CHAPITRE II
Dans un couvent, la salle de Communauté est quelque chose de très spécial, de très important. Après la chapelle, c'est le lieu auquel les religieuses tiennent le plus, dans lequel elles mettent le plus d'amour-propre; c'est véritablement le centre delà vie de famille, le « foyer »...
Au dortoir ou à sa cellule, la religieuse n'a que son lit, elle n'y passe que le temps strictement nécessaire au sommeil et n'y revient jamais dans la journée; le réfectoire est bien plus encore un lieu de passage ; le siège de l'emploi, là où elle reste le plus d'heures, n'est pas toujours le plus agréable : parfois, l'espace y est parcimonieusement mesuré et, lorsque c'est la buanderie, la vaissellerie ou la cave, ce n'est point un séjour de plaisance, puis on doit s'y occuper du travail, voilà tout. La salle de Communauté, elle, est ouverte toute la journée : c'est là qu'on se retrouve. Dans les ordres très austères, là, seulement, il y
a un peu de feu auprès duquel, à certaines heures, on vient se réchauffer. C'est là que se passent les récréations lorsqu'on ne peut être au jardin, là que se font la lecture et certaines instructions, là que la religieuse se rend lorsqu'elle a un moment de libre. Elle y a sa petite case, son ouvrage manuel, elle y écrit; enfin, c'est son home », et comme il n'est pas sa propriété personnelle, propriété qui ne doit pas exister et pour laquelle elle ne doit avoir aucun attachement, mais que c'est la propriété, le siège de la Communauté, à laquelle une bonne religieuse peut et doit s'attacher de toutes ses forces, elle se permet d'aimer ce « home », de l'embellir autant que possible sans s'écarter des règles et de .'esprit de « la sainte pauvreté ». A Saint-Paul, c'est une salle très spacieuse où cent religieuses tiendraient à l'aise ; de grandes fenêtres l'aèrent et par ces larges baies les Sœurs clairvoyantes aperçoivent au loin l'église du Sacré-Cœur de Montmartre dominant le panorama de Paris. Le parquet est scrupuleusement ciré, chose très propre à l'œil et très agréable sous le pied de l'aveugle qui aime le poli d'un parquet bien frotté, bien glissant et sur lequel le pied perçoit des maculatures, même très légères, de poussière et de boue. Des chaises sont rangées tout autour de la salle, devant les cases ou armoires où chaque religieuse met son travail, ses petits ustensiles ou plus exactement les petits ustensiles dont elle se
sert, puisqu'elle n'a rien en propre. C'est là où se font les lectures quotidiennes pendant lesquelles toutes les religieuses ont les mains occupées à un travail mécanique : tri des légumes secs ou épluchage des frais, découpage en petits morceaux du pain pour la soupe. Avant de se rendre à « la Lecture », plusieurs Sœurs vont prendre à la cuisine de grandes corbeilles pleines de haricots, lentilles, pommes de terre, carottes, pain, etc., etc.; deux à deux, elles les montent. Auprès de la salle de Communauté se trouve un lavabo où elles se lavent consciencieusement les mains; puis, rangées autour de la salle, elles se mettent à leur silencieuse besogne, les aveugles mêlées aux clairvoyantes. Celles-ci font surtout de la couture. Le mercredi, il y a en plus l'étirage et le pliage du linge lavé de la veille qu'on empile aussitôt sec dans un cabinet où chaque Sœur, en passant, prend sa brassée de linge à plier.
Cette salle de Communauté doit vraiment être curieuse à voir, lorsque les soixante Sœurs clairvoyantes et aveugles sont rangées autour de la petite chaire sur laquelle prend place la Supérieure pour faire « la Lecture » : on coud, on trie des lentilles, on épluche des pommes de terre, on coupe du pain, on plie du linge; assise sur le marchepied de la chaire, la Sœur qui dirige l'imprimerie plie en cahiers ses grandes feuilles et attache ensuite ces cahiers pour en faire des volumes. Les aveugles étant réparties parmi
F. — La salle de communauté : Véphichage des légumes
es clairvoyantes, les yeux de celles-ci peuvent îontrôler le travail et signaler ce que les doigts le celles-là auraient pu laisser passer de défecueux, mais rarement ce contrôle est nécessaire, ;ar il n'est pas même besoin d'un toucher bien îxercé pour sentir les parties à décortiquer, ou me parcelle de pelure qui reste à une pomme le terre. Reconnaître les graviers glissés au milieu des lentilles ou des baricots secs, enlever les ils des haricots frais, écosser les pois, gratter les carottes, éplucher la salade, couper le pain pour la soupe ou la panade, toutes ces opérations se font assurément plus promptement par les clairvoyantes que par les aveugles, mais, ici, les doigts suffisent très bien, la vue n'est pas nécessaire et, avec du soin, ce qui sort des mains des aveugles est aussi bien que ce qui a passé par celles des clairvoyantes. Or, le soin, c'est le secret du succès des religieuses, elles s'acquittent des moindres détails avec toute leur conscience, car elles pensent avec raison que Celui dont il a été dit : « Il a bien fait toutes choses » ne laissera pas sans mérite l'action la plus humble faite de tout cœur, par amour pour Lui.
