CHAPITRE IV
Le domaine des classes et études de musique comprend sept pièces d'inégale grandeur faisant suite aux classes pour l'enseignement intellectuel; l'une, assez vaste, est réservée aux leçons; les autres sont de vraies cellules, on y vient pour étudier isolément; aussi n'y trouve-t-on avec le piano ou l'harmonium qu'un tabouret, et c'est tout. Comme ces cellules donnent, non sur les cours, mais sur la rue Denfert, les larges baies par où entrent joyeusement dans les classes voisines air et soleil, parfums de glycine et chants d'oiseaux sont remplacées par d'étroites et sévères fenêtres, hautes dans la muraille, qui peuvent bien aérer, mais non réjouir.
C'est peut-être qu'ici la musique suffit à tout enchanter. La musique est, en effet, une grande enchanteresse pour les aveugles; demandez à cette jeune fille très intelligente, très vibrante, qui étudie Y Allegro de la Pathétique, si elle aime bien la musique? Vous verrez avec quel enthousiasme,
elle vous répondra que « c'est sa vie, c'est son rêve... ». Mais celle-là est déjà « une grande », et avant d'en arriver à pouvoir interpréter convenablement un morceau de sonate, il faut avoir passé par combien d'exercices, de gammes, d'études peu artistiques ! Toutefois la maîtresse mêle aux exercices - quelques récréations, quelques cantiques bien chantants, bien connus. On les entend souvent à la chapelle et l'on est si fière de « savoir les jouer! »
Aux enfants entrées très jeunes, on met, dès l'âge de quatre ans, les mains sur le piano, « Assurément, dit Sœur Thérèse de Jésus, religieuse aveugle qui dirige les études musicales, ces fillettes n'apprennent pas grand'chose jusqu'à sept ou huit ans, mais elles se débrouillent et c'est une avance. »
11 n'est pas nécessaire d'employer des procédés particuliers pour enseigner le clavier aux enfants aveugles. On emploie même les expressions habituelles de touches blanches, touches noires, bien que pour beaucoup d'entre elles, celles qui n'ont jamais vu, ces mots n'aient pas de réalité objective; mais, devant plus tard enseigner à des clairvoyantes et vivre avec elles, il leur est utile de prendre tout de suite l'habitude du langage courant.
A sept ou huit ans, on commence l'étude de la musicographie Braille qui marche de front avec celle du solfège théorique et pratique. La théorie
musicale est encore plus nécessaire aux musiciens aveugles qu'aux clairvoyants, cela à cause de la musicographie spéciale; cette musicographie devant être lue par le doigt, signe à signe, est analytique, tandis que la musicographie vulgaire destinée à l'œil est synthétique. L'œil peut saisir d'un seul regard un ensemble de signes; le doigt, non; de là résulte qu'un clairvoyant novice peut presque machinalement exécuter ce qu'il voit écrit; toutes les notes devant être entendues en même temps étant placées les unes sur les autres, il n'est pas indispensable qu'il se rende exactement compte de chaque valeur dans la mesure ; pour l'aveugle, rien de semblable : il faut absolument comprendre pour pouvoir lire et jouer. En effet, la musicographie Braille formée avec les mêmes signes que ceux de l'alphabet n'a pas de portée; on sait qu'il en est ainsi dans la notation à l'usage des clairvoyants connue sous le nom de « notation Galin-Paris-Chevé ».
La forme de la note indique non seulement sa durée ou valeur, mais aussi son intonation ou rang dans la gamme, les notes et les signes qui s'y rapportent s'écrivent donc sur une ligne horizontale comme un texte composé de mots. Huit signes nommés « clefs d'octave » indiquent les huit octaves usitées à l'échelle musicale et marquent à I quelle octave appartiennent les notes. Dans la musique à plusieurs parties, des signes dits « signes d'intervalle » représentent les notes qui doivent être
exécutées en même temps que la partie principale, lorsqu'elles sont de même durée; un signe spécial nommé « copule » unit les parties devant être exécutées simultanément, mais ayant des valeurs différentes. Dans la musique de piano ou d'orgue, les parties qui doivent être exécutées par la main droite sont d'abord écrites pendant la durée d'une phrase (une vingtaine de mesures) ; puis les parties devant être exécutées par la main gauche viennent ensuite pour cette même phrase, formant également alinéa ; ces phrases sont précédées de signes désignant main droite ou main gauche.
