‹ Soeurs AveuglesChapitre 22 sur 27 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les gens superficiels ont d'ordinaire pour toutes choses des réponses aussi promptes qu'insuffisantes : aucune question, aucun problème psychologique n'existe pour eux et n'a le pouvoir d'arrêter leur esprit, de fixer leur conversation. S'il s'agit de vocation religieuse, ils disent : « Ce sont les disgrâces physiques, les bizarreries d'esprit, les peines de cœur, les déceptions de Ja vie qui peuplent les couvents. » Mais cette explication sommaire n'explique rien, car chaque jour il entre au couvent des personnes charmantes, physiquement et moralement, d'un esprit absolument sain et cela à un âge où elles ont à peine effleuré la vie , .

Pourquoi pense -t-on ainsi? N'est-ce point

parce que, tout à coup, grâce à je ne sais quel mirage, on n'aperçoit plus dans la vie ordinaire qu'agréments et douceurs ; puis parce qu'on regarde (sans y avoir autrement réfléchi) les vœux de religion : virginité, obéissance, pauvreté, et la vie religieuse qui en résulte comme chose absolument contre nature, oubliant toutes les misères dont elle affranchit, oubliant surtoutou n'ayant jamais su, n'ayant jamais compris que le sacrifice a une magnifique compensation, parce qu'on se donne non pas seulement à une idée abstraite, à un être de raison, mais à un être vivant, à la personne même de Jésus-Christ aimée, servie comme Dieu et comme homme.

Certes, les vœux religieux, découlant des « conseils évangéliques » adressés seulement à quelques-uns et non des préceptes donnés à tous, ne sont point à la portée du grand nombre; mais ils ne sont pas, pour cela, « contre nature » ; ils dépassent simplement la commune nature, ce qui, il me semble, n'est pas du tout la même chose (1).

(1) En semblable matière, il est essentiel de bien préciser dans quel sens on emploie tel ou tel mot. Si, par « nature », on entend seulement « instinct », alors, il est vrai que les vœux de religion y sont diamétralement opposés. Mais, si ce mot est pris dans un sens plus large, plus élevé, dans le sens de ce qui constitue l'bomme tout entier, c'est-à-dire son âme aussi bien que son corps : « la nature humaine », alors, non, elle n'est pas méconnue, renversée, elle est idéalisée, surnaturalisée. N'avons-nous pas en nous comme plusieurs degrés, plusieurs couches de puissance? Dire qu'on agit « contre nature » lorsqu'on établit sa vie sur une couche supérieure, équivaudrait à dire qu'il est « contre nature » de soumettre les instincts matériels à la raison et que celui qui

En effet, si ces vœux renversaient, bouleversaient l'ordre établi, s'ils étaient diamétralement

veut qu'en tout et partout, ces instincts soient toujours gouvernés par celle-ci, est moins heureux que celui qui les suit sans contrôle. Peut-être préciserai-je davantage ma pensée en la résumant ainsi: rien de ce qui élève l'âme ne peut" être « contre nature » pour l'homme, parce qu'il est dans la nature humaine de toujours tendre à s'élever davantage, et que le cri de l'enthousiasme : Excelsior! n'est pas, ne pourra jamais être un souhait « contre nature ». Je suis heureux de pouvoir citer à ce sujet un texte de saint Thomas commenté par le P. Roure : « Quand plusieurs « éléments (dit saint Thomas) entrent en composition d'un tout, « il arrivera qu'une chose convient à l'un d'eux, selon sa nature « particulière, et qu'une autre lui convient, selon la nature du « tout. Suivant cette considération, il est naturel à l'appétit con- « cupiscible de tendre à la délectation sensible, mais si l'on prend « ce même appétit comme appétit humain, il lui est naturel de « tendre à son objet sous la conduite de la raison. Ainsi le mou- « vement sans frein qui le porterait vers son objet ne lui est pas « naturel en tant qu'il est faculté humaine. Il faut dire plutôt « qu'à ce point de vue il est contre sa nature. »

« Que la sensibilité de l'homme aime les beaux sons et les belles couleurs, cela est bon et convenable puisque cela lui est naturel. Mais la sensibilité chez l'animal, qui est faculté maîtresse, dans l'homme, être raisonnable, doit rester sous l'empire de la raison. Par suite, tout mouvement de la sensibilité que la raison ne conduit pas, ne domine pas, est vraiment contraire à la nature humaine, est désordonné, déréglé, moralement mauvais. Nous sommes tenus de subordonner les facultés inférieures aux facultés supérieures

« Si le christianisme combat la nature, ce n'est pas pour la détruire, c'est pour la redresser, la ramener à l'ordre. Quoi qu'on ait dit, il n'est donc pas une doctrine contre nature; c'est une doctrine de perfectionnement de notre nature. Pas plus que ne sont contre nature les doctrines morales qui prêchent le renoncement, l'abnégation ou simplement l'effort, et toutes contiennent de telles leçons. Seulement, par besoin de clarté et de franchise, la morale spiritualiste traditionnelle, qui a trouvé sa forme parfaite daas la morale chrétienne, place son fondement et sa règle non dans la nature humaine qu'il s'agit de régler, mais dans l'ordre des essences. Et la nature humaine sera parfaite qui sera pleinement conforme à cet ordre. » (Lucien Roure S. J., Conceptions de la morale chez nos contemporains.)

en contradiction avec le fond de la nature humaine, ils soumettraient l'être humain à une véritable torture morale que seul un miracle permanent pourrait rendre supportable. Or, je ne pense pas qu'il en soit ainsi. Le genre de vie qui en résulte dépasse assurément les communes inclinations humaines, mais n'est pas du tout en contradiction avec le vrai fond de l'être humain : certainement, il faut avoir « la vocation » pour s'y plaire, mais que peut-on faire vraiment bien dans la vie sans vocation spéciale?...

11 est donc nécessaire de s'arrêter un peu et d'étudier de près en quoi consiste la vocation religieuse et quels sont les sentiments qui la produisent (1).

(1) Peut-être faut-il que, dès ces premières lignes (bien qu'ensuite je le répète plusieurs fois), je dise que c'est incontestablement l'amour de Dieu et de la personne même de Notre-Seigneur Jésus-Christ, ressenti avec une extrême intensité, qui est la cause « efficiente » de la vocation religieuse, le mobile, le soutien des trois vœux de religion. Certes, j'y reviendrai plusieurs fois, mais il peut être nécessaire, dès à présent, de le marquer très fortement, afin que nul ne puisse se méprendre sur mon sentiment en lisant les essais d'analyse qui vont suivre. Dans un temps où tout Je monde est pressé, où l'on passe si vite sur les choses les plus importantes, certaines personnes sont tellement accoutumées à ranger la vocation religieuse parmi les bizarreries et les anomalies de l'esprit humain, et la vie dans le mariage comme si normale, si facile qu'elle n'exige aucune vocation pour s'y engager, qu'il est à craindre qu'en lisant inattentivement ce que je dis ici, on s'imagine, bien à tort, que j'estime la vocation religieuse chose toute simple, toute humaine, dépourvue de surnaturel. Non, il est manifeste que les trois vœux de religion imposent des sacrifices très sensibles, mais ce ne sont pas des sacrifices « contre nature », à proprement parler; ou, si l'on préfère, ce ne sont pas des

Il est assez fréquent, ce me semble, de rencontrer des jeunes filles qui, non par mysticisme, mais par répugnance, frayeur de l'inconnu, crainte des difficultés, désir d'indépendance, ne veulent pas se marier. Le célibat peut donc être pour certaines personnes la voie normale.

On cite la Genèse : « Il n'estpas bon que l'homme soit seul ; faisons-lui une aide semblable à lui » ; et « l'homme quittera son père et sa mère, et s'attachera à sa femme; et ils seront deux dans une seule chair ».

Oui, Dieu destinait l'homme et la femme à vivre unis et cette vie en commun devait, comme toutes choses, dans la création, être facile quand tout suivait le rythme divin. Mais, depuis la chute, depuis les misères morales et physiques qui en sont résultées, depuis cette autre parole dite à la femme : « Je multiplierai tes fatigues ; c'est dans la douleur que tu mettras au monde des enfants ; tu seras sous la puissance de ton mari, et lui te

sacrifices déraisonnables, c'est tout ce que j'essaie de montrer.

D'ailleurs, je me permets de demander au lecteur qui aura bien voulu me suivre jusqu'ici de ne pas s'arrêter avant la fin du chapitre sur « la vie religieuse » qui, sur plusieurs points, complète celui-ci.

Et je me défends, enfin, d'avoir eu la prétention qui eût été bien téméraire de ma part, humble laïque, de faire, dans ces deux chapitres, un traité ascétique et théologique sur la matière.

dominera » ; l'union des sexes, la vie en commun n'entrainent-elles pas, surtout pour la femme, des épreuves, des sacrifices, faisant que le mariage n'est plus une chose toute simple, comme un développement naturel de la vie humaine n'exigeant pas de vocation (1 ) ?