f Une grande statue de la Sainte Vierge et deuxportraits en pied : la Mère Saint-Paul et l'abbé Juge, décorent les murs de la salle de Communauté et sont là comme portraits d'ancêtres dont on apprend aux nouvelles venues le nom, l'histoire, les bienfaits ; la vie des fondateurs leur est racon-
tée dans les moindres détails, elles s'excitent à les aimer et à les imiter.
Il y a un grand charme en cette jeune fille de dix-huit ans qui vient, avec toute sa puissance d'aimer, dans une famille religieuse à laquelle elle se donne de tout son cœur; elle est reçue avec joie, avec affection naturelle et surnaturelle : naturelle, car elle est souvent gracieuse, enthousiaste, aimante, remplie de honne volonté; parce qu'on sent que c'est une « sœur », une « enfant » de plus que Dieu envoie à la Communauté, c'està-dire à la famille... joie surnaturelle, mystique, parce qu'on voit en elle une appelée, une élue, une préférée du Seigneur, puisqu'elle a trouvé le but dès le commencement du voyage.
Avec une chapelle et une salle de Communauté, un couvent se fonde. A la chapelle, la religieuse trouve atout moment, à toute heure, Celui qu'elle est venue servir, à qui elle a donné tout son cœur, toute sa vie et qui est là toujours présent, toujours prêt à écouter ses actions de grâces ou ses plaintes, à la fortifier, à la consoler par ses paroles, les seules vraiment efficaces, consolatrices, et qui cependant sont entendues par le cœur sans « aucun bruit extérieur ».
A la salle de communauté, elle trouve cet appui humain qui répond au besoin inné chez la femme d'avoir une famille ; et cette famille ne meurt pas, ne disparait pas ; elle est à l'abri du temps puisqu'elle se renouvelle, se rajeunit
chaque fois qu'une novice franchit le seuil béni de cette Communauté.
Si la salle de Communauté est importante dans un couvent, si elle est aimée et parée, la chapelle l'est bien plus encore. En effet, là se trouve le centre de la vie surnaturelle, de la « vie d'âme » ; et comme toute religieuse, jeune ou vieille, cultivée ou ignorante, agit pour et par cette vie d'âme, il est exact de dire qu'à la chapelle se trouve réellement le principe vital d'un couvent. Parfois, on s'endette afin d'avoir pour chapelle un véritable édifice, on sacrifie tout à son ornementation, cela au grand scandale des gens du monde qui oublient la parole de Notre-Seigneur à ses disciples : « Pourquoi faites-vous de la peine à cette femme? C'est une bonne action qu'elle vient de faire à mon égard (1). » Mais si le Maître a défendu qu'on contristât celle qui répandait le nard sur ses pieds et brisait le vase d'albâtre, annonçant que la postérité la louerait de cet acte de foi et d'amour, Il n'a pas ordonné de l'imiter, et n'a pas dit, comme après la parabole du bon Samaritain : « Allez et faites de même... » Aussi de grands serviteurs de Dieu, tels saint François d'Assise, saint
(1) Saint Mathieu, ch. xxvi.
Vincent de Paul, ont cru pouvoir placer le tabernacle sur des autels et dans des sanctuaires d'une extrême pauvreté rappelant mieux l'étable de Bethléem que la maison de Simon le Lépreux ou le cénacle delà Gène. On prétend que saint François, apprenant qu'une pauvre vieille avait froid et faim et qu'il n'y avait plus rien au couvent que le Psautier du chœur, dit : « Donnez-lui le livre, Dieu sera plus content du bien que nous ferons à cette femme que de nos psalmodies à la chapelle... » Rue Denfert, on se souvient du joli récit des Fioretti et, chaque fois qu'il est arrivé quelque argent, on a adopté une petite aveugle de plus qu'on offrait, en présent, au Dieu des pauvres. C'est pourquoi la chapelle, sans avoir la nudité de la Portioncule d'Assise, la rappelle plus cependant qu'elle ne rappelle l'église de l'abbaye de Fontevrault.
