CHAPITRE PREMIER
Née à Paris, rue Trognon, sur la paroisse Saint- Merry, le 3 juin 1804, Anne (1) ou Annette Bergunion était fille de modestes commerçants. Sa mère l'éleva pieusement et dans des principes rigides d'ordre et d'économie. A seize ans, elle entra au noviciat des religieuses de la Mère de Dieu, à Versailles, mais, un an après, elle revint chez ses parents pour soigner sa mère malade. Elle-même avait une chétive santé qui ne s'améliora un peu que vers 1850. Sanature très dévouée , très ardente, était assez nerveuse et inquiète. Elle conservait toujours le désir d'entrer en religion, quoique ses parents, fort opposés à sa vocation, eussent cherché et trouvé à la marier selon leur convenance; Annette s'y refusa absolument; M. et M1*6 Bergunion espérant vaincre cette résistance prirent un parti héroïque : ils chassèrent leur fille de chez eux.
(1) Jeanne est le nom inscrit sur le registre des baptêmes de l'église; mais elle fut, toute sa vie, appelée Anne ou Annette.
C'était en 1837, Anne avait trente-trois ans; sa nièce et une bonne qui lui était entièrement dévouée la suivirent dans son exil.
Comme il fallait vivre, aidée vraisemblablement des conseils de son confesseur, le Père Boulanger, elle créa, pour les jeunes filles, un ouvroir de lingerie, impasse des Vignes. Cet ouvroir fut ensuite transféré, 18, rue des Postes, dans une maison attenante à celle des Jésuites et leur appartenant.
Anne, qui eut toujours une invincible confiance en la Providence, alla à l'église et, agenouillée devant l'autel de la Sainte Vierge, mit l'entreprise sous sa protection, la suppliant d'intercéder pour elle et de lui envoyer du travail. Sa prière fut exaucée : il est de tradition que l'ouvroir, qui eut dans la suite jusqu'à quatre-vingts jeunes filles, ne manqua jamais de commandes. Chaque soir, les enfants les plus dociles recevaient la permission de déposer leur ouvrage aux pieds d'une statue de la Sainte Vierge qui avait présidé le travail du iour.
M. et Mmc Bergunion finirent, cependant, par prendre leur parti de ne pas voir Annette mariée et ils la rappelèrent. Elle rentra donc chez eux, mais tout en conservant l'ouvroir de la rue des Postes. Sa mère était encore malade, elle la soigna avec un complet dévouement, et la perdit en 1843 ; puis elle se consacra à son père qui mourut deux ans après.
Devenue libre de ses actes et gardant toujours
le désir de se faire religieuse, Anne Bergunion entra au noviciat du Sacré-Cœur d'après l'avis du Père Varin qui, on le sait, était le conseil et l'auxiliaire de Mme Barat; mais, en directeur prudent, il lui fit conserver son ouvroir pour le cas où elle ne pourrait rester au couvent. La précaution était fort sage, car bientôt Anne, ne se sentant pas encore dans son élément, dans sa vocation, quitta le Sacré-Cœur et revint rue des Postes.
Les années passaient, Mlle Bergunion s'occupait beaucoup d' œuvres de charité et son ouvroir en était une, elle y accueillait des enfants qui ne savaient que devenir; malgré cela, elle ne trouvait pas le calme, la paix, elle cherchait toujours sa voie définitive et avait cependant près de 45 ans.
Dès 1840, on la sollicita d'admettre des jeunes filles aveugles et des sourdes-muettes dans son ouvroir où elle accueillait les enfants les plus délaissées, mais elle refusa toujours à cause de sa santé. Plusieurs personnes et à plusieurs reprises le lui demandèrent sans succès; toutefois, le Père Varin, vers les derniers temps de sa vie (il mourut le 18 avril 1850), pensant qu'il y avait peut-être, dans ces sollicitations répétées, une indication de la Providence, que Mlle Bergunion allait enfin prouver sa voie et pouvoir mettre en emploi toutes ses facultés de dévouement et de volonté, l'engagea vivement à accepter des ouvrières aveugles.
