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CHAPITRE II

Si, à l'égard de la nature, la jeune fille aveugle, douée d'une âme vibrante, artiste, n'est pas isolée par la cécité, si elle peut avoir avec tout ce qui vit, avec l'atmosphère ambiante, même, de pénétrants contacts pleins de saveur et d'enchantement, il y a certainement pour elle, au contact des personnes, variété et attrait. D'ailleurs, le préjugé qui considère l'aveugle comme insensible à l'égard de la nature est moins absolu quant à sa situation à l'égard de la société; cependant, la surprise, l'admiration que bien des gens manifestent en constatant qu'ils ont été reconnus au pas, à la voix, à la pression de la main, témoignent, ici encore, de leur ignorance des conditions de vie sociale dans lesquelles se trouve l'aveugle. On s'imagine que, pour lui, les gens ne peuvent avoir qu'une physionomie purement morale et intellectuelle, tant il semble que ce qui différencie physiquement les personnes n'est appréciable que par la vue. En conséquence, on se

figure qu'un aveugle, entouré de personnes, d'ailleurs connues de lui, mais s'entretenant seulement de banalités, ignore qui elles sont jusqu'à ce qu'elles aient bien voulu se nommer ou dire quelque chose qui soit de nature à les faire reconnaître intellectuellement. C'est une erreur : la plupart des gens ont des caractéristiques olfactives, auditives ou tactiles qui se perçoivent au moindre contact et qui, associées, parfois même prises isolément, suffisent pour faire reconnaître. Gogol écrivait (1) :

Mon ami, si vous voulez me rendre le plus grand service que j'attends d'un chrétien, ramassez pour moi ces trésors (les petits faits quotidiens) partout où vous les trouverez. Que vous coûterait-il d'écrire chaque soir, sous forme de journal, des notes dans ce genre : — Entendu aujourd'hui telle opinion, causé avec tel homme : il est de telle condition, de tel caractère, convenable et de bonne mine, ou bien le contraire : il tient ses mains ainsi; il se mouche ainsi; il prise son tabac ainsi... En un mot, tout ce que votre œil perçoit des plus grosses choses aux plus petites.

Il n'est question là que de ce qui se voit, nullement de ce qui se sent, s'entend, se touche; cependant Gogol était bien observateur : ces dernières impressions sont-elles donc si ténues, qu'il faille, pour les ressentir, des sens exceptionnellement affinés? Non, point du tout; seulement, je l'ai déjà dit, les clairvoyants absorbés, satisfaits

(1) Postface des « Lettres ».

par les impressions qui leur viennent de la vue, ne pensent pas à sentir, à écouter, à toucher : voiLà tout.

En analysant l'odeur qu'exhale une personne, on trouve du suigeneris tenant à l'âge, à la santé, aux habitudes de toilette, de nourriture, de boisson; du « voulu », tel que l'usage persistant d'un parfum; de l'accidentel devenu coutume, comme le tabac; on trouve aussi quelque chose de la profession, du genre de vêtements, d'étoffes, de gants qu'on porte. Tout le monde peut vérifier cela : il suffit d'avoir l'attention éveillée sur ce point pour s'apercevoir que telle vieille dame sent l'éther, telle autre le bois de santal, le poivre ou je ne sais quelle poudre antique qui conserve les fourrures; telle jeune femme élégante a un léger parfum de ceci ou de cela; tel homme fume du tabac d'Orient qui, malgré son extrême recherche de toilette, laisse des traces; un autre fume le cigare, la pipe. Et l'alcool, le vin, le café, les pâtisseries, les savons, les eaux de toilette, les étoffes de laine, les fourrures, les peaux de gants, surtout échauffées par le soleil ou par une atmosphère de salon, de salle de spectacle... Il y a aussi les objets, les matériaux qu'on manipule habituellement : bois, fer, cuivre, couleurs à l'huile, plantes pharmaceutiques ; c'est ainsi que le menuisier, le serrurier, le tailleur, le cordonnier, le peintre, l'imprimeur, le pharmacien ne promènent pas la même odeur. Les vêtements

s'imprègnent très vite de l'atmosphère dans laquelle on vit; l'air raréfié et empesté des bureaux, les vapeurs d'une cuisine, les essences d'un atelier de peinture s'attachent aux étoffes et se transportent avec soi.

