CHAPITRE II
Pour se rendre compte de l'esprit dans lequel MUe Bergunion s'occupa des jeunes filles aveugles, du but qu'elle poursuivit, de l'idée directrice qui la guidait, il est utile et presque nécessaire de dire, malgré l'aridité de la chose, quelle était, de 1840 à 1850, en France et surtout à Paris, la situation des jeunes filles et des femmes aveugles, ce que la bienfaisance publique et la charité privée faisaient pour elles. Sans doute, ce n'est qu'une idée approximative que nous pouvons nous faire à ce sujet, vu l'éloignement et la pauvreté des documents statistiques, mais c'étaient également des impressions plutôt que des données exactes que Mlle Bergunion avait sur cette situation.
En effet, son instruction restreinte, sa médiocre santé, les soucis quotidiens de l'ouvroir de la rue des Postes ne lui permettaient pas de faire de grandes recherches statistiques ou autres, de prendre de minutieuses informations : elle fut
donc surtout impressionnée, guidée par ce qu'elle avait sous les yeux, par les personnes ou les choses qui l'entouraient.
Entre 1840 et 1850, c'est-à-dire pendant la période où, à diverses reprises, Mlle Bergunion fut sollicitée de recevoir des aveugles, la situation des aveugles en France était à peu près celle-ci : sur 35.783.170 habitants, on comptait approximativement 30.000 aveugles dont 13.000 femmes. Paris, ayant à cette époque 1. 224.. 164 habitants, pouvait compter au moins 1.500 aveugles dont 650 femmes.
Pour venir en aide à cette population, on disposait de bien peu de ressources : l'hospice des Quinze-Vingts, dont bénéficiaient les aveugles de toute la France, avait environ 250 pensionnaires internes, sur lesquels une centaine de femmes ou filles aveugles, et il servait à quelques centaines de femmes âgées d'au moins vingt et un ans une pension externe de 100, 150 ou 200 francs. L'hospice de la Salpêtrière avait environ 300 femmes aveugles; puis dans des hospices ou maisons d'incurables, comme Ivry, les Six- Vingts de Chartres, l'asile de la rue de Jarente à Lyon, il y avait aussi un certain nombre de filles et de femmes aveugles hospitalisées; ce nombre est difficile à évaluer. Les enfants aveugles résidant à Paris dans leurs familles pouvaient avoir 5 fr. par mois du Bureau de bienfaisance.
En ce qui concerne l'instruction, l'école fondée
parValentin Haûy (1) en 1784, réorganisée en 1816, rue Saint- Victor, avec le titre d'Institution royale des jeunes aveugles, installée en 1843, dans un édifice construit spécialementpour elle, boulevard des Invalides, 56, contenait une trentaine déjeunes filles de neuf à vingt et un ans (2). Depuis 1834, une douzaine de jeunes filles aveugles étaient jointes à l'Institution des sourdes-muettes fondée à Lille par les Sœurs de la Sagesse. Dans l'asile Saint-Hilaire, sorte de salle d'asile créée à Paris en 1846 par le docteur Ratier," rue de l'École-Polytechnique, et transférée ensuite 37, rue de la Montagne- Sainte-Geneviève, il y avait quelques petites filles aveugles instruites simultanément avec des garçons dont elles étaient séparées par une cloison, comme dans les écoles mixtes du temps.
Tel devait être à peu près le bilan de l'assistance des aveugles à cette époque : sur 13.000 jeunes filles ou femmes aveugles, un millier aidées, c'était peu.
Depuis 1822, à l'Institution royale, sous l'impulsion de son Directeur, le docteur Pignier, on cultivait la musique religieuse à un point de vue professionnel, s'attachant à préparer quelques jeunes gens, quelques jeunes filles à la carrière
(1) VoirZes aveugles par un aveugle. Paris, Hachette.
(2) Dans leur session de 1848, les Conseils généraux de trentesix départements avaient voté ensemble 49.825 fr. de bourses en faveur de 100 aveugles, garçons ou filles, de neuf à vingt et un ans. La Seine et la Ville de Paris comptaient pour 7.400 francs répartis entre 9 aveugles.
d'organiste; et, en 1850, plusieurs d'entre elles étaient déjà pourvues de situations.
