CHAPITRE VI
L ATELIER DE BROSSERIE
La création de l'atelier de brosserie est récente, elle date seulement de 1891. En 1892, cet atelier a pris un sérieux développement, grâce à l'Association Valentin Haûy qui l'a adopté comme atelier d'apprentissage pour les jennes filles et les femmes atteintes de cécité à l'âge adulte (1).
C'est l'œuvre de Sœur Marie-Madeleine, une des victimes, je l'ai dit, de la catastrophe du k mai 1897. A chaque pas, à propos de chaque détail, en visitant l'atelier , on parle de cette chère Sœur; car aussi intelligente que sainte, elle avait tout organisé, tout combiné, tout créé, avec la collaboration de Sœur Marie du Carmel qui la remplace maintenant en s'attachant à suivre, à développer ses excellentes traditions.
Pour les personnes qui n'ont jamais vu de bros-
(1) L'École professionnelle de la Société des Ateliers d'aveugles (1, rue Jacquier, à Paris), à laquelle on doit la diffusion en France de la profession de brossier pour les aveugles, a bien voulu guider à Saint-Paul les débuts de cette industrie.
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ses démontées, il est indispensable de dire qu'une brosse ou un balai se compose ordinairement de quatre éléments : le bois, planchette percée de part en part, dans son épaisseur, de trous en rangées régulières ; la soie (poils longs provenant de divers animaux), le chiendent ou autres fibres végétales ; la ficelle ou fil de laiton qui sert à fixer au bois la soie ou la fibre végétale; enfin le placage ou dos de la brosse, plaque de bois plus ou moins soignée, plus ou moins polie, vernie, selon la qualité de la brosse et l'usage auquel elle est destinée. Les brosses à parquet, les brosses communes en chiendent n'ont point de placage.
Les éléments de la brosse sont préparés par grande quantité dans des fabriques spéciales; le travail de l'ouvrière « monteuse» consiste à garnir à la main, un par un, les trous du bois, de petits bouquets de soie ou de fibre nommés « loquets ». La monteuse, tenant le bois de la main gauche, prend de la main droite une pincée de matière première (soie ou fibre végétale) qui doit être toujours bien égale; elle plie ce loquet en deux, en le passant dans une boucle du cordonnet ou du laiton formée préalablement en enfilant ce fil à travers le bois; puis elle tire assez fort, afin de bien introduire et fixer le loquet dans le trou. Pour travailler, l'ouvrière est commodément assise sur un haut tabouret, devant une table ou établi assez élevé pour qu'à certains moments elle
puisse travailler debout. La table, sur trois côtés, est entourée d'un rebord, contre lequel on range les petits paquets de soie, de chiendent, etc., etc. Un fort piton est vissé à l'établi et sert à fixer le bout du laiton ou cordonnet avec lequel on travaille.
Jusqu'ici, aveugles ou clairvoyantes procèdent à peu près de même; seule, la vitesse diffère et beaucoup : une aveugle de moyenne dextérité remplira 150 trous à l'heure, là où une clairvoyante en remplirait 280 ou 300.
Mais pour le coupage de la brosse, c'est-à-dire pour égaliser les rangs de bouquets de soie ou de chiendent, la méthode change : tandis que les clairvoyantes attendent d'avoir garni tous les rangs de trous pour, avec de grands ciseaux àmain, couper, égaliser tout à la fois, l'aveugle, elle, est obligée de couper rang' par rang avec des ciseaux ou cisailles larges et longues dont une des branches est fixée sur un tréteau; la main gauche tient la brosse parle bois, la main droite fait manœuvrer la branche libre des cisailles. Afin qu'elle soit sûre de son coup de ciseaux, on a ajouté un support ou guide horizontal ou parallèle à la branche fixée au tréteau. Ce support est mobile ; il peut à volonté être éloigné ou rapproché de la lame fixe ; l'ouvrière prend ses dimensions d'avance, y conforme son guide, puis il ne lui reste plus qu'à appuyer en toute confiance le bois de la brosse contre le guide qui soutient
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aussi cette brosse et à actionner la lame mobile qu'elle manœuvre alors avec la même promptitude et la même sûreté que la clairvoyante. Cette nécessité de s'interrompre pour le coupage autant de fois qu'il y a de rangs est encore une cause de perte de temps très sensible.
Aussitôt qu'on a pénétré dans la cour du couvent, après avoir passé par la double porte cochère, qui prudemment sépare cette cour de la rue, on trouve, sur sa gauche, l'atelier et le magasin de brosserie et, dès la cour, on entend les conversations animées, les rires et souvent les chants des brossières, car portes et fenêtres restent ouvertes,, l'atelier étant très petit, trop petit même. Certes, matériellement, rien n'est au large à Saint-Paul, mais la brosserie est eucore plus à l'étroit que le reste, car, étant venue en dernier lieu, il a fallu qu'elle s'accommodât de ce qui restait ou plutôt pouvait être rendu disponible, en sorte que brossières et brosses sont serrées, pressées, entassées en quelques mètres carrés, de moitié insuffisants pour les douze apprenties ou brossières, et pour les brosses et balais prêts à être vendus.
L'allure est toute autre ici qu'à l'atelier de tricot : là-bas c'étaient les « Enfants de Marie » ; ici ce sont les « Ouvrières de Saint-Joseph ». Elles
viennent des quatre coins de l'horizon : celle-ci était couturière avant de perdre la vue ; cette autre, gantière ; la troisième, .piqueuse de bottiaes; une, femme de chambre. Il y a une Algérienne, une Bretonne, des jeunes filles de dix-huit ans et des personnes approchant de la quarantaine. On ne sait pourquoi, il y a ici plus de vie, de mouvement, d'entrain, d'individualité. Chaque brossière a, sur son établi, dans l'angle formé par les rebords, une statuette caractérisant sa dévotion de choix : l'une, N.-D. de Lourdes, avec ses mains jointes et son rosaire dont on sent les petits grains nettement dessinés par le plâtre; l'autre, saint Antoine tenant dans ses bras l'Enfant Jésus; l'autre, saint Joseph avec son lys, etc., etc. Ces statuettes sur chaque établi répondent à un besoin de l'aveugle qui ne peut pas, comme la clairvoyante, de temps en temps lever la tête et reprendre courage ou ferveur en regardant la statue, le tableau, le crucifix appendus à la muraille ; cette grande et belle statue de la Sainte Vierge est là, l'aveugle le sait, elle la connaît, car elle l'a touchée quelquefois, mais elle n'est pas en contact constant avec cette image qui ne remplit donc plus sa mission de signe sensible, ce n'est qu'une chose tout intellectuelle. Tandis que la statuette qu'on a sous la main, avec laquelle on est en contact chaque fois qu'on le veut, parle aux doigts de l'aveugle comme le tableau, la grande statue aux yeux du clairvoyant.
