‹ Soeur AnneChapitre 5 sur 26 · II · texte numérisé non relu

II

Tout-à-coup la foudre tombe avec un Lruit terrible qui retentit dans tout le village. Sœur Aune, étourdie par la violence du coup , reste quelque temps sans oser rouvrir les yeux ; mais lorsqu'elle regarde de nouveau autour d'elle, une fume'e e'paisse se répandait de'jà dans la chaumière. La petite cherche avec effroi d'où peut venir ce nuage qui l'environne. A chaque minute la fumée augmente ; Anne court vers la fenêtre... des flammes sortent aussitôt du dehors et lui ferment le passage. Hélas! le tonnerre était tombé sur le toit de la chaumière , il l'avait embrasé, et , de toute part, les flammes environnaient les deux pauvres en fans.

La jeune fille ne songe alors qu'à son frère ; elle le sort de son berceau , le prend dans ses bras et regarde de tous côtés en poussant des cris affreux. Mais hélas ! le danger redouble... elle perd ses forces... la fumée l'étouffé... elle veut appeler encore... elle ne le peut plus î

Vous pensez bien, monsieur, que tous

les habitans du -village accoururent vers la chaumière. On ne pouvait plus sauver la maison, il fallait au moins sauver les enfans. , On parvient après bien des périls à entrer dans la chambre de sœur Anne... On la trouve réfugie'e avec son frère sous le lit de leur mère , tenant serré contre son cœur ce frère chéri qu'elle voulait préserver de la mort,,., mais inutilement! le pauvre petit garçon n'était plus!... sœur Anne n'était qu'évanouie : on parvint à la rappeler à la vie... mais jugez, monsieur, delà douleur, de l'étonnement général ! la révolution tèrinble qu'elle avait éprouvée lui avait ôté l'usage de la parole. . . Elle ouvrit la bouche ; quelques cris sourds purent seuls se faire entendre;... depuis ce temps la pauvre petite n'a plus parlé !..

— Grand Dieu ! dit Frédéric , pauvre enfant !... voilà donc la cause de cette mélancolie répandue sur tes traits charmans!..

— Oui , monsieur , reprend le jeune guide, sœur Anne est muette ; tout ce qu'on a fait depuis pour lui rendre la parole a

été inutile : les médecins de la ville ont dit qu'une frayeur horrible et le désespoir de voir périr son frère sans pouvoir le sauver lui avaient ôté la faculté de s'exprimer, et qu'une révolution semblable pourrait seule, peut-être , lui rendre la parole. Mais la pauvre petite a conservé un cœur pour sentir ses peines;... elle a su faire comprendre tout ce qu'elle a souffert ; puis elle a pleuré pendant bien des années et son frère et sa mère ; car cette pauvre Clotilde avait succombé à sa douleur , et on l'avait trouvée inanimée au pied de l'arbre , sur le haut de la montagne , la même nuit qui avait été si fatale à ses enfans.

La foudre en embrasant la chaumière avait privé Anne du dernier asile qui lui restait. Mais tous les habitans du village se cotisèrent pour secourir la jeune fille ; et une bonne femme, nommée Marguerite, qui habite une cabane dans le bois qui touche à la vallée, prit Anne avec elle en l'adoptant comme sa fille.

Marguerite était pauvre aussi; mais avec

les secours re'unis des plus riches du village , Anne eut une vaclie et quelques chèvres.

Pendant plusieurs années , elle parut incapable de se livrer à aucun travail. Elle passait les journées assise sur les bords d'un ruisseau , ou dans le fond des bois ; inattentive à tout ce qu'on lui disait , Anne ne savait que pleurer ses parens et son frère , mais le temps a un peu calme sa douleur ; elle est à pre'sent plus tranquille , plus re'signée ; elle se montre sensible à tout ce qu'on fait pour elle; elle se livre de nouveau aux travaux champêtres , et témoigne le plus tendre respect à la bonne Marguerite, qui est aujourd'hui bien vieille et ne sort plus de sa cabane.

Entîn sœur x\nne se montre maintenant douce , bonne , sensible comme autrefois. Elle sourit même quelquefois , mais ce sourire est toujours mêle de tristesse!... A la vue d'un petit garçon de l'âge que son frère avait, Anne s'e'meut , se trouble, et des pleurs coulent de ses yeux. Si vous l'avez

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vue, monsieur, aîi ! vous savez comme elle est jolie!... elle a seize ans, maintenant; si elle ne parle pas , elle sait bien se faire comprendre ; ses gestes ont tant d'expression ! et ses yeux parlent si bien!... Oh ! nous la comprenons tous très-facilement!

maigre cela c'est bien dommage qu'elle ne puisse pas parler , car les femmes du village disent que cela lui ferait beaucoup de bien !...

« — Pauvre petite!.. ditFre'de'ric ; oh! oui 5» c'est bien dommage !.. Que sa voix devait 5> être douce... que j'aurais aimé l'enten- 3) dre... Mais je sens que son malheur la )) rend encore plus inte'ressante à mes )» yeux. Et tu dis que sa demeure est dans 0» le bois?

» — Oui, monsieur, oh ! c'est ben facile à » trouver , la cabane de la vieille Margue- » rite!.. En suivant le sentier qui donne 3> dans l'alle'e de saules... à gauche vous » trouvez une clairière, vous descendez une 5) petite colline , puis la cabane est devant >' vous.

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« — Bien, mon ami, je te remercie... — Mais 5> tenez, Monsieur, vous voilà à Grenoble... î» vous n'avez plus besoin de moi ? — Non, » mon ami, tiens... prends encore ceci pour » ta peine... — Grand merci, monsieur; )> quand vous aurez besoin de quelqu'un au » village , je me nomme Julien , je me re- » commande à vous. — Il suffit, je m'en sou- )» viendrai. )>

Les deux cavaliers descendent de cheval. Le jeune guide prend leur place , il salue les voyageurs et s'éloigne au petit pas. Fre'de'ric, songeant à tout ce que le petit bonhomme vient de lui conter , marche en silence à côté de ses deux compagnons , qui entrent dans Grenoble en discutant sur la manière dont il faut servir un canard aux olives, discussion qui les occupe depuis fort long-temps ; Dubourg citant la me'thode adoptée en Bretagne, et Me'nard ferme sur les principes qu'il a puises dans le Cuisinier royal.

De retour à l'auberge , chacun va se livrer au repos dont il a besoin après une

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journée aussi fatigante. Mais ce n'est point le sommeil que Frédéric trouvera sur sa couche , l'image de la jeune fille est sans cesse pre'sente à sa pense'e ; il songe à son malheur , à cette histoire touchante qu'on lui a conte'e , et il se dit : u Comme elle ai- 3> mait son frère!., quelle ame tendre... » quel cœur brûlant!... comme elle aimera » lorsque l'amour lui sera connu... quel 3) plaisir de lui en inspirer!., de lire dans 3) ces yeux charmans, qui suppléent si bien » à l'organe qu'elle n'a plus. »

Cette idée occupe Frédéric toute la nuit. Au point du jour il se lève , et laissant ses compagnons goûter un repos qui le fuit , il sort de l'auberge, demande un cheval et prend au galop le chemin du village de ViziJle.

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