CHAPITRE VIII
Les comédiens impromptu. — Événement qui change tout.
Après avoir fait près d'une lieue , comme si on les poursuivait, le pauvre Me'nard , tout essoufflé , déclare qu'il n'en peut plus, et se laisse tomber sur le gazon. Dubourg pense qu'ils peuvent maintenant s'arrêter, et il s'assied à côté de son compagnon.
«t M'expliquei'ez-vous enfin , M. le baj» ron , » dit Ménard après avoir repris haleine, «t pourquoi nous nous sauvons comme 31 des voleurs de cliez notre ami M. de » Chambertin , qui nous comblait de poli- 5) tesses, nous logeait élégamment, nous cou- 1» chait douillettement, nous nourrissait par- )» faitement, et chez lequel enfin nous étions
» considères suivant nos me'rites? — Mon
5» cher M. Menard ! tant va la cruche à
)» l'eau, qu'à la fin elle se brise ou elle s'em- 5) plit, c'est comme vous voudrez, et dans » ce cas-ci , je pourrais bien avoir fait l'un )» et l'autre. — Quelle est la cruche? qu'a- » vez-vous brisé? je ne vous comprends pas, )t M. le baron. — Je le crois bien, mais je î> vais m'expliquer d'une autre manière. )» Avez-vous vu cet homme que l'on appe- )) lait Durosey et qui n'est arrivé que ce )> soir, chez mon ami Chambertin? — Oui, o> M. le baron. — Savez-vous ce que c'est î) que cet homme-là? — On a dit que c'était :> un négociant retiré. — Oui, sans doute, )» pour mieux m'abuser il avait pris ce 5) titre!... avez-vous remarqué qu'il avait 0) une figure sinistre? — J'ai vu, M. le ba- 5» ron , qu'il vous regardait fort souvent , î> avec beaucoup d'attention. — Parbleu, je • le crois bien , il m'a reconnu. M. Ménard , 3» cet homme n'est autre qu'un espion turc » déguisé... et envoyé à ma poursuitç... — )\ Se pourrait-il? — On sait que j'ai , da^n^
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5» diffërentes cours, plaidé la cause des Grecs » et arme plusieurs princes en leur faveur', » les Turcs ont juré ma mort. Cet homme » estundeleursagens, je l'ai reconnu pour » l'avoir vu souvent à Gonstantinople ; sa 3> pre'sence est toujours pour moi le signal )) de quelque malheur ; je suis sûr que tous M les environs de la maison de M. Cham- 3) bertin étaient cerne's par ses complices. 3) Dans la nuit, ils m'auraient enlevé... et )• vous aussi , parce que l'on sait que vous
» m'accompagnez avant quinze jours
!) nos deux têtes auraient orné le château )> des sept-Tours et figuré près d'une queue 3» de cheval, symbole de la puissance du )> grand seigneur. Voyez maintenant si j'ai 3> eu raison de fuir.
» — Ah! mon Dieu, » ditMénard en regardant derrière lui , « il me semble que mes !» forces reviennent... Si nous nous remet- 3» tions en route... — Nort... Tranquillisez- ;> vous , M. Ménard , les coquins ont perdu )• nos traces et n'oseront pas nous suivre. », — Mais comment se fait-il que M. Chajn.-,
» bertin ait reçu chez lui?.... — Eh ! mon « pauvre Mënard , vous ne connaissez pas 3» les hommes!... Avec une douzaine de 5» cachemires, une collection de pastilles, 3» une boîte de flacons d'essence de roses , •» on fait faire aux gens tout ce qu'on veut. 5> Et d'ailleurs je n'accuse pasChambertin : 3> il a pu être abuse; mais au moment du feu 3» d'artifice , j'ai vu plusieurs hommes de » mauvaise mine, et cela m'a de'termine'à 3> prendre la fuite... — Vous avez sagement 3> fait. .. Mais notre voiture?.. . — Je n'irai cer- 3) tainement pas la chercher. — Ni moi. Mais 3> l'aubergiste de Grenoble à qui elle appar- 3) tient? — Il a notre chaise de poste pour 3> se payer. — Mais avec quoi voyagerons- 3» nous de'sormais? — Avec nos jambes pro- 3> bablement. D'ailleurs quand on n'a pas 3> le sou pour payer des chevaux , il est 3) assez inutile d'avoir une chaise de poste. 3» — Comment! M. le baron, vous n'avez 3» plus d'argent? — Non , mon cher Mé- » nard ; j'ai jierdu ce soir tout ce que je » possédais.... La présence de ce Turc me
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>» troublait l'esprit... je ne savais plus ce que » je faisais , et j'ai joue' tout de travers. — )» C'est bien fait pour cela... Heureusement » que mon e'iève , M. Fre'de'ric de Montreî) ville , a la caisse de voyage ; nous n'avons » rien de mieux à faire que d'aller le ren trouver. — Comment pouvez-vous comp- » ter sur Frédéricpour avoir de l'argent?... » Ce jeune homme vient de faire une » nouvelle connaissance , et les nouvelles )> connaissances, M. Me'nard, coûtent tou-
