‹ Soeur AnneChapitre 23 sur 26 · ASSE · texte numérisé non relu

ASSE

» Molière a été acteur et n'en est pas moins 3> un grand homme ; et deux des premiers î) auteurs de notre temps ont joue' la come'- » die et n'en ont pas moins de mérite pour j» cela. — Mais, M. le baron, je ne l'ai M jamais joue'e. — Ni moi non plus, mais » ce n'est pas cela qui m'effraie!.. — Mais » si l'on sait cela, que dira-t-on? — On ne le » saura pas, puisque nous sommes ici in- 3» cognito. — Mais je n'ai pas de mémoire, n et je ne retiendrai jamais un rôle. — On » vous soufflera. — Mais je suis fort timide » et n'oserai jamais paraître en public. — » Quand vous aurez du rouge et des mou- » ches , vous serez hardi comme un page. )) — Jeserai détestable. — Nous nous ferons » payer très-cher et on nous trouvera excel- )) lens. — Mais... — Ah! morbleu, voilà )» assez de mais. Songez que tout ceci n'est )> que pour trois ou quatre jours ; c'est une )) petite plaisanterie qui ne tirera pas à » conséquence et nous fournira les moyens » d'attendre de nouveaux envois de fonds. » D'ailleurs quand un homme comme moi,

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5) un seigneur polonais , un électeur palatin » se décide à faire une chose pareille, je w trouve bien singulier qu'un roturier 3> veuille lui donner des leçons. Vous joue- )> rez la comédie avec moi , ou je vous » abandonne à la colère du comte de Mon- 3> treville, dont vous ne saurez pas retrouver 5» le fils. — Je la jouerai , M. le baron. — - » C'est bien heureux. »

Pendant ce petit dialogue , M. Floridor a déjà couru dans la maison voisine où demeure le perruquier , pour lui apprendre que deux grands acteurs dont il ne sait pas encore les noms, mais qui doivent être pleins de talens , puisqu'ils voyagent incognito , viennent d'arriver à l'auberge du Soleild'Or, et qu'il va faire tous ses efforts pour les engager à donner dans la ville quelques représentations. Le perruquier quitte le tour de la greffière , qu'il était en train de friser, et va dire celte nouvelle à toutes ses pratiques , les pratiques la disent à leurs voisins, chacun se la repasse de maison en maison , ainsi qu'au jeu du corbillon , et

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comme la ville de Voreppe n'est pas trèsconside'rable , avant de se coucher tous les habitans savaient qu'ils possédaient dans leurs murs deux grands talens qui voyageaient incognito.

M. Floridor est revenu, on se met à table. Dubourg met Me'nard auprès de lui , afin de pouvoir lui souffler ses réponses , et le directeur du spectacle se place de l'autre côte de Dubourg ; tous les autres convives témoignent beaucoup d'e'gards aux deux voyageurs, parce qu'ils voient que M. Floridor les traite avec la plus grande considération, et que dans le monde on fait souvent ce qu'on voit faire , sans trop savoir pourquoi on le fait.

Le petit directeur parle toujours , Dubourg lâche de temps à autre les tirades qui lui reviennent à la me'moire, et Me'nard se concentre dans son assiette. « Saurai-je » enfin, dit Floridor, avec qui j'ai le bon- « heur de souper? — Nous ne voulions pas n être connus, dit Dubourg, mais après les » honnétete's dont vous nous accablez , il

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» nous serait difficile de vous taire quelque 5> chose. Vous voyez en nous les deux pre- 3» miers acteurs de Gracovie , qui profitent 5> d'un congé pour voyager en France , et 3) se perfectionner dans la langue française )) qui est celle dans laquelle on joue en Poî) logne, ce qui fait que notre the'âtre n'est » fréquenté que par les gens distingués )> du pays... c'est à l'instar des bouffons de 3» Paris... — J'entends!., j'entends... et quel « genre jouez-vous? — Tous ! depuis la pani> tomime jusqu'au grand opéra. Mon ca- » marade Wolowitz, que vous voyez, est le 3» Fleury de la Pologne , et j'ose dire que 3. j'en suis le Talaïa.... Ah! si vous nous 3> voyiez tous les deux dans les Chasseurs et •n la Laitière !.. mais ici vous ne jouez pas » l'opéra? — Pardonnez-moi! l'opéra, l'o- 3> péra-comique, sans musique, à la vérité, ï» parce que nous n'avons pas encore d'or- » chestre ; mais , si vous daignez céder à 3> nos vœux , que notre ville sera heureuse 3> de voir sur son théâtre deux artistes tels 3> que vous... — 11 est certain que nous som-

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» mes terriblement alme's en Pologne ! . . )> Ah! quand nous jouons dans un endroit i» on nous jette toujours quelque chose !.. » Çà ne manque pas... Te rappelles-tu, Wo- » lowitz.... à... Smolensk... Nous avons joué » le Déserteur et le Chien de Montargis... I» C'est toi qui faisais l'assassin. Hein ?.. Te >» souviens-tu de l'efTet que nous avons pro- » duit?.. »

Wolowitz ne lui répondait pas , parce qu'il ne savait pas encore son nom , mais Dubourg- lui donne , par dessous la table , quelques coups de pieds qui lui font lever la tête et il re'pond en continuant de manger : u Oui, M. le baron.

« — Voyez-vous? il m'appelle encore le ba- ;» ron , dit Dubourg ; il croit toujours être » en scène !.. »

Et un autre coup de pied rappelle à Me'nard qu'il vient de dire une bêtise, et il marmotte à l'preille de Dubourg : u Dites- )» moi donc votre nom alors , je ne puis pas » le deviner.

M — Quand on voyait sur l'affiche : Boles-

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:• las et Wolowitz , reprend Dubourg en )» regardant Me'nard, la foule encombrait la )> salle et nous étions assomme's de cou- » ronnes.