Quant aux jeunes filles non douées pour la musique, celles qui filaient au rouet ou faisaient du tricot, de la fileterie, des chaussons de lisière, métiers peu lucratifs, elles étaient dans une situation critique lorsque arrivait le moment de quitter l'Institution. Celles qui avaient une famille y rentraient, mais sans pouvoir toujours trouver du travail; les autres ne savaient où aller, et en dépit de son robuste optimisme, le docteur Ratier écrivait qu'il ne voyait pas d'avenir pour les filles aveugles adonnées aux travaux manuels : à vingt ans s'ensevelir dans un hospice, c'est dur! car il est triste de commencer sitôt à mener la vie des vieillards, des impotents, des vaincus...
Enfin, beaucoup de jeunes enfants aveugles végétaient dans la misère et l'ignorance, faute de place à l'Institution royale. Quelques personnes qui s'intéressaient aux aveugles étaient fort émues de cette situation; Mlle Bergunion ayant son ouvroir rue des Postes se trouva précisément dans le quartier où l'on s'occupait des aveugles : rue Saint-Victor, rue Saint-Jacques, rue de l'École- Poly technique, puis rue de la Montagne-Sainte- Geneviève ; aussi était-elle constamment mise en présence de douloureuses misères. Un jour, on lui citait une petite fille arrivée à l'âge de la première Communion sans jamais avoir entendu parler du bon Dieu et que ses parents laissaient
végéter dans un coin de mansarde ou traîner dans les rues pour apitoyer les passants ; le lendemain, il s'agissait d'une pauvre vieille aveugle, seule, sans feu ni pain, dans un réduit infect; une autre fois, on lui amenait une grande jeune fille désemparée, agréable à voir malgré sa cécité, qui, sans famille, sans personne voulant la recevoir, était obligée d'aller tendre la main, sous les portes cochères... Et le cœur d'Anne Bergunion frémissait à la pensée de tant de misères, de tant de dangers.
Vers 1842, sous le nom de Société de patronage et de secours pour les aveugles travailleurs, une œuvre avait été créée dans le but de patronner les aveugles des deux sexes ayant appris une profession à l'Institution royale ou ailleurs, et aussi de s'occuper des enfants en âge scolaire. Cette Société, présidée par M. Portalis, premier Président à la Cour de Cassation, réunissait dans son Conseil plusieurs curés et aumôniers de Paris, MM. Dufau, directeur, et Guadet, chef d'enseignement à l'Institution royale des jeunes aveugles. Son secrétaire général, M. Edouard Morel, professeur à l'Institution des Sourds-Muets de la rue Saint-Jacques, était l'âme de l'œuvre; M. Pélicier, jeune officier d'administration, dirigeait un atelier qu'elle avait organisé rue Notre-Dame-des-Champs, 53, et qui, en 1844, comptait douze ouvriers. La Société leur procurait du travail d'empaillage de chaises, de tissage de grosse toile, travail sur le-
cpiel on leur abandonnait quelques centimes à titre d'encouragement.
L'œuvre avait été fondée aussi bien pour patronner les jeunes filles que les jeunes gens, mais les moyens d'action lui manquaient; son atelier d'hommes, qu'elle gérait elle-même, lui coûtait îher, et le Conseil pensait avec raison que pour les jeunes filles il serait mieux de s'entendre avec [in établissement où on les mettrait en pension. \lUe Bergunion était tout indiquée; d'une part, îlle se trouva donc sollicitée de recevoir, moyennant 250 fr. par an, les pupilles adultes de la Soîiété de patronage ; d'autre part, le docteur ftatier, dont l'asile Saint-Hilaire était, vers 1850, ^éduit à l'état d'une assez misérable garderie de ïinq ou six enfants aveugles, obtint qu'elle se ïhargeât de ces enfants, filles et garçons, qui Drirent place à l'extrémité de la salle d'ouvoir. ]ette fusion, dont il n'est pas question dans la îotice encore manuscrite rédigée sur Mlle Berguîion par la Communauté des Sœurs aveugles de ^aint-Paul, fut faite cependant puisque les derîiers pupilles de M. Ratier (1) ont conservé le souvenir très net de cette dernière phase de l'arile Saint-Hilaire et de leur séjour à l'ouvroir de l|no Berg-union • iis y logeaient dans une sorte de îetit dortoir annexé. Le docteur Ratier semble ivoir été, à cette époque, le principal conseiller
(1) Plusieurs existent encore : l'un d'eux, M. Larchevêque, est usuellement pensionnaire interne aux Quinze-Vingts.
de Mlle Bergunion, c'est sans doute pourquoi la Fondatrice écrivit dans les Constitutions que la Communauté pourrait s'occuper des petits garçons avant l'âge de neuf ans, et en général de tout ce qui doit concourir au bien des aveugles.
