CHAPITRE III
Pour comprendre « la vie religieuse », il faut faire l'effort de sortir de nous-mêmes, quitter nos habitudes d'esprit, nos préoccupations d'affaires soi-disant graves.
Celui qui ne s'est jamais arrêté une demi- heure pour réfléchir à fond sur « la vie » , sur sa vie à soi, sur le but qu'elle a et sur le but qu'on aurait pu, qu'on pourrait encore lui donner, celui qui, pratiquement sinon théoriquement, n'est occupé que de la vie terrestre, qui avance sans nul souci de se rapprocher de Dieu, de se modifier soi-même , ne saurait entendre ce qu'est la vie religieuse. Pour s'y intéresser, il faut être préoccupé de « vie intérieure » , de « vie d'âme » , du contact avec Dieu. Il faut connaître la jouissance très grande — peut-être la plus grande qu'il y ait — consistant à se modifier au prix d'un labeur incessant. En effet, si d'une part nous nous acceptons nous-mêmes, avec le lot de qualités, de défauts, d'inclinations bonnes ou mauvaises hérités de nos
parents ou recueillis au hasard des circonstances, sans avoir la volonté de nous améliorer par de constants efforts; d'autre part, si nous considérons Dieu comme tellement loin, tellement séparé de nous qu'il ne peut y avoir contact réel entre son Être infini et notre âme, finie; si jamais, jamais, nous ne nous gardons cette heure de silence dont le Père Gratry montre l'idéal bienfait, heure pendant laquelle l'âme, mise en présence de Dieu, peut recueillir ses enseignements... alors, nous ignorons jusqu'au premier mot de la vie d'âme, nous ne pouvons ni en parler, ni comprendre ce qu'on en dit; nous sommes exposés à considérer comme illusion, comme chimère, ce qui cependant correspond à une réalité très objective.
La vie d'âme est autre chose que la vie de l'esprit, au sens donné habituellement à ce mot. Telle humble religieuse occupée du matin au soir de besogne matérielle peut avoir une vie d'âme infiniment plus intense que tel homme de lettres, tel savant constamment occupé d'idées, mais point du tout préoccupé du développement de son âme dont il a peu de souci. La culture de l'esprit peut, dans certaines conditions, préparer, faciliter celle de l'âme ; elle ne l'implique pas nécessairement.
En effet, l'âme n'est pas qu'intelligence... elle a d'autres facultés, d'autres puissances, si l'on veut; elle n'a pas seulement le sens externe, le
sens intime, elle a aussi le o sens divin » (l). Lorsque d'accord avec Thomassin, Gratry et d'autres philosophes on admet ce sens divin, ou mieux encore, lorsque, sans avoir jamais entendu les noms de ces penseurs, sans savoir que l'âme a telle et telle puissance, on constate en soi ce sens, et qu'alors on ne fait pas difficulté de l'admettre chez les autres, on comprend la vie religieuse. On comprend que , dans la vie, le contact avec la nature, avec les personnes ne suffise pas, ne prenne pas jusqu'au fond de notre être ; on comprend que s'approcher de Dieu soit le grand, le suprême désir, et que, pour s'en approcher, l'on tende de toute la force de sa volonté à devenir moralement moins imparfait. Et l'on se sent
(1) « Les impressions produites par la nature physique sont nommées sensations; on réserve aux autres le nom de sentiments : mais dans les sentiments, il faut évidemment distinguer le sentiment qu'a l'âme de sa propre vie, d'avec les sentiments qui peuvent venir de Dieu. Or, cette triple capacité de sentir ces trois choses, le corps, l'âme elle-même et puis Dieu, reçoit trois noms, sens externe, sens intime, sens divin, selon l'objet.
« Il y a des philosophes qui n'admettent pas ce que nous appelons le sens divin. C'est par inattention, ce semble; car ceux même qui réduisent la sensibilité à deux choses, le sens externe, qui a pour objet la nature, le sens intime, dont l'objet est l'âme, admettent pourtant qu'il y a dans l'âme quelque chose qui sent Dieu, ou du moins qui l'atteint. Quelques-uns, il est vrai, pensent qu'il n'y a rien dans l'âme qui soit capable de sentir Dieu, et qu'on ne peut l'atteindre que par la raison pure. C'est une profonde erreur. Ces philosophes sont aussi ceux qui pensent que nous n'avons d'autres effets de la présence de Dieu que la présence des idées nécessaires, l'idée de cause, celle d'unité, celle "d'infini. Penser ainsi, c'est mutiler l'âme ; c'est en ôter le sanctuaire; c'est en extirper la racine. » Gratry, De la Connaissance de lame, t. I.
tellement faible, tellement isolé pour la lutte, tellement entravé , arrêté par les broussailles des occupations, des usages parasites, qu'on comprend le bien-être éprouvé à se sentir entouré, encouragé, soutenu par cet ensemble de choses qui a nom « vie religieuse, vie de communauté ».
« Si tous connaissaient la félicité de l'état religieux, dit saint Laurent Justinien, les hommes s'y précipiteraient en foule, mais comme alors le cours des générations humaines s'arrêterait, la Providence cache cette félicité au plus grand nombre, et elle est pour eux une énigme obscure dont quelques-uns seulement comprennent la signification. »
Quelle est donc cette félicité? Est-elle purement mystique?... « Elle a choisi la meilleure part » signifierait-il seulement la part pour l'éternité? Mais alors que deviendrait la promesse de Notre-Seigneur à saint Pierre : « Je vous le dis, en vérité, personne ne quittera pour le royaume de Dieu ou sa maison, ou son père et sa mère et ses frères, ou sa femme, ou ses enfants qui ne reçoive dès ce monde beaucoup davantage et dans le siècle à venir la vie éternelle » (1)?
Tous ceux qui ont lu Saint Dominique, par le
(1) Saint Luc, ch. xvm.
Père Lacordaire, se rappellent la description si poétique qu'il fait du monastère au moyen âge , avec son cloître intérieur, la fontaine ou le puits symbolique au milieu des arceaux, avec ses grandes galeries et ses petites cellules, son église recueillie, avec ses tableaux, ses inscriptions rappelant l'histoire de l'ordre, les souvenirs de la famille religieuse, avec les longues files de moines de tout âge qui, calmes , silencieux, passent et repassent sur les dalles recouvrant les tombes de leurs aînés. Le plus souvent, ces monastères étaient admirablement situés; aussi beaucoup portaient-ils les noms de Beau-Lieu, de Clair-Lieu, Cher- Lieu, etc.