Et les gens qui portent du caoutchouc, de forts vêtements de drap noir : que sais-je?... Toutes ces choses constituent un agrégat, une gamme olfactive parfois agréable, attirante, parfois indifférente, parfois désagréable, mais qui sert à différencier, à caractériser les personnes sans les voir (1).

Quelquefois, il suffit de passer brusquement d'une atmosphère dans une autre très différente pour que les vêtements en transportent quelque chose et donnent l'impression olfactive et tactile du milieu d'où l'on sort. Qui donc a été malade, en hiver, passant plusieurs jours au lit ou au coin du feu, sans avoir remarqué le puissant rayonnement de froid que produit le médecin ou la sœur garde-malade arrivant brusquement de l'extérieur et s'approchant de vous?

(1) On écrivait d'Amérique : « Je puis vous apprendre un fait qui n'est généralement pas très connu, c'est que, chez les aveugles sourds, l'odorat est aussi développé que chez les chiens de chasse. Julia B. peut prendre une douzaine de gants et, après avoir senti les mains et le visage des personnes présentes, remettre chaque gant à la main à laquelle il appartient! Hélène Keller reconnaît les vêtements des personnes de son entourage, même après que ces vêtements sont revenus du blanchissage. Enfin une autre fille, Elisabeth R., en se tenant devant une fenêtre ouverte, peut, par l'odorat, sentir les gens qui viennent à elle. »

Elle (sa mère) revenait de faire quelque course matinale

en ville Elle sentait une odeur de soleil et d'été qu'elle

avait prise dehors Elle se pencha sur mon lit pour m'em-

brasser et alors je n'eus plus besoin de rien, ni de pleurer, ni de me lever, ni de sortir (1).

Si l'on porte avec sol quelque chose du milieu d'où l'on sort, la température de celui où l'on entre agit aussi d'une manière très sensible sur les vêtements.

En arrivant, vous êtes essoufflé, vous respirez un peu bruyamment, vous vous mouchez, vous toussez : souvent, c'en est assez pour dire votre nom à une oreille observatrice, car il y a de la personnalité dans la manière de faire cela. Il y en a autant, peut-être, dans la façon de marcher. La grâce ou la gaucherie, la vulgarité ou la distinction des manières s'y traduisent assez bien. La sonorité du pas, sa cadence, son rythme varient d'après le sexe, l'âge, la complexion physique et aussi le caractère moral de la personne; les habitudes prises, la préoccupation du moment y marquent leur empreinte. La fermeté, Findécision, l'étourderie, la brusquerie, le calme, la gravité, l'indolence, l'activité, la timidité, l'assurance, la mièvrerie, la fatuité, la simplicité naturelle, la fatigue, l'entrain s'y reconnaissent jusqu'à un certain point.

Écoutez, observez, par exemple, le pas d'un

(1) Pierre Loti, Le Roman d'un enfant.

domestique qui descend l'escalier pour aller vous faire une commission, l'allure n'est pas la même que s'il sort pour lui, surtout en cachette : dans le premier cas, il aura son pas habituel, plus ou moins rapide, selon la circonstance, mais on sent qu'il est à l'aise, qu' « il prend son temps »; dans le second, il aura quelque chose d'un peu embarrassé, de timide, on sent la préoccupation de disparaître promptement, de ne pas éveiller l'attention, que précisément cette hésitation éveille, tout au moins pour une oreille observatrice . Il est évident que, dans un appartement couvert de tapis, entouré de tentures, dehors, sur le gazon ou dans le sable, sur une couche de neige, les pas se confondent; ces caractéristiques s'atténuent, disparaissent. D'autre part, si l'on marche avec des pantoufles, si l'on modifie tout à coup sa chaussure accoutumée, on peut déguiser, « grimer » son pas, sa démarche, comme sa physionomie.

Le joli petit pas des enfants est très différent de celui des grandes personnes ; le jeune homme, leste, gai, simple et ouvert, n'a pas la même allure que l'homme mûr qui a épaissi, se sent important et veut en imposer, se meut avec complaisance, se regardant marcher comme il s'écoute parler; ou bien encore que le vieillard dont la démarche devient lente et pesante. Une jeune fille, une jeune femme mince, souple, élancée, élégante, gracieuse et enjouée a dans sa démarche une légèreté, une élasticité, un rythme, une ca-

