CHAPITRE III
La règle, les constitutions d'une congrégation ne se font pas en un jour; les meilleures n'ont été écrites qu'après avoir été longtemps pratiquées. Saint Vincent de Paul, en donnant les siennes aux « Prêtres de la Mission », leur disait :
Vous les avez longtemps attendues, Messieurs et mes Frères, et nous avons beaucoup différé à vous les donner, en partie pour imiter la conduite de Notre-Seigneur, lequel commença à faire avant que d'enseigner : cœpit Jésus facere etdocere.ll pratiqua les vertus pendant les trente premières années de sa vie, et employa seulement les trois dernières à prêcher et à enseigner
Aussi n'y trouverez-vous rien de nouveau que vous n'ayez mis en pratique depuis plusieurs années avec beaucoup d'édification. Si on donnait des règles qu'on n'eût point encore pratiquées, on pourrait y trouver de la difficulté; mais vous donnant ce que vous avez fait et exercé depuis tant d'années avec fruit et consolation, il n'y a rien que vous ne trouviez également utile et aisé pour l'avenir.
Si nous eussions donné des règles dès le commencement, et avant que la Compagnie se fût mise en la pratique, on
aurait pensé qu'il y aurait eu de l'humain plus que du divin, et que c'eût été un dessein pris et concerté humainement, et non pas un ouvrage de la Providence divine; mais, Messieurs et mes Frères, toutes ces règles, et tout le reste que vous voyez dans la Congrégation s'est fait je ne sais comment, car je n'y avais jamais pensé, et tout cela s'est introduit peu à peu sans qu'on puisse dire qui en est la cause. Or, c'est une règle de saint Augustin, que quand on ne peut trouver la cause d'une chose bonne, il la faut rapporter à Dieu, et reconnaître qu'il en est le principe et l'auteur. Selon cela Dieu n'est-il pas l'auteur de toutes nos règles, qui se sont introduites je ne sais de quelle manière, et de telle sorte qu'on ne saurait dire ni comment, ni pourquoi?
Et si vous me demandez comment les pratiques de la Compagnie se sont introduites, comment la pensée de tous ces exercices et emplois nous est venue, je vous dirai que je n'en sais rien, et que je ne le puis connaître. Voilà M. Portail qui a vu aussi bien que moi l'origine de la petite compagnie, qui vous peut dire que nous ne pensions à rien moins qu'à tout cela; tout s'est fait comme de soi-même, peu à peu, l'un après l'autre. Le nombre de ceux qui se joignaient à nous s'augmentait, et chacun travaillait à la., vertu ; et, en même temps que le nombre croissait, aussi les bonnes pratiques s'introduisaient pour pouvoir vivre ensemble, et nous comporter avec uniformité dans nos emplois (1).
Ces paroles du « bon monsieur Vincent », si pieuses, si pleines de sens pratique, s'appliquent très bien à la situation dans laquelle se trouvait la Sœur Saint-Paul. Il eût été imprudent de vou-
(1) Abelly, Vie de saint Vincent de Paul.
[oir, dès les premiers jours, écrire une constitu- ;ion et dicter une règle définitive pour une congrégation d'un genre aussi nouveau, aussi spécial. En effet, si pour l'éducation, l'enseignement, le travail des aveugles, les fondateurs pouvaient trouver des modèles, des précédents, puisque, iepuis plus de cinquante ans , on s'occupait de zes questions, en France et à l'étranger, rien ne pouvait leur servir de guide pour dresser les constitutions d'une communauté religieuse composée d'aveugles et de clairvoyantes. Jadis, les membres des Quinze- Vingts se nommaient bien « Frère, Sœur » ; de même, les membres de la Confrérie de Sainte-Marie des aveugles de Padoue (1). Mais cette dénomination ne correspondait à aucun engagement religieux. Dans ces corporations, associations plutôt que communautés, l'union avait pour but le bien matériel beaucoup plus que le spirituel : le souci de se procurer plus aisément, plus abondamment le pain quotidien, de ne pas laisser tel ou tel frère prendre plus que sa part semble avoir été beaucoup plus grand que celui de la sanctification des âmes (2). Il y avait
(1) Voir la brochure intitulée : Memorie storiche sut ciechi ed in particolare sulla fraglia e sulV Istituto di Padova, 1&82. — "nstitut des aveugles de Padoue.