Mais, dira-t-on, vous oubliez l'amour, le bonheur de vivre avec quelqu'un qu'on aime? Oui, le désir d'avoir toujours près de soi quelqu'un qui se donne à vous et à qui on se donne, quelqu'un qui vous complète et qu'on complète, quelqu'un qui vous aide et qu'on aide est au fond de tout cœur humain.

... Depuis cinq jours que nous sommes ensemble, écrivait Ozanam, quel calme, quelle sérénité dans cette âme que vous connaissiez si inquiète et si ingénieuse à se faire souffrir!

Je me laisse être heureux. Je ne compte plus les moments ni les heures. Le cours du temps n'est plus pour moi. Que m'importe l'avenir? le bonheur dans le présent, c'est l'éternité... Je comprends le ciel. Aidez-moi à être bon et reconnaissant. Chaque jour, en me découvrant de nouveaux mérites dans celle que je possède, augmente ma dette envers la Providence

Dans le mariage, il y a autre chose qu'un contrat; pardessus tout, il y a un sacrifice, ou mieux, deux sacrifices : la femme sacrifie ce que Dieu lui a donné d'irréparable, ce qui fait la sollicitude de sa mère, sa première beauté, souvent

(1) Quelques catéchismes, bien qu'en petit nombre, au chapitre du mariage, recommandent de ne pas s'engager sans examiner si on a la vocation du mariage ou celle du célibat. Tels sont les catéchismes de Couturier, de Nantes, de Comminges, de Rodez.

sa santé, et ce pouvoir d'aimer que les femmes n'ont qu'une fois; l'homme, à son tour, sacrifie la liberté de sa jeunesse, ces années incomparables qui ne reviendront plus, ce pouvoir de se dévouerpour celle qu'il aime, qu'on ne trouve qu'au commencement de sa vie, et cet effort d'un premier amour pour lui faire un sort glorieux et doux. Voilà ce que l'homme ne peut faire qu'une fois, entre vingt et trente ans, un peu plus tôt, un peu plus tard, peut-être jamais!... Voila pourquoi je dis que le mariage chrétien est un double sacrifice; ce sont deux coupes; dans l'une se trouvent la vertu, la pudeur, l'innocence ; dans l'autre, un amour intact, le dévouement, la consécration immortelle de l'homme à celle qui est plus faible que lui, qu'hier il ne connaissait pas, et avec laquelle, aujourd'hui, il se trouve heureux de passer ses jours ; et il faut que les coupes soient également pleines pour que l'union soit sainte et que le ciel la bénisse.

Mais l'amour ne précède pas toujours le mariage : combien d'unions sont préparées, préconisées, par « les gens sages », parce que toutes les convenances s'y trouvent, et dans lesquelles on escompte l'amour, persuadé qu'il viendra plus tard?... Confiance respectable comme toute espérance sincère ; mais, enfin, si l'amour ne vient pas, que se passe-t-il?... Et que se passe-t-il encore lorsque l'amour que j'admets très vrai, très pur, que se passe-t-il, lorsque lui a passé?... Car, gens sages, gens prudents qui considérez l'état religieux comme une chose anormale, contre laquelle on ne saurait trop prendre de garanties, et le mariage comme le développement tout naturel de la vie, n'exigeant aucune vocation spéciale, puisqu'à votre avis, on est né pour se

marier comme pour grandir, vous admettez, je suppose bien, que l'amour fascinant passe ? C'est un fait d'expérience que vous avez pu constater par vous-même, peut-être en vous-même?... Après quelques jours, quelques mois, si l'on veut, où l'on se suffit pendant de longues, de chères heures, sans avoir besoin de rien entre soi et soi, un livre semble agréable, puis il devient nécessaire : « Il est si bon de lire ensemble! » c'est-à-dire de mettre la pensée d'autrui entre soi et soi. « Il est si doux de travailler l'un près de l'autre ! » c'est-à-dire de s'occuper. Plus tard, la présence des enfants est nécessaire et, si on en est privé, on aime à avoir un ami de temps en temps, puis assez souvent, puis tous les jours... Et, enfin, n'importe qui, le visiteur le plus banal rend service pour rompre le tète- à-tête... N'estce pas un indice de satiété, de désenchantement? L'amour ardent, intense, qui dore, qui transforme, qui illumine tout et fait passer par-dessus tout, est-il encore là, pensez-vous?... C'est que notre esprit, notre cœur, hélas ! sont semblables à ces modernes appartements d'aspect si trompeur : ils paraissent vastes, étendus, tant qu'on n'en a pas fait le tour, et qu'on est demeuré assis dans le salon; mais si, par malheur, on est admis à l'intimité, qu'on pousse quelques portes, qu'on pénètre un peu, alors le prestige s'évanouit, on s'aperçoit que les chambres sont étroites et peu nombreuses, que toutes les pièces se commandent '

et que, de l'endroit où l'on était assis, se plaisant à imaginer dans l'inconnu de charmantes retraites, il a suffi d'ouvrir deux portes pour vous faire voir le fond... Alors, on connaît tout... Alors, la pensée ne peut plus se plaire à imaginer toutes sortes de richesses qui dépassaient le charme de ce qu'on connaissait. Pourtant nous sommes obsédés du désir de savoir, de pénétre?* plus avant; il nous semble toujours que nous serons plus heureux lorsque nous aurons tout dit et qu'on nous aura tout dit, oubliant que le charme est précisément réfugié dans ce qui reste à dire. Notre grande maladie n'est-elle pas de toujours vouloir connaître ce que nous aimons et de ne plus pouvoir aimer autant ce que nous connaissons?... sans doute, parce que nous aimions surtout l'idéal conçu à l'occasion de l'objet réel. Cette antinomie constante dont nous souffrons tant ne cesse qu'à l'égard de Dieu; en effet, nous l'aimons de plus en plus à mesure que nous le connaissons de mieux en mieux : puisqu'il est infini, puisqu'il est parfait, il nous reste toujours à connaître, nous avons toujours à aimer.

Mais, pour nous, chétifs, si nous voulons que nos maisons conservent de l'attrait, n'en montrons pas, n'en cherchons pas à pénétrer toutes les' arcanes. Si nous voulons que nos esprits et nos cœurs gardent charme et prestige, interdisons-nous de tout dire et de faire tout dire. Ou

bien alors ayons le courage de travailler sans cesse à nous élever, à nous agrandir toujours davantage, afin qu'en nous pénétrant davantage aussi, on puisse toujours découvrir quelque chose de nouveau...

Or, si le progrès, le perfectionnement intellectuel et moral (1) est la condition de la constance dans l'admiration et peut-être aussi dans l'affection, qu'on me dise donc ce que, dans beaucoup de mariages, peut bien durer l'amour?. . . Après un an ou deux, n'est-il pas passé?. . . Mais les épreuves résultant du mariage, de la vie commune, ont-elles passé aussi? Les divergences d'idées, de sentiments, de caractères ne subsistentelles pas? L'appui, le conseil qu'on a espéré se donner pour la vie ne manquent-ils pas aux difficultés les plus critiques, les plus intimes, puisqu'elles naissent précisément de celui dont on se promettait conseil et appui? On est donc seule en présence du problème... Ah! si elles osaient, si elles pouvaient parler, combien

(i) « Et ici-bas, comment ne voit-on pas que l'amour, même en cette vie, aussi bien que la science, consiste à voir dans une créature, non sa beauté réelle, mais sa beauté possible, sa res- I semblance possible à Dieu? La poésie de l'amour sait voir, à travers une figure et une âme, l'idée de Dieu à laquelle tout cela doit répondre; et l'amour n'est aveugle, la créature ne trompe l'amour que parce qu'elle ne parvient pas à ce degré de ressemblance à Dieu, qui était le degré de gloire auquel Dieu l'appelait. Quant aux très nobles créatures qui marchent vers leur terme en Dieu, l'amour qu'une âme leur donne n'est plus aveugle : 11 est seul clairvoyant ». Gratry, De la Connaissance de l'âme, t. Ie*.

de femmes, au bout de dix ans, de quinze ans de mariage, n'avoueraient-elles pas qu'elles tiennent bien plus à leurs enfants qu'à leur mari qui n'est pour elles, dans l'intimité sinon en public, qu'une cause de chagrins, ou au moins de préoccupations et de difficultés. Les enfants peuvent être .un élément d'union, mais aussi de discorde, et dans tous les cas, forcément, une cause de soucis, d'inquiétudes, trop souvent, de douloureux chagrins. A cela, on répond qu'il ne faut pas se marier dans un but égoïste, qu'il faut penser à la famille, à la société, à l'accomplissement de la grande loi de l'humanité : « Croissez et multipliez- vous », qu'on n'élève pas des enfants pour soi, mais pour eux; enfin qu'il ne faut pas chercher dans le mariage le bonheur jouissance mais bien le bonheur vertu et que, même avec toutes les déceptions si fréquentes, beaucoup de personnes mariées sont cependant là où les voulait la destinée providentielle, car elles étaient appelées à la vie d'épreuves, au bonheur par le sacrifice. J'y souscris volontiers, mais alors reconnaissez que le mariage demande, surtout à la femme, beaucoup d'abnégation, par conséquent, une vocation spéciale, l'appel de Dieu.