Au moment de quitter son cloître pour la cour de Charlemagne, Alcuin écrivait :
0 ma cellule! douce et bien-aimée demeure, adieu pour toujours! Je ne verrai plus ni les bois qui t'entouraient de leurs rameaux entrelacés et de leur verdure fleurie, ni tes prés remplis d'herbes aromatiques et salutaires, ni tes eaux poissonneuses, ni tes vergers, ni tes jardins où le lys se mêlait à la rose. Je n'entendrai plus ces oiseaux qui chantaient matines, comme nous, et célébraient à leur guise le Créateur, ni ces enseignements d'une douce et sainte sagesse, qui retentissaient, en même temps que les louanges du Très-Haut, sur des lèvres toujours pacifiques comme le? cœurs. Chère cellule! je te pleure et je te regretterai toujours; mais c'est ainsi que tout change et tout passe, que la nuit succède au jour, l'hiver à l'été, l'orage au calme, la vieillesse fatiguée à l'ardente jeunesse (1).
(1) Montai.embert, Les Moines d'Occident, Introduction.
Voilà comment les religieux aimaient leur couvent, il y a mille ans; aujourd'hui, ils ne l'aiment pas moins. Pourtant la plupart, les couvents où se passe la vie des religieuses de notre époque n'ont certes rien de commun avec les monastères du moyen âge. Combien qui sont une incommode maison, parfois une masure dans une ruelle de faubourg! Mais si c'est là que la jeune fille a vu, au milieu des enfants d'un asile, des malades d'un hôpital ou des vieillards d'un hospice, une Sœur de charité qui lui avait semblé avoir trouvé « le lieu de la paix », sinon du repos, eh bien, cette maison laide, froide, triste, étroite et malaisée où elle a eu sa révélation, où peut-être elle est venue faire son noviciat, la religieuse du dix-neuvième siècle s'y attache, l'aime, la voit dans son souvenir comme le moine Alcuin voyait sa belle solitude.
En vérité, si l'on considère comment les religieuses aiment jusqu'aux murailles de leur noviciat, ce printemps de la vocation, on est amené à penser que « l'entrée en religion » les fait renaître, les embrase et leur permet d'éprouver alors des impressions aussi vives qu'on en éprouve pendant l'enfance ou au temps de l'amour.
Les enfants ont cette inappréciable faculté de voir les choses non telles qu'elles sont, mais telles qu'ils veulent qu'elles soient et, comme le dit si poétiquement Ruskin, de pouvoir croire qu'ils possèdent une coupe d'or ou bien une nacelle de
fée dans une pauvre petite cupule de gland (1)... Alors il arrive ceci — qui n'a plus lieu ensuite dans la vie, si ce n'est peut-être à l'heure de l'amour — l'esprit voyant les objets tels que le cœur les souhaite, on est heureux et, surtout, plus tard, on a l'impression, le souvenir ou l'illusion d'avoir été heureux; et les lieux habités autrefois (mieux encore si l'on n'y est point revenu depuis)
(1) « Autant que j'ai pu moi-même l'observer, le caractère dïstinctif de l'enfant est de toujours vivre dans le présent tangible; prenant peu de plaisir à se souvenir et rien que du tourment à attendre; également faible dans la réflexion et dans la prévision, mais possédant de façon intense le présent actuel, le possédant, en vérité, de façon si intense, que les douces journées de l'enfance paraissent aussi longues que plus tard le paraîtront vingt jours, et appliquant toutes ses facultés de cœur et d'imagination à de petites choses, de façon à les pouvoir transformer en tout ce qu'il veut. Confiné dans un petit jardin, il ne rêve pas être quelque part ailleurs, mais il en fait un grand jardin. En possession d'une cupule de gland, il ne la méprisera pas, ni ne la jettera, ni n'en désirera une d'or à la place. C'est l'adulte qui fait cela. L'enfant garde sa cupule de gland comme un trésor, et dans son esprit, il en fait une coupe d'or, de telle sorte qu'une grande personne qui se tient près de lui tout émerveillée est toujours tentée de lui demander à propos de ces trésors, non pas : « Qu'est-ce que vous voudriez avoir de mieux que cela?» mais : « Qu'est-ce qu'il vous est possible de voir en cela? » Car, pour le regardant, il y a une disproportion risible et incompréhensible entre les paroles de l'enfant et la réalité. Le petit être lui dit gravement, en tenant la gaine de gland, que ce ceci est une couronne de reine ou un bateau de fée » et. avec une délicieuse effronterie, il s'attend à ce que vous croyiez la même chose. Mais notez que le gland doit être là et dans sa main à lui : « Donnez-le-moi, alors, j'en ferai « quelque chose de plus pour moi. » Tel est toujours le propre mot de l'enfant.
« C'est aussi le mot par excellence du Grec : « Donnez-le-moi. « Donnez-moi quelque chose de défini, ici, sous mes yeux, et je « ferai avec cela quelque chose de plus. »
Rusrin, Aratra Pentelici.
restent dans la mémoire idéalisés, remplis de merveilleuses visions.
Il n'y a pas de doute, c'est l'amour qui a amené la religieuse au couvent, c'est l'amour qui l'y retient. Amour très réel, très objectif de la personne de Jésus-Christ qui n'occupe pas seulement l'esprit, mais remplit aussi le cœur. Quand les philosophes parlent de l'hommage que l'homme doit rendre à Dieu à cause de ses perfections infinies, ils entendent bien que cet hommage doit comporter un certain degré d'amour, puisqu'on aime toujours un peu ce qu'on admire beaucoup ; mais n'est-ce pas là un mouvement de l'esprit plus qu'un mouvement du cœur? une idée plus qu'un sentiment? Or les idées ne suffisent pas à remplir toute la vie...
Eh bien, Jésus-Christ, Lui, aimé comme personne réelle, vivante, qu'on sent tout près de soi, à qui l'on se donne totalement et pour toujours, satisfait l'âme tout entière. Sans doute, il peut survenir, il survient des heures sombres, tristes, des difficultés, des mesquineries pénibles, conséquences inévitables des imperfections humaines; mais ce ne sont que des moments, des accidents absorbés dans le grand sentiment d'amour pour le Maître commun qu'on sert. Tel, en un foyer nombreux, il peut bien se produire, il se produit souvent des divergences d'idées, de goûts, d'opinions; toutefois l'union n'en souffre pas, parce qu'il y a une affection centrale, commune à tous, qui, supé-
rieure à tout et primant tout, est un lien pour tous. Au couvent, c'est la piété fervente, active, qui est le mobile, la préoccupation, le lien des esprits et des cœurs.
Il suffit de lire sainte Thérèse pour comprendre comment l'oraison enthousiasme l'âme ; et si quelqu'un objectait qu'il y a là plus d'imagination mystique que de réalité ferme, substantielle, je lui demanderais avec le Père Gratry : Oui ou non, croyez-vous que Dieu soit dans l'impossibilité de communiquer avec sa créature? que le Verbe soit impuissant à se faire entendre de l'homme alors que les hommes ont la puissance de parler entre eux? Au couvent, on croit à l'oraison, on la pratique, on cultive « la vie intérieure », on ne craint pas d'en parler, on y est encouragé et dans quel esprit essentiellement raisonnable, sage, plein de bon sens!
Sainte Chantai écrivait à ses filles :
1° Ne faites jamais de faute pour petite qu'elle soit, volontairement; je dis d'une volonté absolue, déterminée et choisie, ne laissant d'ailleurs aucun bien à faire de ceux que vous connaîtrez que Dieu vous demande que vous fassiez, et après, tenez votre cœur en liberté.