(2) « Quand ils avaient besoin de puiser à la bourse commune pour les paiements, quand ils voulaient sceller les actes qu'ils avaient rédigés, ou consulter les lettres des archives, ils se rendaient au Trésor, au petit bureau qui renfermait ce que l'hôpital possédait de plus précieux : les reliques de l'église, les joyaux et
bien des prières, des offices récités, chantés en commun à heure fixe, mais c'était en exécution de fondations pies faites à beaux deniers sonnants (Il
les pièces d'argenterie, les deniers comptants, les titres de la maison, les sceaux de la congrégation.
« La salle où étaient déposées toutes ces richesses était défendue par une serrure munie de trois clefs, dont on confiait l'une au maître, l'autre à un des jurés, la troisième à un frère. On voulut mettre à l'abri de tout soupçon les détenteurs des clefs et le chapitre décida que, quand on irait au trésor « pour sceller, prendre argent ou lettre », il faudrait sonner la cloche, afin d'avertir les frères et leur permettre de contrôler les opérations. » Léon Le Grand, Les Quinze- Vingts.
(1) « Les Quinze- Vingts n'étaient pas de véritables religieux, puisqu'ils ne faisaient pas de vœux de chasteté et ne renonçaient point à l'usufruit de ce qu'ils possédaient ; cependant, suivant leur propre remarque, ils vivaient ensemble sous une règle commune après avoir donné à la maison leurs personnes et la nue propriété de leurs biens; on comprend donc que leur congrégation ait été considérée comme une sorte d'ordre monastique et que les donateurs, par exemple, aient demandé à être associés aux prières des aveugles, de même qu'ils eussent réclamé une part dans les « biens fais et oroisons » d'un couvent. Leur assimilation à un hôpital suffisait d'ailleurs à les faire regarder comme un établissement religieux à une époque où toutes les Maisons-Dieu avaient ce caractère. Aussi furent-ils souvent désignés sous le nom d'Église et Hostel des X V-**
« Pour payer les bienfaits royaux, les aveugles recoururent à la prière, cette monnaie du pauvre. Chaque jour, dès que la clochette annonçait l'heure du lever, ils devaient, d'après les statuts de Michel de Brache, dire cinq fois la « Patenostre » et 1' « Ave Maria » pour le Roi, la Reine et leur ligne et lignage, et pour le bien et honneur du royaume.
« A ces prières individuelles s'aj&utaient des offices solennels célébrés dans l'église en présence de toute la communauté, des saluts, des messes, des processions, où l'on demandait à Dieu de protéger le Roi, de donner la paix à la France. Quand un membre de la famille royale était malade, les Quinze-Vingts ne manquaient pas de s'associer aux processions faites pour obtenir le rétablisse» ment de sa santé
« On ne saurait mieux exposer les motifs qui inspiraient le plus
En somme, les aveugles des Quinze-Vingts, comme ceux de Padoue, se nommaient « Frère, Sœur », parce qu'ils formaient, à la mode du temps, « des confréries » ; mais ces confréries étaient simplement des guildes d'aveugles, ou, pour parler le langage d'aujourd'hui, des mutualités, des sociétés
souvent ces générosités qu'en reproduisant le préambule de la doîation que Jean de Ferrières fit à la congrégation, en 1309, « at- :< tendant et considérant les bonnes prières et croisons de'Deu aprez t son decez, pour l'âme de lui et especialement pour les âmes de :< son père, de sa mère, et de Marguerite, sa première famé, que les I 300 povres de la meson des aveugles de Paris et leurs successeurs i puent faere, font et ne cessent de faere nuit et jour, et en son x cuer pensant la grant povreté d'iceux, le bon loz, la bonne rex nommée et la fine probité d'iceux ». Le désir d'être associé aux prières des Quinze-Vingts est, en particulier, invoqué dans beaucoup d'actes-, nous en avons relevé dix-sept où l'on trouve cette phrase si familière aux bienfaiteurs d'établissements religieux : < Pour estre accueilliz es prières, biens fais et oroisons d'icellui :< hostel ». Ce sentiment, joint à la commisération pour les pauvres iveugles, est évidemment le mobile de toutes les donations qui ne