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Ici, le travail est moins monotone que celui du tricot, on arrive plus vite à la fin d'une brosse qu'à la fin d'un bas ou d'une brassière ; il y a le coupage à faire pour chaque rang, puis les fréquents changements de modèle, qui occasionnent une perte de temps, un ralentissement du travail, mais sont un élément de variété. On se donne mutuellement des tâches : « Voyons, commençons ensemble notre brosse, nous verrons quelle est la première qui l'aura finie... » On s'excite, on s'entraîne et l'on chante en travaillant.
Pour l'instant, presque toutes les ouvrières ont en main des brosses en soie courtes et raides, ovales et très plates, on les appelle des « limandes » et, en effet, elles ont la forme de ce poisson ; c'est pour la cavalerie, la commande est considérable; malheureusement, à cause des adjudications, on ne peut l'avoir que de seconde main, ce qui fait que le travail n'est presque pas payé, mais les ateliers de brosserie des prisons sont là, toujours prêts à prendre les commandes à vil prix ; il faut bien se soumettre ou chômer... Les bois de ces limandes, fabriqués par milliers dans les Ardennes, sont percés mécaniquement et avec si peu de soin que la plupart des trous n'ont pas l'évasement voulu pour recevoir le loquet de soie, il faut donc que les ouvrières, pour ne pas perdre trop de temps en montant la brosse, commencent par passer un poinçon dans chaque trou (et il y en a 360 !) afin d'en élargir l'entrée : « C'est en nous promenant à la ré-
création, disent-elles, que nous faisons cela, un bois par récréation. »
A l'établi, au milieu de l'atelier, se trouve une jeune Sœur aveugle qui, aimable et alerte, travaille avec un courage, une dextérité remarquables. C'est la contre-maîtresse, Sœur Marie-Louise. Constamment les apprenties (les nouvelles) l'interpellent : « Sœur Marie-Louise, ma ficelle est cassée, comment faut-il faire? — Je n'ai plus de chiendent. — Je ne trouve plus ma rangée... » Et la petite Sœur, qui, d'ailleurs, a soin de placer près d'elle les plus (( entreprises » , quitte sa brosse pour aller au secours de la débutante et la remettre en bon chemin. Souvent aussi, sans attendre d'être appelée, elle circule dans les rangs, et passe adroitement la main sur les brosses en train, pour voir comment on conduit l'ouvrage, si le travail est bien serré, les loquets bien égaux, la coupe régulièrement faite.
Sœur Marie-Louise a été la première aveugle placée en apprentissage par l'Association Valentin Haùy dans l'atelier qu'on organisait alors ; on avait eu la main heureuse, l'apprentie est devenue rapidement habile brossière; après avoir séjourné quelque temps dans un ouvroir créé dans l'Oise, à proximité d'une grande usine de brosserie, se sentant appelée à la vie religieuse, elle demanda à rentrer comme novice à Saint-Paul, où elle a pris l'habit, et enseigne maintenant aux nouvelles arrivées ce qu'elle fut naguère si heureuse d'appren-
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dre. Elle convient excellemment pour cet emploi : non seulement elle a l'habileté technique, mais elle sait comment il faut expliquer, montrer, pour être bien comprise par les aveugles, pour être bien suivie par les doigts. Puis Sœur Marie-Louise connaît par souvenir personnel les tristesses, les découragements qui assaillent, enveloppent, risquent d'absorber une jeune fille de vingt ans qui perd la vue. EiJe sait aussi comment la chère Sœur Marie-Madeleine touchait délicatement, pour les apaiser, sans jamais les froisser, les meurtrir, ces pauvres âmes malades.... C'est quen effet, autant que de bien enseigner la confection d'une brosse, d'un balai, il importe de donner ou de renouveler la force , l'énergie morale qui font qu'on a envie de travailler, qu'on travaille avec fermeté, vigueur, entrain.
Le dimanche, les jours de fête, les brossières deviennent écolières et Sœur Marie-Louise professeur de lecture et d'écriture. Elle qui a appris le Braille à vingt ans sait comment il faut enseigner aux nouvelles aveugles à lire avec leurs doigts.
Près de l'atelier, dans deux petites pièces dont l'une n'est même qu'une sorte de passage couvert, on emmagasine les matières premières et les objets confectionnés. Les moindres coins sont utilisés ; la place manque tellement qu'il faut empiler les
brosses jusque dans les embrasures des fenêtres; il y a partout des planchettes, des râteliers garnis de brosses, de balais; on en suspend même au plafond. Derrière les portes sont vissés de grands pitons auxquels on accroche, après les avoir soigneusement dénouées, toutes les ficelles qui arrivent, de sorte que, depuis dix ans qu'on vend des brosses, on n'a jamais acheté un brin de ficelle pour attacher les paquets; ceux-ci sont enveloppés dans des papiers également recueillis un peu partout , c'est toujours autant d'économisé. Parmi les balais , la Sœur Marie du Garmel en prend un qu'elle nous montre avec quelque complaisance : c'est un modèle nouveau, « une création » de l'atelier, on l'a baptisé « balai fin de siècle... » L'idée est ingénieuse : le bois du balai est percé en bordure de deux rangées de trous garnis de laine formant comme un bourrelet de mousse qui préserve les meubles, les parois des appartements élégants et donne au balai un « cachet fin de siècle », comme le disent assez drôlement les Sœurs brossières. Est-il besoin défaire remarquer qu'on utilise pour ces garnitures les déchets de l'atelier de tricot? Une table, dans un coin, est couverte de débris de soies et de chiendent qui ont scrupuleusement été ramassés autour des établis; ils vont être triés avec soin, mis par grandeur, et de ce tas ébouriffé sortiront quelques grammes de bonnes soies. C'est que la matière première a une grosse valeur, les soies pour brosses à habits, à chapeaux coûtent
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jusqu'à 60 fr. le kilog. ; le haut prix des matières premières et des opérations accessoires : placage, polissage, etc. , est un des inconvénients de la brosserie; dans le prix de vente d'une brosse de moyenne qualité, la part de la main-d'œuvre n'entre malheureusement que pour un ou deux dixièmes; c'est-à-dire que, dans une brosse de 3 francs, il y a pour 2 fr. 40 de matières premières, placage, etc., et 0 fr. 40 ou 0 fr. 50 au plus pour l'ouvrière « monteuse ». D'où il résulte qu'il faut d'assez grands capitaux dans cette industrie, et que pour faire gagner seulement 400 francs par an à une ouvrière, il faut vendre pour près de 4.000 francs de brosses. La brosserie est assurément plus lucrative que le tricot ; toutefois ce métier, comme hélas ! tous les métiers manuels accessibles aux aveugles, étant très simple, ne demande qu'un court apprentissage; aussi est-il pratiqué dans les prisons, dans certaines campagnes où, pendant l'hiver, les femmes, les jeunes filles trouvent là une occupation complémentaire pour laquelle elles se contentent d'un salaire minime ; d'où, pour les <( monteuses » , une grande dépréciation de la main-d'œuvre. Une ouvrière d'usine ou de campagne n'est payée que 0 fr. 40 ouO fr. 50 par mille trous bouchés ; on arrive à boucher de 3 à 400 trous à l'heure, soit 3 ou 4.000 par journée de 10 heures, -ce qui fait de 1 fr. 50 à 2 fr. de salaire pour la brossière clairvoyante ; mais la brossière aveugle travaille environ moitié moins vite et il faut être
satisfait lorsqu'elle bouche de 1.500 à 2.000 trous, ce qui lui ferait des journées de 0 fr. 75 à 1 franc; beaucoup même ne dépassent pas 1.000 trous. Si on pense qu'il y a dans l'année une soixantaine de dimanches, jours de fête, etc., les cas de maladies et d'imprévus qui viennent suspendre ou ralentir le travail; puis les changements de modèles, les pertes de temps forcées, nécessitées par l'attente d'une commande, de la matière première qui manque, etc., sans parler des véritables chômages qui arrivent toujours, ne serait-ce qu'au moment des inventaires, on voit ce qu'une malheureuse aveugle peut être assurée de gagner régulièrement par an... Mais quand, sans intermédiaire, on travaille pour le consommateur, la part de la main-d'œuvre est très sensiblement accrue et peut arriver à 1 franc, 1 fr. 50 par 1.000 trous. On voit tout de suite le bien qu'il est possible de faire sans dépenser un sou, mais simplement en donnant sa clientèle aux aveugles.
