CHAPITRE III
Le temps n'est plus où l'on recevait à Saint-Paul des aveugles simplement pour les abriter et sans se proposer pour chacune d'elles un but pratique bien défini. On cherche maintenant avec grand soin à donner à chaque enfant ou jeune fille la meilleure formation possible* en rapport avec ses aptitudes.
Des aveugles de tout âge sont admises : des enfants de trois ans et des septuagénaires. Mais si tous les âges sont réunis sous la même direction, ils ne sont pas confondus, loin de là, et malgré l'exiguïté des bâtiments , d'habiles combinaisons permettent aux diverses catégories de pensionnaires de se succéder tant au jardin qu'au réfectoire. S'il est partout dérègle de ne pas mélanger les enfants avec les adultes, il est ici encore plus nécessaire de séparer des personnes qui ont eu. ou doivent avoir des genres de vie très différents.
Cinq catégories existent bien tranchées :
1° Les enfants de trois à onze ans; 2° les
grandes ou « étudiantes » ; 3° les « Enfants de Marie », ouvrières de tout âge qui travaillent à l'ouvroir et sont là pour leur vie ; 4° les dames pensionnaires (maison de retraite) ; 5° enfin, les brossières, apprenties et ouvrières de divers âges (atelier créé par l'Association Valentin Haùy (1). Si l'on ajoute qu'il y a une classe réservée aux jeunes filles qui n'ont pas la vue assez bonne pour être admises dans les pensionnats, les ouvroirs ordinaires, et cependant pas assez mauvaise pour entrer dans les établissements d'aveugles, on comprendra que cela forme un ensemble très varié, très intéressant à étudier.
Parmi les écoles d'aveugles, il en est et non pas des meilleures qui, ayant besoin de faveurs municipales, départementales ou gouvernementales, ont été prises de « la fièvre des brevets ». Pour les gens qui ne connaissent rien à la question des aveugles, et c'est le cas de la plupart des conseillers municipaux ou généraux, des députés, sénateurs, maires et préfets, l'énumération de quel-
(1) L'Association Valentin Haùy pour le bien des aveugles a été fondée en 1889, reconnue d'utilité publique en 1891; elle patronne , dans la mesure de ses ressources encore bien res- * treintes, tous les aveugles dignes d'intérêt qui lui sont signalés : enfants, apprentis, travailleurs, vieillards ou impotents; plus de seize cents ont eu recours à elle en 1900. Son siège social est à Paris, 9, rue Duroc,
ques certificats, de quelques brevets obtenus par une école est un signe manifeste, indiscutable, de la valeur de cette école. C'est une erreur. En effet, le but d'une école d'aveugles est de mettre, autant que possible, ses élèves en état de gagner leur vie; or, la ressource des brevets, si précaire pour les clairvoyants, est nulle pour les aveugles. Depuis soixante-cinq ans, il y a 120 aveugles qui ont obtenu des brevets ou diplômes universitaires, et si l'on en excepte ceux qui sont devenus professeurs dans des écoles d'aveugles, je n'en connais pas un seul pour qui le brevet soit une ressource professionnelle.
Les Sœurs aveugles de Saint-Paul, qui ne reçoivent et ne sollicitent aucune faveur municipale ou départementale, subordonnent très sagement renseignement intellectuel à l'enseignement professionnel, ce qui ne les empêche pas, de temps à autre, de préparer avec succès une élève au brevet lorsque aptitudes et circonstances s'y prêtent 5 l'ont déjà obtenu.
Deux pièces, d'ailleurs assez vastes eu égard au nombre des élèves qui n'est que d'une quarantaine, doivent satisfaire aux besoins de l'enseignement intellectuel, elles servent successivement de classes et d'études; les locaux, comme le reste, sont économisés, la classe des petites reçoit les enfants de trois à onze ans, celle des grandes les fillettes de onze à dix-huit ans.