jont pas motivées en termes exprès
« Les prières réclamées par les donateurs ne consistaient pas toujours dans la célébration d'une messe. Ainsi, Pierre Poiré orionna de réciter chaque samedi l'antienne Inviolata en l'honneur ie la sainte Vierge ; Nicolas Flamel, le célèbre calligraphe, imposa aux Quinze- Vingts l'exécution d'une cérémonie assez compliquée, "haque mois, treize aveugles devaient se rendre processionnellenent, la croix en tête, à Saint-Jacques-la-Boucherie, sous la conîuite d'un prêtre et d'un clerc revêtus de surplis. Ils assistaient lans cette église à un service solennel célébré pour le repos de 'âme de Flamel; le prêtre disait ensuite une messe basse, et les narguilliers de Saint-Jacques leur remettaient chaque fois 47 s. p. iprès une convention passée en 1473, la fabrique de Saint-Jacques îe^paya plus aux Quinze-Vingts que 28 s. p. par mois et 3 s. p. .ous les ans. Cette clause du testament de Flamel fut observée fidèement ; en 1613, on voit le chapitre ordonner que, « conformément à l'ancienne coustume », ceux qui assistent à cet obit «. seront tenuz d'aller et revenir avec la modestie joyeuse » qui convient i cette procession. » Ibid.
coopératives de mendicité et de consommation, non à proprement parler « des communautés religieuses ». La règle de quelques ordres, tels que la Visitation, admet dans certains cas une aveugle à faire profession religieuse, mais c'est à titre exceptionnel et il ne peut y en avoir qu'une par couvent. L'idée d'une congrégation faite spécialement pour les aveugles, avec des clairvoyantes, sans doute, maisdont les aveugles seraient la raison d'être, semble absolument appartenir, je l'ai déjà dit, à l'humble directrice de l'ouvroir de la rue des Postes, L'idée était si nouvelle que l'autorité ecclésiastique, dont le devoir est toujours une extrême prudence, Mgr Sibour, alors archevêque de Paris, témoignait beaucoup de méfiance, craignant qu'Anne Bergunion ne fût une de ces illuminées qui se croient toujours appelées à faire des choses extraordinaires; et il semblait très extraordinaire qu'on voulût crée] un couvent pour des religieuses aveugles, très extraordinaire que des aveugles eussent des aptitude! pour la vie religieuse. Mgr Sibour en doutait absolument; mais l'abbé de la Bouillerie, grand vicaire, qui connaissait et aimait l'œuvre naissante, plaids chaleureusement sa cause; il dit à l'archevêque i « Quand, après avoir communié, nous plaçons notr< tête dans nos mains, et nous nous aveuglons, pou: ainsi dire, afin de favoriser le recueillement en 1< présence divine, qui a jamais pensé que cette atti tude nuisait à la contemplation? Puisque la cécit< volontaire est d'un puissant secours aux personne;
qui voient, pour s'unir à Dieu dans la prière, pourquoi les aveugles seraient-elles incapables de former une congrégation de contemplatives? Du reste, avec votre approbation, Monseigneur, je leur donnerai mes filles de la Visitation pour les former à la vie religieuse (1). »
Il fallait donc créer de toutes pièces un organisme spirituel et temporel approprié. En pareille occurrence, il eût été imprudent d'agir avec précipitation, rien de stable n'eût pu être fait ainsi; il fallait que le temps, l'expérience collaborassent à l'œuvre. La Mère Saint-Paul fit sa règle peu à peu, y habituant progressivement ses premières filles.
