‹ Soeurs AveuglesChapitre 2 sur 27 · LE MILIEU : SENSATIONS ET IMPRESSIONS · texte numérisé non relu

LE MILIEU : SENSATIONS ET IMPRESSIONS

Quelqu'un s'est-il jamais demandé ce qui se passe dans la tête et dans le cœur d'une aveugle de vingt ans qui entre au couvent? C'est peu probable, car il semble qu'une jeune fille privée de la vue n'a, pour elle, rien de ce qui fait le charme sensible, sinon la valeur morale delà vie, et, pour les autres, rien de ce qui fait l'attrait de la jeune fille. Elle n'a rien à perdre, elle n'avait rien à donner, son entrée en religion est donc chose in signifiante. Il semble que la porte du couvent se referme, non sur une fleur riche d'enchantements, pleine de promesses, mais sur une froide et morne créature qui ne peut offrir à Dieu rien de vivant, de parfumé... Beauté? Il est rare qu'elle en ait... Virginité? Qui donc pourrait aimer une aveugle?... Liberté? N'est-ce pas un vain mot, une ironie pour elle?... Que peut donc lui importer de végéter là ou ailleurs? Lorsqu'on n'y voit pas, tous les lieux ne sont-ils pas semblables?

Cette manière d'apprécier résulte delà prépon-

dérance que, dans la vie quotidienne, les impressions visuelles ont sur toutes les autres. Les renseignements fournis par les yeux sont si nombreux, si promptement, si aisément acquis, qu'ils absorbent l'attention : on s'habitue à ne recourir qu'à eux, négligeant d'autres impressions moins attrayantes pour l'esprit, moins commodes aussi pour la vie matérielle, mais qui, cependant, très utilisables encore pour cette vie pratique, sont pénétrantes et suggestives.

Il ne faut pas oublier que, dans bien des cas, les yeux ne servent qu'à saisir les signes des choses : perceptions rapides, mais superficielles.

 l'aurore de la Résurrection, dans le jardin d'Arimathie, tout imprégné de rosée, embaumé des fraîches senteurs d'avril, Marie-Madeleine allait avec tristesse porter une urne de parfums à ce qu'elle croyait être le tombeau de l'éternel Bien- Aimé. Elle voit quelqu'un, elle le regarde, mais ne le reconnaît pas... il faut que son Seigneur lui parle, que cette voix adorée dise une fois encore : « Marie », pour qu'elle tombe aux pieds de Jésus qu'elle cherche alors à baiser, c'està-dire à toucher...

Oh! non ! les yeux ne sont pas tout...

Il faut donc déterminer et analyser les impressions qu'une jeune fille aveugle peut éprouver dans la vie, au contact des choses et des gens, c'està-dire les impressions qu'elle peut recevoir de la nature d'abord, de la société ensuite.

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