Vers 1851, elle en reçut donc quatre absolument incultes et dont le caractère était, paraît-il, fort
difficile; puis, peu après, un nouveau groupe de six, dont trois avaient été renvoyées de l'Institution des jeunes aveugles.
C'est avec de tels éléments qu'elle eut le courage de commencer son ouvroir des aveugles qui devait bientôt se transformer en communauté.
L'installation très primitive comprenait au rezde-chaussée l'oratoire, le réfectoire, une petite cour; au premier l'ouvroir proprement dit, la chambre ou bureau de Mlle Bergunion et le dortoir. Difficultés et désapprobations ne manquèrent pas, mais le souvenir du Père Varin qui répétait sans cesse : « Courage et confiance » la soutenait. Puis elle avait un modeste petit livre, conservé maintenant au couvent comme une relique, qui fut pour elle « le livre aimé », lu en un jour, qui demeure ensuite tout lumineux dans la grisaille du souvenir, livre qu'on lit et relit et qui influence toute la vie : c'était l'histoire de Mlle de Lamourous (1).
Combien de fois ne médita-t-elle pas, l'appliquant à son œuvre, cette naïve conversation rapportée par le biographe :
Ce Monsieur ne parlait pas de manière à nous encourager beaucoup; il disait qu'il ne savait pas pourquoi, mais que les maisons comme la nôtre ne réussissaient pas ordinairement. « Voulez-vous en savoir la raison, lui ai-je répondu? C'est que l'on calcule trop humainement; c'est
(1) Vie de Mn* de Lamourous dite la Bonne Mère, par M. l'abbé Pouget. Périsse, 1843.
qu'avant de recevoir les filles, on veut avoir une maison commode, du linge dans les armoires, du blé au grenier, de l'argent dans les tiroirs, toutes choses aimables. On ne s'appuie pas entièrement sur ces paroles de Notre-Seigneur : « Cherchez 'premièrement le royaume de Dieu et sa « justice et le reste vous sera donné par surcroit. »
Ce Monsieur a paru bien goûter ma réponse. Et certainement notre œuvre étant une œuvre toute spirituelle ne peut se fonder ni se soutenir par des vues humaines et des calculs naturels.
Mais c'est à nous, Directrices de la Miséricorde, qu'il convient d'attirer sur la maison ce surcroît que Dieu n'a pas promis au peu de soins ni à la prodigalité. Estimons donc tout ce que la Providence daigne nous envoyer. Quelque grossiers ou de peu de valeur que soient ces objets, ce sont toujours des dons de Dieu. Prenons encore garde de nous faire illusion; et, sous prétexte de nécessité, ne nous procurons pas des adoucissements, que la nature ne trouve pas excessifs, mais que Dieu désapprouve comme un superflu que les pauvres ne doivent pas se permettre, et qui pourrait même, par la malédiction qui y serait attachée, priver la maison de ce surcroit qui la fait subsister. Soyons donc, nous, les premières pauvres, et attirons le surcroît sur la maison par un esprit d'ordre et d'économie. Ne nous permettons jamais ce que les pauvres ne peuvent se permettre. Ayons toujours la balance à la main, mais sans trouble et sans inquiétude.
Il est aussi de tradition qu'un jour, lisant à haute voix, avec l'élite de clairvoyantes et d'aveugles de son ouvroir, la vie de Mlle de Lamourous, Anne Bergunion arriva à cette page :
On s'imagine qu'il faut beaucoup de choses pour foncier une maison de Miséricorde? Et que faut-il donc? Le voici : une maison composée de quatre pièces, savoir : une cham
bre pour la chapelle, un dortoir, un atelier, un réfectoire. Pour commencer, le réfectoire servirait aussi de cuisine. Que faut-il encore? du pain pour un jour, de l'ouvrage pour une semaine et six francs dans la poche. Voilà tout ce qu'il faut et pas davantage. Avec cela, on peut fonder toutes les Miséricordes que l'on voudra, au moins selon moi : je parle d'après ce que je tiens que le bon Dieu veut de moi. Il est possible que d'autres agissent différemment et qu'ils aient plus de lumières que moi. Mais pour ce qui me regarde, je sens que c'est ainsi que Dieu veut que j'agisse.