» jours beaucoup... On fait le gëne'reux
» on ne refuse rien à sa belle... Je suis sûr » que cette petite fille lui fait faire des » de'penses folles!... A cet âge-là, on ne » connaît pas le prix de l'argent ; on n'a » aucune e'conomie... — Mais, M. le baron, » je ne vois pas trop comment, en vivant 1» dans un bois, ils pourraient dépenser » beaucoup d'argent?... — Vous ne le voyez î) pas!... je le vois bien , moi !.... C'est une » chose, une autre... mille fantaisies... Ne 1» croyez-vous pas que depuis un mois que » nous les avons quittes , ils sont reste's dans
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5» leur cabane? Tenez, je volis avouerai ,
n à pre'sent, que Frëde'ric m'a dit qu'il » voulait mettre la petite dans ses meubles... 3) — Comment , M. le baron , vous ne lui )» avez pas repre'sente'... — Il est assez grand n pour faire ses volontés. Au reste , calmez- 3) vous, j'irai dans le bois... j'irai seul d'a- )> bord pour ne pas le fâcher ; et s'il veut » m'entendre , je le ramènerai avec moi. » Mais en attendant cela , il faut que nous j> vivions. Combien posse'dez-vous d'argent? ■) — Dix écus , environ. — C'est peu de n chose; mais en vivant avec e'conomie, 3> cela nous mènera quelque temps.... A la 1) ve'ritë , nous nous nourrirons frugale-
3> ment mais cela nous fera du bien
:) Tous ces grands dîners vous e'chauflent ; )» c'est très-malsain de manger tous les jours î. de cinq ou six plats , et de boire plusieurs ). sortes de vins. — Il me semble cepen- » dant , M. le baron , que nous engrais- !. sions tous deux chez M. Chambertin. — ;. Oui, mais cela nous aurait joué un mau- 3» vais tour ; un petit ordinaire bien simple
'» arrêtera cette tendance à l'accroissement. 1) Les délices de Capoue amollirent les Gar- » thaginois ; la table de M. Chambertin 1» aurait produit sur nous le même effet , et » j'en aurais ëtê de'sespe're'. De'cide'ment , je 1» vais reprendre l'incognito. — Ab ! cette n fois je suis de votre avis, M. le baron; » car si ces Turcs vous retrouvaient. — C'est » aussi pour cela que je crois qu'il ne serait j» pas prudent à nous de retourner à Gre- )) noble, où je pourrais être arrête'... c'est- )> à-dire enlevé par cesdrôles-là. D'ailleurs, 5) sans argent, nous serions mal reçus par » notre hôte, qui pre'tendrait, je gage, que » sa voiture vaut mieux que la nôtre ; nous » e'viterons de passer par cette ville , et nous » irons , avec vos dix écus , nous loger dans » quelque petit bourg... — Mais quand nous
» n'aurons plus rien, M. le baron —
)» Oh! parbleu! nous verrons; il ne faut j) pass'inquie'ter d'avance... Fre'de'ric e'crira M à son père... — Je crains que M. le comte i> ne se fâche... — J'écrirai à ma tante... — » A votre tante , M. le baron? — G'est-à-dire II. i5
;> à mon intendant. Enfin , nous trouverons
-> quelques ressources ! D'ailleurs quand
)> nous nous chagrinerions en serait-il au- » trement?... Prenons donc notre parti... )) Tenez , il fait un temps superbe , nous )» ne sommes plus fatigués ; remettons-nous » en route. Ma foi , pour admirer le paysage, » il n'y a rien de mieux à faire que de \'oya- !) ger à pied... Allons, mon cher Me'nard , )> rappelez votre courage!... Depuis que )) nous sommes ensemble nous avons déjà )) eu bien des hauts et des bas... m'en avez- )) vous vu plus triste? — Ah ! M. le baron , n tout le monde n'a pas votre philosophie. -) — Je vous formerai. Songez aux infor- » tunes de Marins , d'Annibal , du prince i> Edouard ; à la pauvreté de la petite-fille i) d'Henri IV, aux malheurs de Marguerite )> d'Anjou , et à tant de grands personnages » qui se sont trouvés dans des positions ) beaucoup plus difficiles que la nôtre, et )> plaignez-vous encore , si vous l'osez. )»
Les voyageurs se remettent en roule. II était assez curieux de voir Dubourg en
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grande toilette, en jabot et en minces escarpins , marcher près de Mënard , qui avait la culotte de drap de soie , les bas noirs et les souliers à boucles , et qui , dans ce costume , était souvent forcé de gravir des montagnes , de franchir des fosse's , et démarcher sur un terrain fort ine'gal. Heureusement que ces messieurs avaient pris leurs chapeaux pour aller voir le feu d'artifice, sans quoi ils auraient probablement parcouru le Dauphine' en voisins.
