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III. — Au jardin potager : le sarcla

complètement ou presque complètement la vue, trouvent ici une utilisation bien en rapport avec leurs goûts, leurs aptitudes ; ce qu'elles ne pourraient faire dans un grand domaine, chez des étrangers, travaillant avec des gens malveillants, disposés à les prendre en défaut, elles s'en acquittent convenablement, sur ce terrain circonscrit, entourées de personnes bien disposées qui surveillent leur travail, non pour le critiquer avec malice, mais pour leur indiquer, si besoin est, ce qui a pu échapper aux doigts afin qu'elles y reviennent. Ce sont les petits domaines de Sœur Marie-Julie qui fournissent d'oeufs frais, de lait, de légumes de choix, de fruits, non pas toute la Communauté, assurément, mais l'infirmerie, lorsqu'il y a des malades, et, en toute saison, les dames pensionnaires. A la cuisine, aussi, tout est employé, rien ne se perd. Je crois, en vérité, que chaque meuble, chaque ustensile a son histoire, presque sa chronologie. Dans un coin du garde-manger, par exemple, se trouvent les salades, les choux, placés dans deux gigantesques paniers à salade faits avec d'anciennes caisses de savon, de bougies; ces caisses ont été données par un épicier ami de la maison, et les Sœurs cuisinières les ont montées sur pied, après avoir percé le fond comme une grosse écumoire, de façon que les légumes soient à l'air et que l'eau puisse s'écouler. Ailleurs, c'est une table faite avec les débris d'un vieux piano carré. Les Sœurs qui circulent autour du

grand fourneau où bout la soupe de deux cent» personnes sont clairvoyantes; mais toutes les besognes accessoires, telles que moudre le café, couper le pain, etc., sont faites par des aveugles; ce sont elles, bien entendu, qui lavent et essuient la vaisselle dans la petite pièce, en sous-sol comme la cuisine, où s'empilent les assiettes sortant du réfectoire. Ce n'est pas, certes, un palais que cette <( laverie » ; toutefois, sur une étagère, on a placé une statue de la sainte Vierge, avec deux petits vases qui, pendant le mois de Marie, ont toujours des fleurs, et bien des chapelets sont dits là tout en lavant et essuyant. La bonne humeur y règne comme partout; l'animation est surtout grande les jours de fête où le menu étant plus considérable au réfectoire, la cuisine, la laverie ont plus de besogne ; aussi les Sœurs des autres « emplois » qui chôment ces jours-là se font une joie de descendre à la cuisine, d'emprunter de grands tabliers aux cuisinières et de les aider. C'est ainsi que les Soeurs des classes, de l'imprimerie, c'està-dire les plus intellectuelles de la Communauté, viennent, les jours de Pâques et d'Ascension, soulager leurs Sœurs nourricières, et cela avec un entrain, une bonne humeur qui renouvelle tout. Les plus petites choses sont transformées lorsqu'on les fait avec foi, avec amour; c'était une Sœur Brigitte, de sainte mémoire, âme fine, aimante, qui, employée à la cuisine, s'était approprié la parole de Marthe et de Marie : « Le Maître

est là et il vous appelle » ; son emploi l'obligeant à répondre constamment aux unes et aux autres, à chaque fois, elle se redisait : « Le Maître te demande », et elle obéissait avec le même empressement, la même joie amoureuse que si, en effet, elle avait eu à répondre à l'appel de son divin Bien- Aimé.

N'est-ce pas là le secret des physionomies toujours radieuses, de la sérénité si pénétrante qu'on remarque chez des religieuses même extrêmement modestes et dont cependant l'abord impressionne?...

Parmi les gens qui parlent des couvents sans les connaître, il est assez d'usage de répéter qu'on se plaît, dans les communautés, à employer les personnes instruites, intellectuelles, à la cuisine, au balayage, etc., etc., afin de mortifier, d'humilier la nature. C'est là une opinion extrêmement fantaisiste : sans doute, il arrive, soit pour éprouver un caractère, soit pour combler momentanément un vide, qu'on envoie à la cuisine, à la buanderie, à la basse-cour, des religieuses que leurs aptitudes désignent pour de tout autres fonctions, mais il ne faut pas s'imaginer qu'on prenne plaisir à faire sans raisons sérieuses de telles interversions d'emplois; en général, ce n'est qu'accidentel et temporaire.