Le besoin se faisait grandement sentir d'un établissement dont le règlement très élastique permit de recevoir les jeunes filles qui avaient passé l'âge d'admission à l'Institution royale (laquelle, d'ailleurs, n'avait qu'un très petit nombre de places), les filles, les femmes aveugles sans abri qui ne réussissaient pas à entrer aux Quinze- Vingts, et les tout jeunes enfants, filles et garçons, avant leur première Communion.
Il se trouva, je l'ai déjà dit, que, pour les débuts, Mlle Bergunion tomba sur des jeunes filles ayant très mauvais caractère ; plusieurs avaient été renvoyées del'Institution, c'étaient donc des « aveugles de rebut », sans doute, peu intelligentes. Elle eut l'idée de confier à la plus avisée de ses quatre premières aveugles l'éducation de petites filles allemandes qu'elle avait à son ouvroir. La réussite de cet essai lui donna une certaine confiance en la possibilité d'utiliser les aveugles. Plus tard, rappelant ses souvenirs, la Fondatrice disait : « De temps en temps, nous parlions (avec les premières aveugles) de leur position. A force de leur répéter qu'elles étaient à charge aux voyantes, qu'elles n'étaient capables de rien, on avait jeté ces pauvres âmes dans la défiance d'elles-
mêmes et dans un découragement profond. Dieu me donna la pensée de chercher à les utiliser et je fus assez heureuse pour leur faire comprendre qu'à leur tour elles pourraient rendre des services. »
Elles furent employées au ménage, à la cuisine, au dortoir; Mlle Bergunion faisait faire sa chambre par l'une d'elles; une autre, assistée d'une petite clairvoyante, devint portière. Disposant d'éléments aussi défectueux, il est déjà beau de ne pas s'être découragée et d'avoir eu, dans une certaine mesure, confiance aux aveugles. Toutefois, cette confiance ne semble pas avoir dépassé des limites très restreintes. Ayant beaucoup de difficultés avec le caractère de ses premières pensionnaires, la Fondatrice s'imaginait que toutes seraient de même et que sa mission auprès d'elles exigeait un dévouement extraordinaire. Elle pensait sincèrement que, pour faire l'éducation de petites filles aveugles, il faut beaucoup plus de vertu que pour faire celle de petites filles clairvoyantes, et qu'on ne peut, en général, s'occuper des aveugles sans une abnégation, un renoncement complets ; si bien, qu'entendant un sermon sur le Bienheureux Claver qui, un jour, signa ainsi la formule de ses vœux : « Pierre Claver, esclave des nègres pour toujours », elle dit avec enthousiasme : « Et moi, je veux me faire esclave des aveugles!... » croyant naïvement qu'il y avait là un autre esclavage que celui qu'on con-
tracte toutes les fois qu'on veut s'occuper de quelque chose avec tout son cœur, toutes ses forces.
D'ailleurs, on s'affranchit difficilement des habitudes d'esprit résultant de l'exercice d'une profession ou du genre d'occupations auquel on s'est longtemps livré. Par exemple, les personnes charitables qui ont vu beaucoup de pauvres, si elles se mettent à patronner des aveugles, ne verront en eux que des indigents à assister, et croiront difficilement à la possibilité d'en mettre un bon nombre — surtout lorsqu'il s'agit d'enfants — en état de gagner leur vie par le travail. Anne Bergunion, elle, avait, dès l'enfance, été habituée au labeur assidu, soigné ; son ouvroir était réputé pour la lingerie fine et fournissait des magasins de grand luxe; elle savait, par une rude expérience, combien la femme gagne peu en cousant même très bien et beaucoup. Or, elle voyait que les aveugles ne pouvaient travailler à l'aiguille ou ne l'auraient fait que grossièrement, le tricot seul lui semblait à leur portée, car l'idée d'un travail plus industriel, plus commercial, dans lequel on aurait peut-être pu combiner la maind'œuvre des aveugles et celle des clairvoyantes, ne venait sans doute pas à son esprit. Il est donc bien naturel qu'en acceptant des aveugles adultes, elle envisageât la chose comme une lourde charge pour son ouvroir. La Société de patronage et de secours pour les aveugles travailleurs
l'aidait bien par une pension de 250 fr. pour chacune de ses pupilles, mais l'existence de cette Société semblait précaire et, en effet, elle disparut bientôt.