Un jésuite, le Père Petit, travailla beaucoup à la rédaction des constitutions et de la règle ; puis deux des principales religieuses du monastère de la Visitation de la rue Denfert vinrent, selon la promesse de l'abbé de la Bouillerie, leur supérieur, revoir cette règle et passèrent même plusieurs années dans le couvent des Sœurs aveugles de Saint-Paul afin d'y apporter les bonnes traditions de la vie religieuse (2). La règle est donc pénétrée de l'esprit de saint Ignace et de celui de saint François de Sales. Comme on le sait, sans doute, toutes les règles religieuses procèdent de deux
(1) Extrait du Manuscrit de l'Institut des Sœurs aveugles de Saint-Paul.
(2) La Mère Marie-Hyacinthe, visitandine, demeura à Saint- Paul de 1853 à 18G3.
grands types : la règle de saint Augustin et la règle de saint Benoît.
La première est mixte, elle s'applique aux ordres contemplatifs et aux ordres actifs; la deuxième ne s'applique qu'aux ordres contemplatifs, son but principal étant de séparer du monde. Elle prescrit l'abstinence constante de viande, le jeûne quotidien, excepté de Pâques à la Pentecôte, l'office nocturne, etc., etc. La règle de saint Augustin ne prescrit pas d'austérités particulières, ni de clôture, elle peut s'adapter à tous les besoins. La règle des Sœurs aveugles de Saint-Paul procède de celle de saint Augustin, la congrégation est plus active que contemplative. On lit dans les Constitutions : « La fin de cette congrégation est de travailler à la gloire de Dieu et au sal'ut des âmes dans l'exercice de la charité et du dévouement le plus entier, en admettant dans la Communauté des jeunes filles aveugles qui pourront, comme les voyantes, embrasser la vie religieuse, en suivre la règle et les différents exercices, et se rendre aptes aux soins et à l'éducation des aveugles. En outre, cette congrégation se propose : '1° de recevoir, en qualité de pensionnaires soumises à une règle de travail et d'études, les filles aveugles adultes qui n'ont pas dans le monde une position assurée; 2° de recevoir les petites filles dès l'âge de quatre ans el de les garder toute leur vie dans la maison si elles désirent y rester; 3° de donner une éducatior
chrétienne et un état manuel à un certain nombre de jeunes filles voyantes qui seront les compagnes et les guides des aveugles ; 4° de recevoir et de servir, comme pensionnaires libres et moyennant un prix très modique, des dames aveugles qui trouveraient là, plus que partout ailleurs, une existence douce et des soins appropriés à leur infirmité; 5° enfin, d'entreprendre, successivement et en proportion de ses ressources, toute œuvre tendant à l'amélioration physique, intellectuelle et morale des aveugles, quels que soient leur âge, leur sexe et leur conduite. »
Ces derniers mots sont très à remarquer, car ils ouvrent un champ illimité, en ce qui touche les aveugles, au zèle de la congrégation.
La Communauté se compose de voyantes et d'aveugles, soumises à la même règle et faisant es mêmes vœux. Il n'y a pas, ou pour être plus xact, il n'y a plus de Sœurs converses, « Sœurs lu petit banc », ainsi qu'on les désignait familièement à cause de la dimension des bancs occu- )és par elles à la chapelle. Toutes les religieuses ont de même rang et portent le même costume. )epuis 1876, pour se conformer à un vœu exprimé >ar Pie IX au moment où il donna son « bref laulatif » (1), il fut décidé qu'on ne recevrait qu'une
(1) « Éminentissime et Révérendissime Seigneur, « Par sa lettre du 29 mars dernier, Votre Éminence a exposé qu'en 350, il s'était formé à Paris une pieuse société de Vierges qui sont >pelées Sœurs aveugles de Saint-Paul, non seulement parce que, îtreleur propre sanctification, elles se dévouent principalement à
Sœur aveugle pour deux Sœurs clairvoyantes.