Les supérieurs, qui apportent tant de soins à ce que « chaque objet ait une place et que tous les objets soient à leur place », ont encore bien

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davantage souci que chaque personne soit précisément dans l'emploi où ses aptitudes, ses facultés pourront rendre le plus de services. Mais s'il arrive qu'un vide se produise, qu'un emploi très humble en apparence bien que très important, soit à réorganiser, à remonter, alors il se peut qu'on y place une religieuse destinée à tout autre chose : c'est à elle à savoir comprendre et aimer cette tâche, à se soumettre avec humilité à une désignation provisoire, alors même qu'elle la croirait définitive. D'abord, c'est l'obéissance; ensuite, cela peut lui être très utile, si elle est appelée un jour à diriger, d'avoir fait elle-même les choses qu'elle aura à commander, à surveiller, rien ne valant l'expérience, la pratique personnelle ; enfin et surtout, il importe bien peu, pour la vie heureuse, de faire ceci ou cela, de laver la vaisselle ou d'enseigner la littérature, de gouverner une basse-cour ou de présider un noviciat; ce qui importe et importe seulement, c'est d'avoir une idée dans la vie, d'agir dans le but de réaliser, de contribuer à la réalisation d'un idéal. La femme de Garlyle, obligée par les circonstances — et plus encore par le mauvais caractère de son mari — de confectionner péniblement le pain du grand homme, alors qu'elle était capable d'écrire des livres, disait avec humour :

« C'est alors, je ne sais comment, que me vint à l'esprit l'idée de Benvenuto Cellini veillant toute une nuit sur le fourneau d'où allait sortir son Persée, et je me demandai

tout à coup : Après tout, aux yeux des puissances d'en haut, y a-t-il une si grande différence entre une miche de pain et une statue de Persée, quand l'une ou l'autre représente le devoir? La ferme volonté de Gellini, son énergie, sa patience, son ingéniosité, voilà les choses réellement admirables dont la statue de Persée n'est que l'expression accidentelle. S'il avait été une femme, vivant à Craigenputtock, avec un mari dyspeptique, à seize milles d'un boulanger et ce boulanger mauvais, toutes ces mêmes qualités auraient trouvé leur emploi dans la confection d'une bonne miche de pain. »

Et la femme philosophe qui rapporte ces paroles ajoute :

Combien de talents sont gaspillés, combien d'enthousiasmes s'en vont en fumée, combien de vies sont gâtées faute d'un peu de patience et de résignation, faute d'avoir compris et senti que ce n'est pas la grandeur ou la petitesse de la tâche à accomplir qui en fait la noblesse ou la vulgarité, mais l'esprit dans lequel on l'accomplit (1).

Oui, le honneur est subjectif et non objectif : on le trouve dans ses propres dispositions, non dans les objets qui vous entourent. Cette formule un peu pédantesque ne serait peut-être pas comprise des bonnes Sœurs; mais elles connaissent bien, et cela vaut mieux, ce verset de Y Imitation qui dit même chose en d'autres termes :

La croix est donc toujours préparée; elle vous attend partout.

Vous ne pouvez la fuir quelque part que vous alliez,

(1) Arvède Barine, Portraits de femmes, La femme d'un grand homme.

puisque partout où vous irez, vous vous porterez et vous trouverez toujours vous-même.

Élevez-vous, abaissez-vous, sortez de vous-même, rentrez-y : toujours vous trouverez la croix; et il faut que partout vous preniez patience, si vous voulez la paix intérieure et mériter la couronne immortelle.

Hélas ! oui, c'est folie de poursuivre un changement de situation ou même d'occupation dans l'espoir d'être heureux C'est sagesse, au contraire, d'obéir à la Supérieure, aux circonstances qui sont les « supérieurs » de tout le monde et la manifestation de la Providence, d'avoir la volonté de se trouver heureux dans « l'emploi » que le grand ordonnateur nous a assigné pour cette vie.

Dans le monde, on s'insurge, on se révolte, parce qu'on oublie trop facilement qu'un « Supérieur » infiniment bon et puissant veille sur nous; mais, au couvent, la religieuse sent « sa Révérende Mère » là, à côté d'elle, elle sait très bien que cette Supérieure tient la place de Dieu et a autant d'attention, d'affection pour la Sœur qui fait la cuisine que pour celle qui prépare aux examens, parce que le même mobile transcendant les meut toutes deux : faire son salut en travaillant au bien des âmes et des corps. Dès lors qu'on a très sincèrement consacré sa pauvre vie à servir Jésus en servant le prochain, que, dans l'espoir de mieux concourir au bien d'autrui, on a remis sa volonté entre les mains d'une Supérieure, que cette Supérieure ayant toute autorité sur l'emploi

de vos facultés, de votre temps, en a aussi toute la responsabilité, on est en paix. On se consacre donc de tout cœur et en toute joie au « devoir présent », sachant et sentant bien que toute action se transforme, s'idéalise, se poétise même, selon l'esprit dans lequel on agit et que, lorsque tel est le devoir, veiller à la cuisson d'une miche de pain vaut en satisfaction intime de veiller à la cuisson d'une statue de Sèvres ou de Tanagra.

