‹ Soeurs AveuglesChapitre 3 sur 27 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Une âme de vingt ans poétique, vibrante, n'est pas anesthésiée parce qu'elle est privée de ses yeux : la vue n'est pas indispensable pour se sentir en contact, en communion avec la création ; les phénomènes de la nature enveloppent l'être tout entier; la grande vibration, le grand enchantement de la vie pénètrent jusqu'à l'âme par tous les sens...

La troublante saveur d'une matinée de printemps, la joie, la plénitude de vie d'un radieux soir d'été, la mélancolie, en automne, de certaines heures de l'après-midi, le recueillement, le calme triste des belles journées d'hiverné se manifestent pas seulement à la vue (1). L'air, l'atmosphère am-

(1) a La veille, des nuées d'orage, sorties de la mer l'une après l'autre, de l'aube jusqu'au soir avaient passé sur le pays, et, comme des poches éventrées d'où le grain coule, avaient versé leur pluie aux terres arides. Beaucoup de feuilles, celles des hautes branches surtout, étaient tombées; les autres, encore lourdes, restaient penchées. Un parfum de forêt mouillée s'élevait vers le ciel calme et laiteux. Il ne faisait pas de brise ; aucun oiseau ne chan-

biante, perceptible par l'odorat et la peau du visage, a une saveur, une densité, une acuité sensiblement différentes suivant la saison et l'heure ; différence plus caractérisée, bien entendu, dans les prés, dans les bois, qu'entre les murs d'une rue; par un temps vraiment de la saison, que par un temps mixte, mal accusé. L'air est presque constamment imprégné d'odeurs; celles de mai ne sont pas celles d'octobre ; la terre humide qu'on remue n'a pas la même odeur aux semis de printemps qu'aux labourages d'automne se mêlant aux senteurs de feuilles mortes, les fenaisons de juin ou de septembre parfument l'air tout autrement que les moissons de juillet, les battages d'août au soir desquels se répand partout une chaude et bonne odeur de paille, de grains donnant une impression d'abondance, de calme et de confiance.

À la ville même, il y a des différences marquées : en été, les portes, les fenêtres restent ouvertes et la température étant plus basse dans les maisons que dans les rues, le mouvement de l'air se produit du dedans au dehors, extériorisant, pour ainsi dire, les odeurs de la vie ; la chaleur ambiante développe l'odeur des étoffes portées par les personnes

tait; la campagne semblait uniquement attentive aux dernières gouttes, formées pendant la nuit, et qui s'écrasaient au pied des arbres, avec des vibrations de métal. Quelque chose avait dû mourir, dont le monde demeurait accablé. Et, en eftet, sur les collines de Challans, au large de la Fromentière, le grincement lointain d'une charrue, les appels d'un toucheur de bœufs disaient le commencement des labours d'automne. » René Bazin, La Terre qui meurt.

qu'on croise; la rue, olfactivement, est tout autrement animée, variée, peuplée qu'en hiver.

C'est une erreur de croire que « le soleil est toujours le soleil » : celui d'avril, vif et stimulant, n'impressionne pas la peau de la même manière que celui si perpendiculaire, si écrasant de juillet; le soleil encore chaud d'octobre ne donne pas la même sensation tactile que les rayons obliques et à peine tièdes de décembre.

En hiver, l'atmosphère est dense, métallique, comprimante, ne disposant pas à l'expansion. Au printemps, la grande montée de sève impressionne tout l'organisme, l'air arrive plein de senteurs capiteuses, d'odeurs d'herbes, de feuilles nouvelles, de terre en travail; il est frais, léger, fluide, tout chargé de parfums de sève. « Le printemps ! il est partout, écrivait, en avril, une aveugle; l'air est parfumé de senteurs .vagues, indéfinies; c'est la sève qui sort de tout, ce sont les pêchers qui sont en fleurs, ce sont les petites fleurs printanières qui émaillent les bois, malgré l'épaisse couche de feuilles sèches qu'on écrase avec un bruit de soie froissée. Et les oiseaux... ils sont nombreux ici; en ce moment, par ma fenêtre ouverte, j'entends un pinson et de petits gazouillis très frais. »

C'est tout autre chose en été, sauf par certaines matinées exceptionnelles où il y a comme des souvenirs de printemps, mais avec beaucoup moins de charme; d'ordinaire, l'atmosphère est brûlante ou épaisse et cotonneuse, et si, par accident,

8 PSYCHOLOGIE DE LA FlîMME AVEUGLE.

du bien dans un pays de montagnes, arrive un courant plus ferme et plus frais, il est presque toujours sans saveur; il peut bien apporter encore quelque parfum, mais c'est celui de fleurs épanouies qui, atteignant leur maturité, épuisent leurs dernières réserves... Ce ne> sont plus les promesses et le charme qu'on sent dans la sève.

« Si vous saviez comme il fait bon! disait, en juin, la même aveugle; c'est bien cette langueur de l'été qui fait rêver : bruits d'insectes, parfums pénétrants de tilleuls et de roses chauffés par le soleil, c'est tout autre chose que le printemps, et l'on sent déjà que la nature, en pleine floraison, est comme fatiguée. »

De même que par la saison, l'atmosphère est différenciée par le milieu où l'on se trouve. La brise de mer atout autre aspect : odeur, intensité, humidité, que le vent sec et incisif des glaciers, ou que le courant d'air humide et imprégné d'odeurs plus ou moins vaseuses et poissonneuses qu'on perçoit le long de grands cours d'eau. Le vent des prairies n'est pas celui des champs de blé. Les vents du midi, du nord ont des caractéristiques bien tranchées; le chaud ouragan d'équinoxe ne peut tactilement et olfactivement être confondu avec la tourmente de bise et de neige du plein hiver.