Ces paroles répondant aux préoccupations déjà si anciennes de son cœur et de son esprit l'émurent, l'enthousiasmèrent et elle dit à son petit auditoire : « Eh bien, si vous le voulez, commençons, nous aussi, une communauté. »
J'aurais voulu retrouver la date de cette lecture qui dut être le jour inoubliable, « le jour lumineux » de la vie de fondatrice d'Anne Bergunion. J'aurais aimé à marquer ici le souvenir de ce jour béni et embaumé dans son cœur, car j'ai une prédilection pour les périodes de fondation. Ce sont des heures d'enthousiasme, d'espérance. Les obstacles sont grands, tout manque ; mais qu'estce que cela fait? ne porte-t-on pas tout en soi lorsqu'on a enthousiasme et confiance !... Alors, on ne prévoit point encore les difficultés obscures, ténues, innombrables, dissolvantes comme des microbes qui rongent, usent les forces, obligeant la volonté à se dépenser en luttes mesquines mais incessantes (1).
(1) « Nous sentions — a dit, en parlant de cette phase, l'une
Si Ton se rappelle que, quelques années plus tôt, Mllc Bergunion n'osait pas même introduire une ou deux ouvrières aveugles dans son ouvroir, tant elle redoutait les charges qui pourraient en résulter, on jugera du progrès que « l'amour des aveugles » avait fait dans son cœur et dans son esprit. En effet, aujourd'hui, il ne s'agissait plus de réunir à titre plus ou moins temporaire quelques enfants ou jeunes filles atteintes de cécité, mais bien d'organiser pour les aveugles « la vie religieuse », chose absolument neuve. Les ordres religieux, congrégations, couvents de tout genre conservent assurément dans la communauté — le soignant même avec prédilection — le membre qui perd la vue ; mais la cécité le range au nombre des infirmes, des malades, des exceptions; personne, jusqu'alors, n'avait eu, tout au moins n'avait réalisé l'idée d'instituer une congrégation, une règle pour des aveugles.
des premières Mères de Y Assomption — que c'était le commencement d'une grande œuvre : Dieu agissait tellement! C'était la source de notre vie religieuse de l'Assomption : des vases qui se remplissaient, pour pouvoir ensuite se répandre. Nous étions pénétrées, notre Mère surtout, des grandes grâces que Dieu nous faisait dans ces premiers temps. On nous disait les bénédictions spéciales attachées au début des fondations, et nous l'éprouvions. Les choses surnaturelles semblaient nous toucher et nous être sensibles, nous avions les oreilles tout ouvertes pour écouter Dieu, et nous le sentions présent au milieu de nous. La pauvreté réelle, dans laquelle nous vivions, nous établissait dans un haut détachement des choses créées, et l'obéissance, que M. Combalot nous faisait pratiquer à tout instant et sans aucun ménagement, brisait notre volonté, c'est-à-dire l'obstacle qui nous eût empêchées d'aller à Dieu. » Les Origines de V Assomption.
ïdO COMMUNAUTE DES SŒURS AVEUGLES DE ST-PAUL.
La petite communauté de la rue des Postes n'avait absolument rien d'assuré, pas même le pain du lendemain, mais Mlle Bergunion comptait sur la Providence. L'abbé de la Bouillerie, puis Mgr Sibour vinrent visiter l'ouvroir en voie de transformation et furent très encourageants.
En 1852, on prit le costume de postulante; les clairvoyantes arrivèrent assez nombreuses, et en janvier 1853, l'ouvroir étant devenu trop étroit se transporta, 205, rue de Vaugirard, dans un local plus spacieux convenant mieux à une communauté. Le 12 mai 1853, treize religieuses, sept aveugles et six clairvoyantes, prirent l'habit et Mlle Anne Bergunion devint la Sœur Saint-Paul, l'apôtre miraculeusement frappé de cécité et miraculeusement guéri ayant été choisi pour patron de cette famille spirituelle composée d'aveugles et de clairvoyantes (1).