Celles-ci doivent toujours tout quitter pour aider
une aveugle, elles sont toujours mêlées aux
aveugles et, pour s'approcher de la sainte table,
une Sœur aveugle a toujours avec elle une Sœur;
clairvoyante.
l'éducation religieuse et civile de jeunes filles aveugles, mais M
On ne les y admet' d'ailleurs, qu'après avoir éprouve leur vocation et en nombre moindre que les Sœurs voyantes. Vo re Eroinence aîoute que les Sœurs aveugles qui font partie de la pieuse Société sachantlire et chanter au chœur aussi bien que travail 1 deîeurs mains aux ouvrages de femmes appropriés à leur état, elles on lé jugées dignes d'être admises à la Profession des vœux simples de Pauvreté, Obéissance et Chasteté sous l'autorité d | Supérieure, qui doit être toujours choisie parmi les voyantes Votre Éminence a fait connaître en outre que, maigre les grave luTicullfs du commencement, cette pieuse Société a déjà produit beaucoup de bien et que toutes les Sœurs voyantes et aveug es ont le P^us vif désir de persévérer dans la forme de vie quelles on emb assle. Enfin Votre Éminence a sollicité un jugement du siège Apostolique, afin de pouvoir se conduire avec plus de |
C^àSetéLir?iou,signé de cette S. Congrégation des Évê M Pt RéLliers avant fait une relation de tout ce qui précède NoUegSa n Père le Pape Pie IX, dans son audience du 21 .m ?876 Sa Sainteté a ordonné que la pieuse Société dont il 1 s ag fftl oroclamée par les présentes, une œuvre de chante digne d 1 pCgr^ndèfouange et qu'il fût recommandé à Votre Emmené de continuer l'œuvre commencée et de la continuer avec con fiance aussi bien qu'avec le zèle des âmes et la prudence qui vou
"riprttoir obéi avec empressement aux ordres de Notre Sain Père le Pape, je baise très humblement les mains de Votre Enu nence J1^^ humble et très deV0ué Serviteur,
« Cardinal Ferrieri.
« Enée Sabaretti, Secrétaire,
« Rome, le 29 avril 1876.
« Pour copie conforme : H. Lagarde, Vie. Général. »
La Communauté est gouvernée par une Supérieure voyante, nommée pour six années par toutes les religieuses assemblées, et rééligible. Elle est aidée de quatre Conseillères dont une aveugle; toutes sont choisies parmi les Sœurs professes perpétuelles.
En règle ordinaire, on n'admet point au postulat avant dix-huit ans ni après trente-cinq ans. On ne demande aux futures religieuses que piété, bon esprit, santé suffisante, quelque talent et, si possible, une petite dot. Les postulantes sont absolument libres, elles n'ont qu'à voir et à se laisser voir. Le postulat terminé, le noviciat commence par la cérémonie de la vêture. Il dure deux ans. Huit jours de retraite préparent la novice à ses vœux annuels qu'elle renouvellera pendant cinq ans. Elle doit avoir au moins vingt et un ans pour être admise à la profession, quoique la profession n'engage d'abord que pour un an ; il faut, chez les Sœurs qu'on y admet, la ferme détermination, manifestée par elles au Supérieur ecclésiastique de la congrégation, de rester toute leur vie au service de Dieu dans la Communauté.
Après cinq ans de vœux annuels, les Sœurs peuvent être admises, si elles le désirent et qu'elles s!en montrent dignes, à la profession perpétuelle.
Les règles de la congrégation sont empruntées, pour la plupart, à la Compagnie de Jésus :
« Il a paru plus convenable à la fin que se propose cette congrégation d'y établir la vie
commune ; la règle ne prescrit aucune austérité ou pénitence extraordinaire, ni d'autres jeûnes que ceux de l'Église ; mais chaque Sœur peut en particulier pratiquer les œuvres de mortification, qui, avec l'approbation de la Supérieure, semblent les plus propres à son avancement spirituel et celles que la Supérieure pourra lui imposer pour la même fin.
« Pour ce qui regarde l'ameublement commun ou privé, la nourriture et le vêtement, la Supérieure veille à ce que tout soit convenable, mais modeste et conforme à la pauvreté religieuse.
« Il n'y a pour qui que ce soit dans la Communauté ni distinction, ni exemption, ni privilège, bien que les fonctions principales, les services rendus et l'ancienneté puissent recommander certaines Sœurs aux égards et à la déférence des autres
« Comme la piété est la source des vrais biens, le lien qui nous unit à Dieu, le principe de la paix et du bon ordre des maisons religieuses, l'unique fondement capable de les soutenir, les Sœurs s'efforceront de l'acquérir ; elles chercheront avant tout le royaume de Dieu et sa justice, assurées que le reste ne leur manquera point.