2° Ne vous laissez jamais troubler de vos manquements passés, présents et à venir; je ne veux plus que vous en entreteniez aucune peine, ni inquiétude.
3° Humiliez-vous profondément devant Dieu de vos
~ moindres péchés; remarquant que le mal est le fruit de
votre terre, comme le moindre bien que vous ferez est celui
du secours de la grâce de N.-S. Proposez-vous, avec l'aide
de cette même grâce, de faire quelque bonne pratique de vertu pour réparer le manquement commis.
4° C'est la fidélité à la présence de Dieu, et à donner à toutes vos actions l'unique fin de plaire à sa divine Majesté.
Enfin, ma fille, humiliez-vous, humiliez-vous, humiliezvous ; faites tout le bien que vous pouvez, évitez tout le mal que vous connaissez, afin que vos fautes ne soient jamais que de pure fragilité et surprise, et faites qu'elles vous humilient sans vous troubler. L'orgueil nous fait pleurer de nous voir imparfaites, mais la vraie et humble contrition nous fait humilier pour nous faire profiter même de nos chutes (1).
Et dans ses familières instructions, saint Vincent de Paul disait :
Aimons Dieu, mes frères, aimons Dieu; mais que ce soit • aux dépens de nos bras, que ce soit à la sueur de nos visages. Car bien souvent tant d'actes d'amour de Dieu, de complaisance, de bienveillance, et autres semblables affections et pratiques intérieures d'un cœur tendre, quoique très bonnes et très désirables, sont néanmoins très suspectes, quand on n'en vient point à la pratique de l'amour effectif. En cela, dit Notre-Seigneur, mon Père est glorifié, que vous rapportiez beaucoup de fruit. Et c'est à quoi nous devons bien prendre garde; car il y en a plusieurs qui pour avoir l'extérieur bien composé, et l'intérieur rempli de grands sentiments de Dieu, s'arrêtent à cela; et quand ce vient au fait, et qu'ils se trouvent dans les occasions d'agir, ils demeurent court. Ils se flattent de leur imagination échauffée, ils se contentent des doux entretiens qu'ils ont avec Dieu dans l'oraison; ils en parlent même comme des anges; mais, au sortir de là, est-il question de travailler pour Dieu, de souffrir, de se mortifier, d'instruire les pauvres, d'aller
(1) Conseils de sainte Chantai à la Mère Françoise Madeleine de, Chaugy.
chercher la brebis égarée, d'aimer qu'il leur manque quelque chose, d'agréer les maladies ou quelque autre disgrâce, hélas! il n'y a plus personne, le courage leur manque (1).
La vie au couvent est très occupée, très active ; parfois même le labeur est intense, difficile, mais dans les difficultés on ne se sent jamais seule, on a toujours le bienfait de la vie commune : « Il vaut mieux être deux ensemble qu'un seul, car chacun a le profit de la compagnie qu'il s'est donnée. Si l'un tombe, l'autre le relève; si l'un a froid, l'autre le réchauffe; si l'un est trop faible pour résister, aidé de l'autre il triomphe; et si la corde est formée de trois fils, ce n'est pas aisément qu'on la rompt. » Ces paroles d'un ancien demeurent vraies ; l'isolement dans l'action est une épreuve redoutable, les forces s'y usent vite, tandis que les besognes les plus ingrates, les plus rebutantes, se transforment lorsqu'elles sont partagées par quelqu'un avec qui on se sent en intime harmonie d'idées, de sentiments. On se raconte des traits de la vie des saints. Les sœurs quêteuses se redisent de pieuses légendes, concrétisant les idées de foi, de confiance en Dieu :
Il arriva que deux Frères itinérants n'avaient encore (1) Abelly, Vie de Saint Vincent de Paul, 1. 1.
rien mangé à trois heures de l'après-midi, et ils se demandaient l'un à l'autre comment ils pourraient apaiser leur faim dans le pays pauvre et inconnu qu'ils traversaient. Pendant qu'ils tenaient ces discours, un homme en habit de voyageur se présenta à eux et leur dit : — De quoi vous entretenez-vous, hommes de peu de foi? Cherchez d'abord le royaume de Dieu, et le reste vous sera donné surabondamment. Vous avez eu assez de foi pour vous sacrifier à Dieu : et maintenant avez-vous peur qu'il vous laisse sans nourriture? Passez ce champ, et lorsque vous serez dans la vallée qui est au-dessous, vous rencontrerez un village; vous entrerez dans Péglise, et le prêtre de l'église vous invitera, et il surviendra un chevalier qui voudra vous avoir chez lui presque par la force, et le patron de l'église, se jetant entre eux, emmènera le prêtre, le chevalier et vous dans sa maison, où il vous traitera magnifiquement. Ayez donc confiance dans le Seigneur, excitez vos Frères dans la confiance en lui. — Ayant dit cela, il disparut, et tout se passa comme il l'avait annoncé. Les Frères, de retour à Paris, racontèrent ce qui était arrivé à Frère Henri et au petit nombre de très pauvres Frères qui y étaient alors (1).
C'est ainsi que l'imagination est sans cesse hantée par le souvenir des faits et gestes de personnages souvent très anciens et toujours très édifiants, dont l'exemple indique la voie sûre qui conduit au terme idéal.
Cette union de cœur, de volonté, d'âme, en un mot, est délicieusement féconde pour les travaux de l'esprit; les intelligences y gagnent extraordinairement en force, en pénétration. C'est pour-
(1) Gérard deFrachet, Vie des Frères, cilé par le Père Lacordaire dans la Vie de Saint Dominique.
quoi le Père Gratry avait tant désiré ressusciter l'Oratoire en France (1).
Il y a une jouissance très intime, très haute, dans le contact des âmes pour lesquelles il nous est donné d'être ferment ou complément. L'influence réelle, profonde, d'âme à âme est une des choses les plus exquises de l'existence. Qui donc, au moment où il prenait conscience de sa vie personnelle, s'est proposé un but, un idéal, sans désirer, sans chercher ardemment une âme éprise du même idéal, le réalisant ou même le poursuivant encore, mais capable déjà de servir de guide? Quelle joie, quelle chaleur intérieure lorsque enfin on pense l'avoir découverte ! . . .
N'est-ce pas cette joie — et plus encore, sans doute, puisque « le Maître » était le Christ — qui
(1) « Quoi Iles esprits et les âmes se toucheraient en Dieu '.Non! non! disent l'ignorance et l'habitude, et le sens lourd du matérialisme pratique. — Mais là, dans ce nid où nous étions ensemble, si rapprochés de cœur, de pensées, d'espérances, que de fois l'on se sentait comme envahi par des éclats d'âme venant directement d'autrui, et poursuivi par des fermentations de sentiments et de pensées qu'un autre vous envoyait ! Il y a tel détail que l'on ose à peine raconter, parce qu'étant vrai, il est invraisemblable. — « Mais qui donc, depuis hier soir, et cette nuit même, et toute la « matinée s'est obstiné à suivre cette idée dont il n'était cependant « pas question hier? lime semble que c'était vous! — C'est moi- « même, en effet, » répondit aussitôt Henri Perreyve.