Pour les petites, l'étude, c'est-à-dire la prépa-
ration des leçons, occupe peu de temps : tout doit être classe, le rôle de la maîtresse est de chaque instant. Cette maîtresse est une Sœur demivoyante, ancienne élève du couvent, qui a couronné ses études intellectuelles par l'obtention du brevet d'institutrice primaire et se consacre maintenant à l'enseignement des petites aveugles. C'est une vraie classe enfantine, puisqu'il y a là "des bébés de trois ans ; il faut tout apprendre à ces bébés, tout, absolument tout doit être thème de leçon. Non seulement ces petites filles n'ont jamais rien appris, ce qui est bien naturel à leur âge, mais la plupart n'ont rien vu, c'està-dire n'ont rien touché, elles ne connaissent rien. Les parents tendres et craintifs ont tenu la petite aveugle dans un coin de chambre, sans la moindre latitude, lui donnant plus de bonbons que de joujoux, plus de caresses que de liberté ; s'imaginant que « la pauvre enfant » ne peut s'intéresser à rien, craignant toujours pour elle quelque accident. Aussi, lorsque ces enfants arrivent à Saint-Paul, même à dix ans, elles ignorent une foule de choses que des clairvoyantes beaucoup plus jeunes sauraient pour les avoir vues dans la maison, dans la rue ou au jardin public. Il faut donc tout apprendre à ces petites intelligences parfois engourdies, parfois aussi très éveillées et curieuses, mettre tout à la portée de ces petites mains avides de toucher. Si les « leçons de choses » n'existaient pas, elles devraient être
inventées pour les enfants aveugles. La Sœur Marie- Emmanuel s'ingénie à expliquer les mots les plus simples qu'on rencontre dans les fables : maison, palais, souris, arbre, gerbe, corbeau, que saisje?... tout est matière à enseignement, à commentaires et à des questions qu'on provoque lorsqu'elles n'arrivent pas assez nombreuses, assez précises. Une maîtresse aveugle qui a reçu une bonne instruction est parfaite pour ce genre d'enseignement : ayant été obligée de se faire expliquer beaucoup de choses, elle a appris à expliquer aux autres , elle sait mieux que personne — le sachant par sa propre expérience — ce qu'il faut expliquer, comment il faut expliquer, sur quoi il faut insister, sur quoi il faut revenir. Elle n'a garde de laisser passer sans le faire remarquer et sans le commenter un bruit insolite qui se produit dans la classe, la maison, le jardin ou la rue, interrompant la récitation du verbe être ou de Maître Corbeau pour expliquer la cause du sourd grondement que fait le train de Sceaux dans le tunnel sous la rue Denfert, pour parler du régiment dont on entend les tambours, du rémouleur qui agite sa cloche, des oiseaux qui chantent dans le jardin, de la scie du menuisier qui répare le parquet du corridor, etc., etc. La petite Cécile, qui entre en marchant maladroitement, en traînant les pieds, en s'égarant dans les bancs de ses compagnes, est reprise avec douceur, mais avec insistance ; la maîtresse aveugle
exige d'elle ce qu'avec du soin, de la fermeté, de la persévérance on' peut parfaitement obtenir : c'est qu'elle marche comme tout le monde, qu'elle s'oriente dans la classe et trouve sa place sans tâtonner. Une maîtresse clairvoyante serait moins exigeante ayant toujours l'arrière -pensée que « sans la vue, on ne peut faire ceci ou cela ». Elle est vraiment charmante, cette petite Sœur Marie-Emmanuel, avec tout l'entrain, tout l'enthousiasme de ses vingt-six ans. Elle se donne si complètement !.. . En l'écoutant parler à ses « toutes petites » , on sent si bien qu'elle les aime, ces fillettes qui lui sont confiées et qu'elle considère comme ses enfants ! Les religieuses, les femmes qui ont renoncé au mariage conviennent merveilleusement aux fonctions d'institutrices; n'est-ce pas une vue bien superficielle des choses qui fait dire que les institutrices mères de famille sont préférables parce qu'elles connaissent et aiment davantage les enfants? Chez la femme, n'y-a-t-il pas toujours un puissant instinct maternel,, un grand besoin de se donner? Or la religieuse, la vieille fille ont en réserve et disponible pour les enfants des autres ces trésors de don de soi que la femme mariée a déjà entamés, sinon toujours épuisés, pour son mari et ses enfants : chez celle-ci, l'instinct, l'attrait maternel est satisfait; il ne l'est pas chez celles-là, et ceci, cependant, devrait être compris de ceux qui aiment tant à découvrir dans les actes de dévouement des causes instinctives
Puis, à ce sentiment naturel, vient, pour la religieuse, s'ajouter le sentiment surnaturel de son devoir, d'un devoir sur lequel, au moins deux fois le jour, elle fait son examen de conscience, sur lequel elle se confessera à la fin de la semaine. Peut-on dire qu'une sanction aussi rapprochée ne rende pas le sentiment du devoir professionnel singulièrement plus impératif? Mais ne nous attardons pas, le moment n'est point venu de traiter ces grosses questions.