Sauf pour la musique vocale et pour certains cas tout à fait particuliers de musique instrumentale, les aveugles ne peuvent exécuter qu'après avoir préalablement appris par cœur, et c'est à quoi sont occupées ces jeunes filles qui jouent avec la main droite ce qu'elles lisent de la main gauche.
Tout à l'heure, lorsque la partie de main droite d'une phrase plus ou moins longue selon sa facilité sera bien sue, elles changeront de main et, avec la main droite, elles liront les quatre, huit ou seize mesures correspondantes de main gauche. Enfin « elles mettront ensemble », et alors auront les deux mains au clavier, ne le quittant parfois que pour s'assurer sur la copie de la fidélité de leur mémoire.
Cette faculté devient d'ailleurs souple et exacte par un exercice continuel et méthodique; puis
l'étude successive et approfondie du solfège, de l'harmonie, plus tard, des éléments de la composition permettent d'analyser ce qu'on apprend, de saisir les enchaînements, par conséquent de mieux comprendre, de mieux retenir.
Dans les leçons de solfège, l'audition des notes, c'est-à-dire la dictée musicale, a une importance capitale ; il faut que l'oreille des musiciens aveugles soit très sûre et, pour cela, -on doit beaucoup l'exercer.
Les devoirs d'harmonie (basses et chants donnés) se font plutôt au piano ou à l'harmonium que le poinçon à la main, toujours par la raison que l'écriture de l'aveugle est forcément analytique, non synthétique, et qu'il ne peut, comme le clairvoyant, saisir à la fois tout un ensemble.
L'étude du piano ne présente pas de difficultés spéciales, sinon les « écarts », les « sauts » qui, certainement, sont plus difficiles pour les aveugles que pour les clairvoyants.
Les pianos et harmoniums composant le matériel des études de musique sont peu nombreux — dix pour trente-quatre élèves — et bien fatigués, bien usés pour la plupart. Les principes de la sainte économie, les pieuses habitudes d'utilisation, de conservation, que nous avons constatés pour les plus modestes ustensiles de cuisine ou de ménage, atteignent leur *apogée, on le conçoit, en ce qui concerne le recrutement et l'usage des instruments de musique. Ce sont choses coûteuses, aussi je
crois bien que jamais un piano ou un harmonium neuf n'a franchi l'enceinte du couvent. Je ne sais même pas si jamais on a acheté un instrument. Ceux que nous trouvons dans les cellules d'études ont été donnés, après avoir fourni, bien entendu, une laborieuse carrière ; mais n'importe, une réparation sérieuse les remet en état et, peu. dant bien des années encore, ils rendent d'utiles services. C'est ainsi qu'il y a un grand piano à queue, assez vieux modèle, mais dont la construction était bonne; il a été regarni et maintenant élèves et maîtresses en font leurs délices. Il remplit toute la pièce, on est obligé de se glisser pour en faire le tour, mais on s'arrange... Il y a sept pianos droits de modèles, d'âges très variés^unpianoàqueue, deux pianos carrés, hélas i dont plusieurs touches refusent obstinément tout service, et le jour où une âme généreuse aura la bonne pensée de les remplacer, ces pauvres invalides seront transformés en tables pour la plus grande satisfaction de tout le monde ; le donateur ou la donatrice du nouveau piano sera acclamé par les petites filles qui s'évertuent à étudier leurs exercices, par les grandes qui font leurs devoirs d'harmonie sur ce malheureux clavier aux touches creusées comme les plaques des guichets de bureaux de poste. Impossible de réformer un instrument sans en avoir un autre à mettre à la place, car le problème est déjà compliqué pour combiner les études de manière à ce
que chaque élève puisse avoir, selon son degré de force, de une heure à trois heures d'étude quotidienne.
Dans la pièce où est le meilleur instrument, une Sœur aveugle donne des leçons de piano en suivant des deux mains, dans un gros cahier de musique Braille posé sur ses genoux, la sonate que l'élève joue non sans hésitations, hésitations que la maîtresse relève, rectifie grâce à sa copie.