Récemment, l'opinion s'émut à la publication des mystères de souffrances révélées par l'enquête faite à Vienne, en mars 1896, sur la condition des ouvrières; on constatait, par exemple, que la plupart des femmes qui travaillent pour la confection ne gagnent que 1 fr. 60 par journée de douze, treize, quatorze heures, et avec régulièrement de cinq à six mois de chômage par an...
Gomment ces malheureuses peuvent-elles vi-
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vre!... Comment? On le voit par l'enquête, et c'est navrant...
Eh bien, est-il raisonnable d'espérer que la femme aveugle travaillant presque moitié moins vite que la clairvoyante et ne pouvant faire que certains travaux dépréciés, parce qu'ils n'exigent presque pas d'apprentissage et parce qu'ils sont faits dans les prisons, est-il raisonnable d'espérer qu'elle arrive à gagner entièrement sa vie par le travail manuel (à moins qu'elle n'y ajoute un petit commerce)?,.. J'avoue donc ne pas comprendre les personnes qui critiquent les écoles d'aveugles françaises de s'attacher, autant que faire se peut, à diriger les jeunes filles vers la carrière d'organiste et de professeur de musique.
La formation d'une clientèle, l'écoulement des produits sont donc une préoccupation de tous les instants.
Afin de vendre directement aux consommateurs sans être obligée de payer des intermédiaires, la courageuse Sœur Marie-Madeleine, aidée de son lieutenant Sœur Marie du Carmel, faisait de fréquentes tournées pour visiter les couvents, maisons d'éducation religieuse, sacristies des églises de Paris, où, échantillons en mains, elle allait solliciter des commandes.
C'est un dur métier, car on est plus souvent éconduit que bien reçu; cependant, comme partout et pour tout, il faut des brosses et des balais, comme il n'en est pas de cela comme des bas ou
des fichus de laine faciles à tricoter soi-même, on arrive avec de la patience et de la persévérance à se former une clientèle. Le Bazar de la Charité, dont on ne parle plus à Saint-Paul qu'en baissant la voix et avec émotion, était un débouché qui devenait chaque année plus important.. En causant avec Sœur Marie du Garmel de sa chère Sœur Marie-Madeleine, j'ai recueilli un détail que je trouve extrêmement touchant dans sa simplicité : « Toujours occupée des autres, quelquefois, le dimanche, elle me disait : « Allons, ma petite « Sœur, il faut que nous notions tous les rensei- « gnements que nous avons recueillis sur toutes « choses, afin que si nous venons à quitter l'em- « ploi, celles qui nous remplaceront n'aient pas « les difficultés que nous avons eues au début. »
Voilà, il me semble, le triomphe du bon esprit religieux : ces deux Sœurs qui ont, avec des peines extrêmes, créé atelier, ouvrières, clientèle, tout enfin, sont prêtes au premier mot de leur Supérieure, sans demander explication ou délai, à quitter cet emploi qu'elles aiment, cela se sent, comme on aime une œuvre qu'on a faite et qui a beaucoup coûté ; et une seule chose les préoccupe : aplanir les difficultés pour celles qui leur succéderont ! . . .
Avec de tels instruments à sa disposition, une bonne Supérieure ne peut-elle transporter des montagnes?
Le livre de l'aveugle est une chose étrange, anormale même. Il semble qu'un livre doit être un objet compact, lourd relativement à ses dimensions; imprimés ou manuscrits, texte ou dessins, musique ou chiffres, tout est dû à la coloration; ici, rien de semblable, les pages sont blanches et comme boursouflées par des points ou des traits en relief; ces excroissances, qui feraient songer à une maladie du papier, enflent le livre, le rendent peu compact et léger par rapport à ses grandes dimensions.
Dans une imprimerie de livres pour aveugles, tout est propre : beaucoup d'eau, pas une goutte d'encre; il y a quelque chose de mystérieux et d'immatériel à incorporer, en quelque sorte, la pensée géniale de Bossuet ou de Corneille, de Bach ou de Schumann à ces grandes feuilles qui demeurent blanches après comme avant.
Depuis 1786, date de la publication par Valentin Haûy du premier livre en relief, les impres-
sions tangibles ont subi de nombreuses transformations dont il n'y a pas lieu de faire ici l'histoire ; les livres de Valentin Hatiy et de ses premiers imitateurs sont imprimés en caractères vulgaires formés de traits en relief, c'est le type romain.
Les changements de types avaient pour but d'arriver à trouver des caractères pouvant être facilement et promptement perçus par le toucher et n'occupant pas trop d'espace, conditions très difficiles à réunir.