Qu'on relise ces lignes de Michelet et de Lamartine qui, en vrais amis de la nature, ne se sont pas bornés à décrire ce qu'ils voyaient :

Les deux plages demi-circulaires de Royau et de Saint Georges, sur leur sable fin, donnent aux pieds les plus délicats la plus douce promenade qu'on prolonge sans se lasser dans la senteur des pins qui égayent la dune de leur jeune ■verdure. Les beaux promontoires qui séparent ces plages, et les landes de l'intérieur vous envoient, même de loin, de salubres émanations. Celle qui domine aux dunes est quelque peu médicale, c'est l'odeur miellée des immortelles, où semblent se concentrer tout le soleil et la chaleur des sables. Aux landes, fleurissent les amers, avec un charme pénétrant qui réveille le cerveau, ravive le cœur. C'est le thym et le serpolet, c'est la marjolaine amoureuse, c'est la sauge bénie de nos pères pour ses grandes vertus. La menthe poivrée, et surtout le petit œillet sauvage, ont les parfums les plus fins des épices de l'Orient

La lande, quoiqu'en octobre, avait tous ses parfums sauvages, et ils me semblaient par moments plus pénétrants que jamais. Sur la plage, encore paisible, le vent me soufflait au visage, tiède et doux, et, non moins douce, de ses caresses suspectes, la mer venait lécher mes pieds. Je ne m'y laissais pas prendre, et je me doutais assez de ce que tous deux préparaient

Bien avant de voir la mer, on entend et on devine la redoutable personne. D'abord, c'est un bruit lointain, sourd et uniforme. Et peu à peu tous les bruits lui cèdent et en sont couverts. On en remarque bientôt la solennelle alternative, le retour invariable de la même note, forte et basse, qui de plus en plus roule, gronde. Moins régulière l'oscillation du pendule qui nous mesure l'heure. Mais ici le balancier n'a pas la monotonie des choses mécaniques. On y sent, on croit y sentir la vibrante intonation de la vie. En effet, au moment du flux, quand la vague monte sur la vague, immense, électrique, il se mêle au roulement orageux des eaux le bruit des coquilles et de mille êtres divers qu'elle apporte avec elle. Le reflux vient-il, un bruissement fait comprendre qu'avec les sables elle remporte

ce monde de tribus fidèles, et le recueille en son sein. Que d'autres voix elle a encore! Pour peu qu'elle soit émue, ses plaintes et ses profonds soupirs contrastent avec le silence du morne rivage. Il semble se recueillir pour écouter la menace de celle qui le flattait hier d'un flot caressant. Que va-t-elle bientôt lui dire? Je ne veux pas le prévoir. Je ne veux point parler ici des épouvantables concerts qu'elle va donner peut-être, de ses duos avec les rocs, des basses et des tonnerres sourds qu'elle fait au fond des cavernes, ni de ces cris surprenants où l'on croit entendre : Au secours!... Non, prenons-la dans ses jours graves, où elle est forte sans violence (1).

Le soleil avait bu toute l'humidité de la terre; les cimes nageaient dans l'été. Un vent du midi tiède, sonore, méditerranéen, prélude voluptueux d'équinoxe, soufflait de la vallée du Rhône, avec les murmures et les soubresauts alternatifs des lames bleues de la mer de Syrie, qui viennent de minute en minute heurter et laver d'écume les pieds du Liban. Je savais que ce vent venait en effet de là; il n'y avait que quelques heures qu'il avait soufflé dans les cèdres et gémi dans les palmiers; il me semblait entendre encore, et presque sans illusion d'oreille, dans ses rafales chaudes, les palpitations de la voile des grands mâts, le tangage des navires sur les hautes vagues, le bouillonnement de l'écume retombant de la proue, comme de l'eau qui frémit sur un fer chaud, quand la proue se relève du flot, les sifflements aigus quand on double un cap, les clapotements du bord, et les coups sourds et creux de la quille des chaloupes, quand le pêcheur les amarre contre les écueiis de Sidon.

Je m'assis un moment sur la racine du châtaignier, le visage tourné vers ma demeure vide.

Le vent du midi avait redoublé d'haleine à mesure que le soleil était monté sous le ciel; il avait pris les bouffées

(1) Michelet, La Mer.

et les rafales d'une tempête sèche; depuis que le soleil avait commencé à redescendre vers le couchant, il avait balayé comme un cristal le firmament ; il faisait rendre aux bois, aux rochers, et même aux herbes, des harmonies qui semblaient mêlées de notes joyeuses et de notes tristes, d'embrassements et d'adieux, de terreur et de volupté; il amoncelait en tourbillons les feuilles mortes, et puis il les laissait retomber et dormir en monceaux miroitant au so* leil : ce vent avait dans les haleines des caresses, des tiédeurs, des amours, des mélancolies et des parfums qui dilataient la poitrine, qui enivraient les oreilles, qui faisaient boire par tous les pores la force, la vie, la jeunesse d'un incorruptible élément. On eût dit qu'il sortait du ciel, delà terre, des bois, des plantes, des fenêtres de la maison visible là-bas, du foyer d'enfance, des lèvres de mes sœurs, de la mâle poitrine de mon père, du cœur encore chaud de ma mère, pour m'accueillir à ce retour et pour me toucher des lèvres sur la joue et au front. Il faisait battre les mèches humides de mes cheveux sur mes tempes, sous le rebord de mon chapeau, avec des frissons aussi délicieux qu'il avait jamais fouetté mes boucles blondes dans ces mêmes prés sur mes joues de seize ans! Je l'aspirais comme des lèvres qui se collent à l'embouchure d'une fontaine d'eau pure; je lui tendais mes deux mains ouvertes, mes doigts élargis, comme un mendiant qu'on a fait entrer au foyer d'hiver, et qui prend, comme on dit ici, un air de feu. J'ouvrais ma veste et ma chemise sur ma poitrine, pour qu'il pénétrât jusqu'à mon sang (1).

Toutes ces impressions, l'aveugle les éprouve aussi bien que le clairvoyant, peut-être plus forte- Ci) Lamartine, Harmonies poétiques et religieuses (Lettre à M. d'Esgiis.ny- 4 octobre 1849).

il PSYCHOLOGIE DE LA FEMME AVEUGLE.

ment encore, puisque toute son attention se porte sur ce genre de sensations (1). Le toucher n'est pas localisé dans la main, il réside à des degrés divers sur tout le corps; la peau du front, de toute la figure, est très sensible ; les yeux, même absolument incapables de voira aucun degré la lumière, restent encore jusqu'à un certain point agents de perception assez impressionnables. Mais c'est l'oreille, cela va sans dire, qui donne les impressions les plus riches, les plus variées.