»— Oh! vous en aurez ici, ditM. Floridor, » on vous en jettera. J'en ai fait faire exprès M une douzaine , que je ferai jeter sur la » tête de mes acteurs.. Vous aurez aussi )) des vers — des quatrains!... j'ai de tout 5) çà... — Vous avez raison, cela fait toujours n bien , cela flatte l'artiste et e'blouit le pu- :> blic- — Ah! Monsieur Boleslas.... puis-je n espe'rer que vous consentirez à nous don- >♦ ner quelques représentations avec votre 5) camarade?.. »

Dubourg se fait prier; ils ont, dit-il, fait serment de ne jouer sur aucun the'âtre de France. Floridor les presse, les conjure, et fait apporter une nouvelle bouteille de vin. Me'nard est attendri par le souper et les honnêtetés du petit directeur , et en sortant de table il jouerait tout ce qu'on voudrait ; mais Dubourg ne cède pas aussi facilement , parce qu'il veut se faire payer

cher. Floridor ue le quitte pas , il est prêt à se jeter à ses genoux ; il fera, dit-il, des sacrifices pour ouvrir son tlie'âtre avec deux talens aussi remarquables ; enfin il offre à ces messieurs cent francs pour quatre représentations, ce qui est une somme e'norme pour un spectacle joue' dans une e'curie, et Dubourg se rend, en assurant qu'il ne le fait que pour lui rendre service.

Le petit homme est transporte' , il fait sur-le-champ trois affiches, qu'il doit coller le lendemain matin dans la ville , et qui apprendront aux habitans que MM. Boleslas et Wolowitz , célèbres acteurs polonais , joueront sur leur tlie'âtre.

« Nous de'sirons ouvrir par Phèdre et le

» Devin du Village, dit Floridor.. — Oh !

» mon Dieu , cela nous est indifférent , re'-

)) pond Dubourg , tout ce que vous vou-

)) drez!.. — En ce cas nous débuterons par

3> là. — Volontiers, je vous jouerai Phèdre...

H — Comment Phèdre? est-ce que vous faites

M aussi des rôles de femme? — Eh non, c'est

:> Hippolyte que je veux dire!.. Quanta II. 17

» Wolowltz, il vous fera un Thésée superbe. » • — Très -Lien. Pour le Devin du Village » je n'ai besoin que du Colin. — Je m'en )> charge. Dans quatre jours nous vous )) jouerons tout cela. — Quatre jours., c'est )v bien long !.. — Il faut que nous nous re- 5> posions un peu. — Allons, va pour quatre n jours. Dès demain vous serez annoncés. » Avez -vous une garde -robe? — Non, 5» puisque nous ne comptions pas jouer. — » 11 suffit, je me charge de vos costumes. »

Floridor quitte nos deux voyageurs , et ceux-ci vont se coucher ; Dubourg en riant de cette nouvelle aventure, et Ménard répétant encore : «t Puisque M. le baron le n fait, pourquoi ne le ferais-je pas? :»

Le lendemain , en s'éveilla nt , le pauvre Ménard ne peut pas se persuader qu'il va faire Thésée ; mais Dubourg vient à lui, la pièce à la main, et lui donne son rôle, que le petit directeur a déjà envoyé, en le faisant prévenir qu'on répéterait à midi.

<i Allons, dit Dubourg, le rôle n'a pas cent » vers.. Qu'est-ce que c'est que cela pour

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i> vous , qui avez appris par cœur Horace , )» Virgile, et tant d'autres auteurs. — C'est » fort bien, mais j'ai passé ma vie à les ap- 3) prendre, au lieu que je n'ai que trois » jours pour retenir cela. — Ne craignez « rien, je réponds de tout, d'ailleurs on a 3» un souffleur. — C'est juste, ce sera ma res- 5> source. — Que vous sachiez votre entre'e, 3) c'est tout ce qu'il faut. — Oh! pour mon 11 entrée, j'en réponds.

» La fortune à mes vœux cesse d'être opposée , » Madame, et dans vos bras met

. » — Bravo!., vous allez comme un ange. — » C'est la male'diction qui m'embarrasse. — » Que vous fassiez bien les gestes , et cela 3» suffira. ))

A midi ces messieurs voient arriver M. Floridor , qui vient les chercher pour les conduire au théâtre , où le reste de la troupe les attend. L'aspect de la petite salle, où l'on arrive par un colombier, dans lequel ou a e'tabli le bureau pour les billets, divertit beaucoup Dubourg, tandis que Mënard va

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se cogner contre deux vieilles futailles dont on a fait des montagnes.

La troupe te'moigne beaucoup de respect aux deux nouveaux venus, qui re'pètent le rôle à la main. Dubourg ne dit pas un mot, que les autres ne s'e'crient : <'. Comme c'est » bien déclame' ! quel talent ! » Me'nard de même ; et le précepteur , e'tourdi des applaudissemens qu'on lui prodigue , se persuade aussi qu'il avait un talent cache' pour le théâtre, «t — Est-ce que vous prenez du » tabac en jouant? lui demande Floridor. )) — Pourquoi pas? je fais un roi.... et le roi )) de Prusse en prenait bien.... témoin cette » boîte.... que.... — En Pologne , dit Du- » bourg , nous prenons en scène tout ce )) qui nous fait plaisir , c'est reçu , c'est )• même de tradition dans plusieurs rôles. )» — Oh! que c'est heureux, » dit la femme du garde-champêtre, qui jouePhèdre, «moi » qui n'osais pas priser en faisant la prin-

)t cesse ! — En ce cas, dit le compagnon

» menuisier , je me glisserai une petite » chique tout en faisant Aricie , puisque

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