N'entrons pas plus avant dans ces analyses psychologiques, et n'allons qu'à ce qui est manifeste pour tous. Ce qui est manifeste, c'est qu'en une pareille société d'esprits, chacun est et se sent plus fort.
Donc, ainsi soutenus et portés l'un par l'autre, pleins de con- I fiance et d'espérance, nous méditions de réaliser un jour cet atelier de travail intellectuel où plusieurs travaillent ensemble dans le même sens et dans le même lieu. » Gratry, Henri Perreyve.
transparait à travers le récit que fait saint Jean (1) de la rencontre des premiers disciples? Lorsqu'une fois on a trouvé « le Maître », le soir peut venir, tous les soirs de la vie peuvent arriver avec le genre de mélancolie propre à chaque saison de l'année, à chaque époque de la vie : c'est sans crainte, sans terreur, qu'on les voit se succéder et se précipiter...
Oui, c'est une grande joie lorsqu à vingt ans on rencontre « le Maître », la personne qui, pour ainsi dire, incarne, définit en le concrétisant l'idéal de vie que, parfois bien solitairement, on s'était plu à construire. Souvent cet idéal était seulement entr'aperçu, mal défini : son éclosion soudaine, sa totale apparition n'en a que plus d'empire sur nous.
Combien de jeunes filles ne le découvrent-elles pas au couvent dans une religieuse d'élite, dans la Supérieure à laquelle on s'attache d'autant
(1) « Le jour suivant, Jean se trouvait de nouveau avec deux de ses disciples.
« Et regardant Jésus qui se promenait, il dit : Voilà l'agneau de Dieu.
« Les deux disciples l'entendirent parler ainsi, et ils suivirent Jésus.
« Or Jésus s'étant retourné, et les voyant qui le suivaient, leur dit : Que cherchez- vous? Ils lui répondirent : Rabbi (ce qui veut dire, par interprétation, Maître), où demeurez-vous?
« Il leur dit : Venez et voyez. Ils vinrent et virent où il demeurait, et ils restèrent avec lui ce jour-là : or, il était environ la dixième heure.
« Or André, frère de Simon-Pierre, était un des deux qui avaient entendu de Jean ce témoignage, et qui avaient suivi Jésus. » Saint Jean, ch. I.
plus profondément que la règle engage à voir en sa Supérieure la déléguée de Dieu, à avoir en elle entière confiance et avec elle absolue ou verture de cœur! Alors, dans l'âme, il se fait une grande paix, un grand rayonnement... Et pour ces rencontres, ces pénétrations d'âme, il ne faut ni beaucoup de temps ni beaucoup de mots.
Qu'importe la parole! souvent la seule présence en dit plus que de longs discours, un être supérieur, vivant, intelligent, aimant, ne peut-il pas, sans rien dire, exercer son prestige et captiver par son silence ceux qui rapprochent (1)?
Si le bonheur est « la tranquillité de l'ordre », comme l'a dit saint Augustin, on doit le trouver dans la vie religieuse où tout est prévu, ordonné, réglé. Dans cette parfaite régularité de vie, régularité à laquelle on est soumis, soi et les autres, n'y a-t-il pas quelque chose qui rend jusqu'à un certain point l'impression si bonne de continuité, de sécurité éprouvée aux années de l'enfance et qui, hélas! disparaît ensuite si complètement?
On sent chaque personne, chaque chose « en place et à sa place ». Alors que, dans le monde, il faut se débattre au milieu de soucis, de détails qui rongent temps et forces, entravent,
(1)Père Didon, Jésus-Christ, 1. 1.
paralysent pour l'action principale de la vie, et alors qu'on sent ses voisins, ses amis, en proie au même lupus, dans un couvent, une seule personne pourvoit aux intérêts matériels pour tout le monde , de sorte que les facultés des autres restent libres pleinement; chaque personne a sa tâche qu'elle s'efforce d'accomplir avec toute son intelligence, tout son cœur, enfin avec toute la perfection possible. Puis c'est l'entière organisation de la vie qui, moralement et physiquement, est bienfaisante ; le repos et le silence si essentiels pour l'équilibre des facultés ne se trouvent guère qu'au couvent; dans le monde nous ne savons ni nous reposer, ni nous taire avec méthode, avec suite.
De même que le silence est la force de la parole, le repos est la force de l'action; savoir se reposer à temps est aussi nécessaire que savoir travailler (1); au couvent, on a la science du repos.
(1) « Certes, il faut du repos; et nous manquons aujourd'hui de repos bien plus encore que de travail.
« Le repos est le frère du silence. Nous manquons de repos comme de silence.
« Nous sommes stériles faute de repos plus encore que faute de travail.
« Le repos est une chose si grande que la Sainte Écriture va jusqu'à dire : « Le sage acquerra la sagesse au temps de son repos ». Et ailleurs, le grand reproche qu'un prophète adresse au peuple juif est celui-ci : « Vous avez dit : « Je ne me reposerai pas. » [Et dixisti : Non quiescam.)
« Qu'est-ce donc que le repos? Le repos, c'est la vie se recueillant et se retrempant dans ses sources.
« Le repos pour le corps, c'est le sommeil : ce qui s'y passe, Dieu le sait. Le repos pour l'esprit et pour l'âme, c'est la prière. La prière, c'est la vie de l'âme, la vie intellectuelle et cordiale se
La règle astreignant à des repos périodiques, mesurés, les actifs ne sont pas exposés à user leur vie dans un travail fiévreux, brusquement interrompu par des arrêts inégaux qu'amène l'extrême fatigue, arrêts qui sont moins un repos fécond qu'une torpeur impuissante ; les indécis, les rêveurs ne sont pas exposés à gaspiller cette vie dans de longues périodes de quasi-oisiveté.
Le sommeil, chose mystérieuse, bénie, où nous nous précipitons sans respect, sans préparation, dont nous abusons un jour, dont nous nous privons un autre, nous ne savons pas en retirer tout le bien qu'il procure à l'âme et au corps lorsqu'il est reçu comme un don de Dieu, lorsqu'il est préparé et suivi par le silence.
On a beaucoup loué le silence : c'est bien; mais je ne sais trop s'il est pratiqué ailleurs qu'au couvent. On l'impose brutalement aux enfants, alors que parfois on ferait mieux de les laisser parler et dire tout haut ce qu'ils pensent; mais on ne sait pas se le prescrire à soi-même. Dans beaucoup de communautés existe cette admirable institution du « grand silence » commençant à 9 heures du soir pour se terminer à 7 heures du matin et qu'on ne doit rompre que pour une véritable nécessité.
Le sommeil, la prière, le travail préparés par le silence ont une tout autre portée.
recueillant et se retrempant dans sa source, qui est Dieu. » Gra.try Les Sources.