Cette chapelle est dédiée àla Sainte Vierge sous le vocable de « Notre-Dame de Consolation » , pèlerinage italien aimé de l'abbé Juge. Elle occupe l'emplacement de la modeste maison de l'auteur du Génie du christianisme, le salon de Mme de Chateaubriand se trouve compris dans l'avant-chœur. Le souvenir de l'illustre écrivain est là fort honoré, on en parle aux visiteurs à qui l'on montre ce qui fut la chambre de sa sainte femme.
En 1860, pour agrandir la chapelle, il fallut couper un magnifique cèdre sous l'ombre duquel, au début, toute la petite Communauté se réunis-
sait; ce cèdre, dit-on, avait été rapporté et planté par Chateaubriand, à son retour de Terre Sainte; il a servi à faire les stalles du chœur.
Mais les agrandissements datent de quarante ans et, depuis, la Communauté s'est beaucoup accrue. Oii est donc bien serré autour du tabernacle et les jours de prise de voile, de première Communion, où il faut ouvrir les portes aux familles, l'assistance est presque dans la cour.
Les religieuses sont rangées dans de petites stalles, chaque Sœur aveugle a une clairvoyante auprès d'elle. Pour aller à la sainte table, elles gardent cet ordre, et les Sœurs clairvoyantes qui n'ont pas d'aveugle viennent après.
Les enfants, les jeunes filles prennent place dans des bancs. Une demi-voyante est mise au commencement de chaque rangée pour diriger les mouvements qui se font en rang et dans le plus grand ordre, les enfants se tenant par la main.
Pour les aveugles ayant de la piété, les chapelles sont bien préférables aux grandes églises, car on peut y suivre par l'audition ce que le prêtre fait à l'autel, chose impossible lorsqu'on est perdu dans une longue nef. En effet, comment suivre par la seule audition une messe basse célébrée au maitre-autel d'une grande église? Tout a été combiné pour la vue, rien ou presque rien pour l'ouïe. La clochette annonce, il est vrai, le Sanctus, la Consécration, les deux Élévations et la Communion. Le bruit fait par les fidèles, en se levant, indique
l'Évangile, puis, en s'asseyant, l'Offertoire, mais c'est tout, et ce n'est pas assez.
Dans une chapelle silencieuse, on peut ne pas perdre une des paroles que le prêtre dit à haute voix, et quand il prie à voix basse, si l'on ne voit pas les mouvements, il en est quelques-uns qu'on peut entendre : le servant qui change le missel de place, qui prend ou pose les burettes, l'eau ou le vin versé dans le calice à l'Offertoire et aux dernières ablutions, quelquefois les génuflexions que fait le prêtre et les feuillets du missel qu'il tourne, la sainte Hostie qu'il rompt, la pale qu'il pose sur le calice, etc., etc.
Dans ces conditions, en connaissant bien la liturgie, on peut suivre, presque minute par minute, ce que fait le célébrant ; l'attention se trouve ainsi guidée et soutenue. Le recueillement est aussi plus facile dans une chapelle exempte du bruit, des allées et venues qui ne cessent presque pas dans les grandes églises, le dimanche matin surtout : clochettes des messes qui ont lieu aux autels latéraux, baptêmes, enterrements, messes de catéchismes ou de congrégations, chaisières, suisses, quêtes, fidèles qui entrent et qui sortent, etc., etc.
Les clairvoyants, eux, peuvent assez aisément s'isoler du bruit : ils regardent l'autel, concentrant leur attention sur ce qu'ils voient, et s'abstraient ainsi de ce qu'ils entendent.
L'ouïe est une grande cause de distractions pour
les aveugles, il leur est plus difficile de se recueillir au milieu du mouvement ; on ferme les yeux, on ne peut se boucher les oreilles ; en restant immobile, on ne voit que ce qui est devant soi, tandis que les sons arrivent de partout ; on peut bien ne pas écouter, mais il est impossible de ne point entendre.