Dans cette classe de « toutes petites » aveugles, on sent une intelligente élasticité ; les élèves sont loin d'être clouées à leur place : pour un rien, elles vont et viennent, c'est l'allure de la salle d'asile, de l'école maternelle , on s'adresse à la Sœur avec confiance, on s'approche d'elle pour lui parler.
A notre entrée, tout le monde s'est levé et, en une minute, nous sommes entourés de petites mains qui cherchent les nôtres, touchent curieusement chapeau et parapluie. Ces enfants sont habituées à être caressées et amusées; on leur fait tout toucher, tout examiner, et l'on a raison : c'est la lumière dans leur nuit
L'enseignement technique commence par l'étude de l'alphabet Braille, alphabet conventionnel formé de points en relief (1), du b a ba...
Un enfant aveugle peut apprendre à lire dès
(1) Voir plus loin : L'Imprimerie des livres blancs.
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l'âge de quatre ans, il apprend aussi vite, parfois même plus vite que l'enfant clairvoyant; cela s'explique par la très grande simplicité de cet alphabet. Il en est de même pour l'écriture qui est purement mécanique. En six mois, à raison d'une heure par jour, une petite fille sait lire et écrire. On lit avec l'index de la main droite, celui de la main gauche suit et contrôle, et, pour gagner du temps, va se placer, aussitôt qu'approche la fin d'une ligne, au commencement de la ligne suivante.
Les caractères Braille sont si faciles à retenir, si tangibles, que des enfants de onze à douze ans lisent couramment quatre-vingt-neuf mots par minute, et cela dans un texte absolument inconnu d'elles.
Les notions de calcul données à ces bébés aveugles sont sagement des plus élémentaires, les chiffres abstraits sont remplacés par des objets bien connus, bien concrets. On additionne, selon la saison, des pommes, des marrons ou des cerises, et l'on tâche d'établir combien deux pommes appartenant à Lucie, trois poires à Cécile et quatre pêches à Clotilde font de fruits. Sœur Marie-Emmanuel gémit avec raison de l'extrême indigence où elle est pour les leçons de choses ; elle n'a rien ou presque rien, c'est vraiment trop peu; il lui faudrait toutes sortes d'objets, de jouets, d'échantillons, d'étoffes, de cuirs, de minéraux, de feuilles, de graines, de fruits séchés, etc. Avec
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de la bonne volonté, il serait facile aux amis du couvent de lui envoyer ces menus riens qui sont si utiles pour un musée scolaire, surtout un musée destiné aux aveugles. Un jouet bien que détérioré peut devenir un précieux appui pour une explication, et le mouton de carton, revêtu de laine auquel il manquerait même une patte rendrait la fable du Loup et F Agneau singulièrement plus vivante pour les petites aveugles de la rue Denfert qui n'ont jamais vu ni touché un mouton en chair et en os.