La Communauté constituée, les Pères Jésuites, conformément à leur règle, ne pouvaient plus lui servir d'aumôniers ordinaires et c'est alors que la Providence lui envoya l'abbé Juge, considéré avec raison, lui aussi, comme fondateur de la congrégation.
(1) Plus tard, vers 1876, on crut nécessaire de réduire la proportion des aveugles : les supérieurs ecclésiastiques, peu confiants dans les ressources que les religieuses aveugles pourraient apporter à la communauté, n'autorisèrent que l'admission d'une aveugle sur deux sœurs clairvoyantes
Fils d'un intendant militaire, Henri Juge (1) était né à Angoulôme, en 1810. Il fut mis dans une petite pension tenue, dit-on, par un ancien révolutionnaire. D'une nature douce, charmante, d'une complaisance à toute épreuve, il effleurait, en généra], plus qu'il n'approfondissait. Tour à tour, il s'occupa de peinture, d'architecture, de physique et fut pendant quelque temps préparateur d'un cours de chimie. Son père, bien que dans l'aisance, ne lui allouait que très peu d'argent; à vingt ans, Henri Juge dut donner des leçons de peinture.
A vingt-quatre ans, il épousa MUe Éliane de Bazaugour, qui, très pieuse, le ramena aux pratiques religieuses et le conduisit même à une haute piété. Ils voyagèrent beaucoup, surtout en Italie où il aimait à peindre. Mais, en 1848, ayant eu la grande douleur de perdre à la fois sa femme et sa fille nouvellement née, il revint en France et, un an après, entra au séminaire de Versailles. Il remplissait par là une promesse faite, naguère, à sa femme, engagement mutuel d'après lequel le dernier survivant devait se consacrer à Dieu. Il avait -trente-neuf ans.
(1) Ces détails sont empruntés partie à la brochure : Un Bienfaiteur des aveugles, de M. le Commandant Barazer, partie aux notices manuscrites rédigées et conservées dans la Communauté, partie, enfin, à des notes fournies parla famille de M. l'abbé Juge.
Ainsi la catastrophe qui semblait devoir briser son existence allait, au contraire, l'orienter définitivement, lui donner son véritable sens, devenant le point de départ, l'origine d'une vie nouvelle, bien plus haute et féconde que celle qu'il avait choisie.
Ordonné prêtre, le 5 juin 1852, l'abbé Juge accompagna à Rome Mgr Bonamy, puis revint à Paris où il chercha à employer son zèle, car il ne se sentait pas appelé au ministère paroissial; c'est alors que M. l'abbé Lambert, aumônier de l'Institution des Sourds-Muets, lui fit connaître la petite Communauté de la Sœur Saint- Paul; il s'y intéressa tout de suite et voulut remplir gratuitement auprès d'elle les fonctions xV aumônier. Sur son désir, le traitement qu'on devait lui allouer fut employé à entretenir la chapelle et à recevoir une aveugle de plus. Le 20 novembre 1853, il dit la messe pour la première fois dans la pauvre chapelle du couvent de la rue de Vaugirard et tous les jours il faisait une lieue pour y venir.
A dater de ce moment, il se consacra tout entier aux Sœurs aveugles de Saint-Paul : intelligence, activité, fortune, relations, expérience de la vie, tout ce qu'il possédait fut mis au service de la Communauté. Il était pour elle un excellent guide spirituel et temporel, non pas un aumônier, mais un père et c'est aussi ce nom-là qu'on lui donnait. Aussi le concours de l'abbé Juge futil pour l'œuvre une réelle bénédiction.
Pour essayer de bien pénétrer la situation des aveugles, il s'astreignait à faire le plus de choses possible dans l'obscurité et en hiver il s'habillait, faisait sa toilette sans lumière. De même qu'Anne Bergunion, l'abbé Juge était, par des chemins bien détournés et sans préméditation, arrivé à ce qui fut le but, la raison d'être de sa vie.