Aussi les jeunes filles aveugles aiment les chapelles calmes, silencieuses ; c'est pour elles quelque chose comme l'impression du demi-jour, de la lumière tamisée par les hauts vitraux. De temps à autre, quelques bruits lointains venant du dehors ne nuisent pas au recueillement s'ils parviennent atténués et comme un écho, un symbole de la vie matérielle à laquelle on tâche d'échapper pour un moment. Aux beaux jours de fête d'été, elles aiment leur chapelle pleine du parfum des fleurs qu'on met sur l'autel et dans le sanctuaire; et quand la fumée de l'encens remplit l'air, que les hymnes de triomphe sont chantées avec enthousiasme par toute l'assemblée, que la cloche sonne en volées, alors, c'est une atmosphère de bonheur, de joie mystique dont on se sent enveloppé.
Elles l'aiment aussi, cette chère chapelle, lorsqu'au soir d'un jour de fête, venant chercher un livre, faire une courte adoration, elles la retrouvent toute chaude de la chaleur des cierges, tout imprégnée d'encens et comme encore vibrante des chants de tout à l'heure...
Si Ton a la patience ou la dévotion de rester un peu de temps dans un coin de la chapelle de Saint-Paul, on verra défiler bien des spécimens d'aveugles qu'on observera certainement avec intérêt : tantôt, c'est une Sœur qui entre par la porte des religieuses ; elle marche vite et sûrement, s'arrêtant sans bésiter à sa petite stalle ; tantôt c'est une aveugle âgée, « habillée en dame», qui arrive très lentement, marchant avec beaucoup de précaution et d'hésitation, longeant les murs pour ne pas se perdre, posant la main sur chaque rangée de chaises pour les compter et savoir ainsi quand elle sera à celle où se trouve sa place : elle marche vraiment à tâtons. Cellelà est une dame pensionnaire, une aveugle dont la cécité est récente; dans sa famille, elle n'aurait pas osé sortir seule de sa chambre, descendre un escalier sans être guidée. Ici, l'exemple des autres Fa enhardie ; puis elle sait qu'elle est dans un milieu bienveillant, entourée d'aveugles, sa cécité ne paraît donc pas extraordinaire, elle n'est un objet de curiosité pour personne, elle a pris confiance, elle a essayé de pouvoir et elle a pu; tous les jours, elle fait des progrès et reconquiert ainsi un peu d'indépendance. A un autre moment, c'est une aveugle également mise avec quelque souci de toilette; sans aller vite, elle marche cependant avec assurance et, sans tâtonner, trouve sa place ; c'est une organiste, professeur de musique, élevée dans une école d'aveu-
gles et qui, après avoir exercé pendant quarante ans, est venue prendre sa retraitée Saint-Paul; elle paie sa pension avec une petite rente qu'elle a pu se constituer à force d'économie, rente augmentée de quelques centaines de francs que lui ont laissées ses parents. Plus tard, un groupe de grandes jeunes filles qui viennent ensemble faire leur visite au Saint Sacrement; celles-là aussi sont adroites, elles marchent avec précision; elles sont depuis longtemps dans la maison et appartiennent à la catégorie des Enfants de Marie. Enfin une vieille Sœur aveugle entre doucement, conduisant par la main une toute petite aveugle, presque un bébé, qu'elle amène « faire sa prière au petit Jésus... » et à qui elle apprend à faire le signe de la croix.
Les jours de fête où l'Église exultant invite les fidèles à sortir des temples, à former une • procession pour manifester leur foi au Saint Sacrement, leur dévotion à la Sainte Vierge, cela, aux yeux de tous, dans les rues des villes, les chemins des villages parés pour la circonstance, la famille de Saint-Paul n'a garde de rester étrangère à ces manifestations. Les processions de la Fête-Dieu, de l'Assomption, du Rosaire sont chères à toute la Communauté. Elles ont lieu dans le jardin, sons les allées de tilleuls qui l'entourent et, pour la Fête-Dieu, un modeste reposoir est dressé à l'extrémité du clos. Alors, petites filles, étudiantes, ouvrières, Enfants de
Marie, dames pensionnaires, religieuses aveugles ou clairvoyantes défilent en chantant :
Voici le jour que le Seigneur a fait, passons-le avec des transports de joie.
Sauvez-moi, Seigneur : Seigneur, regardez-moi favorablement.
Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur. Nous qui sommes dans la maison du Seigneur, nous le bénissons.
Le Seigneur est le vrai Dieu, et il fait luire sur nous une nouvelle lumière. Rendez ce jour solennel et couvrez le temple de branchages jusqu'aux coins de l'autel (1).
0 Jésus, que je ne vois maintenant qu'à travers un voile, remplissez l'ardent désir de mon âme : qu'un jour mes yeux perçant le nuage qui vous cache jouissent à découvert de la vue de votre gloire (2).
