‹ Soeur AnneChapitre 22 sur 26 · A^NE · texte numérisé non relu

A^NE

» jours ils ont quitte le bois... — Ah ! mon 3» Dieu! que va dire M. le comte?... que » lui re'pondrai-je quand il me demandera » ce que j'ai fait de son fils?... — Vous lui » répondrez que vous l'avez perdu. — Pen- » sez-vous , M. le baron , qu'une telle rë- )» ponse le satisfasse? — Alors vous lui direz )> qu'il s'est perdu lui-même. Mais calmez- )> vous , mon cher Mënard ; je vous re'ponds )) que nous retrouverons Fre'de'ric. J'ai des » amis dans toutes les cours de l'Europe; )> le jeune homme nous sera rendu. »

Cette promesse calme un peu le pauvre Ménard , et Dubourg- reprend : « Avant de )> nous occuper de lui , commençons par » songer à nous , dont la position n'est pas î) fort brillante. Ce n'est pas dans ce mise'- » rable hameau que nous trouverons des

î» ressources; gagnons la ville voisine et

î> surtout, mon cher Me'nard , tâchez de n vous de'faire de cette mine piteuse qui )» donnerait fort mauvaise opinion de nous » dans toutes les auberges où nous nous )» arrêterons. »

Les voyageurs se remettent en marche et arrivent à la nuit à Voreppe, petite ville situe'e à deux lieues de Grenoble. Dubouvg se fait indiquer la meilleure auberge , et s'y rend avec Mënard. Ils entrent dans la salle commune aux voyageurs , Dubourg la tête haute et l'air déterminé , Ménard les yeux baissés et la démarche très-modeste.

Plusieurs voyageurs sont rassemblés et causent dans la salle en attendant le souper. «' Ces messieurs souperont-ils à table :> d'hôte? » demande la servante. « Oui, » sans doute, > répond Dubourg, « nous M aimons la société... n'est-il pas vrai , mou » ami? — Oui M. le ba... ; oui , mon ami , i> répond Ménard , auquel un coup de coude a rappelé qu'il ne devait plus être question de baron.

Dubourg écoutait ce que l'on disait autour de lui. Mais la conversation était peu intéressante ; les marchands parlaient commerce ; quelques gens de la ville faisaient des nouvelles; et dans tout cela , Dubourg ne voyait pas quelque nouveau Ghambertin à éblouir. Il

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se promenait à grands pas dans la salle , faisant sonner quelques gros sous qui emplissaient son gousset , et s'arrêtant par moment devant Me'nard pour lui offrir une prise de tabac ; et Me'nard , malgré sa tristesse , ne regardait jamais que très-respectueusement la tabatière qu'on lui pre'sentait.

Tout- à-coup un petit monsieur d'une cinquantaine d'années, en habit cannelle, culotte verte, bottes à la hussarde, et coiffé d'une casquette dont la visière pouvait servir de parapluie , entre dans la salle d'un air affairé, et parlant très-haut.

« Ils ne viendront pas !... ils ne peuvent « pas venir!.... et voilà ma représentaj» tion manquée... Je suis désolé! j'en perds >» l'esprit ! )»

Le petit homme se jette sur une chaise , et les gens de la ville et de l'auberge l'entourent.

« Comment, monsieur Floridor , » dit la maîtresse de l'auberge , «c vos acteurs vous j» manquent? — Il me manque les plus utiles, 3» les plus importans ; le jeune premier et

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» le père noble. Deux talens marquansqui î) auraient comple'të ma troupe! Le jeune )) premier venait de Cambrai , où il a joué » pendant vingt ans les Colin et les Elle- 2> viou ; c'est un talent charmant , conn sommé. Je l'ai vu . il y a un mois , jouer n Sargine ou l'Elève de l'Amour, parce )> que, depuis quelques années, il a pris aussi ;> les ingénus etles amoureux. . . Ah ! que j'ai ;> été satisfait!..-, voix touchante.... taillesu- •' perbe ! . . . Un peu plus grand que moi. . . Et î) dans la tragédie, quelfeu!.. quelle ame!... ;) J'ai pleuré en lui voyant jouer Tartuffe. » Quant au père noble, ah! c'est un acteur )> bien précieux! .. Il y a trente ans qu'il )» fait les délices de Beaugency, et je l'ai 3) vu , moi, à Paris, jouer chez Doyen, avec » un succès fou. Il tient tous les emplois, » rois, pères, tyrans, cassandres, il peut n tout aborder. Il ne s'est jeté dans les pères )) nobles que parce qu'il n'a plus de dents; » ce qui ne l'empêche pas de mettre beaui> coup de mordant dans sa diction. — Et ' pourquoi ne viennent-ils pas?.. — Ah !