« Les Sœurs font deux méditations par jour : une le matin, l'autre le soir; elles psalmodient l'office de la sainte Vierge, récitent le chapelet et font la lecture spirituelle en commun ; la communion est fréquente. Un triduum ou une retraite
les préparent aux deux fêtes de saint Paul, jours où les Sœurs professes renouvellent leurs vœux. »
Il n'y a pas de clôture. Avec la permission de la Supérieure, toutes les Sœurs peuvent sortir autant que cela est vraiment nécessaire pour les besoins spirituels ou matériels de la Communauté; elles peuvent aller partout où il est utile et convenable qu'elles se rendent, en observant, bien entendu, une grande discrétion sur ce point.
Les religieuses gardent le silence; elles ne doivent parler que pour les choses nécessaires, sauf pendant les heures de récréation et le dimanche dans l'après-midi. De huit heures et demie du soir à sept heures et demie du matin (après la messe et l'action de grâces), elles observent un silence complet, c'est-à-dire qu'à moins de nécessité absolue, elles ne disent pas une parole, c'est ce qu'on appelle « le grand silence ».
Dans l'Épître où saint Augustin (1) donne à ses filles la règle qu'elles doivent suivre, on lit :
Que votre habillement n'ait rien de somptueux; ne cherchez pas à plaire par les parures, mais par vos mœurs. Que vos voiles ne soient pas si transparents, que la coiffe qui couvre vos tètes paraisse en dessous. Que vos cheveux soient parfaitement couverts; ne les laissez point tomber par négligence, qu'ils ne soient pas non plus arrangés a\ec art
Vos vêtements seront conservés dans le même lieu,
(1) Ép. 109 (211 dans l'édition des Bénédictins).
sous la garde d'une, de deux et même d'autant de personnes qu'il en faudra pour les tenir propres et les garantir des insectes. Gomme votre nourriture est tirée de la même dépense, ainsi vos habits doivent l'être du même vestiaire. Autant que possible, quand il faudra changer de vêtements selon les saisons, vous ne vous en occuperez point, vous n'examinerez point si les vêtements qu'on vous apporte sont ceux que vous avez déjà portés, ou s'ils ont été à l'usage d'une autre : l'essentiel est qu'on donne à chacune ce qui lui est nécessaire.
S'il naît entre vous quelques discussions et quelques murmures, parce que quelqu'une se plaindrait d'avoir reçu des choses plus pauvres que celles qu'elle avait avant, et prétendrait qu'elle ne mérite pas d'être plus mal vêtue qu'une autre, par là vous comprendrez tout ce qui manque de sainteté à votre vêtement intérieur ou votre cœur, puisque vous faites ainsi des plaintes pour le vêtement de votre corps. Si cependant on a une telle condescendance pour votre faiblesse qu'on vous rapporte les habits que vous aviez quittés, vous devez déposer ceux qui sont à votre usage dans le même vestiaire et sous la garde des mêmes personnes : de telle sorte que nulle ne travaille en vue d'ellemême, soit pour ses vêtements, soit pour son lit, soit pour sa ceinture, son voile, sa coiffure; mais faites tout pour la Communauté, avec plus de soin et d'exactitude que si chacune travaillait pour son propre compte : car la charité, dont il est écrit qu'elle ne « cherche point ce qui lui est propre », doit être ainsi entendue, qu'elle préfère le bien commun au sien, et non le sien au bien commun.
A Saint-Paul, on se conforme à toutes ces prescriptions. Après quelques tâtonnements pour le costume comme pour la règle, il fut fixé ainsi : robe noire à grande manche large sans poignet au-dessous de laquelle on met une manche plus
collante (1) ; cette robe flottante devant est retenue à la taille par une cordelière, dont les trois nœuds représentent les trois vœux de religion, les cordelières des novices n'ont pas de nœuds; une guimpe blanche munie de « barbettes » qui s'attachent sur la tête et un bandeau qui descend sur le front ; un grand voile noir sous lequel est un voile blanc empesé devant et plus court ; sur la poitrine, un Christ en argent avec, en relief, l'image de N.-D. de Consolation. A droite, sur la robe, pend un grand chapelet de six dizaines, avec un Christ, celui-ci en cuivre comme le chapelet.
