CHAPITRE II
Une question se pose à présent : quelles peuvent bien être, pour une aveugle, les causes déterminantes de vocation?
Selon leur tournure d'esprit, certaines personnes ne comprennent pas que des aveugles se fassent religieuses, les autres s'étonnent que toutes n'entrent pas au couvent.
En effet, ceux qui considèrent la vie religieuse comme une folie, comme un long martyre, qui n'y voient qu'assujettissements et privations ne conçoivent pas qu'une aveugle puisse avoir le besoin de surajouter ce supplice à celui de la cécité ; ceux qui considèrent tout au contraire la vie religieuse comme une béatitude terrestre que, seules, « les séductions trompeuses du monde » font méconnaître sont presque surpris qu'un couvent existant pour les aveugles, toutes les aveugles ne s'y précipitent pas... C'est que les uns et les autres — je l'ai déjà dit mais, à dessein, je le répète — considèrent la jeune fille aveugJe
comme cloîtrée et presque anesthésiée par la cécité ; sans cloute , on admet que le cœur survit, mais il semble que l'aveugle ne soit plus qu'un demiêtre vivant. J'ai montré combien cette opinion est exagérée : j'espère que le lecteur ne la partage plus maintenant.
Le célibat étant, nous l'avons vu, le lot ordinaire des jeunes filles aveugles, l'éducation qu'on leur donne est orientée de manière à les y préparer. Mais on serait dans l'erreur en pensant que, par cela même, toutes celles qui ont passé par les écoles sont prêtes à entrer en religion.
D'abord, pour l'aveugle , l'état de vieille fille est imposé, non choisi; ensuite, qu'on y prenne garde, ce ne sont pas du tout les mêmes tendances de caractère qui font les religieuses et les vieilles filles. Celles-ci ont presque toutes un caractère indépendant voulant être dans la vie aussi peu assujetties qu'il est possible à la direction de quelqu'un. Il y aurait, au contraire, plus de rapports entre les genres de caractère qui font la femme mariée et la religieuse : ce sont les natures tendres qui ont besoin de se sentir soutenues, abritées, qui ne veulent pas avoir toute la responsabilité de leurs actes , qui ont l'efîroi de la solitude ; les âmes ardentes, passionnées,' qui veulent se donner tout entières, en une seule fois, à une seule personne, sans attendre pour se dévouer les mille occasions quotidiennes, « Pour une jeune fille ,
écrivait une ouvrière, ce n'est pas une existence que de rester toute seule. Il arrive un moment où elle se lasse de son isolement, et se livre à un terrible ennui. L'état du mariage ne me présente aucun attrait. Mon désir est de suivre la vocation religieuse, n'ayant plus qu'une seule ambition : celle de me dévouer toute à Dieu et de faire du bien autour de moi (1). »
Il est vrai, c'était une ouvrière clairvoyante qui parlait ainsi, mais cette manière de penser et de sentir est bien humaine, surtout bien française, la cécité n'y change rien \ « Au fait, est-il peuple sur lequel la vie collective ait eu et ait encore plus d'influence que sur les Français qui ont toujours besoin de se sentir en harmonie avec les autres? La solitude nous pèse ; si l'union fait pour nous la force, elle fait aussi pour nous le bonheur. Nous ne pouvons consentir à penser seuls, à sentir seuls, à jouir seuls; nous ne pouvons séparer la satisfaction d' autrui de notre satisfaction propre (2). »
Cette tendance d'esprit est encore plus féminine que masculine ; assurément, elle contribue à l'immense succès, en France, des congrégations de femmes. Les jeunes filles aveugles n'y échappent point, elles éprouvent à un haut degré le besoin de communiquer à des âmes en harmonie avec la leur les sentiments, les enthousiasmes de la
(1) Comte cTHaussonville, Salaires et misères de femmes.
(2) Fouillée, Psychologie du peuple français.
vingtième année et de n'être pas isolées dans l'admiration. Quand on aime le Bien ou le Beau et qu'on est profondément ému par une de ses manifestations, on cherche d'instinct quelqu'un pour lui faire partager son enthousiasme, tant l'admiration est d'essence altruiste. Une très délicate jouissance n'est-elle pas de prier ensemble, de lire à deux une belle page? Les aveugles ressentent ce besoin très vivement et ne peuvent, comme les clairvoyantes, en rêver la satisfaction dans l'intimité du mariage. Celles qui ont été élevées dans une école spéciale, par des maîtresses fines, cultivées, qui ont eu des compagnes vibrantes et qui, après cela, ne trouvent dans leur famille qu'un milieu terre à terre occupé uniquement de choses matérielles, sont heurtées, comprimées, et aspirent à un autre genre de vie.