Mgr Bougaud a montré avec chaleur et émotion l'impuissance de l'amour humain à constituer fortement la famille et la nécessité de la religion pour y parvenir :

La famille naissant du cœur, il semble que rien ne devait être plus simple que de créer la famille. Et cependant, si vous interrogez l'histoire, ou que vous consultiez l'expérience, vous verrez qu'il n'en est rien. En une chose qui paraissait si simple, si facile et si douce, le cœur a été impuissant. Il a fait des essais admirables, il a eu des élans, des éclairs sublimes; il n'a pas réussi. Il a pu aimer un instant; ce qu'il n'a pas pu, c'est d'aimer longtemps, d'aimer toujours, d'aimer dans la solitude divine de l'unité. Il a su dire : Je vous aime; il n'a presque jamais su dire : Vous seul et pour jamais !

Rien peut-être n'a jeté sur la vie de l'homme une ombre plus amère. Toutes nos grandes larmes viennent de là. Aussi l'homme a refusé longtemps de croire à une telle impuissance. Il s'est débattu contre cette pensée. Mais enfin il a bien fallu se rendre à l'évidence

Et c'est là une des raisons pour lesquelles l'amour est rare sur la terre. C'est sa sublimité même qui fait son impuissance. Car quelle créature, si merveilleusement douée que vous la supposiez, sera capable d'entretenir la flamme d'une telle ardeur?

Voilà le vrai problème du mariage. Vous vous imaginez peut-être que le plus difficile c'est de contenir le flux hardi de l'amour; non : c'est d'empêcher son reflux. Oh! sans doute, il est bien nécessaire de contenir l'amour, de lui lixer d'infranchissables limites, de le rendre chaste et pur, tout ce qui le rend plus pur le rendant nécessairement plus durable, plus profond et plus délicieux. Et c'est en quoi d'abord, sans Dieu, vous serez radicalement impuissants. Mais ce qui est mille fois plus difficile, c'est de soutenir sa marche grandissante, de lui faire une flamme qui se renouvelle toujours

La Religion amène le jeune homme au pied de l'autel; elle y amène la jeune fille ; elle la fait s'agenouiller et dire : « Mon Dieu, je suis jeune, je suis aimée; mais je reconnais mes misères, et que je ne suis qu'une fleur fragile, incapable

d'être aimée seule à seul et pour toujours. 0 mon Dieu, ouvrez nos âmes à l'éternel amour, en ouvrant nos yeux à l'éternelle beauté. »

Alors le bandeau se déchire, et par delà cet éclat des traits qui passe si vite, l'œil charmé aperçoit la beauté véritable : une âme créée de Dieu, rachetée par Jésus-Christ, posée un instant sur la terre et portant déjà au sanctuaire intérieur le grand Dieu qui l'a faite pour lui. Qui dira ce qu'un tel regard donne à de jeunes cœurs d'inépuisable aliment? qui dira combien il en a protégé contre ces vulgaires écueils où l'amour expire en se disant éternel? L'âge peut venir, les traits s'altérer, le visage perdre son éclat; mais non pas l'âme qui grandit chaque jour, dont la beauté semble briller plus vive à mesure qu'elle approche de l'é ternité (1).

Oui, pour celui qui réfléchit, cherchant à juger les choses en elles-mêmes, et non à travers les mots dont on a coutume de les couvrir, le mariage ne peut être abordé sans une vocation sérieusement étudiée et mûrie; l'amour ressenti, encore moins espéré, n'en tient pas lieu, n'en est pas l'infaillible signe : il passe, les souffrances physiques ou morales restent.

Il y a donc plus d'incertitudes, d'inquiétudes à avoir à la veille d'un mariage qu'à la veille d'une profession religieuse. Rien n'est plus mélancolique, pour celui qui pense un peu que de considérer une jeune lille au moment où elle va se livrer à l'inconnu. En présence de cette fiaicée, reine d'aujourd'hui, peut-être victime

(1 Bougaid, Le Christianisme et les temps présents, t. I.

de demain, comment ne pas se souvenir que les fleurs si belles, si parfumées, il y a deux mois, sont bien vite tombées, que la jolie petite ammophile meurt en donnant le jour. Alors, il vient des doutes sur la qualité, la durée du bonheur qu'avec tant d'assurance, on a promis

à cette pauvre enfant Il faut qu'elle se

donne tout entière, avec sa jeunesse, sa beauté, son cœur, son enthousiasme; on exige qu'elle soit pure et aimante, prête à tout sacrifier à son devoir, et c'est justice, mais que lui offre-t-on en échange?... des bijoux, des toilettes pour lesquels sa dot a peut-être déjà été escomptée, quelques compliments dont il ne restera rien demain, un semblant d'indépendance, un mari qu'on connaît imparfaitement, peut-être une longue suite de souffrances physiques, de souffrances morales que vous, sceptiques, qui dites l'état religieux « contre nature » et le mariage voie facile et toute naturelle, n'auriez pas le courage de supporter...

Vous qui avez pleuré votre fille comme étant morte et ensevelie, le jour où elle a épousé Jésus-Christ et refusé cet homme que vous aviez choisi, savez-vous les secrètes pensées de la femme qui a épousé ce même homme? Laissezmoi vous les dire : elles m'ont été racontées souvent. Les voici : « Si la jeune fille qui est près de sa mère savait ce que je sais, et connaissait ce que peuvent receler ces âmes, ii n'y aurait pas dans le monde assez de couvents pour nous y réfugier contre la possibilité de rencontrer de pareils désespoirs. » Oui, nous le savons tous, ainsi parlent et pensent

aujourd'hui, par centaines, des âmes désespérées, attirées dans l'irréparable souffrance par le nom ravissant de l'amour, et par le nom sacré de la famille (1).

Et sans arriver à de telles extrémités, combien de femmes, à cause du caractère, de la nature d'esprit, d'idées de leur mari, ne peuvent avoir avec lui aucune véritable intimité d'âme. Seuls, les corps sont unis et ce n'est que pour les questions matérielles qu'elles peuvent trouver en lui conseil et appui. Pour ce qui est

du cœur, elles sont seules et, cependant, au

début, il pouvait y avoir ce qu'on est convenu d'appeler l'amour fascinant.

Certes, il ne faut rien abaisser, ni mépriser de ce que Dieu a donné à l'homme! L'amour vrai est donc un sentiment respectable et béni, mais il n'est, pour la plupart, qu'un passage, qu'un épisode dans la vie; et en présence de ceux qui veulent en faire le point d'appui, le tout de la vie, n'était-il pas utile de montrer, en creusant un peu, comment il passe, combien il est dangereux de s'appuyer uniquement sur lui, puisque, arrivés à la vieillesse, les époux les plus unis n'ont guère plus de leur amour que le souvenir mélancolique? Assurément, ils s'aiment encore, seulement c'est autre chose ce n'est plus l'amour

qui transformait tout, voilantles défauts du caractère, les travers, les lacunes de l'esprit ; maintenant

(1) Gr4tky, Henry Perreyve.

on voit tout cela, on en souffre; on le supporte, volontiers même, c'est possible, mais parce qu'on sait qu'il faut se faire de mutuelles concessions, parce que c'est le devoir, en un mot, parce qu'on a « la vocation » du mariage.

Ce qui est plutôt contre nature, c'est la vie solitaire; la femme, surtout, a besoin de se sentir entourée, appuyée. Elle redoute d'être seule en présence des difficultés quotidiennes : sauf exception, on s'use, on s'épuise dans l'isolement, ou bien, il faut ne plus prendre part à la vie active et demeurer dans la contemplation. Au couvent, on ne peut plus avoir la terreur de vieillir et de mourir seule dont le mariage ne garantit pas toujours.

Pour qu'une vie soit heureuse, il faut nécessairement qu'elle soit féconde. L'être humain ne saurait trouver le bonheur dans la solitude de l'égoïsme ; l'homme ne reçoit rien qui soit pour lui seul et qu'il puisse légitimement garder pour lui seul : il doit communiquer, transmettre tout ce qu'il a reçu, car c'est un dépôt, non une propriété. Pour accomplir sa destinée, pour se sentir heureux, il faut qu'il donne la vie à quelque chose qui, procédant de lui, le continue, le prolonge...