11 avait déjà quarante-deux ans et la Sœur Saint- Paul, âgée de quarante-huit ans, n'avait plus que onze ans à vivre. Pendant ces onze années, ils allaient travailler de concert à la constitution définitive de cette institution si nouvelle et qui semblait à plusieurs si téméraire : une Communauté de religieuses aveugles.
Mgr de la Bouillerie, Mgr Sibour continuaient à s'intéresser à la congrégation naissante ; Pie IX l'encouragea dès 1853 et, plus tard, l'approuva, disant : « Elle manquait à l'Église ».
La Sœur Saint-Paul, ayant été gravement malade, guérit miraculeusement par l'intercession de N.-D. des Victoires; ses premiers vœux de religion furent prononcés en 1855 en même temps que ceux de quatre Sœurs aveugles.
Le couvent de la rue de Vaugirard étant rapidement devenu trop étroit, les fondateurs cherchèrent hors de Paris une installation plus
spacieuse et achetèrent, avec une partie de la fortune de l'abbé Juge et en escomptant les ressources que la Providence enverrait dans la suite, le petit château de Bourg-la-Reine où la Communauté fut transportée en 1855.
L'espace, l'air n'y manquaient pas; mais comme la Communauté n'avait aucune dotation personnelle, que les minces ressources de la Sœur Saint- Paul étaient fondues depuis longtemps, que celles de l'abbé Juge n'étaient pas assez considérables pour soutenir toute l'œuvre, que le travail des aveugles rapportait très peu, que celui des clairvoyantes était employé aux soins du couvent, il fallait vivre d'aumônes, et Bourg-la-Reine était trop éloigné de Paris pour qu'on pût facilement quêter et attirer les secours. C'est pourquoi le retour à Paris fut résolu ; après beaucoup de démarches, de prières, de pourparlers, on acheta (toujours sans avoir d'argent pour payer et avant d'avoir trouvé acquéreur pour la propriété de Bourg-la-Reine) la maison et le petit parc qui avaient appartenu à Chateaubriand, où il avait écrit une grande partie des Mémoires d Outre- Tombe et qu'il avait vendus à l'Archevêché lorsqu'il était venu s'établir rue du Bac. Cette pro-^ priété portait le n° 114 de la rue d'Enfer déjà remplie de couvents et d'établissements charitables.
Il fallut immédiatement construire. Pendant tes travaux, la Sœur Saint-Paul et l'abbé Juge
venaient tous les jours à Paris surveiller, organiser ; puis la Communauté fut scindée : une partie s'installa rue d'Enfer pendant que l'autre attendait à Bourg-la-Reine que les constructions fussent terminées. Et l'abbé Juge disait sa messe un jour ici et l'autre là. Enfin, le 11 novembre 1858, toute la Communauté se trouva réunie rue d'Enfer pour chanter le Magnificat d'actions de grâces. Elle se composait de quarante-deux personnes; les ressources étaient plus que limitées, les dettes lourdes, l'économie la plus stricte, la plus sévère s'imposait et la Mère Saint-Paul, qui, toute sa vie, y avait été astreinte par les circonstances, fit rigoureusement ou plutôt amoureusement pratiquer à ses filles la vertu de « la sainte pauvreté »... Elle en donnait l'exemple, ne gaspillait jamais rien, pas plus une minute qu'un bout de fil ou une épluchure de salade. Des peines intérieures l'agitaient, l'attristaient souvent, dit-on, mais elle laissait cela entre elle et Dieu et ne perdait pas son temps en mélancolie. Elle agissait constamment, sachant bien quitter la chapelle pour le parloir, l'entretien avec Dieu pour la conversation avec une religieuse qui avait besoin de ses conseils. Elle répétait souvent le mot du Père Varin et de Mme Barat : « Die& seul !... » Elle avait dans la Providence, dans son action sur toutes choses une confiance très vive et très pratique, s'en remettant absolument à elle pour le succès de tous ses efforts. Timide dans sa première jeunesse, la Mère Saint-Paul