Évidemment, Mlle Bergunion concevait ainsi son œuvre, sa Communauté : constituer un asile pour la vie aux jeunes filles aveugles, aux adultes frappées de cécité, leur donner du travail principalement afin de les occuper, mais en comptant pour les faire vivre sur celui des clairvoyantes, et comme ce travail ne pouvait suffire, y ajouter le produit des quêtes et aumônes. Cette conception était juste, hélas! en ce qui concerne les vieilles filles, les veuves qui perdent la vue tard dans la vie, quelquefois même les personnes atteintes de cécité avant la quarantaine, chez lesquelles la perte de la vue provient non d'un accident, d'une affection toute locale, mais d'un état de santé générale rendant impropre à tout travail énergique, soutenu. Pour ces aveugles-là, un asile définitif est presque toujours nécessaire. Mais lorsqu'on touche à l'éducation, à l'enseignement des enfants aveugles, des filles aussi bien que des garçons, il est fâcheux de les élever avec la pensée qu'ils passeront inévitablement de l'école à l'asile, car maîtres et élèves ne font plus d'eiforts, ne travaillent plus avec énergie, avec foi. Cette foi dans le résultat final, les fondateurs de Saint-Paul ne l'avaient pas, ou l'avaient bien faible. On confondait trop toutes les catégories d'aveugles,
on ne croyait pas, par exemple, que les enfants intelligentes, douées pour la musique, recevant une bonne instruction technique, pussent arriver à gagner leur vie. Cependant l'Institution des jeunes aveugles avait plusieurs de ses anciennes élèves organistes dans certaines villes de France. A partir de 1858, un grand nombre de jeunes filles y furent, avec succès, préparées à devenir professeurs de musique et pourvues, dans diverses communautés religieuses, de situations de ce genre leur permettant de gagner modestement mais complètement leur vie. Les fondateurs de Saint-Paul se tinrent peu au courant de ce qui se faisait à cet égard; on étudiait la musique, mais en vue d'organiser des chants, des morceaux d'harmonium pour la chapelle, des chœurs, des morceaux de piano pour les visites des bienfaiteurs. Peu à peu, on changea de manière de voir, on entra dans un courant plus large, nous le constaterons bientôt en étudiant chaque section du couvent. Il semble avoir été dans le caractère de Mllc Bergunion et dans celui de l'abbé Juge d'agir d'après des impulsions personnelles, plutôt que d'étudier ce qui, pour les aveugles, avait été fait avant eux, afin de profiter de l'expérience acquise et de n'agir qu'à coup sûr.
Sans doute, il y a des inconvénients à se jeter dans Faction sans être suffisamment préparé par l'étude, sans avoir une connaissance approfondie de la question dont on veut s'occuper; la Mère
Saint-Paul et l'abbé Juge auraient pu éviter certains tâtonnements, certaines pertes de temps, s'ils avaient étudié tout ce qui avait été fait pour les aveugles avant eux. Mais, inconvénients pour inconvénients (il est si rare que nous sachions les éviter tous), il vaut mieux penser avec saint François de Sales que « la simplicité est une force, parce qu'elle choisit d'agir plutôt que d'apprendre ». En effet, le danger suprême n'est-il pas de laisser mourir de froid, de faim ou de tristesse les malheureux qui vivent actuellement, tandis qu'on étudie les statistiques, qu'on philosophe sur les causes premières et générales de la misère, qu'on cherche une organisation, un remède capable de conjurer le mal pour tous?... Eh, je vous en prie, qu'importe à ce malheureux qui, pendant cette froide soirée d'hiver, passe en grelottant — car, après tout, si l'on nous dit et redit à satiété qu'il y a beaucoup de faux pauvres, il ne faudrait pas cependant oublier qu'il y en a de vrais — qu'importe donc à cette malheureuse femme transie, en décembre, sous sa jupe d'indienne, que quelque savant philanthrope, derrière ses volets frileusement clos, soit, après avoir bien dîné, occupé dans son chaud cabinet de travail à compulser des statistiques, à chercher la solution du problème général de la misère?... Ne vaut-il pas mieux, même au risque de se tromper un peu, descendre dans la rue, aider quelqu'un, faire quelque chose, plutôt que de chercher
indéfiniment des solutions totales, absolues? Anne Bergunion, l'abbé Juge étaient de ceux qui ne cherchent pas ces solutions... Les blâmera qui pourra!...