Sans doute, le silence des lèvres n'implique pas nécessairement celui de l'esprit et du cœur : on peut ne rien dire et cependant ne pas être intérieurement dans ce silence d'âme nécessaire pour entendre le Verbe qui instruit « sans bruit de paroles » ; mais il prépare à l'état de lucidité, de conductibilité spirituelle où il faut se trouver pour cela.
Dans la vie ordinaire, le silence manque comme la prière; nous nous agitons sans trêve, matériellement ou intellectuellement, nous ne nous recueillons pas, nous ne « montons » pas Notre âme est comme endormie , ses puissances les plus excellentes ne se développent pas (1). Nous la considérons comme achevée, nous ne nous appliquons pas à Y étendre! En vérité, combien y at-il de gens croyant pratiquement que l'âme est
(1) « N'est-il pas manifeste qu'en presque toutes les âmes k première faculté domine et enveloppe les autres? La vie spontanée, instinctive, des sentiments, des passions, des désirs domine à peu près parfaitement l'intelligence et la volonté : dans bien peu d'hommes, se développent, au-dessus du sentiment, la raison, et au-dessus du sentiment et de la raison, la liberté. De sorte qu'on ne réalise pas le mot du Christ : a. Si vous pratiquez ma « parole, vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres ».
« Mais notre loi est d'approcher indéfiniment du modèle, et la science de l'âme doit connaître que l'énorme et abusive disproportion de notre connaissance à la masse des impressions de la vie, que l'énorme et déplorable disproportion de notre amour et de notre action libre, relativement à nos inspirations, et même à notre connaissance, que cette disproportion esta la fois la preuve de l'enfance et de la décadence des âmes, une perturbation sur la loi, une pénurie et une difformité à réparer par tout le travail de la vie. » Gratry, De la Connaissance de l âme, t. I.
une « puissance grandissante », sachant être présents à eux-mêmes, cherchant à établir la vie de l'âme en Dieu?
Il y a là une inépuisable source de lumière et de force où les plus humbles apprennent à s'alimenter (1).
Au couvent, toute l'organisation de la vie matérielle et spirituelle favorise puissamment l'épanouissement, le grandissement de l'âme; tout converge vers ce but ou vous y porte au lieu de vous en distraire comme dans le monde.
Je suis surpris de la naïveté de certains sages (dont le sens psychologique est bien incomplet) qui s'étonnent qu'une jeune fille entre au couvent et disent : « Elle avait dans le monde tout
ce qu'elle pouvait souhaiter » Oui, tout,
excepté la satisfaction de ce sens de l'âme — le sens divin — auquel vous ne pensez pas, auquel vous ne croyez même pas, et qui cependant existe si bien que, pour pouvoir le satisfaire, le développer, elle laisse avec joie ce que vous appelez tout dans la vie. Combien le Père Gratry — pour ne parler que de lui — connaît mieux la nature humaine ! Il s'adresse à toutes ses facultés, s'occupe de toutes ses puissances, il veut mener à Dieu l'homme tout entier avec son cœur, avec son esprit, avec son corps; il veut qu'on
(1, Maine de Biran a dit : ce Un moment de recueillement, d'amour et de présence de Dieu fait voir et entendre plus de vérités que tous les raisonnements du monde. »
poursuive le développement total de la personne humaine. Et les âmes entendent ces appels, elles se sentent soudain transportées en une atmosphère nouvelle où elles éprouvent un immense élargissement. Oui, quelle jouissance lorsqu'on découvre qu'on peut se « développer » soi-même intérieurement, que rien ne saurait nous en empêcher, qu'il n'y a pas de limites ! . . . .
Vous ne vous occupez, gens sages, que de la surface : la psychologie religieuse pénètre bien plus avant et touche « le centre » môme de l'âme.
Une cause du malaise moral ressenti par tant de personnes et dont elles ignorent l'origine, c'est qu'elles ne savent pas donner à leur âme, qu'elles n'ont pas le courage de lui accorder tout le développement que cette âme comporte, auquel elle a droit, auquel elle aspire, inconsciemment, peut-être, et qu'on ne peut atteindre que par le sacrifice. Je le répète, bien peu de personnes semblent se douter que l'homme ne reçoit pas son âme toute faite, toute épanouie, que l'âme est une « puissance grandissante (1) », toujours
(l) « Le but de la vie, c'est que l'intelligence claire et la volonté libre procèdent de la donnée première, et sortent de ce principe qui les implique et qui nous est donné. Il faut que la vie mise en nous sans nous vienne à se déployer en nous par nous . .
« La plupart des âmes demeurent implicites : ni l'intelligence claire, ni l'amour libre ne procèdent de ce fond d'instincts vagues et de sourdes aperceplions. Et ces âmes closes sont celles que le Maître des hommes accuse, dans l'Évangile, de ne point développer le talent que Dieu leur confie.
« Ces âmes sont enfouies, comme le dit l'Évangile. La raison
susceptible d'accroissement jusqu'à la fin de sa vie corporelle ; que c'est là une loi divine comme la croissance du corps, loi qu'on ne peut enfreindre sans qu'il y ait malaise, parfois même souffrance aiguë, si d'après l'ordre providentiel le développement devait être considérable.
Or si l'âme est une puissance grandissante, s'il y a en elle un sens du divin, comment cette âme pourrait-elle ne pas souffrir lorsqu'elle est entravée dans son développement, lorsque jamais elle ne peut donner satisfaction à ce sens du divin?
Cette souffrance est évitée à la religieuse : la règle, l'atmosphère ambiante l'obligent à travailler sans cesse au développement de son âme. Lorsqu'on lit Rodriguez, l'un des maîtres de la vie spirituelle les plus écoutés dans les communautés, on est frappé de voir que tous ses avis tendent au plus grand épanouissement possible de Fâme humaine.
Le premier point est d'essayer de se bien connaître. Depuis Socrate, il est vrai, la philosophie
n'y apparaît pas comme puissance distincte; la liberté ne s'y déploie jamais. Toute pensée y est sourde et confuse : tout amour y est passionné, aveugle et instinctif. Jamais l'amour clairvoyant et libre, cordial et intellectuel, c'est-à-dire procédant des deux, n'y vient régner; jamais le crépuscule intellectuel n'y parvient au soleil levant
« D'un autre côté, il est des âmes où l'intelligence et la volonté prennent quelque développement distinct; mais ces puissances ne - se distinguent que pour se séparer, et pour entrer en lutte l'une avec l'autre, et avec leur principe commun. » Gratry, De la Connaissance de l'âme, t. I.
en donne le conseil, mais qui donc le suit comme les religieuses qui, au moins deux fois par jour, se demandent compte de leurs pensées, paroles, actions et omissions?
