‹ Soeurs AveuglesChapitre 15 sur 27 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Dans chaque service ou « emploi » (pour parler la langue conventuelle), on trouve des Sœurs, des jeunes filles aveugles ou demi-aveugles à divers degrés, qui, judicieusement additionnées de clairvoyantes, font une grande partie et quelquefois même toute la besogne, comme à l'imprimerie. Cette utilisation des aveugles est, à Saint-Paul, un principe et une nécessité : c'est un principe de mettre en emploi l'activité des aveugles, en tout et partout où cela n'est pas radicalement impossible ; c'est une nécessité parce que les Sœurs clairvoyantes ne sont pas assez nombreuses pour tout faire. Or, il n'est jamais mauvais, même dans les couvents (et les grands fondateurs d'ordres le savaient bien), que la nécessité, c'est-à-dire la contrainte matérielle, tangible, vienne appuyer, rappeler à chaque instant l'obligation morale.

Au début, nous l'avons vu, les fondateurs de Saint-Paul avaient peu l'expérience des aveugles; avec une grande charité pour leur venir en aide,

ils étaient peu confiants dans leurs aptitudes, et les croyaient incapables de bien des choses qui, l'expérience l'a montré, peuvent être faites sans la vue. C'est donc plus encore par nécessité que par raisonnement qu'on est arrivé à confier aux aveuglestel emploi ou partie d'emploi, et, assurément, plus on ira, plus on avancera dans cette voie.

Les premières années, on employait des Sœurs aveugles à apprendre les prières à certaines Sœurs clairvoyantes illettrées, pendant que cellesci vaquaient à leurs travaux de ménage ou de couture ; c'était là un rôle de pieux phonographe très édifiant, sans doute, mais qui montre bien qu'on ne soupçonnait pas ce dont une aveugle est capable; aujourd'hui la plupart des Sœurs aveugles ont leurs minutes tellement comptées qu'il ne leur est certainement pas possible de venir s'asseoir auprès des novices clairvoyantes afin de remplir cette mission quelque peu passive. Savoir tirer d'un homme ou d'un écu tout ce qu'il peut donner est la grande science de ceux qui organisent quelque chose; dans un couvent, elle est au plus haut point nécessaire, et il faut savoir trouver la place où une personne, un objet donnera son maximum de rendement, sans quoi, il y a, toujours et pour tout, malaise, manque d'équilibre, de stabilité.

Le jardin, vaste rectangle, est bordé de trois côtés par de belles allées, de grands arbres, servant aux récréations des religieuses et des enfants. Le centre est un potager dont la culture est confiée à une Sœur, courageuse auvergnate, venue du Cantal au temps de la fondation et qui, malgré ses soixante ans, vaut un homme pour le sarclage et l'arrosage. En été, dès trois ou quatre heures du matin, elle est à la besogne et jusqu'à nuit close, elle quitte bien peu son domaine, récitant ses prières tout en ratissant, sarclant, brouettant le fumier, et quel fumier!... l'utilisation, l'économie se trouvent là comme ailleurs : rien n'est perdu dans la basse-cour de ce que fournissent poules, chèvres, vaches, porcs, lapins. On fait du terreau et l'on n'achète point de fumier.

Des auxiliaires demi aveugles — et même tout à fait aveugles — aident Sœur Marie-Julie à arracher (à la main) la mauvaise herbe qui pousse dans un carré de salades. Arroser, piocher, etc., sont besognes dont on peut fort bien se charger en y voyant très peu, ou même pas du tout, à condition de n'être pas obligé d'aller vite et que le travail soit vérifié. C'est une aveugle qui trait la chèvre, porte à manger aux lapins, etc., etc. De braves filles de la campagne, qui, autrefois, avaient fait tout cela y voyant, et qui ont perdu

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