Mais si la création d'une famille naturelle esi la forme primitive et ordinaire de transmission de notre personnalité, de notre vie, cependant, ce n'est pas la seule. C'est une vue superficielle des

choses qui empêche d'apercevoir que la virginité peut, elle aussi, être féconde : fécondité par les exemples donnés, par la formation des esprits et des cœurs, par le don de soi, le dévouement complet aux enfants, aux pauvres, à tant de malheureuses créatures privées d'appuis naturels. Ce dévouement a, pour ainsi dire, le pouvoir d'engendrer, de transmettre ce qu'il y a de meilleur dans la vie, de prolonger notre personnalité. Enfin, n'y a-t-ilpas la fécondité par la prière?... Rien, en effet, n'est plus fécond, n'est plus actif que la prière, et n'a-t-on pas tort dans le langage ordinaire d'opposer constamment la contemplation à l'action? La contemplation ou prière n'a-t-elle pas en quelque manière action sur Dieu lui-même, c'est-à-dire sur l'activité par essence? Seulement, lourds et grossiers, nous sommes le plus souvent inattentifs à toutes ces choses.

La promesse d'obéissance, qu'a-t-elle donc de si extraordinaire? Ne sent-on pas partout qu'on est entre les mains d'autres que soi et de plus forts que soi? La mort, la maladie ne gouvernentelles pas la vie et ne sont-elles pas supérieures à notre volonté? N'est-il pas banal de rappelei que le bonheur n'est nullement dans l'indépendance, dans le caprice? Vivre à sa fantaisie n'est pas du tout une condition pour vivre heureux. La

part de bonheur qu'il peut y avoir dans la vie se trouve dans le don de soi, de son intelligence, de sa volonté à quelque chose, personne ou idée, qu'on aime plus que soi et qui domine, commande la volonté.

L'artiste, le savant, l'homme d'action, je parle de celui qui veut avoir une vie complète , une vie pleine, qui veut arriver à un résultat, à réaliser une idée, n'est point libre, certes... Il est sans cesse obligé d'agir, non d'après sa fantaisie du moment, mais d'après la nécessité de poursuivre le but, l'idée choisie librement, au principe, et devenue ensuite impérieusement tyrannique. Et, pour ne parler que de la mère de famille, celle qui veut remplir totalement sa mission, s'imagine-t-on qu'entre son mari et ses enfants, elle ait souvent la possibilité d'agir à sa guise?... Elle n'a pas une règle écrite, mais elle n'en est pas moins obligée de faire la volonté des autres, non la sienne, de conformer sa vie aux circonstances; et pour ne pas suivre un horaire toujours le même, tracé longtemps d'avance, l'emploi de son temps, si elle tient à accomplir son devoir, n'en est pas mieux à sa discrétion.

D'ailleurs, est-ce que « choisir » plaît tant qm cela à l'esprit humain (1)? Beaucoup de gem

(1) En sondante fond certains sentiments, certaines inclinations il ne serait pas difiicile de montrer qu'en dernière analyse ( sous des apparences contraires, l'homme redouté la liberU Se souvient-on de l'émouvante apostrophe que Dostoïevsky m< dans la bouche du grand Inquisiteur allant parler au Christ qi

recherchent surtout les professions, les carrières où le travail est délimité nettement, où il n'y a pas trop d'initiative, de risques, de responsabilité ; dans les travaux intellectuels, on adopte telle spécialité pour mieux approfondir, c'est possible, mais aussi pour n'avoir point l'effort de « choisir ».

Le grand problème, pour l'âme quelque peu délicate, c'est de déterminer soi-même la limite de son devoir et de ses forces : où était mon vrai devoir? Ai-je fait tout ce que je pouvais et devais faire? Suis-je allé jusqu'au bout de moi-même? Voilà les questions obsédantes dont on est délivré par le vœu d'obéissance. Ce vœu n'est donc pas si anormal, si contraire à la nature que quelques-uns se l'imaginent; sans parler des intellectuels qui prétendent avoir sondé toute la vie, avoir partout trouvé le vide, être dégoûté de tout, ne plus avoir la force de vouloir quoi que ce soit, tout esprit sain et non prévenu sait bien que si l'homme a son libre arbitre, il est, d'autre part, enchaîné parles circonstances, par sa conscience, par le devoir qui se présente à lui, quelque habit qu'il porte, et le contraint. Le bonheur

a reparu et que l'Inquisition a fait saisir et enfermer dans les prisons de Séville : « Tu veux aller par le monde et tu y vas les mains nues, colportant parmi les hommes une promesse que leur .simplicité et leur infirmité originelles ne comprennent pas, une effrayante promesse de liberté, car rien n'a jamais été plus intolérable à l'homme que la liberté! » Dostoïevsky, Les Frères Karamazow.

n'est pas dans l'absence de maître, on est toujours serviteur de quelqu'un ou de quelque chose ; mais avoir pu le choisir librement, en connaissance de cause, ne pas s'être trompé, aimer son maître : voilà le bonheur.

Personne mieux que la religieuse n'est garanti de l'erreur et de la lassitude. Dieu ne trompe pas, ne lasse pas, ne change pas , et c'est à Lui qu'elle s'est donnée. Elle a pu étudier expérimentalement sa vocation et se retirer si les intermédiaires entre la volonté de Dieu et elle (les supérieurs) lui semblaient trop incompatibles avec sa nature , son caractère. La femme mariée : non. Elle a dû se décider d'après des apparences, des probabilités, et lorsqu'elle est arrivée à connaître son « maître », il lui est impossible de revenir en arrière. Elle peut, à la vérité, voir Dieu au-dessus du maître de la terre et s'attacher à le servir en servant celui-ci, mais il lui faut alors une profonde piété.

On s'étonne que tant de confesseurs aient une grande influence sur leurs pénitentes, c'est cependant bien naturel : étant donnée la manière dont les mariages se font, il n'est pas surprenant que beaucoup de malheureuses jeunes femmes se réveillent bientôt de leur rêve, en s'apercevant qu'elles se sont trompées plus ou moins, et que leur mari ne répond pas à ce qu'elles imaginaient, à ce qu'elles attendaient. Elles sentent un malaise, un vide, quelquefois une pro-

fonde tristesse d'âme; presque une désespérance. C'est alors qu'au confessionnal, dans le calme pacifiant de l'église, elles rencontrent un prêtre choisi à bon escient, qui de la part de Jésus- Christ leur dit : « Courage, patience », leur montrant au-dessus de tout ce qui passe le vrai Maître à servir, le Maître par excellence qui, Lui, ne trompe pas, ne lasse pas, qu'on retrouve toujours, qu'on peut toujours servira travers les hommes, à qui l'on peut toujours rapporter son obéissance.

Reste la pauvreté qui comprend deux choses : renoncement à toute propriété personnelle, renoncement à tout bien-être, à toute satisfaction qui n'est pas autorisée par la règle ; et, là où le choix demeure libre, dans les petites choses comme dans les grandes, préférer toujours le moins au plus.

Eh bien, ici encore, il y a un idéal élevé, très élevé même, poursuivi ; mais il n'y a nullement engagement « contre nature ». En effet, qui donc ayant l'esprit quelque peu philosophique estime la possession des choses comme étant nécessaire au bonheur? User des choses ne suffit-il pas au sage? Or si le sage est un être rare, ce n'est, pas, ce me semble, un être « contre nature »...

Ce qui importe à la paix de l'esprit et du cœur, c'est la certitude du pain quotidien et de ce qui

est strictement nécessaire à la vie ; mais cette certitude suffit, qu'elle soit basée, d'ailleurs, sur une propriété commune ou seulement sur une confiance irréductible dans ces paroles : « Pour vous, votre Père connaît tous vos besoins. Cherchez donc avant tout le royaume de Dieu et sa justice, et toutes choses vous seront données par surcroît (1). »

Oh! oui, lorsqu'une idée, un grand amour s'est emparé du cœur et de l'esprit, ou de l'esprit et du cœur, il importe bien peu au bonheur — j'entends au bonheur intime, profond, essentiel, je ne parle pas des petites satisfactions de surface — de manger ceci ou cela, de porter des vêtements de telle ou telle forme, de telle ou telle étoffe, de telle ou telle couleur, de coucher sur une paillasse ou sur un matelas, de ne pas même avoir à soi la fourchette avec laquelle on mange, le chapelet avec lequel on prie. Et qu'on ne m'objecte pas que je raisonne ici comme ailleurs en philosophe, c'est-à-dire en théoricien, en utopiste, ou en aveugle, c'est-à-dire en être incomplet qui ne peut apprécier que la moitié des biens de la vie, et que je ne raisonne pas en homme normal ni surtout en femme pour qui toutes ces choses ont une extrême saveur, un très grand prix dans la vie...

