CHAPITRE VI
Visite au Bois.
Quand Dubourg et Ménard s'éveillent, le lendemain de leur dîner à Allevard, Frédéric est parti depuis longtemps. Dubourg dit : « Nous l'atten- » drons ce soir, et uous lui parlerons, » et Ménard répond : a Oui , M. le baron, » vous lui parlerez. »
Mais nous avons vu que Frédéric restait fort tard près de sœur Anne , jusqu'à ce qu'il se fût décidé à y rester tout-à-fait. De Vizille à Grenoble il y a quatre lieues ; le cheval que Frédéric
prenait le matin au hasard , pour s'èlre reposé toute la journée , n'en valait guère mieux le soir; parce que des chevaux d'auberge sont rarement bons à monter. Il s'ensuivait que le cheval mettait quelquefois trois heures à revenir de Viziile , et Frédéric ne le pressait pas , car il ne s'agissait plus alors d'arriver près de sœur Anne. .
Frédéric rentrait donc fort lard , et Dubourg, après avoir fait avec Ménard la partie de piquet, seul jeu que jouait l'ancien précepteur s finissait par s'endormir sur les cartes , parce que ces messieurs n'ayant d'argent ni l'un ni l'autre , ne pouvaient jouer que sur parole, et que le jeu ne s'échauffait jamais, quoique M. Ménard eût à sa disposition la tabatière du roi de Prusse et qu'il prisât à chaque instant pour se donner quelque ressemblance avec Frédéric II.
Dubourg bâillant , M. Ménard proposait au baron d'aller se coucher \ et
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on remettait au lendemain pour parler à Frédéric ; mais le lendemain s'écoulait de même sans qu'on l'aperçût.
Plusieurs jours se sont passés ainsi ; l'impatience de Dubourg augmente : il brûle de retourner à Àllevard, de poursuivre sa conquête et de faire la partie du maître de forges. De son côté , M. Ménard ne désire pas moins boire encore du Pomard de M. Chambertin et se trouver à côté de M. Fondant , qui le verse si bien.
Mais on ne peut pas aller à pied à Allevard; il faut s'y présenter de ma»
nière à donner de soi une idée qui reponde au rang qu'on a pris ; il faut surtout avoir de l'argent dans sa poche si Ton veut faire figure au jeu. M. Ménard ne voit pas trop la nécessité de cela; mais puisque M. le baron pense que c'est indispensable, il est nécessairement du même avis.
11 faut donc absolument voir Fré-
1 l8 SOEUR ANNE.
déric. « Parbleu, dit Dubourg, nous » l'attendrons ce soir, et, pour ne pas » nous endormir , nous boirons du » punch toute la nuit s'il le faut, qu'en » pensez- vous , M. Ménard? — Je >•> suis entièrement de cet avis, M. le m baron, pourvu que nous ayons une » brioche pour accompagner le punch.
» — Nous en aurons quatre ; nous les » jouerons au piquet , et Frédéric les » paiera. »
La nuit vient 5 un énorme bol de punch est apporté, ainsi qu'une assieiie surchargée de gâteaux. Ces messieurs se mettent au jeu en buvant, et boivent souvent pour ne pas s'endormir, ce qui au contraire les endort un peu plus vite. Après avoir bu chacun près d'un demi-bol , et avale une demi-douzaine de tartes et de brioches, ils tombent la tète, sur la table, Dubourg en disant:
« Je suis capot ; » Ménard en ajoutant « Sur table, M. le baron. »