Tout le monde parle des grandes voix de la nature : ouragan en forêt, à la grève, orage en montagne, torrent, cascade; mais d'ordinaire on s'arrête peu, on n'écoute pas une foule de petits bruits, de sonorités charmantes, poétiques, que la nature donne à profusion : frôlements, bourdonnements d'insectes dans les herbes, gril-

(l)Dans ses Paysages des Tropiques, Lucien Biart, aussi, a bien des pages où, sans parler aux yeux, il donne l'impression très intense qu'on doit éprouver dans ces régions peu fréquentées, je le reconnais : « 11 était plus de midi, l'heure, dans la terre chaude, des solennels et troublants silences. Aucun souille, aucun mouvement, aucun bruissement. On « respirait du feu », ainsi que me l'avait dit l'Indien qui m'accompagnait, avant de s'étendre, pour goûter les douceurs dune sieste, nu sur le sol nu.

«Aucun souffle, aucun bourdonnement, une immobilité inquiétante, funèbre, sous les rayons d'un soleil qui, d'ordinaire, vivifie tout. Rien ne semblait pouvoir marr.her, voler, nimêmerampei sous le poids d'un air si chaud, si lourd, qu'il appesantissait jusqu'aux ailes de gaze des némocères. Et cet air embrasé, écrasant, était saturé de cette odeur fade, écœurante, des régions où règne la fièvre jaune ; de cette odeur mortuaire que veulent en vain oublier ceux qui l'ont une fois respirée.... Le demi-jour, le silence, la chaleur, l'odeur miasmatique qui s'élevait du sol limoneux, me rendaient le contemporain du monde qui a été. »

Ions du soir, appels d'oiseaux, battements d'ailes, murmure d'un filet d'eau, vent léger qui remue seulement quelques feuilles.

De même que le vent anime le paysage visuel, il met du mouvement, de la vie dans ce qu'on me permettra bien d'appeler le paysage auditif. Par lui, les arbres deviennent vivants pour l'oreille, ils ont des sonorités qui varient suivant leur espèce , suivant l'intensité du souffle : c'est en quelque sorte le coloris de l'ouïe (1).

On admet assez volontiers que chaque chose : pierre, plante ou bête, puisse avoir, pour les yeux, beauté en soi et harmonie avec le « tout » ; on comprend, on aime Michelet, Ruskin, Tôpffer et les autres lorsqu'ils montrent le charme que possèdent, pour celui qui sait voir, une motte de terre, un brin de mousse, un insecte volant, marchant ou rampant en liberté; eh bien, étant donné ce que

(1) « Stellus restait là, sans rêve, sans désir, s'enivrant d'écouter le vent. D'abord il n'avait entendu qu'un bruit monotone et confus épandu sur tout le pays. Bientôt il sut distinguer le frisson de chaque bois, de chaque ramure. Puis il discerna des sons inouïs, surnaturels, pareils à des chants de fileuses féeriques, pareils à des soupirs de flûtes célestes. Et cette rumeur du vent avait un miraculeux pouvoir. A mesure qu'il écoutait, Stellus sentait surgir en lui des pensées nouvelles. Il comprenait, il savait, il voyait vivre la forêt ; il voyait l'âme ineffable des arbres, des herbes et des eaux ; et des bruits tombés des étoiles lui apprenaient les choses divines. Pourtant il ne s'étonnait pas. Cette révélation lui semblait seulement un souvenir retrouvé et chaque idée qui entrait en lui était comme une exilée qui revenait. Il écoutait paisiblement et il lui semblait tout simple que ces enseignements lui fussent apportés par le vent comme des fleurs arrachées aux vergers de la nuit. » Epkkàim Mikhael, Poèmes en prose : Le solitaire.

nous pouvons connaître de l'harmonie de la création, ne serait-il pas étrange que les sonorités produites par tout cela fussent indifférentes? Si là, sur le chemin, une pauvre feuille morte peut avoir de jolies teintes, de chauds reflets, quand le soleil Téclaire d'une certaine manière, et que tel « rêveur » puisse longtemps s'oublier à la regarder, pourquoi ne voudrait-on pas qu'à certains vents d'automne, cette même feuille produisît de très petites mais très jolies sonorités capables d'attarder dans sa promenade le « rêveur auditif »?

Mais tout le monde ne sait pas écouter, pas plus que tout le monde ne sait regarder, à côté ou à l'intérieur même du paysage grandiose ou imposant, aux contours bien nets, aux détails pittoresques, la timide mais ravissante poésie d'une touffe d'herbes, d'un rayon de soleil filtrant à travers les branches, que sais-je?...

En général, les descriptifs, a dit très justement Daudet, n'ont que des yeux et se contentent de peindre. Tourguéneff a l'odorat et l'ouïe. Tous ses sens ont des portes ouvertes les uns sur les autres. Il est plein d'odeurs de campagne, de bruits d'eaux, de limpidités de ciel, et se laisse bercer, sans parti pris d'école, par l'orchestre de ses sensations.

Cette musique-là n'arrive pas à toutes les oreilles. Les citadins, assourdis dès l'enfance par le mugissement des grandes villes, ne la percevront jamais; ils n'entendront pas les voix qui parlent dans le faux silence des bois, quand la nature se croit seule, et que l'homme, qui se tait, s'est fait oublier

Pillaut me disait sur son art des choses absolument

neuves. Musicien de talent, élevé à la campagne, son oreille affinée a retenu et noté toutes les sonorités de la nature; il entend comme un paysagiste voit. Pour lui, chaque bruit d'ailes a son frisson particulier. Les bourdonnements confus d'insectes, le cliquetis des feuilles d'automne, le « rigolage » des ruisseaux sur les cailloux, le vent, la pluie, le lointain des voix, des trains en marche, des roues criant aux ornières, toute cette vie champêtre, vous la trouverez dans son livre.