avait pris l'habitude du commandement qu'elle exerçait avec beaucoup d'autorité. Elle était grande, avec l'apparence de la santé, avait un sourire aimable et s'attirait les sympathies. Très humble, au fond, elle se regardait comme la cause de tout ce qui arrivait de fâcheux à la Communauté et disait avec conviction : « Il faut que je m'en aille pour que tout marche bien et que l'œuvre se développe » . Ce vœu , qui a été celui de beaucoup de fondateurs, se réalisa promptement pour la Mère Saint-Paul, car elle mourut, le 7 septembre 1863 (1), âgée de cinquante-neuf ans et après seulement dix ans de profession religieuse (elle n'avait même fait ses vœux perpétuels qu'en 1860), alors que, dès 1820, elle avait cherché à entrer en religion. Quelques jours avant sa mort, le 27 août, ayant exigé qu'on procédât à l'élection d'une nouvelle supérieure, elle avait eu la consolation de voir élire celle de ses filles qui, malgré sa grande jeunesse (vingt-six ans, elle n'était religieuse que depuis dix-huit mois), avait fait preuve des qualités d'esprit et des vertus nécessaires à une bonne Supérieure (2).
Si la Mère fondatrice avait disparu, l'abbé Juge qu'on nommait le Père fondateur demeuraitet, pendant dix-huit années, il allait continuer à se dévouer
(1) Elle fut inhumée dans la sépulture de la Communauté des Sœurs aveugles de Saint-Paul située au cimetière Montparnasse.
(2) MUe Marie Vaugeois, en religion Sœur Marie du Sacré- Cœur.
à la Communauté des Sœursaveugles de Saint-Paul qui, de plus en plus, fut la seule affaire de sa vie.
En 1870, pendant le siège de Paris, il transforma le couvent en ambulance dont il fut l'aumônier, sachant se faire aimer des soldats comme il l'était des religieuses et des enfants. Lors de la Commune, il eut plusieurs fois de vives alertes, il résista à ceux qui, par mesure de prudence, voulaient faire retirer la croix placée au seuil du couvent. Il s'y opposa en disant : « Non, elle protège la maison... » Le 18 mai 1871, il fut, malgré ses énergiques protestations, arrêté, conduit au Dépôt, puis mis en cellule à Mazas, finalement transféré à la Roquette avec les otages, mais, par bonheur, il se trouva dans la section où quelques ecclésiastiques, quelques gendarmes et sergents de ville se barricadèrent et furent délivrés, le 27 mai; le dimanche 28, il put rentrer à Saint-Paul.
Les officiers supérieurs, témoins, pendant le siège, du dévouement de l'abbé Jugea l'égard des soldats blessés, voulurent le faire décorer, mais il répondit : « J'attends une récompense plus haute », et fit décorer à sa place le médecin de l'ambulance. Durant dix années, il travailla encore sans relâche et, en 1876, Pie IX lui adressa un « bref laudatif » pour son œuvre.
Le jour de Saint-Raphaël, deuxième patron de la Communauté (24 octobre 1881), au moment de dire sa messe, il eut une congestion cérébrale à la suite de laquelle, pendant douze ans, il demeura
à moitié paralysé, lui si ardent, si actif! Il mourut, le 25 décembre 1893 (1), après avoir souffert physiquement et moralement pendant ces longues années d'inaction forcée, condamné à une vie presque végétative.
Voilà, en raccourci, trop en raccourci, peut-être, ce que fut la vie des fondateurs des Sœurs aveugles de Saint-Paul.
Nous étudierons, dans un instant, leur belle et sainte œuvre.
