CHAPITRE V. l
que l'un des étrangers rôdait souvent autour de mademoiselle Goton, et cela lui avait donné de l'humeur; mais il n'avait pas osé le surveiller de trop près , parce que le souvenir des pistolets le tenait encore en respect.
Lorsque ses trois camarades ont chacun la tête dans leurs mains , appuyées sur la table , il se lève tout doucement , et se dispose à chercher Go ton , dont il connaît la chambre à coucher. Il ne prend pas de lumière, pour ne point trahir sa marche , et s'avance à pas de loup vers rétable.
Il en est encore à dix pas, et déjà il distingue deux voix qui se disent de Tort jolies choses... 11 s'approche encore... et il saisit fort distinctement Je fil du discours , car Dubourg et Goton ne se croyant entourés que d'animaux, se livraient sans réserve au plaisir de la conversation.
Le marchand est furieux; mais coin-
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ment se venger ?... il ne se soucie plus de chercher querelle à Dubourg ; appeler l'hôte ce serait perdre son temps : le cher homme et sa femme s'enferment et se barricadent pour ne pas être dérangés ; et d'ailleurs qui oserait se charger défaire lever l'hôtesse; puis, après tout , que leur importe que leur servante couche avec un voyageur » il est probable qu'ils ne répondent point de la vertu de Goton.
Le marchand veut jouer quelque tour au couple amoureux. Il ne trouve rien de mieux que de mettre bien doucement le crochet de fer qui ferme en dehors la porte de l'étable, puis s'éloigne enchante', en se disant : a Vous » ne sortirez de là que lorsqu'on ira » vous délivrer ; car la porte est solide, » et je vous défie de la briser. »
Notre homme va rejoindre ses compagnons. Bientôt le jour commence à poindre ; c'est l'heure où leurs affaires
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forcent les marchands à se mettre en route. Ils sont bientôt debout; et, en prenant leurs ballots, écoutent le récit du tour que leur camarade vient de jouer à l'étranger. Tous y applaudissent, enchantes de se venger d'un homme qui n'a pas eu peur de leurs gourdins j et ils quittent l'auberge en riant de la scène qui s'y passera Je matin.
Pendant que ces évéuemens se sont passés , Ménard n'est pas resté aussi tranquille que nous l'avons laissé. Le petit vin blanc, dont monsieur le baron lui a versé fréquemment , a produit son effet. Ménard se réveille.... Il se retourne , il avance son bras en dehors de son lit pour rencontrer la chaise qui doit l'aider à descendre ; car dans ces misérables auberges il n'y a point de table de nuit; il faut donc se lever pour chercher ce dont on a besoin.
Mais c'est en vain qu'il alonge les bras et tâtonne de tous côtés.... Point
de chaise'... Comment donc descendre de ce lit qui frise le plafond?... et cependant Ménard sent que cela lui devient fort nécessaire... Il écoute : il n'entend rien.*.. Il cntr'ouvre ses rideaux... La plus profonde obscurité règne dans la chambre. Monsieur le baron se sera endormi sur une chaise comme il en avait le projet; et d'ailleurs comment oser prier monsieur le palatin de Rava de lui donner le... Ménard ne le pourra jamais !... D'un autre côté, se jeter à bas du lit, c'est s'exposer à se blesser , ou tout au moins à ne plus pouvoir y remonter. Tout cela est fort embarrassant, et le pauvre Ménard, assis sur son séant , rie sait quel parti prendre , et sent augmenter à chaque instant son envie d'être en bas.
Nécessité n'a point de loi , dit un vieux proverbe ; et puis , monsieur le baron est si bon , si complaisant , si serviable. Tout cela enhardit Ménard : il
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tousse, légèrement d'abord, ensuite un peu plus fort... puis il se hasarde à prononcer bien bas : « Monsieur le ba- » ron... si vous ne dormez pas... ose- » rai-je vous demander un secours... Je » suis bien embarrassé , monsieur le » baron. »
Mais dans ce moment le baron Dubourg était avec Goton , occupé à lui apprendre ce que c'est qu'un boudoir , et comment une mansarde, un bosquet, un grenier, une grotte, une cuisine, une cave , une étable même, peut mériter ce nom , lorsqu'on y est avec la personne que l'on aime , et Goton comprenait cela parfaitement parce qu'elle avait l'entendement facile , et que Dubourg , qui avait été à renseignement mutuel r faisait fort bien le moniteur.
« Il paraît que monsieur le baron » dort profondément , se dit Méuard , «maudite auberge! — lit infernal où » je ne puis pas me retourner sans me
p piquer les fesses.... car je crois que le b matelas est fait de paille d'avoine !.... ©Allons, arrive ce qu'il pourra... Je d vais tâcher de me laisser glisser. »
Déjà Ménard a une de ses petites jambes hors du lit , il va en sortir l'autre... quand un fracas épouvantable se fait entendre dans la chambre : une chaise est renverée , un vase placé dessus tombe et se brise... Plusieurs objets glissent le long des murs , puis se sauvent en poussant la porte qui donne sur le carré... Ménard est glacé de terreur... Il appelle d'une voix étouffée : « Monsieur le baron... monsieur » le baron... est-ce vous ?»
On ne lui répond pas... Le pauvre homme ne se sent plus le courage de quitter son lit ; il se fourre dans sa couverture, se cache la tête sous les draps, et la frayeur qu'il vient d'avoir lui faisant perdre toute retenue, il ne lui est bientôt plus nécessaire de descendre de