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> pourquoi!., parce que le Colin a un ca-

> tarrhe, et que le père noble, s'e'tant battu ) au cabaret , est en prison pour quinze

> jours. Ces cboses-là n'arrivent qu'à moi. ) Après m'étre donné tant de peine pour

faire une jolie salle de spectacle de l'ancienne écurie de la mairie, et y avoir re'ussi , car je me flatte que notre salle est charmante; un orchestre, un parterre, trois premières loges et un paradis, tout çà de plein-pied, et de'core' avec goût. Comme j'aurais surpasse le spectacle de Grenoble!... Les habitans de cet endroit ) auraient été' si contens ! Ils sont connais- ) seurs à Voreppe; et quoiqu'il n'y ait ja- » mais eu de théâtre, je suis sûr que j'au-

» rais fait beaucoup d'argent J'avais déjà

) une loge de retenue par le juge-de-paix ,

> qui entre gratis avec sa famille; et les

> principaux notables de l'endroit m'avaient ) fait dire qu'ils viendraient peut-être!... i»

Le petit monsieur s'arrête enfin pour reprendre haleine, et s'essuyer la figure. Dubourg, qui n'a pas perdu un mot de ce

qu'il a dit , s'assied dans un coin de la salle, paraissant méditer quelque nouveau projet.

«t Vraiment, c'est contrariant, » dit l'aubergiste , « j'avais fait faire une robe à ma )) fille, pour la mener à la come'die... —

)» Contrariant, dites-vous! » reprend

M. Floridor , en se de'menant sur sa chaise, comme un posse'dé. «c Mais c'est de'sespén rant!... Je donnerais cent francs pour » pouvoir remplacer mes deux acteurs , et » cependant cent francs c'est une somme... ;> c'est une recette pleine, mais c^'est e'gal , » je la sacrifierais pour que mon spectacle ;> put ouvrir. )>

Ces mots sont entendus de Dubourg, qui cependant se tient toujours à l'e'cart et ne paraît pas faire attention à ce qu'on dit.

«t Ab ! )) dit un valet de l'auberge , «t si » je savais jouer la comédie!.. Çà m'arran- » gérait ben de gagner cela. — J'avais en- )» gage mes deux artistes pour un mois , » moyennant soixante francs à chacun , dit

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M. Floridor, c'est un peu cher, mais il faut bien payer le talent. — Est-ce que vous ne pouvez pas les remplacer? — Et avec qui?... j'ai fait un tyran du perruquier , un confident du compagnon me- ) nuisier , qui a une voix superbe. J'ai > de'cidé la femme du garde-champêtre à ) me jouer les princesses, et j'ai fait une ingénue de la veuve du tonnelier; c'est tout ce que j'ai pu trouver dans la ville... mais ils vont bien , ils vont comme des bijoux. Quant à moi, je joue quand cela est ne'cessaire , mais comme il faut aussi que je souffle, je ne peux pas prendre des rôles de longue haleine. J'avais déjà un petit magasin de costumes très-bien fourni , trois habits espagnols , que ce dernier danseur de corde a laisses en paiement chez le marchand de vin ; une vieille robe d'avocat , pour faire des tuniques ; deux bonnets de loutre pour servir de turbans , et des rideaux que j'ai achete's à Grenoble , pour en faire des manteaux. Nous aurions ouvert après-demain par H. i6

n Phèdre et le Dessin du village. Dans Phèi> dre, le compagnon menuisier aurait fait )> Aricie, parce que nous n'avons que deux » femmes, mais il est gentil, il n'a pas de » barbe , et il aurait e'té très-bien. Quant » aux deux confidentes Ismène et Panope , » de mon trou je les aurais de'clame'es. » Nous aurions joué le Devin du village sans :> musique , mais il n'en est que plus joli ; î. on parle au lieu de chanter , çà fait très- )» bien , je l'ai vu jouer ainsi dans beaucoup » de villes. Quel succès nous aurions eu!.. » mon Colin faisait Hippolyte!... et dans )» Tlie'se'e , mon père noble eût etë magni- )> fique. Le perruquier représentait The'ra- )» mène, ledrcMe sait son re'cit sur le bout V» de son doigt, il ne fait pas une barbe sans n le réciter ; et il faut qu'Hippolyte ait un » catharre , et que Thésée se querelle au » cabaret ! . . . Qui me tirera de là ! . . Ah ! s'il ^> pouvait arriver dans notre ville quelque » grand talent de Paris ou de l'étranger ; » de ces talens qui voyagent si souvent!... » mais il n'en passe jamais à Voreppe !..