C'est une aveugle qui porte les repas aux dames pensionnaires et à l'infirmerie; les assiettes contenant les portions, les bols pleins de soupe sont placés sur des plateaux, le tout est recouvert d'une serviette et la porteuse installe le plateau sur le bras gauche, gardant la liberté entière de la main droite pour ouvrir et fermer les portes. 11 y en a beaucoup de portes, et d'escaliers aussi, pour aller de la cuisine en sous-sol au pavillon des dames pensionnaires; il faut traverser plusieurs cours, la distance est grande, trop grande même, et, l'hiver, les plats doivent arriver sensiblement attiédis. Mais, malgré la distance, malgré les tours et détours, les portes, les perrons, etc., il n'advient jamais à la porteuse aveugle de renverser son plateau; elle marche vite, cependant. Il va sans dire qu'elle connaît admirablement la maison ; elle a exactement dans le pied la distance de telle porte à tel escalier; telle dalle usée, telle

marche de pierre faisant légèrement saillie sur ies planches, tel angle de mur dans la cour sont des points de repère qui jalonnent le chemin et lui permettent de ne jamais hésiter, jamais tâtonner.

C'est également une aveugle qui remplit d'eau chaude une collection de brocs qu'elle porte ensuite aux réfectoires, chez les pensionnaires, pour laver les couverts.

Elle nettoie et garnit les brocs de bière brassée , d'après une précieuse recette , dans les caves du couvent ; elle les porte au réfectoire et les remet à sa collègue, qui, aussi aveugle et aussi adroite qu'elle, met le couvert sur les longues rangées de tables. Sur le bras gauche, celle-ci porte une forte pile d'assiettes et, avec une grande précision de mouvements, de la main droite la pose de place en place; après les assiettes, elle distribue de même le pain, puis, aux brocs de bière qui sont là dans un coin, elle remplit les petits cruchons de chaque table. Le son produit par un liquide tombant dans un vase quelque peu profond est très accusé et varie de diapason à mesure que le vase se remplit ; tout le monde le sait, mais la plupart des clairvoyants n'y font même pas attention, ils suivent des yeux : cela leur suffit; la réfectorière aveugle se guide d'après le son et, sauf distraction qu'elle se ferait grand scrupule d'avoir, elle n'épanche jamais de bière. Après chaque repas, elle enlève les assiettes, essuie les tables, etc., etc.

Dans toute la maison d'ailleurs, ce sont des aveugles qui essuient les meubles, lavent les vitres, balaient les escaliers; seul, le nettoyage des grands corridors est réservé à une clairvoyante, parce qu'on y passe à chaque instant pendant que s'effectue le balayage et qu'en passant, on entraîne les balayures de côté et d'autre, ce serait pour une aveugle le travail de Pénélope.

Les étendues considérables, de même que les ustensiles à manches très allongés, sont évidemment peu favorables aux aveugles pour leur travail. Les points de repère manquent sur une grande surface, et qu'il s'agisse d'un balai, d'une pioche, d'une casserole, l'aveugle préférera toujours un manche court, afin d'avoir la main aussi près que possible du point de contact de l'ustensile, pour pouvoir mieux sentir et diriger son travail. C'est pourquoi l'aveugle qui nettoie les escaliers se sert d'un balai sans manche, qu'elle tient à pleine main par le bois. Elle balaie à genoux en commençant par le haut; le procédé est simple : de la main gauche, elle tient une petite pelle à balayures, qu'elle place du côté du mur exactement à l'angle et au-dessous de la marche sur laquelle elle passe le balai, en allant de la rampe au mur et toujours ainsi, descendant de degré en degré. On a essayé le balai à poignée horizontale rappelant dans de grandes proportions la forme de la brosse à ongles, mais le

balai sans manche est préférable : « On l'a mieuxdans lamain. » Après le balai, elle passe un chiffon ; il lui faut presque une minute par marche; là, comme ailleurs, l'aveugle va moins vite que la clairvoyante de même adresse, de même soin, de même vigueur; il est évident que lorsque la main est dirigée par l'œil, elle exécute les mouvements avec plus de rapidité que lorsqu'elle doit, au moins de temps en temps, se contrôler elle-même. Aussi ne peut-il être question de proposer des ménagères aveugles ponr travailler à la journée, çà et là, dans des appartements ou des maisons avec lesquels elles n'aient pas été familiarisées de longue date; mais, dans la famille, nous l'avons déjà vu, dans une Communauté, une aveugle adroite, active, ayant de la bonne volonté, peut faire beaucoup de choses et, si elle est très adroite, il y a, en vérité, peu de choses qu'il lui soit impossible de faire.