Les novices ont le voile blanc; dans les cérémonies, elles ont par-dessus un grand voile de nansouk. Les Sœurs qui ont fait les vœux perpétuels ont un anneau en argent qu'elles portent au quatrième doigt de la main gauche.
C'est sous ce costume que Sœurs aveugles et Sœurs voyantes doivent ti ^verser la vie, méditant sans cesse la parole du grand apôtre, leur patron, devenue la devise de la Communauté : « Autrefois vous étiez ténèbres, mais maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur. Marchez comme des enfants de la lumière. »
Ce sont les cérémonies de vêture, de profession annuelle ou perpétuelle qui marquent ce passage
(1) Les Sœurs qui font de gros travaux ont un tablier bleu à bavette qu'elles retirent pour aller à la chapelle et au parloir.
des ténèbres à la lumière, aussi les allusions à la lumière spirituelle appelée à illuminer, à transformer la vie des religieuses aveugles et des religieuses clairvoyantes vouées au service des aveugles reviennent fréquemment dans le rituel de ces cérémonies. Il est très caractéristique : telle parole, tel rite sadressant à des aveugles et à des clairvoyantes prend un sens particulièrement mystique et émouvant. Pour la prise d'habit, le célébrant dit aux postulantes : « Mes filles, que demandezvous ? » Celles-ci répondent : « Nous demandons le bonheur d'être reçues Novices dans la Communauté des Sœurs aveugles de Saint-Paul. » Le célébrant réplique : « Vous proposez-vous de vous exercer chaque jour dans la pratique des conseils Évangéliques, dans l'observance des Règles de cette Communauté, dans la fidélité aux devoirs qu'imposent le soin et l'éducation des aveugles? » Après l'engagement des postulantes, en bénissant les voiles blancs des novices, il dit : «... Accordez à vos servantes de détourner leurs yeux de la vanité et de n'aimer que vous. » Et en leur donnant le cierge : « Recevez, ma chère fille, la lumière matérielle en signe de la lumière spirituelle dont nous supplions Dieu de vous éclairer, afin qu'avec la ferveur du Saint-Esprit, vous puissiez parvenir à l'éternelle société de l'Époux sacré de la sainte Église, Notre-Seigneur Jésus-Christ.... » et il ajoute cette oraison : « Seigneur Jésus-Christ, lumière du monde, splendeur de la gloire de Dieu
le Père tout-puissant, regardez d'un œil favorable vos servantes ici présentes, afin q\x éclairées par la lumière de votre visage, et enflammées du feu de votre amour, elles connaissent votre bon plaisir et se fassent un bonheur de l'accomplir. »
Pendant que les novices vont revêtir le costume religieux, on chante des psaumes dont certains versets sont particulièrement suggestifs :
Conservez-moi (1), Seigneur, car j'ai mis mon espérance en vous.
• J'ai dit au Seigneur : Vous êtes mon Dieu, et vous n'avez pas besoin de mes biens.
Ils sont destinés aux saints de la terre, pour lesquels le Seigneur m'a donné une tendresse admirable.
Leurs infirmités se sont multipliées; puis ils ont marché avec courage.
Le Seigneur est mon partage et le lot qui m'est échu : c'est vous, ô Dieu, qui me rétablirez dans mon héritage.
La part qui m'est échue est excellente, et mon héritage est excellent.
Je bénirai le Seigneur, qui me donne l'intelligence et qui m'instruit, pendant la nuit même, par les mouvements secrets de mon cœur.
J'ai toujours le Seigneur présent devant moi; car il est à ma droite, de peur que je ne sois ébranlé.
C'est pour cela que mon cœur est dans la joie, et ma langue suffit à peine pour l'exprimer : ma chair même reposera dans l'espérance.
î Que vos tabernacles sont aimables (2), Seigneur des armées! mon âme se consume en désirs pour les parvis de l'Éternel.
