LIVRE II
LE COUVENT
De même que nous ne nous sommes pas arrêtés à tous les détails de la vie des fondateurs, de même nous ne chercherons pas à marquer des étapes dans le développement très lent, mais aussi très régulier de leur œuvre; nous l'étudierons seulement en son état actuel.
Le couvent porte maintenant le n° 88 de la rue Denfert-Rochereau ; il est limité, à droite par l'hospice des Enfants assistés, à gauche et au fond par l'Infirmerie Marie-Thérèse pour les prêtres âgés ou infirmes. L'étendue totale des bâtiments, cours et jardin, est de 8.000 mètres carrés. Construits peu à peu, les corps de logis sont au nombre de cinq, grands ou petits ; excepté un bâtiment à trois étages où se trouvent buanderie, salle de communauté, noviciat, dortoir de religieuses, les autres pavillons n'ont que deux étages; tous sont d'aspect extrêmement modeste. Les constructions entourent une cour intérieure
dans laquelle on pénètre après avoir franchi une double porte cochère ; c'est derrière cet ensemble de cours et de constructions que s'étend le jardin planté de beaux arbres et relativement grand.
Une des caractéristiques matérielles de la maison, c'est l'ordre, la propreté, l'économie : « A chaque chose une place et chaque chose à sa place » était une maxime chère à la Mère fondatrice. Tout est rangé, nettoyé, utilisé avec amour et scrupule. Jardin, cuisine, buanderie, classes, ateliers, imprimerie, tout est intéressant à visiter, à examiner, à cause des combinaisons parfois très ingénieuses qu'on trouve presque à chaque pas pour utiliser personnes et choses.
Les Petites Sœurs des Pauvres sont réputées pour leur talent à ne rien laisser perdre, à tirer parti de toutes les épaves matérielles ou humaines qui s'échouent à leur porte bénie ; l'ingéniosité des Sœurs aveugles de Saint-Paul est moins connue, mais tout aussi remarquable. Chez elles, la pauvreté a eu, au début et pendant bien des années, une telle acuité que cette vertu a été longtemps une impérieuse nécessité.
Lorsqu'on prend quelque plaisir à chercher, sous l'apparence des objets, les idées générales qui les relient, on aime à considérer dans la nature ce merveilleux enchaînement des choses établies par Dieu qui fait que rien ne se perd, que tout s'utilise indéfiniment et que chaque être, chaque feuille, chaque grain de poussière, après
LE COUVENT. 197
avoir joué son rôle dans sa forme totale, se dissout, se combine pour entrer dans la formation d'autres êtres, d'autres matériaux. Eh bien, un établissement de charité tenu par des religieuses ayant véritablement l'esprit de pauvreté présente à l'observateur une jouissance analogue. En effet, par une élaboration semblable — ou, plus exactement, comparable — à celle de la nature, l'œuvre s'assimile, transforme, associe les objets, les personnes qu'elle reçoit, et leur donne une vie nouvelle. Il se peut que jamais ces saintes filles ne se soient avisées de faire ces rapprochements et de penser qu'elles sont des agents d'élaboration sociale; il est même certain qu'elles ne Font jamais fait : mais qu'importe?... les plantes, les fleurs, les oiseaux que nous admirons et aimons plus encore pour leur beauté que pour leur utilité savent-ils toute la part qu'ils prennent au grand équilibre?. . . Ce rôle qu'ils jouent dans la nature est celui des bonnes Sœurs dans la société; elles le jouent tout simplement et sans autrement philosopher, leur rôle bienfaisant, participant ainsi à cette grande œuvre de transformation sociale dont nous profitons tous, sans plus qu'elles y prendre garde.