A Saint-Paul, on est aussi propre qu'économe, et ce n'est pas peu dire... Le linge est souvent changé, le blanchissage est donc considérable et il se fait dans la maison, car, là aussi, un bon nombre d'aveugles peuvent être employées.

Depuis quelques années, on possède une buanderie perfectionnée avec machine à vapeur, etc., etc.. Le mardi, jour de lessive, dès trois heures

du matin, Sœur Marie-Geneviève, une clairvoyante, celle-là, allume ses feux, prépare tout; puis, la journée entière, chauffeuse-mécanicienne, elle ne quitte pas sa machine, réglant la pression, envoyant les jets de vapeur dans la grande cuve où lessive le linge, dans les divers compartiments du lavoir où une escouade d'aveugles et demi aveugles rincent le linge après qu'il a cuit dans la cuve et qu'il a été savonné dans la barboteuse qu'actionne la machine à vapeur.

Ce sont encore les aveugles qui tordent les pièces de linge à leur sortie de la case à eau claire; elles les chargent sur un petit chariot, puis demi aveugles et aveugles poussent et vont étendre au jardin, lorsque le temps est beau; à Fétuve perfectionnée, en hiver et quand il pleut.

Cet étendage est une chose qu'on peut très bien faire sans y voir : les paniers de linge tordu sont là dans les chariots, rien n'est plus facile que de prendre une pièce, la secouer et l'étendre sur la corde tendue, le long de l'allée, qu'on suit jusqu'au bout. Les étendeuses connaissent très à fond la topographie du jardin ; d'ailleurs quand on peut suivre des « rangées » , sans qu'il soit nécessaire d'aller et venir, les aveugles ont peu d'infériorité, car la lenteur s'atténue dans une forte proportion.

La lingerie proprement dite, où se fait le raccommodage, où se confectionne le linge neuf, de même que la « roberie », est entièrement desservie

par des clairvoyantes. Il y a toutefois des aveugles qui cousent, ce sont surtout celles qui ont perdu la vue à l'âge adulte, après avoir beaucoup manié l'aiguille; celles-là continuent à coudre, soit qu'elles fassent du neuf, ou même seulement du raccommodage. Il existe des aiguilles spéciales dont le chas fendu permet au fil d'entrer très facilement; mais, sans y voir, on peut aussi enfiler les aiguilles ordinaires en se servant de la langue et des lèvres. On tient le fil de la main droite, l'aiguille de la main gauche, la langue ou les lèvres sentent exactement où se trouve le chas, et alors la main droite y introduit le fil que les lèvres aspirent et, de cette même main, on tire le fil dès qu'il dépasse. Là, comme ailleurs, l'habitude et la nécessité rendent l'aveugle habile.

Une Sœur cuisinière, dont la vue toujours mauvaise a fini par s'éteindre complètement, a une curieuse industrie : elle fabrique avec des rognures de drap d'excellentes pantoufles auxquelles on donne le nom significatif de « chaussons de silence » . La semelle est formée par sept ou huit épaisseurs de drap cousues les unes sur les autres ; la Sœur pique avec de longues et fortes aiguilles et traverse ainsi les couches de drap par des points très rapprochés, de telle sorte qu'elles finissent par faire corps entre elles.

C'est dans la grande salle de Communauté, au soir d'une chaude journée de juin, que je l'ai

trouvée, cette humble Sœur, travaillant à ses « chaussons de silence », et qu'elle m'a expliqué sa petite industrie, narré sa courte biographie avec la simplicité de la religieuse et la douce tristesse des aveugles nouveaux, résignés, mais point encore familiarisés avec la cécité. Le soleil inondait la salle parles grandes fenêtres du couchant, elle ne le voyait plus, mais elle le sentait et quelque chose de son grand éclat la réjouissait, lui donnait encore l'impression de plénitude, de force, de vie.

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