CHAPITRE V
L'atelier de tricot a été le premier organisé et c'est encore celui qui occupe le plus de monde. Lorsqu'en 1851 Mlle Bergunion se décida à prendre quelques jeunes filles aveugles dans son ouvroir, ces aveugles faisaient du tricot, travail propre et silencieux qui s'harmonisait bien avec celui de lingerie fine pour lequel l'ouvroir de la rue des Postes avait une vraie renommée dans les magasins de trousseaux élégants. Les traditions de travail très soigné que Mlle Bergunion avait établies avec une sévérité extrême passèrent de la couture au tricot où elles se sont toujours maintenues. On s'accorde à dire que les objets sortis des cartons de Sœur Marie-Stéphanie sont parfaits de forme et de fraîcheur. Dans la grande salle d'ouvroir appelée « salle des Enfants de Marie », les ouvrières sont rangées tout autour d'une table étroite, sur laquelle chacune pose son sac ou son panier à ouvrage. A l'une des extrémités, un petit autel avec une statue de la
Sainte Vierge présidant au travail de ses enfants, souvenir de l'atelier d'Anne Bergunion; à l'autre, un harmonium servant à accompagner les cantiques et les chœurs de fête qu'on chante de temps en temps pour rompre la monotonie du tricot. C'est qu'elle est grande, elle est extrême et presque terrifiante, cette monotonie, lorsqu'on songe qu'une ouvrière moyenne fait 2.000 mailles par heure, une habile 2.500, ce qui représente 25.000 par jour et 7.500.000 par an!... c'est effroyable!...
Le tricot n'est pas toujours tout uni, je le sais très bien : il y a les mailles à l'envers, les « jetés, surjetés, rapetisses » et autres agréments; puis les mailles qui tombent — abomination de la désolation!... — qui apportent un peu de variété, mais c'est égal! faire vingt-cinq mille fois par jour le même mouvement en songeant qu'il faudra le faire toute sa vie, cela me semble terrible!... Il faut tricoter vite pour tricoter bien, car la régularité du tricot est subordonnée à celle des mailles, laquelle dépend de la parfaite uniformité des mouvements qui ne sont tels qu'en étant très rapides et presque automatiques. Les maladroites qui tâtonnent, travaillent par secousses, produisent des tricots irréguliers. Tout le monde sait comment se fait la maille du tricot, les aveugles la font comme les clairvoyantes; c'est le pouce et l'index de la main gauche qui contrôlent, qui voient.
Le crochet est également pratiqué ; il est plus facile que le tricot lorsqu'il est gros parce qu'on n'agit que sur une maille, il n'y a pas à s'occuper d'aiguilles garnies de mailles et toujours sujettes à s'échapper; mais lorsqu'il s'agit de crochet fin (crochet de fil), c'est au contraire très malaisé, car il faut saisir de toutes petites mailles qui, prises dans le corps de l'ouvrage, sont fuyantes, ne portant pas sur quelque chose de ferme comme dans le tricot où « l'aiguille porte-mailles » sert de point d'appui.
Tricoter fraîchement est une grande qualité, une préoccupation constante; aussi faut-il avoir les mains très propres et très sèches; les personnes qui transpirent facilement ne font jamais de bonnes tricoteuses, parce qu'on tient constamment l'ouvrage à pleines mains.
Chaque ouvrière a, dans son panier, un linge bien blanc où elle enveloppe jalousement la pièce commencée. L'outillage pour tricoter est des plus simples : il est connu; celui des aveugles n'a rien de particulier, si ce n'est cependant une sorte de petit chapelet que certaines ouvrières ont sur la table et qu'elles nomment « ma conscience ». Ce sont des grains de chapelet enfilés à une ficelle double, au nombre de vingt; on peut les faire monter ou descendre à volonté et ils servent pour marquer les tours ou les dessins. C'est pour parer à la difficulté de retenir, sans s'embrouiller, combien on a fait de tours après la « rapetisse » ; la
mémoire seule peut guider ici, car il est très long, et dans certains cas à peu près impossible de vérifier avec les doigts qui ne peuvent sentir assez bien les tours pour les compter avec certitude. Il est facile de travailler avec des laines de diverses teintes, chose qui, cependant, provoque toujours l'admiration des visiteurs ; telle ouvrière a dans son panier deux, trois, quatre couleurs différentes et ne s'embrouille pas entre elles; ce n'est point, comme quelques personnes le croient, qu'avec de l'exercice on puisse distinguer les couleurs au toucher, on y parvient tout simplement à l'aide de remarques tactiles, les unes intrinsèques, les autres extrinsèques à la laine, telles que raideur ou douceur du fil, forme du peloton, signes particuliers : épingles, papier, nœuds mis au peloton. L'aveugle sait que sa laine noire est un peu moins douce que sa blanche (à cause de la teinture), que la rouge est en brins plus fins, que le peloton de la bleue est oblong, iandis que celui de la violette est rond, qu'il y a une épingle plantée dans le peloton bleu clair, etc., etc., ce qui lui permet, à votre demande, de prendre dans son panier ot de vous présenter la laine blanche, rouge, noire ou violette que vous désirez ou que son travail exige. Mais, faites une substitution de forme et de grosseur entre le peloton bleu et le violet ou le rouge, et vous verrez bien que la couleur en soi n'est pas perceptiole au toucher.