Daudet, lui aussi, savait se taire et écouter :

Je poussais ma yole entre les roseaux, et lorsque avait cessé le bruissement soyeux des longues cannes, mon mur bien refermé sur moi, un petit port aux eaux claires, arrondi dans l'ombre d'un vieux saule, me servait de cabinet de travail, avec deux avirons en croix pour pupitre. J'aimais cette odeur de rivière, ce frôlement des insectes dans les roseaux, le murmure des longues feuilles qui frissonnent, toute cette agitation mystérieuse, infinie, que le silence de l'homme éveille dans la nature. Ce qu'il fait d'heureux, ce silence! ce qu'il rassure d'êtres! Mon île était plus peuplée que Paris. J'entendais des furetages sous l'herbe, des pourfuites d'oiseaux, des ébrouements de plumes mouillées. On ne se gênait pas avec moi, on me prenait pour un vieux saule (1).

De la rivière, passons avec Taine à la forêt de Fontainebleau :

Parfois un corbeau croasse; les rouges-gorges jettent leur note claire. Dans le silence on entend les cigales bruire, et les colonnes d'insectes tourbillonnent dans l'air épais chargé de senteurs. Un gland tombe sur les feuilles sèches ; un scarabée frôle un brin de bois avec ses ailes. De petites

(1) Trente ans de Paris.

voix gaies, de fins gazouillements d'oiseaux descendent des hauteurs. Tout un peuple vit sous ces voûtes et dans ces mousses, un peuple enfantin qui s'agite, et son bégayement arrive à l'oreille, à demi recouvert par la respiration profonde delà grand'mère endormie (1).

Puis, avec Edouard Rod, allons à la montagne :

Alors, dans l'immense solitude silencieuse, où l'on n'entend que des sons éloignés de clochettes ou des bruissements d'insectes parmi les échos alourdis que n'éveille nulle voix humaine, couché sous les sapins et grisé par les parfums sauvages des plantes alpestres ou assis auprès des sources fraîches qui m'ont désaltéré, j'éprouve unindicible bien-être, comme le sentiment d'un poids qui s'est soulevé et me laisse le souffle libre.

Enfin, René Bazin est, lui aussi, sans s'en douter peut-être, un peintre cher aux aveugles; ils ont beaucoup à voir, beaucoup à prendre dans sa Terre qui meurt et cette page, entre tant d'autres, semble écrite pour eux :

L'après-midi de ce dimanche d'automne fut marquée par une paix plus profonde encore qu'à l'ordinaire. L'air était tiède ; la lumière voilée; le vent, qui s'était levé avec la mer et poussait plus loin qu'elle sa marée, en traversant l'immense plaine herbeuse, ne récoltait pas un bruit de travail, pas une plainte de charrue, pas un heurt de pelle, de marteau ou de hache. Les cloches seules parlaient haut. Elles se répondaient les unes aux autres, celles de Sallertaine, du Perrier, de Saint-Gervais, de Ghallans, qui a une église neuve pareille à une cathédrale, de Soullans caché

( 1 ) Thomas G ra in do rg e .

dans les arbres des terres montantes. Les volées de la grand'messe, le tintement de l'Angelus, les trois sons des vêpres leur laissaient peu de repos. Elles lançaient au loin les mêmes mots entendus bien des fois, compris depuis des siècles : adoration de Dieu, oubli de la terre, pardon des fautes, union dans la prière, égalité devant les promesses éternelles; et les mots s'envolaient dans l'espace, et se nouaient avec un frisson, et c'étaient comme des guirlandes de joies jetées d'un clocher à l'autre. Parmi les remueurs de terre, les gardiens de bestiaux, les semeurs de fèves, bien

peu ne leur obéissaient pas

Vers le soir, le bruit des cloches cessa. Les buveurs eux-mêmes avaient quitté les auberges et regagné les métairies assoupies dans la clarté blonde du couchant. Un silence universel envahissait la campagne. Peu bruyante les jours de travail, elle était, à la fin de la semaine, pendant quelques heures, toute recueillie et muette. Trêve dominicale qui avait sa signification grande, où se refaisaient les âmes, où les familles groupées, calmes, songeuses, comptaient leurs vivants et leurs morts (1).

Il serait aisé de multiplier ces spécimens de descriptions auditives et olfactives en feuilletant à cette intention les bons écrivains qui ont parlé de la nature, mais ceux-là suffisent. Ils montrent que, pour les clairvoyants sachant observer de près, la grande enchanteresse n'a pas seulement des contacts visuels.

Lisons maintenant, malgré leur étendue, trois lettres d'une Suissesse devenue aveugle à dix ans.

(1) René Bazin, La Terre qui meurt.

Elle habite la France, mais revient périodiquement au canton natal et ses lettres rendent bien les impressions qu'une aveugle peut éprouver aux différentes saisons de l'année, sur divers points de la montagne :

Chamosson, 18 septembre 1895.

La montagne est pour moi une vieille amie; je ne l'avais pas revue depuis dix ans et jamais elle ne m'a parlé d'une voix plus distincte.

C'est dans les Mayens que je suis allée chercher la fraîcheur et le repos pendant le mois d'août; on y grimpe par de vrais sentiers de chèvres : cailloux, racines, trous, monticules, tous les accidents de terrain s'y rencontrent. It faut se munir de bonnes chaussures et d'une ample provision de bonne humeur et cela va le mieux du monde. D'ailleurs, le fracas du torrent qui se précipite dans le fond du ravin, à votre droite, l'ombre d'une forêt, à vôtre gauche, et dans l'air, déjà, un je ne sais quel parfum qui n'est plus de la plaine, tout cela vous distrait de la fatigue et vous excite à monter plus haut. Le premier petit plateau atteint, un souffle plus vif vous arrive ; des sons confus descendent de làhaut : clochettes, voix humaines, cris d'oiseaux, on les devine plutôt qu'on ne les distingue; mais ces vagues rumeurs semblent vous adresser un irrésistible appel; on abrège la halte, on monte, on s'évertue, on dépasse des chalets, d'autres encore, enfin voici le nôtre... Quel bonheur d'arriver!