De grâce, entendons -nous : je ne viens pas

(1) Saint Mathieu, ch. vî.

dire que les satisfactions de bien-être, de confortable en tous genres, ne sont rien; non, sans y être plus sensible qu'un autre, je ne suis ni assez philosophe, ni assez anesthésié par la cécité pour ne pas y être, hélas! aussi sensible que beaucoup d'autres ; mais je prétends seulement que ces satisfactions ne tiennent pas essentiellement au fond de la personne humaine, qu'elles ne sont pas radicalement nécessaires au bonheur, que chaque fois qu'on a le courage de les sacrifier à un mobile supérieur, on ne s'en

trouve pas plus malheureux, au contraire

Cela est si vrai qu'on voit sans cesse des savants, des inventeurs peu fortunés qui, possédés par une idée, et indépendamment des motifs religieux, renoncent à tout bien-être matériel pour pouvoir poursuivre leur rêve : vérité ou chimère

Et si ce rêve est une vérité, s'ils l'atteignent ou si seulement ils sentent qu'ils s'en rapprochent, ils sont heureux, en dépit de tout ce qu'ils lui ont sacrifié. — Mais, répliquera-t-on, vous parlez toujours en homme; vos savants, vos chercheurs sont des hommes; pour la femme jeune, jolie, un certain degré de toilette, de recherche est un besoin qui tient au fond même de sa nature féminine ; il est contre nature d'y renoncer, d'être condamné à passer ses belles années de jeunesse sous un costume lourd et chaud qui, de la tête aux pieds, est laid, ingrat, nivelant

Assurément, il y a sacrifice et, pour certaines

femmes, grand sacrifice; loin de moi l'idée d'en méconnaître le mérite ! Mais sans parler de l'Être des êtres à qui elles offrent ce sacrifice et qui peut bien donner le courage de faire des choses réellement a contre nature » — les martyrs l'ont prouvé et le prouvent sans cesse — je réponds encore ici qu'il ne faut pas abuser des mots et que ce renoncement coûteux, difficile, héroïque même, si l'on veut, n'est pas essentiel, n'est pas « contre nature », n'entame pas l'essence même delà personne humaine et qu'on peut être heureux sous n'importe quel costume.

Il ne faut pas se hâter de dire « choses contre nature » ou, ce qui revient au même, il ne faut pas appliquer cette expression à des choses qui peuvent bien contrarier des inclinations de la nature humaine, mais sans pour cela renverser cette nature humaine. La pauvreté volontaire — pauvreté d'esprit, pauvreté matérielle — est de ce nombre.

Sans parler des rêveurs de sociétés idéales où l'individu ne possède rien en propre, cela afin d'arriver à une égale répartition des biens, répartition possible seulement dans les communautés religieuses, les moralistes n'enseignent-ils pas que, pour être heureux, il faut savoir se contenter de très peu et limiter ses désirs ? Notre expérience personnelle ne nous a-t-elle pas montré cent fois le contentement, la joie, le bonheur à l'antipode de ce qui est procuré par la richesse?

Elle est légère la dose de bien-être matériel vraiment nécessaire au bonheur. Ce n'est pas la recherche et même simplement le confortable des véhicules et des haltes qui assurent la joie du voyage ; ce ne sont pas les trains formés de « wagons de luxe » qu'on nomme « trains de plaisir » Non, ce qui fait la joie du voyage quel

qu'il soit — voyage de la vie ou voyages dans la vie — ce sont les dispositions, les idées, le viatique intérieur dont on a eu soin de se munir, qu'on emporte partout avec soi et qui métamorphosent ou font vite oublier l'incommodité du véhicule , les cailloux de la route , la médiocrité de l'hôtellerie.

En vérité, je n'arrive pas à comprendre comment des gens qui ont nourri leur esprit d'une littérature où, à l'aide d'analyses psychologiques aussi douloureuses que raffinées, on leur a expérimentalement démontré la navrante brièveté de l'amour, le dégoût qui accompagne la possession des choses poursuivies avec le plus d'âpreté, la radicale impuissance de l'argent à donner le bonheur intérieur, je ne peux comprendre, disje, comment ces gens-là qualifient les vœux religieux d' antinaturels, de déraisonnables!

Mais, objectera-t-on, à vingt ans, il n'est pas possible d'avoir sur les choses de la vie de sem-

blables jugements : à vingt ans, on est à l'âge de l'amour, et l'amour illumine, transforme tout, son pouvoir est fascinant, universel!.. Oui, le pouvoir de l'amour est immense, c'est incontesté; mais, sans parler du motif surnaturel (1) qui peut rendre inefficace, neutraliser ce pouvoir, tout le monde ressent-il l'amour, voilà une question?... L'amour ressenti est-il toujours fascinant? Ce n'est pas démontré.

La tendance pessimiste, bien que moins fréquente, est aussi naturelle que la tendance optimiste, et d'ailleurs ne peut-on pas arriver par deux chemins à la clairvoyance sur la valeur des prétendus bonheurs delà vie? Il y a l'usage des choses qui, par expérience, montre que vivre n'est pas un but suffisant à donner à la vie, puisqu'en elle ne se trouve pas la satisfaction de nos désirs : c'est l'analyse, la déduction. Puis il y a l'enthousiasme pour les grandes belles choses, pour le service de Dieu, qui porte l'âme d'un seul coup à de hautes régions et lui fait considérer comme pré-

(l) « J'ai souvent entendu dire, écrivait le Père Chocarne, qu'on se fait prêire ou religieux trop jeune, qu'on s'engage pour la vie sans connaître ni soi, ni le monde, et que le jour où se fait cette terrible révélation, il est trop tard. Je ne partage pas du tout cette manière de voir; je crois que si, fort heureusement, le jeune homme ne connaît pas le monde, il connaît Dieu : ce qui suffît. L'amour de Dieu l'emportera toujours dans son cœur sur l'amour du monde, s'il est fidèle ; et je ne vois pas pourquoi, si l'homme choisit sa compagne dans sa fleur, Dieu n'aurait le droit de choisir ses épouses que parmi les âmes blasées, ennuyées ou flétries. »

caires et mesquins les prétendus bonheurs de la vie. L'âme est devenue exigeante au contact de l'infini... En parlant de ces âmes qu'il avait vues de si près, Montalembert disait avec sa grande éloquence :

Et comme elles ont la force, elles ont aussi la lumière, la prudence, la vraie perspicacité. Elles ont compris la vie avant de l'avoir goûtée. Qui donc leur en a enseigné les douloureux secrets? A elles si pures et si passionnées, à elles dans l'âge où le cœur commence à être dévoré par la soif insatiable des sympathies et des tendresses humaines, qui doDC leur a appris que cette soif ne sera jamais assouvie en ce monde? Qui leur a révélé l'ignominieuse fragilité des affections d'ici-bas, des plus nobles et des plus douces, des plus tendres comme des plus enracinées, de celles-là même qui se croyaient immortelles et qui tenaient le plus de place dans les cœurs où elles ont misérablement péri? Ce ne peut être qu'un instinct divinement libérateur, qui les en affranchit en nous les dérobant. Les voilà délivrées des cruels étonnements de l'âme qui rencontre le mécompte, la trahison, le mépris dans le chemin de l'amour, et quelquefois, après tant d'efforts et tant d'illusions, le silence de la mort dans la plénitude de la vie. Elles ont deviné l'ennemi, elles l'ont tourné, déjoué, vaincu; elles lui ont échappé pour toujours : Anima nostra sicut passer erepta est de laqueo venantium laqueus, contritus est et nos liberatœ sumus.

Elles vont donc porter à Dieu, dans sa première fraîcheur, tout leur cœur, tous les trésors du profond amour, du complet abandon qu'elles refusent à l'homme. Elles vont tout ensevelir et tout consumer dans le secret du dépouillement volontaire, des immolations cachées. Cela fait, .elles nous affirment qu'elles ont trouvé la paix et la joie, et dans le sacrifice d'elles-mêmes la perfection de l'amour. Elles ont gardé leur cœur pour Celui qui ne change pas et

ne trompe jamais. Et à son service elles rencontrent des consolations qui valent tout le prix dont on les paye, des joies qui ne sont pas sans nuages parce qu'alors elles seraient sans mérite, mais dont la saveur et le parfum durent jusqu'à la tombe (1).

Oui, l'amour de l'idéal et, d'autre part, un certain degré d'esprit critique qui ne s'excluent pas toujours peuvent conduire au couvent.

Après avoir espéré réaliser cet idéal dans sa propre vie, on s'aperçoit bientôt qu'au lieu d'être aidé à se perfectionner, à s'affiner, on est attardé, entravé par choses et gens, qu'il faut vivre au milieu d'un entourage vulgaire ou superficiel. Au couvent, la jeune fille espère trouver des âmes choisies, plus vibrantes, comprenant mieux les sentiments qu'elle éprouve, ressentant les aspirations qu'elle ressent; elle espère être aidée dans la recherche de la perfection, de l'intimité, de l'amour de Dieu. Quand l'esprit et le cœur, c'est-àdire l'âme tout entière, sont constamment occupés d'une chose, on aspire à en parler, mais une sorte de pudeur empêche de s'en entretenir avec des indifférents, avec des personnes qui ne vivent pas dans la même atmosphère dame ; à part son confesseur et peut-être une amie, la jeune fille éprise d'idéal, envahie de méfiance, de dégoût pour les choses banales, passagères, désireuse d'avancer vers Dieu, se sent isolée ; elle espère trouver au

(1) Montalembert, Les Moines d'Occident, t. V.

couvent le contact dont elle manque dans le monde où elle est comme étrangère.