Pour les combinaisons de couleurs,, les dessins, les aveugles font ce qu'elles savent être joli, gracieux, ou ce qu'on leur commande; mais il va sans dire qu'elles ne pourraient créer, à moins d'avoir été assez longtemps clairvoyantes pour bien connaître les couleurs et l'effet qu'elles produisent associées, ainsi que l'effet des dessins de tricot. Toutefois, elles aiment à combiner les divers points qui paraissent en relief, tels que le « point boule », le « point diamant », le « point de perle », le « point de riz ».
Et à présent, si l'on se demande ce que tricoter ainsi rapporte, la réponse esttriste, hélas!... Afin d'avoir toute l'année de l'ouvrage pour les quarante ouvrières, il faut travailler pour l'exportation, pour des commissionnaires qui paient extrêmement peu. Une bonne ouvrière, en dix heures, produit pour sept à huit sous de tricot; lorsqu'elle arrive à dix, c'est superbe, et parce que l'ouvrage se trouve très avantageux. En effet, il y a tant de femmes qui font du tricot, du crochet pour leurs besoins personnels, pour leur entourage!... Beaucoup aussi en font pour vendre, mais à leurs moments perdus, pour se procurer un petit gain supplémentaire, se contentant, par conséquent, d'un minime salaire. En outre, l'aveugle travaille plus lente-
ment que la clairvoyante de même adresse, de même intelligence, surtout pour ce qui est de la « finition » de l'ouvrage pour laquelle elle perd beaucoup de temps (le montage, la pose des accessoires : bordure, nœuds, boutons); ou bien, c'est une clairvoyante qui fait cette partie-là et il faut que son travail soit rémunéré.
Des journées de dix sous!... Je l'avoue, c'est toujours pour moi un problème et un objet d'admiration, lorsque je songe à ces ouvrières laborieuses et patientes qui travaillent ainsi sans se décourager pour gagner si peu! Quand je pense qu'elles sont là à tricoter des heures, puis des heures et encore des heures... et demain, aprèsdemain, la semaine, le mois d'après, il faudra toujours faire la même maille, chaussons, brassières, fichus, bas ou pèlerines!... Ce doit être odieusement monotone, et le dimanche, avec son repos, ses offices, les jours de fête, avec les petites séances musicales et dramatiques (car on joue quelquefois la comédie, ou plutôt la tragédie), les chœurs de circonstance, et tout simplement les jours delà répétition de chants à laquelle nous assistions tout à l'heure sont attendus, désirés longtemps à l'avance.
Plus le travail auquel on se livre est mécanique et plus, il me semble, on doit être avide de distractions. Je me demande si la grande soif de plaisir qu'éprouvent les ouvriers des villes ne tient pas en partie à l'extrême division du travail
qui rend purement machinale la tâche de milliers d'ouvriers. Au moyen âge, lorsqu'un serrurier faisait à la main toutes les pièces d'une serrure, sans se priver d'y mettre quelque fantaisie de forme ou de mécanique, quand cela lui passait par la tête, je m'imagine que la journée terminée, le dimanche venu, il devait avoir moins besoin d'amusements que le serrurier d'aujourd'hui qui, du matin au soir, toujours dans le même atelier, devant le même étau, lime, ajuste, soude ou rive, peu importe, toujours la même pièce d'une banale serrure dont le modèle est invariablement reproduit à des milliers d'exemplaires. De même, le paysan, qui aujourd'hui, malgré l'envahissement des machines agricoles, conserve encore une certaine variété de travaux, une certaine indépendance et qui a toujours l'imprévu causé par les variations de température, qui peine au grand air, tantôt ici, tantôt là, et non toujours entre les mêmes murs du même atelier, est moins avide de distractions. Au labeur monotone, il faut donc donner le contrepoids de récréations, de fêtes, de réjouissances variées : c'est ce qu'on s'efforce de faire à Saint-Paul; réjouissances pieuses, bien entendu, puisqu'il s'agit d' « Enfants de Marie » et que l'on est dans un couvent, mais réjouissances assez fréquentes, aussi gaies et animées que possible.
Les jours de fête de la Supérieure ou de l'aumônier, toutes les tables sont enlevées ; au fond
de la salle, une estrade est organisée, toutes les chaises du parloir, de la chapelle sont mises en rangs, c'est déjà une joie pour les ouvrières de faire la chaîne à travers les classes et les cours pour se passer les chaises de main en main, et là, on joue \Fabio la, Estelle ou la Reconnais s anc e , la Fille de Jephté, etc., etc. Dans ces pièces, tous les rôles sont tenus par des aveugles dont quelquesunes se tirent très adroitement d'affaire et toutes prennent grand plaisir à se costumer, à incarner un personnage chimérique déjeune fille très riche et très belle, de douairière très vieille, de figure très biblique, enfin de gens très, très éloignés de soi, dont la vie est très différente de celle qu'on mène : voilà ce qui amuse, ce qui repose, ce qui renouvelle.
En quittant 1' « ouvroir des Enfants de Marie » , cet abime de mailles, on éprouve le besoin de se rappeler le mot de Le Play : « Le but suprême du travail est la vertu et non la richesse »...