. . . J'ai fait dans les Mayens un séjour bien calme, bien uniforme, peut-être, et cependant jamais semaines ne m'ont semblé glisser plus légères sur mes épaules; c'est que la montagne est si vivante, ses mille voix, distinctes ou confuses, vous parlent sans cesse et vous créent une distraction perpétuelle ; l'atmosphère pèse si peu que l'élan vers le ciel vous paraît plus aisé. Chaque matin, quand le soleil avait

bu la rosée, je faisais une promenade à travers les pâturages, m'arrêtant quand une bouffée plus embaumée, un bruit plus captivant m'effleuraient au passage. Ma station favorite était à la lisière de la forêt voisine; un grand sapin m'y prêtait une ombre délicieuse et ses racines en saillie, recouvertes d'une mousse fine, me formaient un siège agréable et commode. De là, ce point de vue est, dit-on, magnifique et nulle part aussi je n'entendais plus reposante animation. Dans les gazons qui s'étendaient à mes pieds, grillons et sauterelles rivalisaient d'ardeur dans leurs bruissements monotones et faisaient un accompagnement aux bourdonnements plus ou moins graves des insectes qui s'ébattaient dans l'air; dans la forêt, derrière moi, c'était le craquement d'une branche, le vol furtif d'un oiseau, les coups lointains d'une cognée, tandis que des alpages supérieurs descendaient, par intervalles, en ondes tour à tour voilées et sonores, les tintements des clochettes des grands troupeaux. Le dimanche, montait aussi de la vallée, en notes suaves, le carillon des cloches des églises; parfois aussi le sifflet d'un train courant là-bas lançait jusqu'à moi sa note brusque, comme pour me rappeler que les vacances passent vite et que la vapeur m'emporterait bientôt vers la règle et le devoir; mais le train fuyait rapide et les rameaux du pin s'étendaient encore au-dessus de ma tête; la senteur des arbres à essences résineuses et l'arôme des herbages, mélange exquis qui forme le parfum de la montagne, flottaient toujours dans l'air. Quand une brise venait agiter la forêt et faisait courir dans ses ramures un long frisson qui s'éteignait là-bas pour recommencer là-haut, je me transportais involontairement sur les rivages de Nice et je croyais entendre encore dans le lointain le murmure incessant de la mer; non que le bruit des vagues qui se poursuivent soit semblable à celui de la forêt qui ondule, mais l'un et l'autre ont quelque chose d'indéfini et leur plainte mystérieuse vous captive et vous berce comme un chant. Je ne sais comment se passaient mes journées; j'écrivais une lettre, je tricotais quelques mailles, je

jouais avec une petite compagne, fillette alerte à la voix mignonne, qui s'exclamait souvent : « 0 tante, qu'il fait beau dans les Mayens! » Elle courait aux fleurs et, cueillant les plus belles, venait les déposer sur mes genoux pour en faire des bouquets. A cet âge, je glanais aussi les fleurs et les découvrais d'aussi loin s'épanouissantsur l'herbe verte. Par le souvenir, je vois encore, quand je veux, une certaine prairie, à côté d'un chalet à demi délabré; c'était le meilleur endroit : là, les grandes marguerites blanches aux corolles bien ouvertes, semblaient me sourire dès qu'elles m'apercevaient, et les campanules bleues, les boutons d'or aux pétales luisants et ces tant jolies clochettes roses que l'on ne voit jamais à la vallée. Je revenais aussi les mains pleines d'une gerbe variée et éclatante. Alors, j'admirais les couleurs : à présent, j'écoute les voix,; je n'établis pas la balance, mais je jouis des voix comme je jouissais des couleurs.

Si le jour déborde de vie et de mouvement à la montagne, la nuit y répand une tranquillité imposante. Dès que le soleil a disparu derrière les cimes, les bourdonnements et les froissements d'ailes d'insectes s'arrêtent subitement comme si quelque baguette magique avait d'un coup frappé d'un sommeil de mort cette région exubérante. C'est qu'un air d'une fraîcheur saisissante sort alors du glacier, glisse sur les alpages et les Mayens, souffle qu'aucune poussière ne souille et qui fait à peine frémir les herbes et les feuillages, mais qui vous pénètre et vous fait oublier en quelques minutes toutes les sueurs de l'été. Bientôt, les unes après les autres, les cloches des bestiaux disséminés dans les pâturages cessent leur tintement, tout s'apaise, tout, s'assoupit. Mais, voici que de divers points éclatent et se répondent les « yolements » des bergers, cris singuliers et inoubliables, commençant par un son élevé et longtemps soutenu et se terminant par quatre notes descendantes et plus brèves; les échos des forêts et des rochers les répètent en chœur et les prolongent avec d'étranges dissonnances. Les bergers d'aujourd'hui peuvent s'entre-répondre sans

crainte; ils n'entendent plus, comme ceux de jadis, des accents surnaturels se mêler parfois à leur gais « yolements ». Malheur à l'imprudent qui répondait à ces voix fantastiques. Cette année encore, j'ai frissonné à la légende vingt ibis entendue qu'en rapportent nos vieux conteurs montagnards. J'écoutais, chaque soir, ces appels des bergers et, quand enfin le silence régnait seul sur la montagne, je le savourais avec délices et croyais sentir de plus près le regard de Dieu planer sur nous.

30 septembre 1895.