La classe des grandes est à côté de celle des petites avec laquelle elle communique, son mobilier est semblable : tables-pupitres avec bancs, comme dans toutes les écoles, bureau sur une chaire élevée d'une marche pour la maîtresse; de même que chez les petites, deux grandes fenêtres donnant sur la cour de récréation et qui restent ouvertes pendant toute la journée quand la température le permet, c'est d'une hygiène excellente. Il y a là, divisées en plusieurs sections, une vingtaine d'élèves de onze à dix-huit ans présentant une grande variété d'instruction : en effet, un règlement rigide n'interdit pas de recevoir des enfants de tel ou tel âge, et la cécité — maladie ou accident — frappe aussi bien à quinze qu'à six ou huit ans. Souvent aussi les parents ne s'étaient
pas décidés à faire entrer leur petite fille dans une école d'aveugles, il faut donc donner à ces enfants dont l'instruction est, dans ce cas, fort rudimentaire, un enseignement qui cadre avec ce qu'elles savent déjà, et parfois cela ne correspond au programme d'aucune des sections établies ; alors tout le monde y met de la bonne volonté : l'élève, la maîtresse et le programme.
Le matériel scolaire est intéressant, il mérite d'être examiné. D'abord les livres Braille, « les livres blancs », d'un aspect bien particulier, mais dont je ne dis rien ici, devant, à propos de l'imprimerie, leur consacrer un long chapitre. Ensuite les tablettes pour écrire le Braille ; elles consistent en une plaque de zinc (format in-8°) de deux millimètres d'épaisseur, creusée horizontalement de sillons perpendiculaires de deux millimètres et demi de largeur. Cette plaque est bordée par un châssis de bois ou de zinc qui y est fixé par des charnières ; les deux montants du châssis sont percés de trous correspondant aux sillons, de huit en huit; dans ces trous s'engagent les goujons d'un guide formé par une lame de cuivre percée régulièrement de deux rangées horizontales de rectangles allongés dans le sens vertical; chaque rectangle, dans sa hauteur, enferme trois sillons, soit sept millimètres et demi ; dans sa largeur, il peut v contenir deux points l'un à côté de l'autre, ce qui permet de faire six points par rectangle \\ . Un sillon reste vide après chaque rangée de rectan-
gles, pour séparer les rangées ou lignes de signes.
Une feuille de papier un peu fort, comme du papier à dessin, est placée sur la plaque sillonnée ; le châssis et des pique-papier la maintiennent. Cette tablette et ce poinçon, parfaitement adaptés aux aptitudes de l'aveugle, sont maniés par lui avec une rapidité, une sûreté impossibles à atteindre avec les autres systèmes ; de plus, les points manuscrits sont aussi lisibles que ceux qui sont imprimés.
Pour les dictées, chaque élève prend sa tablette et toutes se mettent à poinçonner à qui mieux mieux, ce qui fait un bruit assez spécial, celui des poinçons gravant les points dans le papier qui s'enfonce dans les rainures de la plaque de zinc ; ce bruit ressemble comme rythme à celui du télégraphe Morse : ce sont de petits coups secs, tantôt très précipités avec quelques légers arrêts, lorsque l'écrivain réfléchit, quelquefois groupés, coagulés deux par deux, trois par trois, suivant le genre de signes qu'on forme. Ici, les taches, les accidents d'encriers ne sont pas à craindre, tout se fait à sec, mais non sur papier blanc, car, par économie, on donne aux élèves, pour les devoirs, des papiers de tous genres : brochures, vieux cahiers de classes, billets de faire part, registres, etc. Quand le papier est assez résistant, tel celui des registres et billets de part élégants, on écrit sur la feuille simple; si le papier est trop mince, on l'emploie dou*ble et même triple. C'est ainsi qu'une composition
de style sur « l'enterrement de Charles-Quint » (car on continue toujours à donner ce sujet de devoir d'amplification) s'étale sur une invitation de mariage, tandis qu'un peu plus loin, l'élève d'une autre section écrit une dictée : « La matinée de
printemps » sur un lugubre billet de part
bordé de noir. Mais qu'importe? ces antithèses seraient-elles encore plus malencontreuses, elles ne gênent ni ne distraient en rien le poinçon de l'élève, pas plus que le doigt de la maîtresse aveugle qui, tout à l'heure, corrigera les devoirs»
Dans le langage familier des classes, tout papier qui n'est pas couvert de points est « papier blanc » ; le vrai papier blanc est réservé aux livres confectionnés à l'imprimerie.