A cause de la forme relativement compliquée des caractères latins et des chiffres arabes, il est nécessaire, pour qu'ils soient bien tangibles, qu'on leur donne d'assez grandes dimensions. Mais, alors, ces caractères excèdent, surtout pour des mains d'enfants ou de femmes, la surface vraiment sensible, ce qu'on peut appeler le « champ visuel » du doigt qui n'est pas très étendu; cela oblige, pour percevoir le signe, à un mouvement de haut en bas, à des tâtonnements qui ralentissent beaucoup la lecture ; ce sont donc des caractères aisés à toucher, à reconnaître isolément, mais ils ne se prêtent pas à une lecture rapide et occupent beaucoup d'espace, de sorte que pour contenir une quantité appréciable de matières, le livre doit être énorme, monstrueux. D'autre part, si on réduit les dimensions des caractères de telle sorte qu'ils puissent être couverts en entier par le « champ visuel » du doigt, les caractères déforme
simple tels que i o u Iv restent assez nets, mais ceux de forme complexe tels que ê f g, etc., deviennent confus, pâteux pour le toucher; il y a trop de petits contours, le trait en relief trop souvent replié sur lui-même ne peut pas les dessiner assez nettement, leur donner des arêtes assez vives pour être bien perceptibles. Le doigt ne peut glisser suffisamment vite d'une lettre à l'autre et la lecture est très lente, à moins de facultés absolument exceptionnelles. Enfin, après beaucoup de recherches, après avoir essayé, transformé, adopté, rejeté bien des types de caractères, et cela tant en Europe qu'en Amérique, on en est arrivé à adopter presque universellement l'alphabet conventionnel, imaginé par l'aveugle Louis Braille et obtenu par la combinaison de six points en relief (\\) dont j'ai déjà parlé. Les caractères Braille, qu'ils soient imprimés ou manuscrits, ont exactement la même forme; seulement, imprimés, leur régularité et leur solidité (résistance du relief) sont encore plus grandes.
C'est en 1829, à l'Institution royale des jeunes aveugles de Paris, que fut imprimé le premier livre en Braille; et c'est en 1864 que l'abbé Juge organisa l'imprimerie des Sœurs aveugles. Tout d'abord cette imprimerie n'eut pour but que de fournir la Communauté de livres pieux et la classe
des petites aveugles d'histoires saintes, de grammaires, d'arithmétiques; aussi ne fonctionnait-elle que d'une manière intermittente , n'occupant qu'une ou deux Sœurs aveugles qui travaillaient dans un local exigu et avec un matériel rudimentaire . Peu à peu, son importance s'est accrue et maintenant c'est un des services les plus considérables de la Communauté.
Neuf aveugles, dont cinq religieuses, y sont constamment employées; cette équipe est dirigée par une petite Sœur aveugle fort intelligente, ingénieuse et organisatrice, Sœur Marie-Xavier; entrée à la Communauté en 1866, elle fut, pour la création de l'imprimerie, l'inappréciable auxiliaire de l'abbé Juge et de l'Association Valentin Haiiy qui a tant contribué à développer cette imprimerie. Adroite et audacieuse, dans le bon sens du mot , Sœur Marie-Xaxier osait tout entreprendre, même certaines parties du travail, le « margeage », le « clichage », qu'on prétendait et qu'on prétend encore, ailleurs, impossible à faire sans y voir; elle ne se fît aider que par des aveugles, et prouva ainsi qu'il ne faut jamais se hâter de dire : « Les aveugles ne peuvent faire ceci ou cela ». Sa meilleure élève, Sœur Marie-Lucie, est devenue sa suppléante dirigeant à elle seule toute une partie du travail.
L'imprimerie, après plusieurs pérégrinations, est maintenant installée dans deux assez vastes pièces du rez-de-chaussée, et je ne suis pas bien
sûr que Sœur Marie-Xavier n'ait pas quelques regrets pour la minuscule imprimerie de 1866 où tout était entassé, où l'on se trouvait si à l'étroit. . . oui... mais où elle était au printemps de sa vocation, au printemps des recherches, des essais, et la vie humaine est ainsi faite qu'il y a toujours dans les choses qui commencent, qui ont le temps devant elles, une saveur qu'on ne trouve qu'une fois et dont on se souvient toujours avec enchantement.
L'activité est grande dans cette usine de « livres blancs ». Les jours de hâte, lorsqu'on fait des tirages pressés, huit, dix, quelquefois douze aveugles ou demi-aveugles évoluent dans l'imprimerie ; mais tout est si bien combiné, le travail de chaque ouvrière , le chemin qu'elle doit suivre dans telle ou telle évolution est si bien déterminé, qu'elles vont, viennent, se croisent et se recroisent, transportant des feuilles qui sortent de la presse, du papier prêt à être imprimé, de lourdes « formes » posées sur des plateaux de bois qu'elles tiennent à pleins bras appuyés sur la poitrine, tout cela sans ralentir un pas, sans un choc, sans un accident : « Il y a des années, me disait la Sœur Marie- Lucie, qu'une forme n'est tombée; nous pouvons dire que cela n'arrive pas. »
Pour que des aveugles agissent ainsi avec promptitude, avec aisance, il faut beaucoup d'ordre, que chaque objet soit toujours exactement misa la même place, çue chaque personne prenne
toujours le même chemin pour faire telle ou telle chose : c'est d'ailleurs une condition nécessaire à tout travail complexe et divisé. Lorsqu'il s'agit de faire passer sous la presse des centaines, des milliers de feuilles (et en moyenne il sort de cette imprimerie six cent mille pages par an), il importe que chaque mouvement de chaque personne soit combiné de telle sorte qu'il n'y en ait pas d'inutiles et que personne ne gêne son voisin. Tout est organisé pour cela : c'est un mécanisme humain qui fonctionne avec laprécision de rouages d'acier, la souplesse d'organes de caoutchouc.
Le travail de l'imprimerie comprend deux parties bien distinctes : la composition et l'impression ou tirage, le premier beaucoup plus intellectuel, le second presque entièrement mécanique. On compose de deux manières : typographiquement, à l'aide de caractères mobiles qu'on prend un à un dans des casiers nommés « casses », et que l'on assemble en lignes, puis en pages, c'est-à-dire en « formes » ; ou bien l'on écrit en produisant les caractères un à un sur des feuilles doubles de cuivre ou de zinc placées sur une tablette Braille ; celle-ci, construite spécialement pour cet usage, est toute en acier. C'est en frappant avec un marteau sur un poinçon d'acier qu'on repousse chaque point ; la page ainsi écrite d'abord au recto,
ensuite au verso est retirée de la tablette, puis dédoublée et ouverte un peu comme une coquille' d'huître, le pli du zinc formant charnière. Après avoir été dûment vérifié, corrigé, le stéréotype ou cliché est prêt pour l'impression : il n'y aura plus qu'à introduire entre les deux parois de l'huître, c'est-à-dire entre les deux feuilles de zinc, la feuille de papier, et à passer sous le rouleau de la presse, ce qui constitue le tirage. L'atelier de stéréotypie n'est pas à l'imprimerie même, trop petite pour que tout y soit réuni; on Ta installé dans une pièce voisine, moitié atelier, moitié passage : « L'espace manque toujours à Paris... » ; cinq religieuses complètement aveugles y travaillent presque constamment. En effet, la besogne abonde : c'est là qu'on prépare les clichés du Louis Braille, de la Revue Braille (1), et de beaucoup d'ouvrages de piété, de littérature, de musique dont la vente est constante, le texte définitif; il y a par conséquent intérêt à les clicher une fois pour toutes.