Chez plusieurs, il y a aussi, je l'ai déjà dit, la pensée d'échapper aux responsabilités, aux décisions, au choix dans la vie ; un peu par expérience ou par intuition, elles comprennent que n'avoir qu'à obéir est une grande simplification, un considérable repos d'esprit.

Les choses qui appartiennent tout à fait à l'intime de l'àme : bonheur, sacrifice, sont essentiellement subjectives ; l'intensité de la jouissance ou du renoncement dépend bien moins de la valeur de l'objet en lui-même que de l'impression que cet objet fait sur nous. Je crois qu'il en est de même, comme cause de détermination, de l'impression produite par les événements de la vie : l'influence qu'ils exercent sur nous est très subjective. On a peu d'indépendance d'esprit, d'appréciation à l'égard d'événements dont on subit la poussée Il semble toujours — cette impression doit

être encore bien plus intense chez la femme, chez la jeune fille — que notre vie va prendre la direction que celle de telle personne connue a prise, en pareille circonstance, que tel événement aura sur notre vie la même influence qu'il a eue sur celle des gens que nous connaissons. Alors on redoute ou l'on souhaite avec passion des choses qui, en elles-mêmes, ne semblent pas capitales ; pour les acquérir ou y échapper, on serait prêt à tout.

Bien des jeunes filles ont pu surprendre, devi-

336 COMMUNAUTÉ DES SŒURS AVEUGLES DE Sï-PAUL.

ner chez une amie, une sœur aînée, qui sait? peut-être chez leur mère, des indices de lassitude, de regret. Après avoir rêvé d'amour éternel, plus d'une a vu son père rude, brutal même ; elle a surpris sa mère pleurant après des discussions avec lui et la pauvre enfant a pu se dire : « Mon Dieu ! ne s'aiment-ils donc plus ! » Elle a vu sa sœur aînée ou une amie de cœur, après quelques mois de mariage, ne plus chercher l'isolement, le tête-à-tête avec son mari, revenir à ses amies, à ses livres, à ses fleurs, avec moins de liberté, mais autant de tendresse et plus de mélancolie qu'autrefois, et elle s'est dit : « C'est donc déjà fini!... » Cela lui a donné l'éveil. Elle a observé... Elle a vu ce veuf, cette veuve, après quelque temps de grand chagrin, après avoir déclaré « leur vie brisée », oublier, se remarier et parler de leur bonheur; alors elle s'est dit avec tristesse : « L'amour n'est donc pas ce que je pensais, l'amour n'est donc rien... » car, à vingt ans, l'esprit et le cœur sont absolus et ce qui ne dure pas toujours semble « n être rien ». Alors, elle a repris dans sa bibliothèque de piété un .petit livre élégamment relié qu'on lui avait donné à sa première Communion, et là, entourée de fleurs et de choses riantes, seule dans sa chambre de jeune fille, à la porte de laquelle bonne garde est faite, où l'on n'a laissé entrer ni Schopenhauer, ni Maupassant, ni même Job ou l'Ecclésiaste, elle a lu et médité :

Vous n'avez 'point ici de demeure stable : en quelque lieu que vous soyez, vous êtes étrangers et voyageurs; et vous n'aurez jamais de repos que vous ne soyez unis intimement à Jésus-Christ.

Que cherchez-vous autour de vous? Ce n'est pas ici le lieu de votre repos

Tout passe, et vous passez avec tout le reste.

Prenez garde de vous attacher à quoi que ce soit, de peur d'en devenir l'esclave, et de vous perdre

Souvent l'homme poursuit avec ardeur une chose qu'il désire ; l'a-t-il obtenue, il commence à s'en dégoûter, parce qu'il n'y a rien de durable dans ses affections, et qu'elles l'entraînent incessamment d'un objet à un autre

Parce qu'on est sorti dans la joie, souvent on revient dans la tristesse; et la veille joyeuse du soir attriste le matin.

Ainsi toute joie des sens s'insinue avec douceur; mais à la fin elle blesse et tue

Où que vous alliez, que verrez- vous qui soit stable sous le soleil?

Vous croyez peut-être vous rassasier; mais vous n'y parviendrez jamais

Fermez sur vous votre porte, et appelez à vous Jésus, votre bien-aimé.

Demeurez avec lui dans votre cellule : car vous ne trouverez nulle part autant de paix

Si vous voulez goûter une véritable joie et des consolations abondantes, méprisez toutes les choses du monde, repoussez toutes les joies terrestres; et je vous bénirai, je verserai sur vous mes inépuisables consolations.

Plus vous renoncerez à celles que donnent les créatures, plus les miennes seront douces et puissantes ........

L'amour de la créature est trompeur et passe bientôt; J'amour de Jésus est stable et fidèle

Ne vous appuyez point sur un roseau qu'agite le vent, et n'y mettez pas votre confiance, car toute chair est comme

Vherbe, et sa gloire passe comme la fleur des champs ....

Laissez là ce misérable monde, et votre âme trouvera Je repos

Car les hommes changent vite, et vous manquent tout d'un coup

On ne doit guère compter sur un homme fragile et mortel, encore bien qu'il vous soit utile, et que vous soyez chers l'un à l'autre (1).

Or, il en est de certaines pensées comme de certains acides en contact avec certains corps : laissez-en tomber seulement une goutte, c'en est fait, elle pénètre jusqu'au fond, creusant toujours de plus en plus et ne laissant que le vide. Les gens aux apparences graves qui traitent la vocation religieuse de chose anormale, contre nature, et qui considèrent le mariage comme si naturel qu'il n'est pas besoin de vocation réfléchie pour s'y engager, ces gens-là sont surpris que la critique, le désenchantement de la vie soient entrés dans ce cœur, dans cette tête de vingt ans... Mais il ne fallait pas lui donner le spectacle de votre vie ; il ne fallait pas lui laisser lire Y Imitation /... Ah! c'est que vous pensiez qu'elle ne comprendrait pas, ou peut-être ne l'aviez-vous pas lue, ou pas comprise vous-même?... Oui, certes, les choses du monde peuvent, en dépit des préjugés admis, conduire très facilement au couvent.

Pour certaines natures, l'éducation reçue au

(1) Imitation.

couvent dispose aussi à la vocation religieuse : quand, dès l'enfance, on a été enveloppé de cette atmosphère de paix, de calme, d'ordre, on prend lhabitude d'une vie très régulière, sans imprévu, sans secousse; on a été nourri dans cette crainte grande et presque superstitieuse des dangers du monde, dangers mal définis dans l'esprit et d'autant plus impressionnants pour le cœur; on a peur de n'y pouvoir échapper; sans doute on peut faire son salut partout, mais « avec tant de difficultés dans le monde, tant de facilités au couvent » qu'on veuo y rester ou y revenir.

Mais les motifs de vocation que nous avons étudiés jusqu'ici ne sont pour ainsi dire que « causes occasionnelles », causes naturelles, si l'on veut; il nous faut parler maintenant de la « cause première » qui est la cause surnaturelle.

Les causes secondaires ou motifs humains de détermination étaient multiples, la cause première, « cause efficiente », est forcément une : c'est Dieu. Toutefois l'unité n'exclut pas la variété et le même amour de Dieu peut prendre, selon la nature des esprits et des cœurs, diverses formes ou aspects. Puis l'appel divin n'est pas le même pour tous : aux uns, il est dit impérativement comme à Philippe : « Suivez-moi », aux autres, comme à André et Pierre : « Venez et voyez » , c'est

à-dire : choisissez. Pour essayer de s'en faire une idée, il ne faut pas s'en tenir à des conversations de salon ou à des dissertations de philosophes, il faut compulser patiemment les vies de religieuses écrites à l'aide de leurs papiers intimes, par des historiens psychologues; il faut tâcher d'interroger quelques religieuses intelligentes et expérimentées, quelques maîtresses des novices douées du sens d'observation. On s'aperçoit alors que, tout au rebours du préjugé commun, les vocations les plus nombreuses, les plus sûres, sont celles qui procèdent des appels les plus directs, les plus mystiques, entendus par l'âme dans le silence de la prière. Ces appels se présentent sous divers aspects : d'abord l'attrait de la virginité, le désir d'être « parmi les vierges qui suivront partout l'Agneau en chantant » Attrait fréquent

chez des âmes très naïves, très simples. C'est la vocation du printemps de la vie, dont la réalisation peut bien être retardée par les circonstances, mais dont la conception a lieu alors qu'on est remplie de sève, d'enthousiasme ; on se donne dans toute sa fraîcheur, avec une impression de plénitude, avec le sentiment d'une vie absolument intacte qu'on offre à Dieu. Puis c'est l'amour pour la personne même de Jésus-Christ à qui l'on veut se donner comme épouse.