Mais le moment de la classe d'ensemble de chant est venu. Dans cette pièce arrivent, par groupes de trois ou quatre, élèves, ouvrières, novices, professes, enfin tout ce qui, dans la Communauté, est susceptible de chanter. On prépare pour la Pentecôte une messe en musique et la Sœur Thérèse de Jésus, chargée des chants de la chapelle, a réquisitionné le ban et l'arrière-ban de ses choristes : une trentaine en tout. L'arrière-ban est formé d'éléments moins musiciens, aussi on est encore obligé d'apprendre par cœur, bien que les vraies musiciennes de la bande soient très capables de chanter leur partie en la lisant, la musique de la main droite, les paroles de la main gauche, ainsi que cela se fait maintenant dans les chœurs d'aveugles composés uniquement de musiciens. La Sœur qui dirige a le feu sacré, c'est une véritable artiste, son entrain est com-
municatif; elle est à l'harmonium, au centre de sa phalange : à sa droite, les soprani, à gauche, les secondes et les troisièmes. Elle ne bat pas la mesure; le prélude de l'harmonium fini, tout le monde prend avec une précision parfaite; lorsqu'une pause est à compter pour tout le monde, elle dit à voix basse : un, deux, trois, quatre; à part cela, chacun compte la mesure mentalement et vraiment l'ensemble est très bon. Les nuances sont bien observées, il est seulement regrettable que les voix jeunes et fraîches ne soient pas plus nombreuses et ne permettent pas de se passer de l'élément trop mûr dont les voix fatiguées enlèvent au chœur sa fraîcheur, lui donnent une sonorité un peu cuivrée qui manque de charme. Il est vrai qu'en cherchant à produire un effet plus artistique, on priverait d'un intérêt très grand toute une catégorie de pensionnaires (les ouvrières) pour lesquelles les répétitions de chant sont une attraction, une diversion longuement escomptée, nous le verrons bientôt, et quand on considère cela, on prend vite son parti de cette défectuosité en songeant à la joie de toutes ces choristes supplémentaires. Et maintenant, quel est au juste l'avenir qui attend ces jeunes filles qu'on adonne complètement à Fétude de la musique? C'est un avenir modeste, évidemment, mais plein de sécurité et, somme toute, assez agréable. Elles deviennent professeurs de musique et organistes dans des
communautés, pensionnats, orphelinats, hospices, et cumulent parfois ces fonctions avec celles d'organistes paroissiales, directrices des choristes de la confrérie. Elles sont logées, nourries, blanchies, raccommodées et gagnent environ trois cents francs par an, quelquefois plus, quelquefois moins, selon leurs capacités et aussi selon la situation plus ou moins prospère de la communauté ou de la paroisse. Gela équivaut bien à un salaire de douze cents francs par an, sans chômage, sans aléa de maladie, puisqu'en tel cas on est toujours soigné dans la communauté avec laquelle on s'entend même quelquefois pour prendre sa retraite, la vieillesse venue. C'est donc, pour une femme, un produit de son travail vraiment très acceptable et qui, pour l'aveugle, ne saurait être approché — même de bien loin — dans aucune autre profession. Quelques personnes ont contesté et contestent encore la supériorité, pour la femme aveugle, de la profession de musicienne sur celle d'ouvrière. Mais il me semble qu'il en est de ces personnes-là comme des sophistes, c'est perdre son temps que d'entrer en discussion (1), il suffit d'examiner les faits qui sont concluants.
(1) Il va sans dire que je parle des pays catholiques où les communautés religieuses sont nombreuses; dans les pays protestants, les organistes jouent un rôle infiniment moins important; toutefois il resterait encore l'enseignement de la musique dans les -pensionnats. Les personnes désireuses d'approfondir cette ques' tion me permettront de les renvoyer à mes livres techniques qu'on trouve au siège de l'Association Valentin Haiiy, Pans, 9, rue Duroc.
Jamais, avec n'importe quel travail manuel, la femme aveugle n'arrive à un gain même de quarante-cinq francs par mois régulier et sans chômage ; ceux qui disent le contraire n'ont pas bien étudié la question et je les renvoie aux faits. Mais il n'est que trop évident que toutes les aveugles n'ont pas les aptitudes voulues pour devenir organistes et professeurs ; aussi, que les ennemis de la musique se rassurent : il restera toujours assez d'aveugles pour peupler les ateliers, il en restera bien trop, on en conviendra lorsque nous aurons vu un peu plus loin ce qu'elles gagnent en exerçant un métier manuel.