Puis, pour une aveugle, c'est un grand attrait d'habiter avec des aveugles, de se consacrer à l'éducation, à renseignement d'enfants aveugles : on se sent utile, la vie prend un sens net, défini, dont les résultats s'apprécient immédiatement. Il y a aussi la satisfaction de penser qu'on va faire partie d'un groupe, d'un ensemble, et que c'est dans un corps d'élite qu'on entre. Elle est d'autant plus sensible, cette satisfaction, que, trop souvent, l'aveugle, chez elle, dans une famille dépourvue de délicatesse, a été écrasée, se croyant, se sentant* un être à part et inférieur, tandis que la profession religieuse va la
mettre exactement au niveau de son entourage.
Il y a enfin le besoin de sécurité matérielle et morale, le besoin de direction constante qui est peut-être plus ressenti par l'aveugle que par la clairvoyante.
Toutefois, il ne faut rien exagérer, et si attrayantes que puissent être les recherches psychologiques, les explications qui flattent les tendances rationalistes de notre époque, il faut, surtout dans les causes de vocation religieuse, tenir compte, pour les aveugles comme pour les clairvoyantes, de l'immense attrait, de la ferveur qu'exprime si bien ce fragment de la Bienheureuse Marguerite-Marie :
Ma plus grande joie était de penser que je communierais souvent; car on ne voulait me le permettre que rarement. Je me serais crue la plus heureuse personne du monde si je l'avais pu faire souvent et passer les nuits seule devant le Saint Sacrement. Les veilles de communion, je me sentais abîmée dans un si profond silence que je ne pouvais parler qu'avec violence, pour la grandeur de l'action que je devais faire, et après, je n'aurais voulu ni boire, ni manger, ni voir, ni parler, tant la consolation et la paix que je sentais étaient grandes.
...Si j'allais dans votre maison, ce serait pour l'amour de vous; je veux aller dans une maison où je n'ai ni parent ni connaissance, afin d'être religieuse sans autre motif
que l'amour de Dieu Je veux aller chez les Saintes
Maries, dans un couvent éloigné, où je n'aurai point de connaissances. Je ne veux être religieuse que pour Pieu seul. Je veux quitter le monde tout à fait, me ca-
cher en quelque coin où je puisse l'oublier et en être oubliée pour toujours (1).
Il faut, dans les causes de vocation, faire large, très large, la part des appels directs de Dieu.
L'appel impératif, ou plutôt souverain, que Dieu adresse à l'âme ?« sans aucun bruit de paroles »,et auquel l'âme répond de même, peut être entendu par la jeune fille aveugle aussi bien que par la clairvoyante. Seulement, avant Anne Bergunion, ces âmes d'aveugles ne pouvaient y correspondre ; c'était pour elles une souffrance très incomprise, mais évidemment très vive comme toutes les souffrances intimes : Anne Bergunion l'avait ressentie pour elle-même, peut-être d'autres lui confièrent la leur et elle s'en inspira.
Cet appel existe, c'est indéniable : on voit des organistes aveugles quitter un couvent où elles sont placées dans un milieu agréable, cultivé, qui a pour elles considération, affection; c'est donc bien parce qu'elles veulent se consacrer complètement à Dieu, lui appartenir, devenir épouses mystiques de Jésus-Christ. D'autres, qui n'ont rien d'attrayant autour d'elles, pour qui la vie est difficile, rude, ne voudraient aucunement entrer en religion. Non, la vocation religieuse, pas plus que la piété, la ferveur, ne vient de la cécité,
(1) Bougaud, Histoire de la Bienheureuse Marguerite- Marie.
et c'est au plus intime de l'âme qu'elle tient, c'est là qu'elle a sa racine.
De même qu'il devrait être interdit de parler d'art pour ceux qui n'ont pas le sens artistique et qui, à part cela, peuvent être des gens intelligents et intéressants, de même les personnes qui n'ont pas quelque peu vécu de la vie d'âme, pour qui piété, ferveur sont des abstractions, ne devraient jamais raisonner de ce qui touche les rapports des âmes avec Dieu, parce qu'elles n'y comprennent rien.
Lorsqu'une âme a profondément senti les saintes joies de la ferveur, le bonheur du contact de son pauvre être avec Dieu, elle a conscience, clairvoyante ou aveugle — la vue n'y fait rien — qu'aucune joie du monde ne peut approcher de cette joie mystique; dès lors, il n'est point étrange qu'elle désire rester le plus possible dans cette délicieuse atmosphère et qu'elle aille la chercher dans « la vie religieuse ».