Un jour, dit Marguerite-Marie Alacoque, après la sainte Communion, il me fit voir qu'il était le plus beau, le plus

riche, le plus puissant, le plus parfait et accompli de tous les amants.

Et une autre fois il me dit : « Je t'ai choisie pour mon épouse, et nous nous sommes promis la fidélité lorsque tu m'as fait vœu de chasteté. C'est moi qui te pressais de le faire, avant que le monde eût aucune part dans ton cœur; car je le voulais tout pur et sans être souillé d'aucune affection terrestre » (1).

Et on lit aux Actes de sainte Agnès :

Mon époux a orné de pierres précieuses et mon cou et ma main; il a mis à mes oreilles des joyaux inestimables : et il m'a toute parée de perles fines et éclatantes.

11 a imprimé sa marque sur mon visage, afin que je n'admette pas d'autre amant que lui. J'aime le Christ, je serai l'épouse de Celui dont la Mère est vierge, de Celui que son Père a engendré spirituellement, de Celui qui déjà fait retentir à mes oreilles ses harmonieux accords : si je l'aime, je suis chaste; si je le touche, je suis pure; si je le possède, je suis Vierge. Il m'a donné un anneau pour gage de sa foi et m'a parée d'un riche collier.

J'ai aspiré le miel et le lait sur ses lèvres. Et son sang colore mes joues. Il m'a montré des trésors incomparables, dont il m'a promis la possession.

Déjà, par l'aliment céleste, sa chair est unie à la mienne et son sang colore mes joues : c'est Lui dont la mère est Vierge, Lui que son Père a engendré spirituellement. Je suis fiancée à Celui que servent les Anges, et dont le soleil et la lune admirent la beauté (2).

Il y a aussi l'attrait de l'apostolat, le désir ardent d'amener un grand nombre d'âmes à

I (1) Bougaud, Histoire de la Bienheureuse Marguerite-Marie. (2) Répons chantés par l'Église en la fête de sainte Agnès, formés de paroles tirées des anciens Actes de lu martyre.

Jésus-Christ; on éprouve tant de bonheur aie connaître et à l'aimer qu'on veut, pour son infime part , contribuer à le faire connaître et aimer partout et de tous. Ce genre de vocation conduit le plu s souvent dans les ordres qui, sous tant de formes, de tant de manières , s'occupent de la conversion des infidèles, de l'évangélisation des pauvres, des enfants : missions extérieures et intérieures. Toutefois, ce zèle apostolique peut aussi embraser l'âme des contemplatifs ; telle, sainte Thérèse qui, du fond de son Carmel, priait avec tant de ferveur pour les missions de saint François-Xavier et contribua ainsi à leur extraordinaire succès. Puis c'est le désir de servir Dieu dans l'action en accomplissant sa volonté dans toute son étendue, de réaliser autant que possible la parole de Notre-Seigneur : « Ma nourriture est de faire la volonté de mon Père. » D'autres âmes sont surtout possédées par le désir de l'unité parfaite ou union totale avec Dieu. Elles choisissent « la meilleure part ». Elles veulent que leur existence terrestre se passe en contemplation au pied de l'Hôte de Béthanie, la plus séparée possible du monde.

L'attrait du renoncement total, absolu, à toutes choses, la soif d'immolation, la volonté de partager quelque peu les souffrances de la Passion, le désir d'expier les innombrables outrages faits chaque jour à Dieu déterminent les Carmélites et les Clarisses. Les ordres les plus sévères, les plus austères, au lieu d'effrayer, attirent, on ne trouve

LA VOCa/ION RELIGIEUSE. 343

jamais qu'ils le soient assez. Cet attrait surprend, paraît incompréhensible; c'est que nous autres, gens du monde, alors même quo nous soyons très simples dans nos goûts, nous cherchons à nous faire une vie aussi conforme à ces goûts, aussi douce que possible; alors même que nous soyons sincèrement attachés à la religion, notre pensée cherche plutôt le Seigneur Jésus à Béthanie qu'au désert, au Thabor, au Cénacle qu'au mont des Oliviers et au Calvaire. C'est pourquoi nous avons peine à comprendre les âmes qui sont altérées de souffrances, qui demandent, qui cherchent à souffrir, parce qu'elles possèdent l'ineffable bonheur d'aimer beaucoup et d'un amour effectif Celui qui, par amour, a voulu tant souffrir pour les hommes. Ce sont là les vocations les plus solides, presque toujours immuables, parce que les raisons qui les motivent sont souveraines, sans aucun alliage d'intérêt personnel (1).

(1) ce Pour ce qui est de la vocation à la vie religieuse, sans me prononcer définitivement, voici pourtant quelle est ma pensée. Je suis très fortement incliné à croire que c'est chez vous une vocation véritable, et voici mes principaux motifs de penser ainsi : C'est d'abord la pureté parfaite, le désintéressement absolu de vos vues; j'ajouterai, et cet attrait singulier pour le sacrifice, qui me semble une inspiration de Notre-Seigneur. C'est ensuite que ce goût pour cette vie d'élite, loin de paraître le résultat d'une imagination exaltée, est accompagnée au contraire delà perception très positive, non seulement des sacrifices qu'il vous faudra faire pour en venir là, mais encore des épreuves certaines que vous offrira, par la partie extérieure d'elle-même, cette nouvelle vie.

« Ni vous ne vous dissimulez, ni vous ne vous exagérez ces épreuves, qui tiennent, je le disais, au côté extérieur de la vie de communauté, mais qui n'empêchent pas, pour les âmes qui

D'autresformes d'appel, encore très directes, très élevées, bien qu'un peu moins transcendantes que les précédentes, fournissent aussi des vocations sûres et nombreuses ; généralement, c'est plus tard, dans la vie, que ces appels se manifestent. On éprouve avec une extrême intensité le sentiment du fini des choses de la terre, on se dit : « La vie de l'homme passe comme l'herbe; il fleurit comme une fleur des champs, un vent souffle et elle se sèche. Il n'en reste aucune trace dans le lieu même où elle était née. »

Un grand esprit de foi dissipe les mirages habituels et fait estimer les choses à leur véritable valeur. Certains sont attirés par la beauté, le prix des choses du ciel, d'autres sont repoussés par l'insignifiance des choses delà terre.

La volonté de ne rien laisser perdre dans sa

savent, et ce n'est pas difficile, s'élever au-dessus, la sève intérieure, l'onction secrète, les pures, austères et profondes joies qui viennent de la certitude qu'on a choisi la meilleure part.

« Je suis donc très porté à croire que c'est vraiment l'appel de Dieu que vous entendez, sans voir encore d'une manière très claire à quelle vie religieuse vous seriez appelée : c'est là une question dont la solution viendrait ensuite. Mais je pense qu'il ne faudra pas le déclarer tout d'abord à votre famille, ni trop différer non plus; ce sera affaire d'appréciation délicate et de filiales convenances.

« Que vous ressentiez, mon enfant, dans la partie humaine de votre être toutes ces frayeurs dont vous me parlez, je n'en suis nullement surpris. Vous êtes au moment de donner à votre âme et à votre vie ce dernier coup qui tranchera tant d'anciennes, douces et fortes attaches! Mais je ne doute pas que le bon Dieu ne vous fasse sentir aussi les douceurs cachées au fond de tous les grands sacrifices et de tous les grands devoirs remplis. » Lagrange, Vie de MsT Dupanloup, t. III (Lettres).

vie, de lui faire produire son maximum de bien est aussi un puissant motif de vocation. Certaines âmes sont attirées par le besoin de solitude, l'attrait du silence, le désir et l'espoir d'y être plus facilement recueillies, de s'y tenir plus constamment près de Dieu. Ce sont de tels sentiments qui donnent à la jeune fille la plus aimée, la plus choyée, parfois la plus adulée, le courage de quitter ses parents. Certes, la séparation ne se fait pas sans de cruels combats intérieurs et extérieurs : les cris d'angoisse, les récits des hésitations, des luttes douloureuses remplissent l'histoire des vocations, mais avec paix et sérénité finales (1).

(1) « Mais une décision immédiate n'est nullement nécessaire, et il me parait indispensable au contraire que vous restiez quelque temps encore dans le monde et dans votre famille, portant toujours devant Dieu votre sainte pensée, la méditant sans trouble et sans impatience, et vous donnant tout le temps d'approfondir votre vocation, de vous en convaincre vous-même, et d'en convaincre aussi votre famille : c'est ce dernier point qui est particulièrement délicat, et demande de vous une délicatesse et une prudence extrêmes.