Les services inappréciables que rend, tant pour la lecture que pour l'écriture, l'alphabet Braille ne font pas oublier, certes, que cet alphabet est conventionnel, et qu'il est nécessaire aux aveugles instruits de pouvoir former les caractères vulgaires afin de correspondre sans intermédiaire avec tous les clairvoyants.
Il y a~peut-être une centaine d'appareils, de guide-mains, de machines permettant aux aveugles de tracer ou d'imprimer les caractères de l'alphabet vulgaire. Un certain nombre sont sans valeur pratique, les autres ont leurs avantages et leurs inconvénients plus ou moins sensibles, suivant l'âge auquel on a perdu la vue, les aptitudes, la dextérité de la main, les conditions de vie
où Ton est, l'usage que l'on veut faire de cette écriture, etc., etc.; il n'y en a aucun qui réunisse tous les suffrages, qui soit universellement adopté. Bien des appareils ont été essayés dans cette classe et, pour le moment, c'est l'écriture vulgaire en relief ponctué (1) qui a la préférence : elle consiste à former les lettres à l'aide de points en relief colorés de bleu.
Les leçons à apprendre ont été étudiées dans les livres en Braille tout comme elles le seraient par des enfants clairvoyantes dans des volumes de chez Hachette ou Belin ; la récitation, les explications, les développements se font comme partout : la maîtresse assise à son bureau interroge telle ou telle élève qui se lève et répond de sa place.
La géographie s'enseigne à l'aide de cartes en relief que les élèves ont sous les doigts pendant que le professeur explique la contrée étudiée. Des globes terrestres, également en relief, sont préparés afin que les aveugles comprennent bien la position relative des divers pays du monde.
On imprime les cartes tangibles sur papier très fort; les contours des terres, des mers sont indiqués par des lignes saillantes coulées; les cours d'eau, les chemins de fer sont figurés par d'autres traits saillants, lignes coulées ouformées d'une suc-
(1) Cette écriture remonte à Braille; un inventeur aveugle, M. Ballu, l'a rendue absolument pratique en réduisant le nombre de points entrant dans la composition des lettres et en imaginant une réglette de poche.
cession de points; l'initiale des principales villes, capitales, chefs-lieux, etc., etc., est marquée en types Braille. Les aveugles, ainsi, arrivent aisément à une connaissance suffisante de la géographie. Quand trop de détails sont accumulés sur une carte, à moins que celle-ci ne soit d'une dimension extraordinaire, ce qui la rendrait impossible à manier et de reproduction fort coûteuse, le doigt de l'aveugle se perd ; il faut donc des cartes d'ensemble très rudimentaires et des cartes de détail très circonscrites.
Pour l'arithmétique, on emploie un appareil nommé cubarithme ; les chiffres sont formés en Braille sur un petit cube à l'aspect d'un dé à jouer, avec cette différence que les points, au lieu d'être en creux, sont en relief. Pour poser les chiffres nécessaires à une opération, on engage le cube métallique dans une tablette de bois durci divisée en cases creuses. L'écolière a auprès d'elle une boîte remplie de ces cubes, elle y puise sans avoir besoin de choisir puisque tous sont semblables. Elle n'a qu'à tourner le petit dé dans ses doigts pour trouver la face et le sens présentant le chiffre ou le signe voulu. L'opération terminée, il suffit de renverser la tablette et de mettre les cubes dans la boîte sans qu'aucun triage soit nécessaire.