Il faisait si bon, je ne pouvais partir sans aller goûter sur place quelques grappes toutes fraîches cueillies; le raisin est si savoureux cette année! Je choisis comme but le coteau des Crêtes; c'est, je m'en souviens, l'un de mes points favoris. Nous traversons la rue principale du village où les maisons s'alignent d'une façon plus ou moins symétrique, leurs murs vous envoient au visage les rayons de chaleur que le soleil leur a prodigués durant des heures. Le dimanche est vraiment un jour de repos au village... pas de chars, pas de bruits d'outils; çà et là, devant les portes, des groupes d'hommes ou de femmes qui causent, discutent, tout à la douce, sans se presser, comme des gens qui ont le temps. Mais il me tarde de sortir de cette atmosphère chaude et concentrée. Enfin nous avons dépassé les dernières habitations, un air plus libre et plus léger circule, aucun obstacle n'arrête le frais courant qui descend de la montagne et qui vous arrive comme un ressouvenir de la pureté des brises de là-haut. Le chemin se poursuit à travers les prés ombragés, par intervalles, d'arbres fruitiers dont on distingue aisément les variétés aux parfums particuliers qui s'échappent de leurs branches : l'odeur des fruits mûrs remplace à peu près celle des fleurs; les gazons courts où les pieds déjà froissent des feuilles mortes n'exhalent plus qu'une senteur tiède, indé-

cise; c'est bien l'automne, tout se tempère, tout s'adoucit. Nous atteignons les vignes, le chemin se rétrécit et monte; plus d'ombre sur nos tètes, le soleil inonde l'espace ; mais je ne cherche point à me garantir de ses rayons, j'éprouve au contraire une sorte de bien-être à me laisser pénétrer de cette chaleur vivifiante que ne charge aucune émanation impure. Nous longeons un mur enguirlandé de ronces, le but est là, c'est le sommet du coteau ; notre vigne est à nos pieds, mais je ne me soucie pas d'aller dégringoler par ses gradins, je laisse faire à plus habile et préfère m'asseoir au bord du sentier et jouir une fois de plus du délicieux langage que la nature adresse à qui veut l'écouter. Enfant, j'aimais à regarder du haut de ce coteau : devant moi les vignes s'étendaient en pente sinueuse jusqu'à la plaine; là, des champs dont je voyais ondoyer les épis; là-bas, le Rhône comme une longue traînée blanche; à gauche, la chaîne des gros rochers grisâtres; à droite, des prés, des toits irréguliers qui se panachaient de fumée. Ce tableau m'est resté; mes yeux seuls alors étaient attentifs, car, dans mon souvenir, la scène est sans voix. Oh ! quelle chose merveilleuse que la nature! Devient-elle voilée pour vous? ses couleurs, ses riantes perspectives vous sont-elles dérobées? Voilà qu'elle vous révèle et vous prodigue des charmes que vous ignoriez, plus doux, plus intimes peutêtre. Et qu'elle est variée dans son langage!... A chaque site, en chaque saison, son expression particulière; ce que j'écoute ici n'est pas ce que j'entendais à la montagne. L'air attiédi qui vous environne s'agite mollement, c'est à peine si quelques feuilles frémissent sous son haleine; les insectes qu'attire sans doute la douceur des grappes mûres me paraissent bourdonner sur un ton plus discret; les voix des promeneurs m'arrivent d'en bas claires, mais affaiblies, tous les bruits qui s'élèvent sont comme tamisés ; le paysage est vivant, mais il est recueilli. Quelle paix! quelle délicieuse tranquillité! Tout à coup, je tressaille, un coup de feu vient de déchirer ce calme harmonieux... Des chasseurs,

assurément. A ce coup sec et bref, le rocher se réveille et répond par un grondement de tonnerre; un second, un troisième coup; l'écho redouble et gronde, plus furieux; on dirait qu'il s'indigne de l'audace de qui vient interrompre son repos. Mais dans l'air redevenu tranquille commencent à résonner des sons qui s'harmonisent mieux avec cette paisible nature : ce sont les cloches du village de Saint-Pierre, on les reconnaît sans peine à leurs accords tremblants, il y a des siècles qu'elles chantent pour les vivants et pour les morts; qu'elles me paraissent belles, entendues d'ici, carillonnant pour inviter aux vêpres!... Et, à leurs notes tour à tour joyeuses et mélancoliques, le rocher répond par une sorte de chant si vague, si subtil, que l'oreille le distingue à peine des bruits divers et légers qui s'élèvent du vignoble.

J'ai voulu, avant mon départ, vous vite raconter cette jolie promenade d'hier; de retour à Villeurbanne, il me semble que je ne saurais plus en parler, car les sifflets des fabriques, le roulement des tramways, les voix éraillées des marchands ambulants sont un accompagnement peu propre à rjus laisser écouter, même dans le souvenir, la voix discrète de la nature.

4 janvier 1896.

La nature parle-t-elle à l'aveugle en hiver? Et pourquoi non? Le silence même n'est-il pas expressif? Je viens de faire une promenade, une très petite promenade, ayant pour but une visite. Un circuit nous conduit en pleine campagne. L'air est calme, sec et froid, mais le soleil nous fait bonne grâce, et c'est plaisir de sentir la légère chaleur de ses rayons; c'est un beau jour d'hiver, un de ces jours qui vous invitent à la marche et où le chemin semble vous reposer. La neige durcie craque sous nos pas. Combien je préfère ce tapis à la poussière des étés! « Toute la campagne est blanche, tout est nivelé, dit mon père, les arbres

seuls font tache. » Il regarde et moi j'écoute : quelle tranquillité, quel vide dans l'espace! Toute vie semble avoir cessé... Non, sur ce fond d'uniforme silence, se détachent, çà et là, par intervalles, des bruits, quelque chose de vivant. Un pic nous lance en fendant l'air sa note métallique... Là-bas des corbeaux jettent au ciel leurs cris d'impérieuse faim. Ici, près du chemin, un arbre laisse glisser la neige de ses branches; plus loin, voici un ruisseau qui court et gazouille à voix haute et claire. Pour être un ruisseau digne de la poésie, il devrait se taire; jamais poète at-il permis à un ruisseau de babiller « dans la saison de mort ». Celui-ci, peu soucieux de l'immortelle règle, s'en va, se hâte, s'anime; on dirait qu'il veut vivre et jaser pour tout ce qui a perdu vie et voix sur ses bords. Mais peu à peu son murmure décroît et s'efface pour moi dans l'éloignement; de nouveau, c'est le silence, et je n'entends plus que le crépitement de la neige sous nos pieds; « la nature, en hiver, est l'image de la mort », et il est convenu que cette image est triste et vous jette dans l'àme je ne sais quelle sombre mélancolie. Pour moi, je n'éprouve rien de si lugubre. A cet apaisement des campagnes, à ce sommeil de la terre, je trouve quelque chose de calme, de solennel, qui parle de repos; c'est, en effet, quelque chose du grave recueillement du cimetière, mais cette impression n'est point désolante, les tombes silencieuses attendent le réveil, les campagnes assoupies attendent le printemps.

