violente , elle aurait vécu tranquille dans le fond de saretraite, ne désirant point lesr plaisirs qu'elle ne connaissait pas , et ne se créant point un bonheur, une eiislence différente. Dans ce moment les re mords accablent Frédéric , et il se rq>rodie vivement sa conduite avec une femme dont il a cessé d'être amoureux, maisqui lui est toujours chère.

Depuis long-temps le comte et son fils sont plongés dans leurs réflexions. Le comte rompt enfin le silence en s'adressant à Frédéric d'une voix émue :

«Rassurez-vous sur le sort de cette jeune

» fille... je Fai retrouvée... — Vous l'avez re- » trouvée, mon père, se pourrait-il ?. . . — Oui, » dans une ferme , aui environs de Grenoble.

)) Je l'y ai laissée... et j'ai fait en sorte de la » mettre à l'abri de la misère... — Mais com- )> ment, vous ne pouviez la connaître... — Son » malheur, sa jeunesse... elle m'intéressait » vivement. . . quelque chose me disaii que c e- » tait la personne que je cherchais , je n'en » doute plus depuis que vous m'avez ditqu'elle )) est muette. Je vous le répète, ne vous in )) qiiiétezphis de son a venir, je l'ai laissée chez » de bonnes gens, qui l'aiment, et où elle sera )) bien; j'aurai soin d'ailleurs de veiller sur son )) sort. »

Le comte se garde bien de dire à son fils ^oa aventure dans la forêt et tout ce qu'il doit à sœur Anne ; en apprenant qu'elle lui a sauvé la vie , il craint que Frédéric ne sente se rallumer pour elle son premier amour, il ne veut pas surtout que Frédéric sache que la jeune muette est sur le point d'être mère , cette connaissance pourrait déranger les projets qu*il a formés. Enfin le comte , quoiqu'il s'intéresse

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maintenant à sœur Anne, et se promette d'assurer son existence et celle de son enfant, n'en désire pas moins voir s'accomplir le mariage de son fils avec la nièce de son yieil ami , et , pour cela , juge très-nécessaire da cacher tout ce qui a rapport à la pauvre orpheline.

En arrivantàParisil a expressément défendu à son domestique de parler de Fayenture de la forêt et de la jeune femme qu'ils ont laissée à la ferme.

L'assurance que son père vient de lui donner que sœur Anne était entourée de bonnes gens et désormais à Tabri du besoin, a calmé le chagrin^ de Frédéric. En amour les remords ne durent guère, et le sentiment nouveau est toujotits là pour chasser les souvenirs de l'ancien. C'est auprès de Constance que le jeune homme va oublier entièrement la pauvre fille des bois , c'est en faisant de nouveaux sermens d'amour qu'il perdic souvenir de ceux qu'il a faits à tme autre.

Le retour du comte de Montreville doit amener le prochain mariage des jeunes gens. Frédéric le désire , Constance l'espère , et le gêné-

rai le veut, parce qu'il trouve qu'il ne faut pas laisser les amans soupirer trop long-temps.

Tout le monde est d'accord , quel obstacle pourrait retarder le bonheur des deux amans?

Le mariage est arrêté. Le général se fait une fête de danser à la noce de sa nièce , quoiqu'il n'ait jamais dansé de sa i^ie; le comte ne désire pas moins saluer Constance du doux nom de fille , et les amans... Ah! tous savez bien ce qu'ils désirent , cela se devine, mais cela ne se dit pas.

Tout occupé de son prochain bonheur , Frédéric n a plus que bien rarement de ces souvenirs qui donnaient à ses traits une expression de tristesse; quand par hasard il lui échappe un soupir, un regard de Constance éloigne aussitôt ces pensées données à d'autres temps. Mademoiselle de Yalmont est si aimable, l'approche du bonheur la rend si belle, qu'il est impossible de ne point l'adorer.

Enfin est arrivé ce jour qui doit unir Frédéric et Constance. Le comte de Montreville est tellement satisfait qu'il permet à son fils d'inviter à son mariage toutes les personnes qu'il dési-

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