Ce serait une erreur de penser qu'une classe de fillettes aveugles est plus calme et paisible qu'une classe de gamines clairvoyantes ; ce petit
monde est très bavard, très remuant, d'autant plus bavard et remuant qu'il a besoin de parler, d'entendre parler, de remuer, de toucher, d'entendre remuer, de « se sentir les coudes » pour prendre contact ; aussi les enfants aveugles sontils toujours portés à se serrer les uns contre les autres. Ils « ne regardent pas voler les mouches » mais ils écoutent tout ce qui fait un bruit quelconque, et c'est aussi fort distrayant.
Parmi les écolières aveugles comme parmi les clairvoyantes, il y aie type de « l'enfant sage » à laquelle on n'a presque jamais d'observations à faire, mais on trouve aussi la turbulente, l'insoumise, la paresseuse, la « renfermée », auxquelles il faut faire souvent des observations, des reproches. Il y a là, pour la maîtresse aveugle, pour celle qui veut être éducatrice, une particulière difficulté non insurmontable mais très réelle. Pour qui que ce soit, il est malaisé, en grondant, de dire tout ce qu'il faut, rien que ce qu'il faut; le clairvoyant est guidé par l'expression de la physionomie de l'enfant qui rarement reste impassible ; mais quand la maîtresse aveugle est aux prises avec une « nature fermée », une enfant qui ne parle pas, elle a beaucoup de peine, surtout dans une classe un peu étendue, à saisir l'impression produite par ses remontrances et à les doser d'après le degré d'émotion qu'elle provoque ; il faut alors se guider d'après des principes généraux qui peuvent souvent tromper. La difficulté est moindre lorsqu'on est
seule avec l'enfant et qu'on l'a tout près de soi ; aussi la maîtresse avisée s'arrange-t-elle pour faire de la sorte ses observations sérieuses : « Vous viendrez me parler après la classe ». Et là, seule à seule avec l'enfant, elle pose la main sur son épaule ou lui prend les deux mains et tâche de la faire parler... La gronderie prend la forme d'interrogations et alors les réponses plus ou moins brèves, sèches ou émues de l'enfant, ses gestes, ses mouvements, le son de sa voix permettent d'apprécier l'état de son petit cœur.
Une chose qui, pour les écoliers aveugles, a une grande importance, qui exerce sur eux un singulier prestige, c'est le son de voix, la manière de parler. Pour s'imposer à une classe d'aveugles, il faut à une maîtresse des qualités de cœur et d'esprit absolument remarquables si elle a un organe, un parler défectueux, ridicule; mais, en revanche, une difformité physique, une grande laideur, qui rendraient impossible à une maîtresse de s'imposer à une classe de clairvoyantes, n'auront ici aucun inconvénient, car alors même que les élèves sauront que leur maîtresse est laide, contrefaite — cela finit toujours par se savoir — ellesToublieront bien vite pour ne penser qu'à ce qu'elles perçoivent constamment de cette maîtresse.
La musique, qui fait la loi ici et à qui l'enseignement intellectuel est, en définitive, subordonné, se rappelle constamment au souvenir des élèves et des maîtresses.
Les classes sont voisines des cellules d'études et malgré un épais galandage, des doubles portes, les leçons d'histoire et de géographie ont toujours comme accompagnement lointain un murmure confus fait de gammes, d'exercices de piano, d'accords tenus sur l'harmonium, de voix solfiant; ce bourdonnement musical que connaissent bien les habitués des conservatoires, des écoles de musique est certainement moins désagréable et fatigant que le voisinage d'une seule « pianoteuse » jouant sans direction, à sa fantaisie, un pot-pourri sur Mignon ou sur Carmen.
Mais « suivons le son », dirigeons-nous du côté d'où vient ce bourdonnement, il faut visiter les « études de musique ».