Au point du jour , ils entrent dans une maison de paysans , et s'y font donner à de'jeûner. Dubourg commande une omelette et fait apporter du petit vin de vigneron. On sert le de'jeûner à ces messieurs, qui le prennent sous une tonnelle, entoure's d'animaux domestiques qui viennent leur faire socie'té.
te Que l'on est bien au grand air ! )» dit Dubourg ; u toutes les salles dorées , toutes » vos antichambres valent-elles cette cam- » pagne... cette douce liberté dont nous » jouissons à cette table? — Il est certain, »
dit Ménard en chassant un gros chat qui revenait continuellement mettre sa patte dans son assiette ; » il est certain qu*on est 1» très-libre ici... et qu'il n'y règne aucune )> gêne.... Allons , voilà le chien , à présent, >» qui vient me prendre mon pain... — Eh! 5> M. Me'nard , il faut que tout le monde 7> vive. Du temps de nos premiers parens , 3> ces innocens animaux partageaient le re- » pas de leurs maîtres ; le lion venait man- 5> ger dans la main , et le tigre se jouait sur 3) les genoux de l'homme. — Vous convien- 3> drez , M. le baron , que ces animaux-là 3» ont bien change' de caractère. — C'est î) égal ; j'aime tout ce qui me reporte à ce 5> temps d'innocence... Envoyant cette poule 5» qui trotte sur notre table , et ce canard » qui vient barbotter à nos pieds, je me
)) crois à l'âge d'or Il n'y a que lorsque
» je fouille dans ma poche que je m'aper- » cois de l'illusion. »
Malheureusement les œufs de l'omelette n'étaient pas frais , etlepetit vin était aigre. Ménard fait la grimace à chaque bouchée
qu'il avale et à ctaque coup qu'il boit , tandis que Dubourg dit : « Je ne connais « point de manger plus sain qu'une ome- » lette!... En tel pays que vous voyagiez, » en tel lieu que vous vous trouviez , s'il y «a des œufs, vous avez une omelette! ... n Partout on sait les faire ; c'est un mets » universel , c'est le plat de la nature. — Si 3) du moins les œufs étaient frais. — Ma foi , 3> ce petit goût de paille n'a rien de de'sa- » gre'able , et peut , au besoin , remplacer » l'estragon. Et ce yin... je réponds bien « qu'il ne nous fera pas mal. — Il est )) diablement aigre ! — Preuve qu'il est 3> naturel, x
Maigre' tout ce que dit Dubourg pour faire trouver à Ménard le de'jeûner excellent , celui-ci re'pète en se levant : «i Je crois 5) qu'il faut aller retrouver M. Fréde'ric de » Montreville; )> etDubourg dit en lui-même: « Il me recevra bien quand il saura qu'en 5» un mois j'ai encore fait sauter la caisse!... ;> Comment diable me tirer de-là!.... D'ail- » leurs qu'irais-je lui demander quand il II. i5.
)• m'a tout donne ? Je ne puis plus aller lui
î> faire de la morale cela ne m'irait pas ;
5) et je crois , au contraire, qu'il faudra que î) j'engage Mënard à venir aussi habiter » dans quelque coin du bois; nous nous i> ferons ermites , et je ne jouerai plus à 3> l'écarté. )•
Les voyageurs ont tourné autour de Grenoble sans entrer dans la ville : ils s'arrêtent dans un petit hameau , et Ménard parle encore d'aller trouver Frédéric. Dubourg , impatienté, lui dit qu'il va se rendre seul à Vizille pour en apprendre des nouvelles. Il sort du hameau, gagne un petit bois , s'y étend sur l'herbe, y dort toute la journée , et revient le soir vers Ménard , en tenant son mouchoir sur ses yeux , et en poussant de gros soupirs.
a Eh bien! que lui est-il donc arrivé? )> demande le précepteur avec inquiétude. — «; L'ingrat!... l'étourdi!... le fou!... — De » grâce, M. le baron, parlez. — Je me 3» doutais bien qu'il ferait quelque folie... » Il est parti avec sa belle. Depuis quinze