Au couvent, je prétends que la personne humaine trouve satisfaction à tous ses besoins, à toutes ses aspirations. En effet, la famille religieuse, la vie de communauté, sans être d'institution divine primitive comme la famille naturelle et la vie du foyer, procède tellement des « conseils » sinon des « préceptes » évangéliques qu'elle peut, qu'elle doit aussi être considérée comme institution providentielle. L'Église, qui représente Dieu sur la terre, l'a si souvent, si hautement approuvée, que dans la société chrétienne elle est fondamentale, presque comme la famille est fondamentale dans la société naturelle. Or, tout ce qui est d'institution divine est admirablement équilibré, admirablement harmonique. La famille complète, non la famille restreinte, mutilée, résultat de l'égoïsme contemporain, répond à tous les besoins du cœur éprouvés aux diverses époques de la vie; toutes choses y sont harmonisées, y viennent en leur temps. L'homme n'est qu'un moment et n'a qu'un moment , cependant il aspire à durer, il souhaite la continuité ; la famille répond à cette aspiration : par elle, il se rattache au passé et saisit
l'avenir; lorsque la vieillesse apparaît avec ses douloureuses impressions, les petits-enfants arrivent, gage de perpétuité, avec leur gaieté, leur charme. On est consolé en sentant qu'à défaut de soi, quelque chose de soi persistera dans l'avenir; on est entouré par les petits-enfants au moment où les enfants, absorbés par « le plein de la vie », se trouvent souvent absents du foyer. Mais l'égoïsme humain rompt les harmonies providentielles, trop souvent il contraint les vieillards à finir leur vie dans un foyer moralement sinon matériellement froid et désert.
Dans la vie religieuse, l'harmonie préétablie ne peut être rompue par l'égoïsme individuel. Puis, la Communauté ne passe pas, elle demeure la même; elle se renouvelle, mais insensiblement et sans qu'on y ait jamais cette impression si pénible de l'effritement de ce qu'on aime et qu'on aspire à garder intact : ce qu'on a connu lorsqu'on était jeune, lorsqu'on était heureux. Enfin, la religieuse éprouve un profond sentiment de paix, de sécurité morale et matérielle en face de la maladie, de la vieillesse et de la mort.
Oui, je l'ai dit, c'est une erreur de penser que la vie religieuse est philosophiquement anormale, en désaccord avec les besoins du cœur et de l'esprit ; qu'elle est une torture constante pour la nature humaine, une contradiction de chaque instant aux goûts, aux désirs, aux inclinations, et que pour pouvoir soutenir cette lutte il faut que
Dieu intervienne à tout moment afin de donner sur naturellement à ses privilégiés la force do supporter une vie contre nature.
Sans doute, Dieu intervient, il soutient par sa grâce, grâce qui est donnée à toute créature humaine et dans toute condition de vie chrétienne; mais Tordre surnaturel complète, perfectionne l'ordre naturel, il s'y superpose et ne s'y oppose pas (1).
C'est une existence très rationnelle qu'on mène au couvent; seule, une vue bien rapide et bien banale des choses peut faire penser le contraire. Cette existence est très en rapport avec les vrais besoins de l'homme; ce qui en est écarté, ce sont les inutilités, ce sont les fantaisies; on dit qu'elle contrarie la nature, mais il faut prendre le mot « nature » dans l'acception des instincts fantasques, irraisonnés ; elle ne contrarie en rien le bon sens, la véritable loi de la nature; aussi le bien-être moral et physique accompagne cette vie.
(1) On se méprendrait absolument sur ma pensée, si, de ce qui précède et de ce qui suit, on concluait que je ne fais pas assez grande la part qu'il faut attribuer à la grâce divine dans l'œuvre de l'amendement de soi-même, amendement nécessaire pour vivre « pleinement et supérieurement ». Certes, cette grâce est indispensable, mais je prétends que de ce travail, de cet effort intime, l'on est récompensé non seulement par des biens surnaturels — ce qui serait déjà très suffisant — , mais encore par des biens naturels. Je veux dire et je cherche à montrer par un peu d'analyse psychologique que l'obéissance aux conseils évangéliques ne procure pas seulement ce dans le siècle à venir, la vie éternelle », mais encore « dès ce monde, beaucoup davantage » que ce qu'on a laissé
La pratique de la vertu ne consiste pas à poursuivre des choses extraordinaires et contre nature. L'esprit de renoncement à soi-même, base de toute vie mystique, de toute vie de communauté, est si peu opposé au bonheur naturel que ceux qui ne croient qu'à la matière, qu'à la vie terrestre, enseignent que, pour être heureux, il faut faire son devoir, lequel exige souvent qu'on sacrifie ses inclinations, ses goûts, ses intérêts personnels aux intérêts de la race, des générations futures de l'humanité. Qu'est-ce donc que tout cela, sinon le renoncement? Et ce témoignage des adversaires de toute idée religieuse n'est-il pas probant en faveur de ma thèse?
A propos du renoncement, de la mortification pratiqués avec intensité par les Hindous, depuis des milliers d'années, Schopenhauer observe que cela tient évidemment à un besoin qui existe au fond même de l'humanité :
De même que nous avons vu le méchant, par l'obstination de sa volonté, endurer une souffrance intérieure, continuellement cuisante, ou bien, lorsque tous les objets du vouloir sont épuisés, apaiser la soif furieuse de son égoïsme dans le spectacle des peines d'autrui; de même Fliomme qui est arrivé à la négation du vouloir-vivre, si misérable, si triste, si pleine de renoncements que paraisse sa condition, lorsqu'on l'envisage du dehors, de même cet homme est rempli d'une joie et d'une paix célestes (1).
(1) Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation, t. Ier.
Le besoin de sacrifice, de dévouement est donc bien dans la nature humaine, elle a des tendances égoïstes, mais, lorsqu'elle sait en triompher, elle en est immédiatement récompensée par la satisfaction de la conscience qui est naturelle chez l'homme raisonnable.
On est, par conséquent, d'accord pour dire : le bonheur ne se trouve que dans le sentiment du devoir accompli; mais dans ce qu'on appelle la vie du monde, à chaque instant, on est tenté de laisser le devoir pour le plaisir, pour la satisfaction du moment présent qui sollicite notre faiblesse; on cède donc... et bientôt le dégoût, la satiété arrivent. Tandis qu'au couvent, la même tentation peut bien se présenter, quoique plus rare; seulement, pour y résister, on est aidé par la règle, par les ordres reçus des supérieurs, règle, ordres qui, un instant, peuvent sembler durs, mais sont un efficace préservatif.
En outre de ce bien-être de conscience, les joies naturelles du cœur sont, au couvent, plus durables, plus résistantes qu'ailleurs : la satisfaction complète est presque toujours suivie de désenchantement, alors que la privation entretient le désir grand colorateur de l'existence.
Que les fondateurs d'ordres l'aient voulu ou non, les mortifications prescrites par leurs « saintes institutions » sont, en même temps que des pratiques de pénitence, un précieux antidote du désenchantement de la vie : excellente mesure
d'hygiène psychologique. Il en résulte qu'en observant la règle, les religieuses trouvent le bonheur surnaturel et le bonheur naturel « par surcroît » ; elles n'en connaissent pas la raison philosophique, mais elles en éprouvent le bienfait : c'est tout ce qu'il faut.