(1.) Ps. XV.
(2) Ps. LXXXIII.
Mon cœur et ma chair ont tressailli d'ardeur pour le Dieu vivant . . .
Heureux ceux qui demeurent dans votre maison, Seigneur; ils vous loueront dans les siècles des siècles.
Heureux les hommes qui attendent de vous leur secours, et qui, en traversant cette vallée de larmes, disposent dans leur cœur des degrés pour s'élever à vous.
Et quand les novices rentrent revêtues de l'habit religieux, le chœur chante :
Qui est celle-ci qui s'élève du désert, comblée de délices, appuyée sur son bien-aimé?
Vous êtes toute belle, ma bien-aimée, douce et ravissante.
Venez du Liban, mon épouse, venez du Liban : venez, vous serez couronnée.
Aux professions annuelles, lorsque les Sœurs sont agenouillées au pied de l'autel, le célébrant leur dit : « Il est vrai qu'il sera très agréable à Dieu, et très bon pour vos âmes, que vous viviez et persévériez en ce saint état. Vous recevrez la bénédiction du Seigneur et la miséricorde de Dieu, notre Sauveur, car telle est la génération de ceux qui le craignent et qui cherchent la face du Dieu de Jacob. » Alors, joignant les mains, les Sœurs font cette prière si touchante : « 0 Seigneur, Dieu, confirmez-nous à cette heure, afin que nous fassions ce que nous voyons pouvoir être fait par votre grâce. Voici, ô mon Dieu, que nous venons à Vous, parce que Vous nous avez appelées. Recevez-nous, selon votre parole, et nous vivrons; ne
permettez pas, Seigneur, que nous soyons trompées dans notre attente. » Puis le chœur chante : « Que Dieu ait pitié de vous et qu'il vous bénisse, qu'il vous regarde d'un œil favorable et vous fasse miséricorde. Afin que, sur la terre, vous connaissiez la voie, qu'il dirige vos pas selon ses commandements et que vous ne vous rendiez coupable d'aucune faute. »
Quand la Supérieure a déclaré que, d'accord avec le Conseil, elle désire que les Sœurs fassent leurs vœux, le célébrant dit : « Si telle est votre volonté, mes chères Filles, venez à Dieu, votre Créateur, et soyez éclairées, vous ne serez pas confondues. Sacrifiez-Lui le sacrifice de justice et espérez-en Lui, car II vous montrera le bien »... Et en donnant le voile noir : « Recevez, ma chère Fille, ce Voile de la Religion, il sera pour vous un rempart contre les dangers du monde, il vous annoncera que votre âme est renouvelée dans la justice et dans la vérité. Puissiez- vous le porter sans tache au Tribunal de l'Époux céleste. »
Aux professions perpétuelles a lieu la cérémonie du drap mortuaire après laquelle le célébrant dit : « Levez-vous, vous qui dormez : relevez-vous d'entre les morts et Jésus-Christ vous illuminera. » Un dialogue s'établit ensuite entre le chœur et les professes :
Le Chœur : Le royaume du monde et tout ornement du siècle, j'ai tout méprisé, pour l'amour de Notre-Seigneur
Jésus-Christ que j'ai vu, que j'ai aimé, en qui j'ai cru, que j'ai choisi.
Les Professes : Mon cœur a proféré avec joie une heureuse parole, c'est au roi que j'adresse mes chants.
Le Chœur : Que j'ai vu, que j'ai aimé, en qui j'ai cru, que j'ai choisi.
Les Professes : J'ai choisi d'être méprisée dans la maison de mon Seigneur Jésus-Christ.
Le Chœur : Que j'ai vu, que j'ai aimé, en qui j'ai cru, que j'ai choisi.
Les Professes : Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit, etc.
Le Chœur : Que j'ai vu, que j'ai aimé, en qui j'ai cru, que j'ai choisi.
Enfin, en donnant un cierge à chaque professe, le célébrant lui fait cette dernière invitation, exhortation suprême de la vie religieuse : « Avancez dans le sentier des justes, comme Y aurore resplendissante, et ne cessez d'y croître jusqu'à la perfection. »