La stéréotypie présente de nombreux avantages sur la typographie : économie de temps, économie d'espace, puisque sur les clichés on peut produire des caractères au recto et au verso du pa-
(1) Le Louis Braille, recueil mensuel, donne aux aveugles tous les renseignements et conseils spéciaux qu'ils ne sauraient trouver ^ailleurs. La Revue Braille, recueil hebdomadaire, les informe de ce qui se passe dans le monde littéraire, scientifique, musical et politique; ces deux recueils sont publiés par l'Association Valentin Haùy pour le Bien des aveugles, 9, rue Duroc, Paris.
pier ; tandis qu'avec la typographie on n'imprime jusqu'ici qu'au recto (1) ; enfin, possibilité de procéder par petits tirages puisque les clichés se conservent indéfiniment. Par conséquent, Ton n'est pas obligé de remplir les magasins de nombreux exemplaires d'un même ouvrage, exemplaires qui encombrent et qui immobilisent en papier, sinon en reliure, un capital considérable. Comme inconvénient, la stéréotypie a celui d'exiger assez d'adresse et d'attention de la part des stéréotypeurs, car les corrections sont malaisées et parfois impossibles à effectuer ; une distraction : phrase, lettre ou ligne sautée peut mettre dans l'obligation de recommencer tout un cliché, c'està-dire quatre pages.
Tout le côté gauche de l'imprimerie est occupé par ce qui concerne la composition typographique ; tout le côté droit, par le matériel de l'impression (typographique ou stéréotypique) ; au milieu, dans toute la longueur, un large espace vide où vont et viennent les « mouilleuses, margeuses, étendeuses», etc., etc. ; au-dessus des têtes, un réseau de fils de fer tendus dans la longueur de la salle et dont j'expliquerai bientôt l'usage.
Pour bien nous rendre compte du travail de cette imprimerie, suivons l'odyssée d'une œuvre
(1) Depuis que ces pages ont été écrites, on est parvenu à imprimer tvpographiquement sur le recto et le verso du papier et prochainement l'Association Valentin Haiiy mettra l'Imprimerie de Saint-Paul à même d'appliquer ce perfectionnement.
littéraire ou musicale ; par exemple, une Conférence du Père Monsabré ou une Suite de Grieg qui n'existe pas encore à l'usage des aveugles et qu'on a résolu de publier en Braille.
Tout d'abord, le texte est confié à cette petite novice moitié aveugle, moitié clairvoyante, qui peut, de l'œil gauche, lire ou plutôt déchiffrer les caractères d'imprimerie, à condition qu'ils ne soient pas trop fins et qu'elle mette le texte tout contre son pauvre œil atrophié. Elles sont deux novices dans cet emploi : Sœur J. transcrit les paroles, Sœur P. la musique qui exige des connaissances plus étendues; l'une voit de l'œil gauche, l'autre de l'œil droit, mais toutes deux réunies ne constituent pas une clairvoyante. Ces visions anormales sont très bizarres : telle qui suffit à distinguer des caractères, même assez fins, vus de très près, ne permettra pas d'éviter un passant sur un trottoir ou de distinguer, dans la rue, un homme à cheval d'une voiture de déménagement. Avec telle autre vue qui permet de se guider très sûrement dans la rue, même si celle-ci est encombrée, on ne pourra pas du tout lire si ce n'est des lettres de deux centimètres; l'une y voit aussi bien à la lumière qu'au jour, l'autre devient complètement aveugle dès qu'il faut se servir de la lumière. Quoi qu'il en soit, chez les Sœurs aveugles de Saint-Paul, toutes ces vues bizarres sont utilisées et, employées bien à leur place, rendent de vrais services.
Lorsque la Conférence du Père Monsabré ou la Cantilène de Grieg est écrite en Braille et corrigée avec soin, on passe la copie à une ou plusieurs compositrices, suivant l'urgence du travail et le personnel disponible.
Les « casses » sont là, à plat, sur de grandes tables; d'abord celles pour les paroles, plus loin celles pour la musique ; entre les deux, une table, avec une petite casse, pour la Sœur Marie- Lucie qui dirige les travaux de composition, corrige, vérifie, termine la mise en forme ; enfin, c'est elle qui est le prote de la typographie comme Sœur Marie-Xavier est celui de la stéréotypie. La compositrice aveugle place la copie en Braille sur la « casse », elle lit de la main gauche, la main droite cherche ou, plus exactement, va, à coup sûr, puiser dans un « cassetin » de la casse le caractère nécessaire et le pose sur une sorte de palette en bois de la dimension d'une page qui, de trois côtés, est entourée d'un rebord. Les caractères sont en alliage de plomb et par conséquent assez lourds, ils ont la forme de petits dominos épais; c'est sur l'une des extrémités qu'ils portent les points du signe Braille. On les place sur la palette, debout les uns à côté des autres, appuyés sur le rebord de gauche et sur celui du haut; la première rangée est fragile, mais dès que deux ou trois lignes sont composées, elles font corps et le bloc appuyé de trois côtés sur les rebords, calé par le bas avec une
cale de plomb, est très suffisamment solide. On peut le transporter, sur la palette, de la casse au rayon d'attente, puis à la table de correction où, après avoir été dûment vérifié, corrigé, etc., il est attaché avec trois tours de gros fil bien serré, et, ainsi passée à l'état de « forme », la page est prête pour l'impression. Toutefois l'heure du tirage n'est pas encore venue, il faut d'abord faire une épreuve, laquelle sera lue avec soin par une aveugle très attentive qui, secondée par une demi-voyante, va collationner avec le texte en noir. Pour la composition de la musique, on opère exactement comme pour celle des paroles, mais avec plus d'attention encore et de soin dans la correction. Une faute échappe si facilement dans le texte musical... Il est nécessaire de comprendre ce qu'on corrige, de suivre le contour mélodique, la trame harmonique, afin de vérifier ce qui semble douteux.