Chaque section est précédée de sa bannière. Il en est une, celle de saint Joseph, sous laquelle sont rangées les ouvrières et qui rappelle un souvenir poignant. Sur la hampe est inscrit : « A Sœur Marie-Madeleine, l'Association Valentin Haùy pour le bien des Aveugles, 4 mai 1897 . »
C'est que la chère Sœur Marie-Madeleine, une des victimes du Bazar de la Charité, était chargée des apprenties et ouvrières auxquelles elle se donnait de tout son cœur ; cette section, mise sous la protection de saint Joseph, patron des ouvriers, n'avait pas encore de bannière, et Sœur Marie-Madeleine en désirait vivement une Après la
(1) Psaume ex vu.
(2) Adoro te.
catastrophe, l'Association Valentin Haùy (1), pour se conformer à la règle de la Communauté, ne plaça pas de couronne sur le cercueil de la sainte victime, mais elle a voulu qu'un souvenir durable et tangible conservât au milieu de ses ouvrières la mémoire de cette chère Sœur...
En ces jours de fête, l'enthousiasme pieux doit illuminer tous ces visages sans lumière, car il est dans tous les cœurs. Quelquefois, cependant, il peut bien s'y mêler une goutte de mélancolie... Ainsi, n'y aurait-il pas une Sœur aveugle qui, tout en chantant sous les tilleuls du jardin de Chateaubriand, se rappellerait les belles Fête- Dieu de son enfance, alors que, gracieuse et jolie petite fille, aux yeux noirs et brillants, elle se revêtait de sa belle robe blanche, de son grand voile de mousseline et, ainsi parée, là-bas, bien loin d'ici, dans cette petite ville du Midi où s'est passée sa jeunesse et où les processions, sous les vieux platanes, étaient si solennelles, si enthousiastes, elle entendait chanter par les grandes jeunes filles congréganistes qu'elle enviait le Lauda Sion de Lambillotte qui lui semblait si beau... Elle doit voir encore, très colorée dans son esprit et idéalisée par l'éloignement, toute la ville en fête, les maisons tendues de blanc, les
(1) Voir auxchapitres : L'Atelier de brosserie, V Imprimerie des livres blancs les liens qui rattachent les Sœurs aveugles de Saint-Paul à l'Association Valentin Hauy pour le bien des aveugles.
reposoirs ornés de tout ce que les habitants possédaient de plus somptueux : tapis, tentures, dentelles, vases et corbeilles de fleurs, lustres et candélabres dorés ou argentés. La matinée de juin est chaude, le soleil déjà piquant, mais sous les arbres on n'en souffre pas. La grosse cloche sonne à la volée, les petites en carillon, l'air est tout plein de sonorités de fête. Un vent fin et léger remue très peu les feuilles, juste assez pour qu'on l'entende et pour apporter de là-bas, du grand jardin, des bouffées d'oranger, de laurier-rose et de verveine. La procession est en vue : on se précipite pour allumer les cierges, le Saint Sacrement va passer, et les oiseaux qui dans les plus hautes branches des platanes redisent le même chant qu'ils disaient, sans doute, dans les platanes de Judée, ne s'interrompront pas, là-haut, sous les feuilles, superposant leurs chants aux strophes du Pange, lingua. Sur l'autel entouré de guipure, sur un socle de velours rouge garni de bijoux scintillants, l'ostensoir est posé pour quelques instants, là, en plein air, sous la voûte formée par les grands arbres ; le curé, à cheveux blancs, est agenouillé sur les marches et, tout autour, un essaim d'enfants de chœur aux surplis blancs, aux soutanes et ceintures rouges, aux corbeilles pleines de roses, aux encensoirs dorés, jettent des fleurs en encensant le Saint Sacrement Et elle, trop petite
tille encore pour être congréganiste, mais déjà assez grande pour ressentir de fortes impressions,
assez pieuse pour vouloir de tout son cœur se consacrer au Seigneur Jésus, encore assez naïve pour le dire tout haut
Les années se sont vite écoulées les processions, là-bas, sous les grands platanes, n'ont plus, dit-on, le même éclat; et la petite fille, à la belle robe blanche, au grand voile de mousseline, aux yeux noirs brillants, est devenue religieuse, religieuse aveugle.
Son vœu d'enfant s'est donc accompli; le Seigneur Jésus l'a donc prise tout entière de
tout ce passé, lui laissant le souvenir.