L'aveugle, lui aussi, peut donc avoir des sites préférés; il faut que ce soit un peu isolé, à Fabri des « bruits vulgaires ». Je connais, dans les montagnes du Dauphiné, une habitation dont la vue est très réputée et qui m'a toujours causé plu-

tôt du malaise. Elle se trouve au-dessus d'un gros bourg avec usines, maréchaux ferrants, bataillons scolaires ou équivalents, enfin une foule de sonorités de village qui montent sans cesse et qu'on entend comme très près de soi, de telle sorte que, si le clairvoyant peut avoir l'illusion de la solitude à cause de l'immense panorama de montagnes qu'il a autour de lui, l'oreille de l'aveugle est constamment remplie de bruits trop rapprochés pour lui laisser aucune illusion d'isolement. A cet égard, l'ouïe est intransigeante : à la ville, dans un grand jardin public ou privé, sous une belle allée d'arbres entourée de fleurs, le clairvoyant a parfois l'impression de la campagne ; du moins, il le dit... Pour l'aveugle, c'est bien difficile, c. , lui, ne peut s'abstraire de ce grand bourdonnement de voitures qu'à Paris, par exemple, même bien loin dans le bois de Boulogne, on entend encore. Et dans un jardin de petite ville, les bruits, les odeurs de la rue voisine, qui franchissent le mur dissimulé sous le lierre, rappellent qu'on n'est pas à la campagne. Parmi les sonorités triviales, il y a tout d'abord le bruit des machines qui gâte un horizon auditif dans la même mesure, peutêtre, que leur aspect gâte l'horizon visuel.

En effet, il existe, dans beaucoup de choses, des rapports, des harmonies intéressantes à observer. Plus un moteur s'éloigne des conditions de nature, moins il est élégant, gracieux de forme, esthétique, en un mot. Il est rare qu'une machine

agricole soit agréable à voir : elle ne l'est pas plus à entendre. Les faucheuses, moissonneuses, batteuses, semeuses, etc., etc., sont, au dire detous, infiniment moins pittoresques de formes, de mouvements que les outils qu'elles remplacent et que les gestes provoqués par ces outils... Eh bien, leurs sonorités sont tout aussi inférieures. Il faut une distance considérable pour que le bourdonnement d'une machine à battre, le tic tac d'une faucheuse, ne soient pas absolument odieux; tandis que le bruit de la faux tranchant l'herbe, celui du fléau cadencé tombant sur les gerbes, sans être beau, en soi, s'harmonisaient très suffisamment dans le grand ensemble.

Le roulement des wagons, le sifflement de la locomotive sont insupportables et, à moins que ce ne soit dans le lointain, gâtent une scène auditive bien plus que le roulement d'une voiture, que le trot des chevaux passant sur une route.

Pour l'aveugle qui veut, en marchant, avoir des impressions de la nature, les voies étroites valent mieux que les voies larges. Gela se conçoit : les chemins de traverse sont plus suggestifs pour lui que les grandes routes, et les sentiers préférables aux chemins de traverse. En effet, le sentier est doux sons le pied, varié pour son toucher plus sensible qu'on ne pense : sable, herbe, mousse, racines saillantes, cailloux, feuilles sèches, brindilles craquantes ou glissantes, toutes choses qui se perçoivent et sont singulièrement plus agréables que le macadam poussiéreux des grandes routes, lequel

fatigue par son manque d'élasticité autant qu'il est insipide par sa monotonie. Puis, dans le sentier, on se trouve près des choses; on est, çà et là, frappé par une branche ; on frôle des herbes ; des oiseaux se lèvent à votre approche ; on sent la végétation : feuilles, fleurs, herbes, tout a son odeur, son charme. « Il était deux heures, en septembre, le sentier suivait les prairies, sol battu, mais doux sous le pied, un peu creux, bordé d'herbes légèrement en relief et formant un bourrelet qui guide et se prête admirablement à une marche rapide. Alternatives de soleil grand, chaud, et d'ombres produites par des rangées de peupliers avec impression de fraîcheur et de parfums venus des prairies...

« Au retour, le soleil est couché, mais le vent du midi souffle, il fait tiède et, de distance en distance, on est comme accompagné ou salué au passage par le grelot des grillons, jolis postillons du soir. »

Sans doute, il manque à tout cela la grande lumière, le grand enchantement des yeux... Je l'ai connu et, après bien des années écoulées, je vibre encore en lisant la belle page de Taine (1) sur les Iles d'Or :

A Hyères, en janvier, je voyais le soleil se lever derrière une île; la lumière croissait, emplissait Pair; tout d'un coup, au sommet d'un roc, une flamme jaillissait; le grand ciel de cristal élargissait sa voûte sur la plaine immense de la mer.

(1) Philosophie de l'Art.

sur les innombrables petits flots, sur le bleu puissant de l'eau uniforme où s'allongeait un ruisseau d'or; le soir, les montagnes lointaines prenaient des teintes de mauve, de lilas, de rose-thé. En été, J'illumination du soleil épanche dans l'air et sur la mer une telle splendeur, que les sens et l'imagination comblés se croient transportés dans un triomphe et dans une gloire; tous les flots pétillent; l'eau prend des tons de pierres précieuses, turquoises, améthystes, saphirs, lapis-lazuli, onduleux et mouvants sous la blancheur universelle et immaculée du ciel. C'est dans cette inondation de clarté qu'il faut imaginer les côtes de la Grèce, comme des aiguières et des vasques de marbre jetées çà et là au milieu de l'azur.

Je ne prétends donc nullement diminuer l'importance ni l'étendue de la lacune; mais dans les jouissances que procure la nature, l'aveugle a encore sa part : voilà tout ce que j'ai voulu dire.