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)> — Le souper est servi , Messieurs , dit la » servante de l'auberge. — Tout cela ne » vous empêchera pas de souper , M. Flori- » dor , n dit un marchand au petit homme. «( — Sansdoute!... je souperai par habitude, » mais je n'ai point d'appe'tit !... Cet e've'ne- » ment me coupe bras et jambes.

1) — Mais il ne lui coupe pas la langue , n dit tout bas Me'nard , en se disposant à aller se mettre à table, lorsque Dubourg, s'avançant d'un air majestueux, s'arrête devant lui , et déclame en agitant son bras droit comme s'il voulait nager :

u Oui , puisque je retrouve un ami si fidèle , » Ma fortune va prendre une face nouvelle; V Et déjà son courroux semble s'être adouci » Depuis qu'elle a pris soin de nous rejoindre ici. »

Mënard regarde Dubourg d'un air effare'. « Vous l'avez retrouve? lui dit-il ; qui donc? )> mon élève?... est-ce qu'il vient nous re- » joindre ici ? n

Dubourg marche sur le pied deMénard, parce qu'il s'aperçoit que Floridor, au lieu

d'aller se mettre à table , s'arrête et Te'coute avec attention. Il prend le bras du pre'cepteur et s'ëcrie :

« Est-ce toi , chère Élise ? 6 jour trois fois heureux ! n Que béni soit le Ciel qui te rend à mes vœux ; î> Toi , qui de Benjamin , comme moi , descendue, î> Fus de mes premiers ans la compagne assidue. «

« — Délicieux !.... délicieux ! » s'écrie

M. Floridor en frappant dans ses mains , tandis que Ménard , roulant des yeux étonne's autour de lui , clierclie cette Elise dont M. le baron vient de parler; et n'apercevant que la servante de l'auberge , lui demande si c'est elle qui s'appelle Elise.

<c Monsieur est artiste ? » dit Floridor en s'avançant vers Dubourg, la casquette à la main, «c — Moi , Monsieur, :> répond celui-ci en feignant d'être surpris et fâché d'avoir été entendu. « Moi... je vous jure, Mon- 5> sieur... et sur quoi fondez-vous un pareil » jugement? » dit-il, en grossissant sa voix comme un traître de mélodrame. « — Sur » quoi!... )i s'écrie le petit homme qui est

enchanté , et prend la main de Dubourg qu'il serre dans la sienne. « Ali! Monsieur!.. » vous vous êtes trahi tout à l'heure sans » vous en douter... mais sans cela même je » vous aurais reconnu... Cette voix, cette » tournure, ces poses nobles etmajestueu- » ses!., il n'y a qu'un acteur du premier 0» ordre qui réunisse tout cela... vous l'êtes, )» vous le nieriez en vain!...

» — .1 e vois » dit Dubourg en souriant d'un air de fausse modestie, u qu'il est difficile de 5> vous cacher quelque chose.. Nous avions » pourtant bien re'solu de garder l'inco- » gnito , mon camarade et moi...

1) — Votre camarade ! » s'écrie le petit » homme en faisant un saut de joie ; mon- » sieur serait aussi acteur!... — Premier î> talent dans le genre larmoyant ; superbe » dans le tragique et d*un naturel outré » dans la comédie , » dit Dubourg , en montrant Ménard qui écoute tout cela comme quelqu'un qui entend parler une langue qu'il ne comprend pas. Mais M.Floridor ne le laisse pas dans cette inimobilité ; II. i6.

il saute au cou de Dubourg , il saute au cou de Ménard, il sauterait au cou de la servante si on ne l'arrêtait pas. » C'est le ciel 5» qui les envoie ! » s'ëcrie-t-il en courant comme un fou dans la chambre, «t Ma salle « ouvrira!., nous jouerons Phèdre, nous » ferons pleurer toute la ville!... avec le 5» Devin du village! M. l'aubergiste, une » bouteille de votre meilleur vin... c'est moi 3) qui ai l'honneur d'offrir à souper aux 3» deux artistes qui sont ici incognito.

3) — Qu'est-ce que cela veut dire?? dit tout bas Me'nard à Dubourg. « — Cela veut dire 3) que nous sommes deux premiers acteurs " du roi de Pologne , que ce petit bavard )) nous paie déjà à souper, qu'il nous paiera 3> bien autre chose , qu'il faut dire comme )» moi et tâcher de ne pas avoir l'air d'un j» imbe'cille. — Comment , M. le baron , » \ous... moi... passer pour des acteurs.... » — Monsieur Me'nard , les acteurs sont 3» des hommes faits comme tous les autres ; )» Roscius était admis près deSylla, Garrick 3» est enterre près des rois d'Angleterre .

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