Les impressions faites chez les Sœurs aveugles ont la réputation d'être très correctes, et l'on tient à honneur que cette réputation demeure intacte. C'est à droite de l'imprimerie, je l'ai dit, que sont rangés les appareils nécessaires pour l'impression : une fontaine avec un baquet de zinc grand et très plat servant à plonger les feuilles de papier, une table de marbre avec égouttoir, lagrande presse à rouleau pour les impressions typographiques qui se font par feuilles de huit pages in-8° ou de quatre pages in-4°; puis une petite
presse également à bras et à rouleau, mais d'un maniement facile et rapide, pour les impressions stéréotypiques qui se font par petites feuilles de 2 pages in-8° ou d'une page in-4°. Enfin, sur les armoires basses adossées à la muraille de droite, des rames de papier sont empilées les unes sur les autres jusqu'à hauteur de deux mètres et, sur les armoires semblables de gauche, sont placées les pages composées prêtes à être mises en formes, ou les formes prêtes à passer sous la presse. Les impressions en relief exigent du papier épais (comme du papier à dessin), il doit être humide sans toutefois que l'eau ruisselle, c'est pourquoi, dès la veille, on mouille le papier qui doit être employé le lendemain. On le trempe feuille par feuille et jusqu'à complète immersion dans le baquet plein d'eau; puis on pose les feuilles sur la table de marbre, les unes sur les autres ; la dernière est recouverte d'une plaque de caoutchouc qu'on charge d'un poids un peu lourd et, pendant vingt-quatre heures, le papier s'égoutte, se pénètre d'humidité. Le moment venu de « tirer » , lorsque les formes sont sur le « lit » de la presse, on prend une feuille sur la table, on la pose sur les formes ; les « tourneuses » actionnent le volant de la roue, et le rouleau passe et revient. L'impression en relief s'accommode mal des presses à grande vitesse : il faut un certain temps pour que le papier se modèle bien sur le caractère, qu'il prenne l'empreinte; il y a
un travail d'adaptation des fibres du papier au relief, au contour, qui exige sensiblement plus de temps que lorsque des caractères marquent sur le papier un simple tracé coloré, tout extérieur au papier et bien différent de cette prise d'empreinte, de cette incorporation de forme. Après cet estampage, la « margeuse » , très adroitement, très promptement et sans une hésitation de mouvement, détache la feuille imprimée, la pose à côté de la presse sur un plateau de carton et, prenant une nouvelle feuille, l'ajuste sur les formes, rabat la plaque épaisse de caoutchouc destinée à faire coussinet, c'est-à-dire à recevoir le relief, et la presse est de nouveau mise en mouvement. Le travail de la margeuse est fort délicat, car il faut beaucoup de dextérité pour manier sans les déchirer de grandes feuilles de papier très humide mesurant 0,65 sur 0,50, surtout après l'impression, lorsqu'elles adhèrent fortement au relief des caractères ; 100 feuilles peuvent ainsi être tirées par heure. L' « étendeuse » prend alors le plateau de carton sur lequel sont posées 20, 30 feuilles; elle monte sur un marchepied de six ou sept degrés se terminant par une planchette ou petite table destinée à recevoir le plateau de carton chargé de feuilles à faire sécher, et elle saisit les feuilles une à une avec ^précaution, car non seulement le papier humide se déchire facilement, mais le relief risque de s'effacer ; elle les étend sur les fils de fer
galvanisés, les met à la suite les unes des autres, comme on étend le linge d'une lessive, mais avec infiniment plus de précaution.
Un clairvoyant chargé de ce travail ne procéderait pas de la même manière; il n'emploierait pas l'échelle, mais un étendoir, c'est-à-dire un long bâton en forme de T. La feuille à étendre est placée à cheval sur la barre horizontale, puis élevée et déposée sur les fils à la suite de la précédente. En effet, la vue permet d'agir à distance; le toucher, au contraire, exige toujours la proximité; de là résultent les différences de méthodes, de procédés des aveugles et des clairvoyants en fait de travail manuel.
A la suite de la grande presse, je l'ai déjà dit, s'en trouve une autre, dont les dimensions sont beaucoup plus restreintes; elle ne peut recevoir que des feuilles de 0,33 sur 0,25 ; d'un maniement plus rapide, moins pénible, elle sert à l'impression des clichés qui ne dépassent jamais cette dimension. Ici, la margeuse est assise et son travail est moins délicat qu'à la presse typographique ; à côté d'elle se trouve une pile de feuilles mouillées, elle en prend une, l'introduit entre les deux plaques d'un cliché qu'elle pose ensuite sur le lit de la presse et, pendant que le rouleau passe, elle sort la feuille du cliché précédent, la remplace par une nouvelle feuille de papier et remet ce cliché sous la presse après avoir retiré celui qui vient d'être imprimé, et toujours ainsi.
On imprime alternativement, par exemple, les pages : 1, 2, 7, 8 (premier cliché), les pages 3,4, 5, 6 (deuxième cliché). Avec de bonnes margeuses et de bonnes tourneuses, on peut tirer 200 feuilles à l'heure.
On a, dans cette imprimerie, le sentiment d'une grande paix au sein d'une grande activité. Nous sommes en juin, les fenêtres sur le jardin sont largement ouvertes, l'air tiède et parfumé de tilleuls entre à flots et les « compositrices », les « correctrices » travaillent en entendant chanter les oiseaux qui affectionnent les vieux arbres du parc de Chateaubriand ; elles les écoutent assurément, mais elles écoutent plus encore le cantique intérieur qu'elles se chantent à elles-mêmes ou plutôt qu'elles chantent à leur Bien- Aimé, toujours présent, toujours remplissant l'âme de ses servantes, de ses fiancées, de ses épouses. Il n'y a pas de « vague de cœur », de mélancolie, de malaise indéfini : Celui pour qui on travaille, à qui l'on offre chaque caractère pris dans la casse pour mettre au composteur, chaque tour de roue, chaque feuille étendue, ne trompe pas, ne donne pas moins qu'il n'avait promis... Bien au contraire, le travail .entrepris parfois sans élan, sans goût, se transforme vite et devient tout embaumé : au lieu de marcher vers la déception, le désenchantement,
Ton va vers la joie, l'amplitude du cœur et de l'esprit; de la sorte, les heures, les jours passent dans la paix.
Et maintenant le silence s'est fait dans la petite imprimerie des grands « livres blancs », le roulement de la presse a cessé, le va-et-vient des étendeuses s'est arrêté, on n'entend plus l'incessant martelage des stéréotypeuses ni le petit bruit mat, sec, régulier des caractères provenant de la décomposition et tombant dans les casses comme les premières grosses gouttes d'une pluie d'orage sur un sol longtemps durci.
La cloche a sonné l'office du soir, le silence et le vide se sont faits immédiatement, avec cette spontanéité d'obéissance qui laisse un tour de roue interrompu, un mot inachevé, et qu'une gracieuse légende, souvent redite dans les couvents, montre récompensée par un bel ange venant terminer excellemment, en traits d'or, le mot laissé inachevé par amour de la règle
Chaque chaise, chaque poinçon, chaque marteau, chaque forme, chaque objet est là exactement à sa place, c'est-à-dire à portée de la travailleuse aveugle qui, demain, sans hésitation, trouvera tout sous sa main pour continuer jusqu'au nouvel appel de la cloche. Suspendues aux fils de séchage, les grandes feuilles couvertes de points s'agitent au vent qui s'élève ; leur substance amollie par l'eau, il y a quelques heures, s'est solidifiée, s'est incorporé les grandes pensées dont le
dépôt leur est confié et que, fidèlement, elles doivent transmettre au cerveau de l'aveugle par l'intermédiaire de ses doigts.