Certes, tout ce calcul est bien loin de leur esprit. 11 n'en est pas moins vrai qu'être souvent obligé de garder le silence fait trouver savoureux le moindre entretien, de même que la frugalité habituelle fait trouver succulente la moindre douceur dans les aliments. L'interdiction des amitiés particulières, des conversations en tête à tête, hors des lieux et des temps de récréations, conserve intact le charme des causeries ; ne pouvant pas aller jusqu'au fond des esprits et des cœurs, il est possible de garder foi et espoir dans leur profondeur. Car, n'est-ce pas une vanité de penser qu'on, pourra toujours intéresser la même personne ou être intéressé par elle?... Une pile électrique n'est pas plus vite épuisée que nous ne le sommes; et bientôt le petit stock d'idées, de sentiments intéressants à communiquer a disparu.
Pour l'homme, pauvre être borné dans sa puissance, illimité dans ses aspirations, le bonheur, comme la force, est caché dans la réserve, dans la modération, dans la sobriété en tout. Il est si douloureux de sentir qu'on est arrivé à l'épuisesement de sa puissance... dans l'ordre sentimen-
tal : puissance de jouir de ce qu'on aime , puissance d'aider, de consoler... dans Tordre intellectuel; puissance de saisir, de s'assimiler de nouvelles idées, de nouvelles connaissances, puissance de produire le Beau dans l'art.
Oui, dans la vie comme dans l'art, il ne faut jamais arriver au terme de sa puissance; car nous avons horreur de Y épuisé, bien qu'instinctivement nous soyons toujours tentés de demander qu'on aille jusqu'à l'épuisement.
Il faut donc se limiter, afin de ne pas donner l'impression navrante que « c'est fini », qu'on ne pourra plus retrouver, ressaisir ce qui vient de passer...
Il faut savoir s'arrêter à temps... Mais hélas î n'advient-il pas souvent que notre défaillante volonté succombe au vertigineux attrait de l'inconnu? Et une règle tangible, incarnée à côté de nous, est nécessaire pour nous faire demeurer dans la limite. Gela est indispensable, car nous avons en nous si peu de joies, de lumières, de consolations à donner que nous ne conservons du prestige, c'est-à-dire de la force, que tant qu'on croit trouver en nous ce qui, hélas ! n'y est pas ou n'y est que bien peu.
Une des choses les plus douloureusement amères de l'existence, n'est-ce pas de constater que rien de ce qui est humain ne dure, ne persiste, qu'à vrai dire, il n'y a que des moments ; de suivre, en soi et dans les autres, la décrépitude, la dissolution
des sentiments?... La décomposition physique est atroce à considérer, mais la désagrégation des sentiments n'est-elle pas plus navrante encore?... Dans la première, ce sont seulement les appuis de notre personnalité qui se désagrègent ; dans la seconde, c'est cette personnalité même qui se dissout, qui se décompose. A vingt ans, il faut faire effort pour ne pas trop aimer les créatures, tant certaines d'entre elles nous semblent avoir de charmes, de promesses; plus tard, hélas! il faut, parfois, faire effort pour atteindre seulement le degré d'attachement qu'on leur doit, tant on voit en elles de banalités, de lacunes. . . Se souvienton des admirables pages où le Père Gratry exprime d'une manière si pénétrante la tristesse qui s'empare du cœur humain à l'automne de la vie, lorsqu'il sent ses espoirs, ses attentes déçus :
Oh! oui, je sens venir l'indifférence! Je comprends déjà par moi-même la cruelle insensibilité, l'égoïsme absolu reproché à tant de vieillards. Dans ma jeunesse, à la seule vue d'un inconnu survenant dans ma vie, mon cœur battait ; je regardais et j'espérais : j'espérais découvrir un trésor dans cet homme. Aujourd'hui je ne regarde plus : je vois tous les hommes comme des ombres. Ne sais-je donc pas, par une assez longue expérience, qu'on ne peut rien attendre d'aucun homme? Je connais la limite des cœurs et des esprits. Que ferai-je d'un nouveau venu? Est-ce qu'il y a dans quelque homme quelque suite? Est-ce que ceux qui m'ont aimé se souviennent aujourd'hui de moi? Bien des fois je me suis cru enfin vraiment reçu dans une autre âme, vraiment aimé! Qu'en reste-t-il?Je n'ai plus rien d'aimable
et ne suis plus aimant. En avançant encore un peu, je comprends que je serai seul, nul n'espérant plus rien de moi, et moi n'espérant plus rien d'aucun homme. Oui, je le sais, presque toujours on vieillit seul et on meurt seul (1)!
Une grande cause de malaise vient de ce que pour l'homme la vie est, en définitive, moyen et non but. La mort n'est pas la destruction de l'existence humaine, elle est un passage, comme le dit le catéchisme, ce si profond petit livre. Ce passage fait partie intégrante d'un grand ensemble dans lequel la vie terrestre n'est que préface, préparation, l'éternité en étant la conclusion, le but.
En vérité, on ose à peine rappeler ces choses, tant elles semblent banales, mais elles n'ont de la banalité qu'un semblant. Assurément, tout cela, nous l'avons appris par cœur avant la première Communion, mais est-il bien certain qu'en même temps que les mots se gravaient dans notre mémoire, les notions capitales qu'ils expriment s'incorporaient assez à notre pensée pour pouvoir diriger pratiquement nos idées, nos sentiments? Je ne le crois pas. La partie matérielle de notre double nature tend toujours à prendre la vie comme but, d'où malaise et tristesse, parce que nous sentons constamment qu'elle glisse, nous
(1) Gratky, De la Connaissance de l'âme, t. H.
échappe sans retour ou arrêt possible, et que chaque heure nous dépossède...
Seule, l'idée de l'éternité, la pensée de la mort regardée en face est un remède. Or, dans le monde, on redoute, on fuit cette pensée, on l'écarte le plus possible de son chemin. On tâche d'oublier la mort, on évite d'en parler, ou, si l'on s'occupe d'elle, c'est comme on le ferait d'une puissance malfaisante qu'on espère assoupir en lui rendant de grands hommages lorsqu'elle apparaît auprès de nous...
Presque toute la nature humaine est endormie, a dit Bossuet. L'homme dort, et rêve qu'il vit. Le fils de la terre dort, sous l'enveloppe des sensations, comme l'enfant dans le sein de sa mère; il ne se doute pas du réveil, et il n'attend point la naissance. L'âme regarde, mais, pour elle, ce monde est opaque, et non pas transparent jusqu'à Dieu. Sa vue se borne à l'horizon visible, au disque de la terre palpable. Il croit que tout le reste est vide, que l'atmosphère n'est rien, que les étoiles sont une poussière, et le soleil une lampe! Il ne sait pas que la terre tourne et passe; il la croit immobile et stable pour toujours.
Il faut donc, sur cette base solide, dit le fils de la terre, se construire une demeure inébranlable. Il faut vivre et régner sur cette terre, et jouir de ses biens.