Cette part est généralement peu comprise par les clairvoyants qui, lorsqu'ils aiment la nature, veulent regarder et non pas seulement voir ; alors ils ne font plus qn'eîitendre, oubliant à' écouter et encore plus de sentir, de s'imprégner, de se griser de saveurs, d'odeurs et de sonorités ainsi que peut le faire l'aveugle recueilli, mais non anesthésié par l'absence de la vision. Ces impressions sont singulièrement variées, harmonieuses et évocatrices.

Le clairvoyant qui veut réfléchir, méditer profondément, ferme les yeux et se trouve, par ce fait, presque entièrement séparé du monde extérieur, et c'est cette séparation, cet isolement qu'il prête à l'aveugle. « Mon Dieu, dit Edmond de Gon-

court, dans son Journal, peut-être deux ou trois années d'aveuglement avant ma mort, ce ne serait pas mauvais, cette séparation, ce divorce de ma vision avec la nature colorée qui a été pour moi une maitresse si captivante. Il me serait peut-être donné de composer un volume, ou plutôt une série de notes toutes spiritualistes, toutes philosophiques et écrites dans l'ombre de la pensée. »

Mais pourquoi le clairvoyant dans l'obscurité s'estime-t-il séparé de tout? C'est parce que, d'une part, habitué qu'il est à vivre surtout par les yeux, à demander les neuf dixièmes, peut-être, de ses sensations à la vue, il est bien plus frappé, enfermant les yeux, de ce qui lui manque que de ce qui lui reste.

Ensuite, son esprit est occupé du sujet pour lequel il a voulu s'isoler, sur lequel il concentre son attention, et il ne prolonge pas d'ordinaire assez cette expérience pour s'accoutumer à ne plus penser à ce qu'il ne voit pas, et pour concentrer toute son attention sur les impressions qu'il reçoit des autres sens (1). Enfin, il faut avoir ce que Topffer appelle le sixième sens, sens qui n'a pas d'organe, qui procure à l'âme des impressions ra-

(1) Dans les Nouveaux essais swr l'entendement humain (livre II, ch. ix), Leibniz parle de petites perceptions « dont nous ne nous apercevons point dans notre état présent. Il est vrai que nous pourrions fort bien nous en apercevoir et y faire réflexion si nous n'étions détournés par leur multitude qui partage notre esprit, ou si elles n'étaient effacées ou plutôt obscurcies par de plus grandes. »

vissantes autant qu'inutiles pour la conduite morale et pratique de la vie, raison pour laquelle, sans doute, il n'est pas donné à tous.

Mais que voit-il, que sent-il, ce sixième sens? il flaire, il ouït, il voit, il touche, en un mot, il réunit les fonctions des cinq autres, mais dans un monde idéal où les cinq autres n'ont pas l'entrée. J'ai parlé de la feuille, du lac, du ciel; eh bien! à toutes ces choses il goûte un charme qui ne tient ni au vert, ni au bleu, ni à l'éclat; un charme dont ces perceptions sont bien l'occasion, mais non pas l'objet ; qu'elles excitent, provoquent, mais qu'elles ne sauraient produire par elles seules.

Je puis affirmer que ce charme existe; mais comment le peindre? Quand on le veut fixer, il se dissipe; quand on le veut saisir, il s'échappe ; quand on y parvient, il se fane à l'instant.

La sensation pure et simple n'est que la très humble

servante de mon sixième sens, auquel elle fournit sans cesse matière à sentir, à rêver, à errer de la plus douce façon du monde, dans une contrée charmante et sans bornes qui n'est pas la contrée matérielle que vos yeux voient ou que foulent vos pieds (1).

Certes, je ne prétends pas que tous les aveugles vibrent aux impressions de la nature, il leur faut, comme aux clairvoyants et plus qu'à eux, j'y consens, « ce sixième sens » que tout le monde n'a pas, dont Mme de Staël était dépourvue puisqu'elle disait à Fauriel admirant le Léman : « Vous en êtes encore au préjugé de la campagne ! » etlors-

(1) Topi fer, Réflexions et menus propos dun peintre gêne' "^ois ou Essai sur le Beau dans les arts.

qu'on vantait les Alpes : « Oh! le ruisseau de la rue du Bac!... » Hélas! non, tout le monde n'est pas artiste; tous les clairvoyants ne regardent pas les effets de lumière qui poétisent le bois ou la prairie. Non, tout le monde n'éprouve pas le besoin de situer, d'envelopper les grandes émotions de sa vie au milieu d'impressions de la nature, de l'associer à tout ; mais il y a des âmes ainsi faites qu'elles ne peuvent l'abstraire de rien !

Il y a de ces âmes parmi les jeunes filles aveugles ; ellesjue sont pas « anesthésîées », je le répète, mais seulement « recueillies » par la cécité. Elles aussi peuvent avoir part à cet élan indéfini de rêverie, de poésie donné par le sentiment de la fluidité de la vie et de toutes les impressions humaines en présence des choses de la nature qui demeurent, qu'on retrouve n'ayant pas changé, alors qu'on sent bien, soi, qu'on a passé. Oui, l'aveugle peut avoir eu le cœur étreint ou dilaté par un sentiment intense, dans un lieu qui, en quelque sorte, est consacré par le souvenir retrouvé délicieux ou cruel, mais toujours vibrant, chaque fois qu'on revient dans ce lieu. Non, il n'est pas indifférent à l'aveugle de vivre ici ou là; il peut jouir de la nature, être pénétré, enchanté par son charme et dire avec Hugo :

0 douleur! j'ai voulu, moi , dont l'âme est troublée, Savoir si l'urne encor conservait la liqueur, Et voir ce qu'avait fait cette heureuse vallée De tout ce que j'avais laissé là de mon cœur!

Que peu de temps suffit pour changer toutes choses! Nature au front serein, comme vous oubliez! Et comme vous brisez dans vos métamorphoses Les fils mystérieux où nos cœurs sont liés!

Dieu nous prête un moment les prés et les fontaines, Les grands bois frissonnants, les rocs profonds et sourds, Et les cieux azurés et les lacs et les plaines, Pour y mettre nos cœurs, nos rêves, nos amours! (1)

(1) Tristesse d'Olympio.

Page 1