Anomalie vraiment étrange et admirable que ce même homme si faible, si impuissant à fixer ou seulement à prolonger quelques secondes l'instant de bonheur où il aime, où il est aimé, où il se croit heureux, et qui, pour conserver par le souvenir son impression intacte, est obligé de ne pas l'épuiser, de ne pas la prendre tout entière, chose admirablement étrange que ce même homme puisse ainsi fixer et transmettre à des années, à des siècles de distance une chose qui semble si fugitive, si insaisissable : une pensée!... Et alors, bien longtemps, bien longtemps, pour bien des âmes, cette pensée peut être fortifiante ou troublante; elle peut vivifier, enthousiasmer, ou désespérer... D'où, la grande responsabilité de l'écrivain... Demain, après avoir frissonné toute la nuit, ces feuilles séchées et toutes chargées de parfum intellectuel ou spirituel seront enlevées des fils, pliées, groupées par cahiers, puis cousues, reliées, elles viendront enfin, sous forme de gros volumes, prendre rang dans les casiers qui, du plancher au plafond, remplissent la pièce voisine où travaillaient tout à l'heure, où se reposent maintenant les poinçons et marteaux d'acier des stéréotypeuses.
Tous ces livres, soigneusement empaquetés dans de vieux journaux donnés à la Communauté (rien,
on le sait, ne se perd à Saint-Paul), attendent à l'abri de la poussière que le moment soit venu de partir pour les quatre coins de la France et du monde. Voici des colis préparés pour Toulouse, Nancy, Lyon, Lisbonne, Copenhague, Boston, Rio- Janeiro ; chaque paquet porte une étiquette en Braille, car ce sont les aveugles qui ont l'entreprise de tout ce qui concerne la librairie, aussi bien que l'imprimerie. C'est à elles que la Supérieure ou l'Économe transmet les lettres (presque toujours écrites en Braille) demandant des livres; elles cherchent, réunissent ouvrages classiques,* livres de piété, de récréation, musique de piano, d'orgue, de chant, ouvrages techniques. Elles pèsent les colis sur les balances qui servent également au magasin de brosserie ; la main aussi bien que l'œil « voit » quel est le plateau qui l'emporte et, pas plus que le commerçant habitué à peser, la Sœur Marie-Xavier n'a besoin des yeux pour savoir si le poids qu'elle met dans la balance porte inscrit 10, 100 ou 1.000 grammes; la forme, la dimension du poids, sans parler de sa place dans le casier, suffisent parfaitement. Je le répète, tout est utilisé dans cette maison d'ordre et d'économie ; encore un exemple : auprès de la balance se trouve un morceau de métal d'une forme bizarre et la Sœur me dit : « Nous l'avons trouvé parmi les outils de notre Père fondateur, nous nous en servons pour peser nos colis ; nous savons que c'est 4.525 grammes et en ajoutant
475 grammes, cela fait le poids de 5 kilos qui manquait à notre série. »
Le papier avec lequel on enveloppe les colis est tiré de remballage des rames de papier soigneument conservé ; de même pour la ficelle dont pas un brin ne se perd, on le sait. Le colis terminé, l'adresse est mise par une clairvoyante de l'économat qui remplit également la feuille d'expédition, et les « livres blancs » quittent ainsi la maison bénie où ils ont été confectionnés pour aller porter à des aveugles disséminés un peu partout la connaissance, l'amour, l'enthousiasme des choses de la science, de l'art et de Dieu...
C'est une grande, une incroyable puissance, celle que peut avoir, sur l'âme de l'aveugle, la pensée écrite, le livre... « Je crains l'homme d'un livre », a dit un ancien; par là, il entendait l'homme qui ne lit pas beaucoup mais qui lit bien, qui lit avec attention, qui pénètre, imprègne son esprit de ce qu'il lit. Telle est précisément la situation de l'aveugle à l'égard des « livres blancs » , il n'en a pas beaucoup à sa disposition (ces livres sont chers et encombrants), il ht plutôt lentement et relit volontiers. Il a moins de causes extérieures de distraction, il se nourrira plusieurs jours, peut-être plusieurs semaines de la pensée qui l'aura frappé, ému. Dans de telles conditions,
quelle n'est pas l'influence que peut exercer le livre sur l'esprit et le cœur du lecteur!... Il s'est trouvé des gens pour dire : « Les aveugles n'ont pas besoin délivres, en tant que livres littéraires, scientifiques, parce qu'on ne pourra jamais mettre à leur portée tout ce qui paraît et que leur bibliothèque restera forcément très limitée. . . Il est plus pratique que les aveugles aient recours à la complaisance ou aux services d'un lecteur clairvoyant. »
C'est là une étrange aberration qui dénote peu d'attention d'esprit et peu de connaissances spéciales; mais enfin, cette idée a été émise, je veux y répondre.
D'abord, il n'est pas exact qu'on ne puisse, grâce aux bibliothèques circulantes (1), arriver à mettre entre les mains des aveugles un bon nombre de livres; le jour peu éloigné où 10.000 ouvrages (environ 50.000 volumes) bien choisis,
(1) L'Association Valentin Haûy pour le Bien des aveugles entretient, à cet effet, la Bibliothèque Braille ouverte le mercredi de 2 heures à 5 heures, 9, rue Duroc, Paris; cette bibliothèque renferme plus de 40.000 volumes en points saillants, la plupart manuscrits, car les livres en Braille coûtent cher à imprimer (la matière d'un volume de 3 fr. 50 exige 12 volumes in-8° valant 3 fr. pièce, soit 36 fr.); on ne peut donc publier, à l'usage des aveugles, que les ouvrages de première nécessité, livres scolaires, livres religieux, mais non ceux qui sont simplement utiles ou agréables ; leur prix serait hors de portée pour un grand nombre d'aveugles, les cas de cécité se produisant surtout dans la classe pauvre. C'est pourquoi beaucoup de femmes du monde ont appris l'écriture Braille afin de pouvoir transcrire à l'usage des aveugles des ouvrages utiles ou agréables; au moyen de bibliothèques roulantes, ces livres circulent dans toute la France.
seront à la disposition des aveugles français, il me semble que ce fonds ne sera pas à dédaigner ; mais devrait-il être beaucoup plus restreint, se borner aux quelques dizaines de chefs-d'œuvre de l'antiquité et des temps modernes, ce serait déjà capital pour l'aveugle de pouvoir, par lui-même, les lire et relire à tout instant, selon son besoin, son attrait, sa fantaisie, si l'on veut. Lacordaire disait du général Drouot :
Un chef-d'œuvre était pour lui un être vivant avec lequel il conversait, un ami du soir qu'on admettait aux plus familiers épanchements. Penser en lisant un vrai livre, le prendre, le poser sur la table, s'enivrer de son parfum, en aspirer la substance, c'était pour lui, comme pour toutes les âmes initiées aux jouissances de cet ordre, une naïve et pure volupté. Le temps coule dans ces charmants entretiens de la pensée avec une pensée supérieure; les larmes viennent aux yeux, on remercie Dieu qui a été assez puissant et assez bon pour donner aux rapides effusions de l'esprit la durée de l'airain et la vie de la vérité.