Gela dit, son âme est vendue : elle est esclave sous le joug de ce monde et de son antique tradition : les richesses, les plaisirs, les honneurs, tels qu'ils sont faits, etlesmoyens d'y parvenir, tels qu'ils sont en usage, c'est à quoi l'âme est livrée tout entière, de tout son cœur et de toutes ses forces. I Alors le vieux cortège des satellites du monde s'empare de l'âme : l'ambition, l'avarice, l'envie, l'orgueil, la haine, la crainte, l'espérance, la colère et le désespoir ne lui laissent
plus aucun repos. Ces violentes passions la déchirent, pendant qu'au fond la putréfaction douce des voluptés la mine et la dissout.
Les âmes, par milliers et milliers, ne sont-elles pas ainsi dévorées sous nos yeux ! N'est-ce pas là la voie commune, et la marche fatale qui les porte, bien ensevelies, dans le sommeil, jusqu'à la mort!
Heureuse l'âme qui, à l'entrée de la vie, prévoit cette histoire et ce terme ! Heureuses les âmes vivaces et les esprits lucides qui regardent la route jusqu'au bout! Heureux ceux qui, voyant passer les humains comme des troupeaux que la mort mène, s'écartent, et cherchent une autre voie, s'il en est une, qui conduise à la vie!
Heureux, dis-je, les esprits clairvoyants qui regardent et pensent, et qui méditent un point que les autres oublient. Quel est ce point? Ce point capital c'est la mort! Heureux ceux qui discernent le mouvement qui les emporte, et ne se croient pas immobiles sur une terre immobile, et contemplent la marche et le but, c'est-à-dire un rapide passage et la mort! Vrai point de vue de tout le tableau de la vie, ô mort, heureux celui qui t'aperçoit, et qui, à ta lumière, critique la vie avant de l'entreprendre!
Celui-là sort du rêve. Il s'éveille ! Ses yeux s'ouvrent; il voit la double face des choses, commencement et fin, vie et mort.
Mais peut-être ne comprend-il pas? Peut-être aperçoitil la mort comme un néant, qui neutralise et qui efface tout l'être de la vie. Alors commence la crise désespérée de l'âme. Sortie de la grossière béatitude des sens, l'âme est vide, affamée, désolée, et saisie de terreur, en face de l'effrayante image et de l'inévitable mort! Il faut qu'elle se replonge, par peur, dans le sommeil, qui maintenant ne sera plus que factice et fiévreux, ou bien il faut qu'elle trouve un point d'appui pour sa vie éveillée.
Ce point d'appui, c'est la sagesse, c'est la vraie science, c'est la vraie foi, c'est l'union à l'unique immobile, qui ne passe point et ne meurt point.
Si, dans ce désespoir, l'âme trouve Dieu, si dans cette crise du milieu de la vie, elle s'élève, au lieu de se précipiter, c'est un autre état qui commence.
Mais comment enseigner ce qu'est cet autre état?
Cet état, c'est l'intelligence et la vraie pratique de la mort. C'est la vie traversée au delà de sa limite présente (1)
Oui. Mais nous n'avons pas le courage de mourir.
C'est bien à tort. Car en tous cas la mort vous tient. Quoi qu'on fasse, on mourra demain. Qu'avez-vous donc à perdre? Pourquoi ne pas employer la mort à glorifier la vie, à dilater et traverser, dès ce monde, cette courte vie au delà de sa limite présente? Mais la crainte tient les hommes esclaves sous le joug du présent, resserrés dans les limites connues, et chargés de toutes les vieilles chaînes.
La masse des hommes, qui tourne le dos à la mort et qui fuit devant elle, constitue le troupeau de la mort. La mort est le pasteur, et le genre humain le troupeau. Plus on tourne le dos, plus elle frappe. Plus on va vite, plus elle vous écrase de fardeaux! Mais que dire de celui qui la regarde en face et qui marche sur elle! Comprenez bien ceci : L'homme qui marche au devant de la mort, marche en sens contraire de la mort. Cela est manifeste. Il la rencontre, c'est vrai; mais libre, mais éveillé, mais debout, mais en face. Il la traverse, elle passe, et lui aussi. Mais elle, qui est la force répulsive de Dieu, la force qui repousse le vide et le néant, le mensonge et le mal, elle emporte du corps et de l'âme qui se sont laissés traverser de part en part, elle emporte ces obstacles à Dieu, ces obstacles, innés ou acquis, dont nous sommes pleins. Elle brise l'obstacle, et nous fait traverser la vie, au delà de sa limite présente. Nous passons de l'autre côté, dégagés, -purifiés, baptisés dans notre être; nous entrons dans la
(1) Gratry, Pela Connaissance de l'âme, t. I.
sphère centrale d'attraction, dans la région de la vie croissante (1).
Il faut qu'on me pardonne cette longue citation. Que dis-je? il faut qu'on m'en sache gré, car ces pages sont admirables de pensée et d'expression; et le Père Gratry, auquel j'ai fait tant d'emprunts pour tracer cette esquisse, n'est pas cité, médité comme il devrait l'être ; parmi les rares qui le connaissent, plusieurs disent : « C'est trop haut. . . de tels remèdes sont inaccessibles. » Quelle erreur ! . . . la plus humble religieuse d'un couvent de village met chaque jour en pratique cette haute philosophie dont, je le veux bien, elle ne connaît pas la théorie.
L'observance de la règle apprend, oblige à ne voir dans la vie qu'un moyen, qu'un moment, et à considérer pratiquement l'éternité comme étant le seul but de l'existence, but auquel on doit penser sans cesse, sans prendre trop garde aux choses qui passent...
Alors l'équilibre, la paix s'établit dans le cœur, il n'y a plus contradiction entre ses aspirations et la fuite constante de toutes choses qui échappent, échappent de plus en plus vite à mesure que, l'âge venu, on voudrait les fixer davantage. Sans doute, l'amour, la possession de Dieu, le perfectionnement de soi-même, but vers lequel
(1) Gratrt, De la Connaissance de l'âme, t. N.
tendent tous les efforts de la vie religieuse, reculent sans cesse; oui, mais ce but recule en se laissant voir de plus en plus net, de plus en plus beau et sans lasser jamais. Voilà donc ce qu'est la vie religieuse : détachement des choses contingentes, attachement à ce qui est le vrai but de la vie, à ce qui lui donne son sens, à ce qui en fait le vrai prix, possession de soi, modération des désirs, développement complet de l'âme dans toutes ses puissances, il n'y a rien en tout cela qui soit opposé à la nature raisonnable, bien au contraire...
C'est pourquoi il arrive qu'en cherchant « d'abord le royaume de Dieu », les religieuses trouvent « tout le reste par surcroît ». Tout le reste, c'est-à-dire, dans ce monde, la paix, le bonheur du cœur, bonheur garanti par le renoncement, la limitation que si rarement nous savons nous imposer à nous-mêmes et pourtant indispensable.