Quelques-uns me reprocheront, sans doute, d'avoir été trop bref en racontant la vie de la Mère Saint-Paul et de l'abbé Juge; ils penseront que je nai pas su apprécier le mérite de ces fondateurs parce que leur vie n'offrait pas d'événements extraordinaires. Ce reproche serait injuste : je suis absolument convaincu que, pour « faire quelque chose », il faut « être quelqu'un », avoir foi et constance. Ce ne sont que des âmes élevées, vigoureuses, qui peuvent avoir le courage de créer des communautés, l'autorité nécessaire pour réunir, retenir et gouverner un troupeau si petit qu'il soit, l'humanité n'étant satisfaite que par ce qui la dépasse. Mais, en vérité, est-il utile de raconter tout dans une vie, de ne laisser échapper aucun détail, aucun de ces jours ternes et nom-
(1) 11 fut aussi inhumé dans la sépulture de la Communauté.
breux, lourds, certes, pour celui qui les vit, mais qu'on oublie soi-même, qu'on ne distingue, qu'on ne dénombre pas plus par le souvenir que les grains de sable d'un chemin brûlant et malaisé? Il m'a toujours paru amèrement mélancolique que tant de livres où l'on avait soigneusement réuni tous Les détails sur toute l'existence de personnes très bonnes, parfois très saintes, fussent très délaissés : l'auteur, par conscience, par amour pour son héros, a tout recueilli, tout raconté, pensant toujours n'en jamais dire assez ;le lecteur, lui, estime toujours qu'il y en a trop, qu'on aurait dû se limiter à l'essentiel, au caractéristique... En réalité, nous ne nous intéressons, dans la vie des autres, qu'aux heures que nous aurions souhaité ou redouté de vivre nous-mêmes. Cependant, dira-ton, à défaut d'événements considérables, de faits importants, il y a l'étude, l'analyse psychologique? Eh bien, le plus souvent, n'est-il pas téméraire de prétendre décider qu'au point de vue psychologique tel événement, tel fait a surtout marqué?... A moins d'avoir connu très intimement celui ou celle sur qui l'on écrit, il faut travailler d'après des documents plus ou moins fragmentaires, d'après des souvenirs que les impressions sub- I jectives ont contribué à former autant que les impressions objectives. En effet, selon la disposition d'esprit et de cœur où l'on se trouve, tel acte, telle parole produit des impressions bien différentes à l'égard des personnes que nous avons
connues; ce sont ces impressions si mélangées de notre propre état d'âme que notre mémoire conserve. S'il en est ainsi, on est bien exposé, en reconstituant une existence d'après des souvenirs, des récits, à présenter comme essentiel et absolu ce qui n'a été qu'accidentel et relatif dans le caractère, dans la vie qu'on prétend analyser.
Et, à part les résultats tangibles pour tous, que sait-on, en vérité, de ce qui, psychologiquement, a marqué dans une vie? On dit : « Telle période fut la plus heureuse ou la plus douloureuse de son existence. » Qu'en savons-nous?... Les apparences ont été ainsi, les contemporains, les amis en témoignent, je le veux bien, mais savons-nous quelles étaient les impressions, quel était l'état d'âme de celui qui les vivait, ces « années heureuses »?
Eh! mon Dieu, peut-être qu'au moment où autour de lui on applaudissait avec envie des résultats brillants, le malheureux subissait quelque drame très intime, drame de conscience, que personne n'a vu, mais qui, pour lui, dominait tout le reste...
Si c'est vanité, au point de vue philosophique, de vouloir tout dire, n'est-ce pas aussi quelque peu vanité contraire à l'esprit d'humilité religieuse que de raconter, que de vouloir transmettre à la postérité tous les gestes d'une pauvre créature humaine, les moindres épisodes de sa vie, toutes les paroles, tous les soupirs qui ont précédé sa
mort? Il y a bien longtemps que David disait : « Toutes les occupations de notre vie sont comme le fragile travail de l'araignée... Mes jours se sont évanouis comme la fumée... »
Depuis trois mille ans et en dépit de tout ce qui a progressé, notre misérable vie n'a acquis guère plus de consistance... Ne cherchons doue pas trop à retenir la fumée, laissons-la s'envoler où elle doit aller et croyons avoir assez parlé de ceux que nous voulons honorer en disant d'eux ce qui a été écrit de Notre-Seigneur Lui-même : « Ils ont passé en faisant du bien. »