CHAPITRE V
ses cheveux frisés en pain de sucre ; il a un habit noir, une culotte pareille et des bottes à revers qui lui tombent plusbasquele mollet; il tient une canne avec laquelle il semble désigner les objets à la personne qui l'accompagne , et on lit sur sa figure une expression de satisfaction et de contentement à laquelle il ajoute un air d'importance qu'il se croit sans doute obligé de conserver.
La dame qui lui donne le bras a, au moins , la quarantaine. Elle a dû être bien j mais elle a maintenant le tort de vouloir ne paraître encore que vingt ans , et cependant , malgré ses -petites miues aimables , son parler enfantin , ses boucles passées derrière l'oreille , celles qui sortent par-dessous son chapeau, et une tournure qu'elle tâche de rendre folâtre , on s'aperçoit très-facilement qu'elle est majeure,
Dubourg s'avance vers le château
7 8 90EUII ANNE.
sans avoir l'air de faire attention aux étrangers , qu'il se contente de saluer ; puis il fait semblant de continuer de causer avec Ménard , et parle de manière à être entendu de loin.
« Ce château me rappelle celui de » mon aïeul aux environs de Sando- » mir... Vous savez, mon cher Ménard, » celui où nous soutînmes un siège si » long... si meurtrier?... »
Menard ouvre de grands yeux en regardant Dubourg , mais il se hâte de dire: « Oui, M. le baron... je sais » très-bien.
» Voilà , reprend Dubourg , une tour » qui ressemble étonnamment à celle t> placéeà l'ouest de mon château deKra- » pacli... Je crois m'y voir encore dans » lachambreoù couchait leprincedeBul- » garie, lorsqu'il venait manger la soupe » chez mon père. Ah! moucher Ménard!..
» j'espère bien vous y faire boire de » ce fameux Tokey dont je vous ait déjà
» parlé — Du Tokey de Tckély ,
» M. le baron ? — Précisément.... il a » cent vingt- quatre ans de bou- » teille !.. .. »
Le monsieur et la dame entendaient parfaitement tout ce que disait Dubourg qui avançait toujours en feignant d'examiner le château, mais marchant de manière à ne point trop s'éloigner d'eux.
Pendant queDubourg parle, le monsieur est attentif ; sa figure prend bientôt une expression de considération , de respect j il pousse le bras de sa femme , car c'est sa femme qui est avec lui ; et , lui désignant Dubourg , la fait marcher un peu plus vite afin de rejoindre l'illustre étranger.
Au pied de Tune des tours, le monsieur et la dame se trouvent tout près de nos deux voyageurs. On va entrer dans les ruines. Dubourg s'arrête pour •céder le pas à la dame j l'époux en fait
autant à son égard ; il n'est pas jusqu'à Ménard dcyant lequel il ne s'incline.
Ces cérémonies terminées , la conversation s'engage.
« Monsieur vient visiter notre pays en » amateur?» dit le monsieur, en s'approchant deDubourg. ci — Oui, Mon- » sieur, je voyage... pour mon plaisir.. » avec un ami... le comte de Montre- » ville... dont vous ave/, peut- être en- » tendu parler... et M. Ménard, pro- » fesseur de belles- lettres très-distin- » gué... helléniste de ju première force, » qui tourne le couplet comme un n ange... surtout au dessert. »
Le monsieur s'incline devant Ménard, qui a fait de gros yeux bêtes quand on a dit qu'il tournait facilement un couplet, mais qui se garderait bien de contredire M. le baron.
«Vous habitez ce pays, Monsieur, «ajoute Dubourg. — Oui, Monsieur, » répond la dame en souriant. Nous