Il faut que les enfants aient l'oreille musicale, le sentiment du rythme et de la mesure, des doigts suffisamment souples et une intelligence moyenne ; chez les enfants commencées très jeunes, ces aptitudes se développent assez facilement ; il n'en est pas de même chez celles qui n'ont perdu la vue qu'à treize, quatorze ans, ou sont restées incultes jusqu'à cet âge. Toutes sont essayées à la musique à moins d'obstacles immédiatement reconnus; puis, après quelques mois d'essai, plus ou moins, suivant l'âge, on opère la sélection. Par suite de cécité tardive, d'aptitudes insuffisantes, etc., etc., environ trente ou quarante pour cent sont éliminées.
Il n'est généralement pas difficile de trouver des emplois pour les aveugles bonnes musiciennes, les pensionnats tenus par des religieuses sont
extrêmement nombreux; partout, même dans de très modestes localités, on apprend le piano, fréquemment une religieuse capable d'enseigner la musique fait défaut. On préfère, plutôt que de prendre un professeur du dehors, avoir, dans l'intérieur du couvent, une maîtresse qui vit un peu de la vie de communauté, qui est toujours là, qui exerce, dirige le chœur de chants, tient l'harmonium à la chapelle, organise de petites fêtes musicales, se contentant d'appointements modestes dont la majeure partie payée en nature (logement, nourriture, entretien) est une charge moins sensible pour le budget du couvent. Quelques-unes, je l'ai déjà dit, sont en plus organistes à la paroisse, ce qui améliore leur situation pécuniaire ; voilà pour les plus capables. Les inférieures trouvent leur emploi dans les orphelinats et hospices où il faut apprendre aux enfants, voire aux vieillards, plains-chants et cantiques, puis accompagner sur l'harmonium de la chapelle des chants assez simples au cours d'offices dont les cantiques et quelques plainschants, toujours les mêmes, font les frais.
Il y a des années où les demandes d'organistes sont plus nombreuses que les sujets disponibles; par contre, quelquefois aussi, pendant un certain temps, on cherche des situations non sans quelque inquiétude et les jeunes filles à pourvoir disent alors avec anxiété les versets du psaume :
Le passereau trouve bien une demeure et l'hirondelle un nid pour y mettre ses petits; faites que je puisse ainsi trouver une retraite auprès de vos autels; ô Seigneur des armées, mon Roi et mon Dieu !
Car un seul jour dans votre maison vaut mieux que mille partout ailleurs. J'aime mieux être sur le pas de la porte de la maison de mon Dieu, que d'habiter dans les tentes des pécheurs.
Oui, en vérité, elles peuvent bien s'approprier les paroles de l'Écriture, ces jeunes filles, elles sont bien le passereau abrité sous la tuile du sanctuaire...
Je sais, dans un village du Dauphiné, une très vieille et solitaire église haut située où, presque à toute heure, en dehors des offices, si l'on entre sans bruit, on entend, là-bas, dans une chapelle latérale, les sons discrets d'un harmonium qui se tait aussitôt que la porte a grincé ou qu'une chaise a été remuée. C'est une jeune organiste aveugle qui habite chez les sœurs, à côté de l'église, mais elle n'y a pas d'instrument, elle est obligée de venir étudier ici et, pieuse et douce comme un ange, elle passe une partie de ses journées là, en présence du tabernacle, aussi fidèle que la petite lampe qu'elle ne voit pas. Et Von entend au-dehors le vent dans le « Sully », qui depuis trois cents ans ombrage le porche, les appels des hirondelles qui passent et repassent devant la porte, les cris à la fois atténués et répercutés des gamins qui jouent avant d'entrer à l'école.
Elle s'est tue et s'est agenouillée sur le prie- Dieu, près de l'harmonium, pour reprendre son étude aussitôt qu'on sera parti. C'est ainsi que sa vie est une adoration perpétuelle , car si tout travail, quel qu'il soit, en quelque lieu qu'il se fasse, devient une prière dès lors qu'il est offert à Dieu, que sera-ce donc de celui qui est fait pour préparer le chant des louanges du Seigneur au pied même de l'autel?...