Et ce qui est vrai pour les livres profanes, pour le contact de l'esprit avec la pensée de l'homme, combien cela ne l'est-il pas davantage encore pour les livres sacrés ou seulement pour les livres de piété, les meilleurs, bien entendu? V Imitation de Jésus-Christ , Y Introduction à la vie dévote, les Méditations sur l'Évangile, la Vie de sainte Thérèse sont, après l'Écriture Sainte, des livres avec lesquels on aime à s'entretenir seul à seul. L'âme de l'aveugle, comme celle du clair-
voyant, est aidée, soutenue, dans ses entretiens avec Dieu, par la lecture personnelle bien autrement attentive, recueillie, intime que l'audition qui dégénère facilement en lecture passive. Alix heures de recueillement ou de lassitude, d'enthousiasme ou de découragement, combien Ton est heureux de prendre le livre aimé, de retrouver la page ou la pensée qui exprime excellemment le sentiment qu'on éprouve, et de s'en nourrir, de s'en désaltérer, dans la solitude de son cœur.. . Puis il y a des aveugles chez qui la cécité a été accompagnée de la surdité; avec la nuit, le silence s'est fait pour eux : on ne leur parle qu'à l'aide d'un tube acoustique; pour quelques-uns même , toute communication auditive est impossible. Telle était la situation d'un saint religieux, le Père Joseph-Célestin, capucin du couvent de Chambéry, qui avait perdu la vue et l'ouïe aux missions des Seychelles. On lit dans ses lettres :
Depuis mon retour (de Lourdes), je n'ai cessé d'invoquer la Vierge Immaculée. L'année dernière, à l'anniversaire de mon pèlerinage, ne pouvant y retourner, je lui dis : « Ne m'accorderez-vous donc plus rien, je ne puis plus y tenir dans cette prison sans ouverture ! » Le soir même , un de nos Pères du couvent de Paris me faisait parvenir une feuille d'alphabet Braille. Le supérieur du couvent médit : « C'est " bien difficile, voyez si cette méthode peut vous être utile. Je ferai venir un père du couvent de Thonon pour vous ac compagner à Lausanne. » Je compris que c'était la grâce demandée le matin. Malgré mes cinquante ans et une mauvaise mémoire, je dévorai cet alphabet en quelques heures...
Comment pourrais-je exprimer le bonheur que j'éprouve de pouvoir lire et écrire en Braille. Ma vie est toute changée : j'ai des livres; chaque dimanche, la Revue Braille m'apporte une agréable distraction; j'échange déjà quelques correspondances; j'oublie mon malheur, je me sens revivre. Ce n'est plus cet affreux isolement, cette longue nuit décourageante, ce silence de mort voisin du tombeau, mais c'est la résurrection, le retour à la vie, à la lumière, à la liberté de l'intelligence, c'est la joie du captif qui voit tomber ses fers. Que Dieu soit béni de la faveur insigne qu'il vient de m'accorder et que ma reconnaissance s'unisse à celle de tous les aveugles pour le remercier d'avoir inspiré à Louis Braille une si utile méthode... Maintenant, avec mes livres, il me semble n'être plus aveugle, ce -sont des amis que, jour et nuit, j'ai sous la main... Je vis dans le silence le plus complet, sans même percevoir la lumière du soleil, je ne le sens que par la chaleur de ses rayons. Ce serait une solitude affreuse si elle n'était adoucie par la pensée de Dieu et les distractions que me procure le Braille. Depuis que je travaille, ma vie n'est plus aussi sombre, et je finis par m'estimer très heureux.
Voilà donc les merveilles que les « livres blancs » peuvent faire.
Parmi les enthousiasmes qui, s'emparant du cœur, nous aident à franchir une étape de vie, en est-il de plus hauts que ceux procurés par un livre, par un auteur qu'on se prend à aimer, à consulter comme un ami?...
Tout alors change d'aspect, de signification : les peines, les difficultés, au moins pour le moment ^présent, apparaissent différentes. Sans doute, objectivement, elles restent les mêmes, mais leur valeur subjective se trouve sensiblement modifiée :
c'est déjà beaucoup lorsqu'il s'agit de les surmonter.
Il importe donc de procurer largement aux aveugles cette joie, ce réconfort intime. C'est une erreur de penser que les gens n'ont besoin pour vivre que de ce qui est matériellement nécessaire à leur subsistance, comme c'est une erreur de croire qu'on peut se désintéresser de ce nécessaire matériel lorsqu'on s'occupe des besoins de l'âme. Il est dangereux d'oublier que l'homme n'est pas un être simple, et que l'âme et le corps ont des actions et des réactions réciproques : on doit donc toujours pourvoir parallèlement aux besoins de la double nature de l'homme, si l'on veut qu'il y ait en lui équilibre, c'est-à-dire paix. C'est pourquoi, même pour des gens devant exercer une profession modeste, il faut se préoccuper de la formation des idées, car elles ont une grande influence sur la manière dont ces gens pourvoiront à leurs besoins matériels.
L'Association Valentin Hatïy, qui fournit beaucoup de travail à l'imprimerie des Sœurs aveugles, est très pénétrée de ces principes : sachant de quel prix sera pour l'aveugle dont la vie est souvent difficile, solitaire, un élan d'enthousiasme intérieur, elle s'attache à mettre à sa portée, par le livre, par les périodiques, une large provision d'idées saines, fortes, généreuses. Voilà pourquoi l'Association Valentin Hatiy, au risque de sembler quelque peu utopiste aux personnes à idées
étroites, publie des livres et des périodiques en relief, crée un peu partout des stations pour sa bibliothèque circulante qu'elle travaille énergiquement à rendre de plus en plus riche, efforts parallèles à ceux ayant pour but de donner aux aveugles un gagne-pain.
La Communauté de Saint-Paul est pour cette œuvre de charité un précieux auxiliaire. L'Association Valentin Hatiy y a trouvé un personnel aussi intelligent que dévoué, qui s'est prêté avec zèle à cette œuvre, comprenant qu'elle est de premier ordre pour le bien des aveugles; de plus, son exécution fournit un travail relativement rémunérateur.
C'est ainsi que cette petite imprimerie des grands « livres blancs », où tout le monde agit dans l'obscurité, où dans les courtes journées d'hiver, lorsque la nuit vient bien avant que la cloche du soir ait fait le silence, le travail se poursuit activement sans aucun éclairage, c'est ainsi que cette modeste salle, alors complètement obscure, est un puissant générateur de lumière intérieure pour ceux qui doivent traverser la vie au seul reflet de l'immatérielle clarté... Donnonsla-leur abondante, afin que leur part puisse être bonne encore.