« La peine de vos chers parents est si naturelle, et, au point de vue où ils sont, avec les idées qui sont les leurs, il leur est si difficile de comprendre et d'accepter votre sacrifice ! Laissez à la douleur le temps de s'épancher; à ce qu'ils croient leur devoir toute facilité pour vous faire toutes les observations qu'ils croiront raisonnable et juste de vous faire; il faut qu'ils soient bien convaincus que vous avez tout écouté, tout considéré, tout pesé, et que vous ne cédez pas à un entraînement, mais à une conviction. Ayez pour eux, en tout le reste, plus d'égards et de tendresse que jamais. Sur le point précis de votre vocation, écoutez avec déférence, calme et respect; répondez avec fermeté, mais douceur; qu'ils sentent bien que l'affection est en vous vive, profonde, plus filiale que jamais, de telle sorte que, s'ils vous voient faire céder de tels sentiments, ils comprennent que ce n'est pas parce

Enfin les vocations les moins nombreuses, celles qui ont le plus besoin d'être mises à l'épreuve

qu'ils vous manquent, mais parce que réellement une voix plus haute et plus forte vous parle; la seule devant laquelle et le sentiment filial et le sentiment paternel et maternel doivent s'incliner.

« Et pendant cette épreuve et cette lutte, tournez-vous plus que jamais vers Dieu dans la prière ; là est votre joie, votre consolation, votre paix, votre lumière. Béni soit Dieu qui daigne mêler aux amertumes de ces combats l'onction de ces consolations ! Cela n'a pas lieu toujours; c'est alors l'épreuve suprême. Je lui demande de vous l'épargner et de vous porter toujours comme en ce moment dans ses bras, jusqu'à ce que tout soit consommé, et que vous lui apparteniez pour toujours. Alors il fera ce qu'il voudra. Vous serez plus forte, et la beauté d'âme qu'il vous destine, et la fécondité de vie qu'il vous réserve, quelle que soit la route, douce ou âpre, par laquelle il vous y mène, vous y arriverez sûrement.

« En résumé donc, attendez quelque temps encore, dans la paix, l'étude attentive et calme de vous-même, la patience, la douceur et la force que vous puisez au cœur de Dieu. J'espère bientôt pouvoir vous rencontrer. Alors une décision définitive pourra être prise. Je demande au bon Dieu de toutes mes forces qu'il m'éclaire moi-même, et qu'il mette sur mes lèvres une parole qui interprète réellement à votre égard sa sainte volonté. »

« Vous éprouvez, mon enfant, ce qu'on éprouve d'ordinaire après les grands et généreux sacrifices. Un calme profond, la douce paix de Dieu, succède à ces troubles causés par la chair et le sang, qui naturellement tressaillent avant de s'immoler. Le sacrifice consommé, on se retrouve en face de Dieu seul, caché dans son sein paternel, et sa joie infinie inonde. Goûtez-la, mon enfant, cette paix et cette joie de Dieu, et n'ayez regret à rien de ce que vous laissez, qu'est-ce que ce monde, et qu'est-ce que la vie? Qu'est-ce que Dieu, et qu'est-ce que le ciel? Tout est là, la raison de vos sacrifices et de vos espérances, dans ce simple et grand contraste. Quant aux affections saintes avec lesquelles vous avez dû lutter, ne craignez rien ! Dieu leur rendra au centuple leur généreuse coopération à cette vocation si manifestement venue de Dieu; et votre chère mère aussi m'a écrit qu'elle était dans la paix et l'action de grâces. Quant à votre noviciat, et à toute votre vie religieuse, je n'ai, mon enfant, qu'un mot à vous dire, le mot de saint Jérôme aux grandes âmes qu'il entraînait

d'un sérieux noviciat viennent des motifs suivants : besoin de fuir le tumulte du monde — désir d'expier ses fautes ou les fautes de quelqu'un de cher — terreur de ne pouvoir faire son salut en restant dans le monde — crainte de ne pouvoir résister à des attraits qu'on ressent vivement. Ici, on le voit tout de suite, l'imagination peut facilement faire illusion sur la profondeur du sentiment et la réalité de la vocation. C'est pourquoi il importe de multiplier précautions et délais. Telle qui ne croit pas pouvoir faire son salut dans le monde, qui voit des obstacles, des pièges partout, s'aperçoit, lorsqu'un peu de temps a passé, lorsque quelques circonstances se sont modifiées, que le désir d'entrer en religion a passé, lui aussi, et qu'en définitive la vie ordinaire suffit à ses aspirations réelles.

En somme, ces derniers motifs de vocation sont

vers les sommets, par des voies assez semblables à la vôtre : Soyez généreuse, ne faites pas à demi votre sacrifice, ne reprenez jamais rien de ce que vous avez donné : à ce prix, comptez sur une sainte et féconde vie ; j'ajouterai même sur une vie heureuse, au milieu de ces renoncements; car l'onction de l'Esprit- Saint, qui dépasse toutes délices, est a ce prix : la parfaite générosité.

« Les épreuves viendront, comptez-y, les sécheresses, la privation des consolations sensibles. Mais si votre générosité, même au milieu de ces épreuves, et dans cet abandon apparent de Dieu, ne se dément pas, oh ! que de mérites ! et même quelle abondance de joies spirituelles !

B « Courage donc, ma chère enfant, c'est le port. Ancrez-y fortement votre pauvre petite nacelle, où Jésus est avec vous. Je vous bénis bien paternellement en Notre-Seigneur. »

Lagkange, Vie de M*1 Dupanloup, t. III (Lettres).

inspirés plutôt par la crainte de Dieu que par son amour. Ce n'est donc que « le commencement de la sagesse », mais il peut conduire à son épanouissement si l'on sait aller jusqu'au bout de soi-même... « Aller jusqu'au bout de soimême », c'est la grande préoccupation des âmes ayant une fois entendu la voix qui retentit « sans aucun bruit de paroles extérieures ». Cette voix toujours vivante, très douce mais très instante qui dit : « Marthe, Marthe, vous vous occupez de bien des choses... » et à un autre : « Suivez-moi... » ou : « Celui qui veut marcher avec moi doit tout quitter ».

Ce sont des « conseils » non des « préceptes », dit-on, et les conseils n'obligent pas. Mais il y a des âmes que le conseil oblige; dès lors qu'une perfection possible leur a été montrée, cela suffit, et c'est fini... Le : «Ah! situ voulais! » qu'une voix si pénétrante répétait au jeune Gratry (1), s'entend sans cesse et descend jusqu'au

(1) « Mais voici qu'une espèce de souffle vivifiant m'entourait et pénétrait dans ma poitrine, et qu'une voix tout intérieure, d'une extraordinaire noblesse et d'une douceur incomparable, me disait lentement et gravement, avec un accent d'une insondable profondeur : —«Ah! si tu voulais! — Je ne peux pas vouloir, répondisse avec beaucoup de douceur et de respect, vous voyez bien que c'est impossible. — Pourtant si tu voulais? » reprenait la douce voix toujours plus caressante et vivifiante. Et moi, je faisais la même réponse, en prenant à témoin le ciel tout entier que c'était impossible. « Tu n'es point obligé à cela, semblait « me dire ou l'ange ou la céleste Reine qui parlait, mais cependant si tu voulais!... » C'étaient toujours les mêmes mots, mais avec un sens grandissant. Je voyais les immenses conséquences de cette volonté libre, de ce sacrifice qu'on ne | m'imposait pas,

fond de l'être. Il n'y a plus de repos possible que dans l'obéissance entière , totale, au conseil et que dans le don de soi-même, jusqu'au bout de soi-même, consommé par les austères mais admirables vœux de religion qu'il faut être bien inattentif pour qualifier de « contre nature, de déraisonnables ».

Non, il n'y a rien de déraisonnable, de contre nature à vouloir « aller jusqu'au bout de soi-même », et à désirer y être encouragé , aidé parles conseils et les exemples des personnes avec lesquelles on vit, au lieu d'en être constamment détourné par le contact des indifférents. Non, il n'est pas contre nature de vouloir se décharger du fardeau de la responsabilité, des décisions à prendre pour la conduite de la vie, en promettant d'obéir aune Supérieure qui, en vous commandant, a conscience de toute cette responsabilité. Non, ce n'est pas contre nature de vouloir s'abandonner à quelqu'un sans aucune réserve, et, parce qu'on est prêt à donner tout son cœur, tout son esprit, toute sa volonté, de vouloir être sûr, mais absolument sûr, de Celui à qui on remet tout son

être de préférer se donner à Jésus-Christ

plutôt qu'à un homme.

mais qu'on me conseillait avec d'admirables promesses... Et la merveilleuse conversation se poursuivait ainsi toujours, avec la même demande et la même réponse. » Gratry, Souvenirs de ma jeunesse.

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