dence autres <Jue la femme de quarante ans restée élégante, distinguée, gracieuse, mais un peu alourdie et attristée. Auditivement , la démarche de celle-ci ne se confond pas non plus avec celle de la femme grasse et commune, sans charme ni distinction. La nature du vêtement, robe courte ou traînante, ample ou étroite, l'étoffe en soie ou en laine contribuent aussi, par certains froissements, frôlements caractéristiques, à donner à une personne sa physionomie auditive. Il y a encore les objets qu'on porte habituellement et qui sont pour ainsi dire des appendices du vêtement : éperons, sabre pour les militaires; chapelet, trousseau de clefs pour les religieuses; la cornette, la guimpe de celles-ci rendent très perceptibles à l'oreille un certain nombre de mouvements, de gestes. Il y a des tics qui s'entendent fort bien. Je connais une religieuse qui, en parlant, lorsqu'elle dit quelque chose d'important, relève un peu son bonnet avec la main. J'avais remarqué et défini ce geste bien avant d'en avoir entendu faire la remarque par un clairvoyant. Il y a les gens qui jouent machinalement avec leur lorgnon, leur chaîne de montre, etc., etc.

Les gestes que l'on fait avec un éventail, un porte-cartes, un journal, s'entendent mieux, cela va sans dire, que ceux que l'on fait seulement avec la main. Puis, il y a certains mouvements qui s'entendent par eux-mêmes, à cause des frotte-

ments qu'ils produisent; lorsqu'on se tourne brusquement, qu'on agite le bras ou la jambe, qu'on remue la tête, tout cela s'entend. En écoutant parler une personne, on sait si elle est debout ou assise, droite ou courbée, grande ou petite, à cause du point de départ du son; on suit beaucoup de ses mouvements de tête, de corps, de ses changements de position.

Si une personne fait quelques pas avec vous en vous donnant le bras ou la main, on se rend très bien compte de sa tenue, de son port; souvent même il suffit de marcher à côté d'elle, en la frôlant du coude, car le coude est un agent de perception évidemment bien inférieur à la main, mais qui permet cependant de prendre contact.

« Je ne l'ai pas vue, mais je l'ai entendue, écrit un aveugle , je l'ai sentie calme , gracieuse, élancée, lorsque, débouta la porte, elle m'a serré la main en me disant adieu, et je ne l'oublierai pas, et je la verrai toujours ainsi dans mon cœur. » Ici, en effet, l'aveugle peut bien dire a voir » en son cœur, parce que deux éléments nouveaux de connaissance interviennent : le contact — pression de la main — et la voix.

Paul arriva un jour à la porte du docteur, le cœur anxieux, sa petite main droite dans la main de son père. Son autre main était emprisonnée dans celle de Florence.

Quelle fermeté dans la légère pression de celle-ci; et combien molle et froide l'autre (1)!

Anatolia me tendit la main et me dit à son tour : — Soyez le bienvenu.

Son geste avait une franchise virile; et le contact de sa main parut me communiquer une sensation de force généreuse et de bonté efficace, parut verser soudain dans mon esprit une sorte de confiance fraternelle.

C'était une main sans bagues, ni trop blanche ni trop longue, mais vigoureuse dans sa forme pure, apte à relever et à soutenir, souple et ferme tout ensemble, avec une empreinte de fierté sur le revers que diversifiaient les reliefs des jointures et les réseaux des veines, avec des sillons de douceur dans la paume concave et tiède où semblait résider un foyer radiant de sensibilité (2).

Les mains ont, en effet, des aspects tactiles très variés; puis, combien n'y a-t-il pas de manières de tendre et de serrer la main : depuis l'entière, la large étreinte des personnes droites, franches, ouvertes, jusqu'à la doucereuse et hésitante pression des gens cauteleux? Il y a les personnes très affectueuses, un peu exaltées, un peu nerveuses qui serrent la main avec chaleur, avec émotion; il y a les personnes timides, embarrassées, qui ne savent jamais comment elles vous tendront la main ; il y en a qui vous donnent à peine deux doigts. Il y a, évidemment, dans la structure, d'abord, et ensuite dans les gestes, les contractions de la main, comme un

(1) Dickens, Bombey et fils.

(2) D'Annunzio, Les Vierges aux rochers.

résumé de toute la personne, de ses caractéristiques physiques aussi bien que morales. Les graphologues n'y contrediront certainement pas, car leurs si curieuses observations ne peuvent s'expliquer que par une étroite corrélation entre les traits les plus intimes du caractère des gens et les contractions, les mouvements instinctifs de la main. Or, si Ton admet que le caractère se trahit dans les mouvements qu'on imprime machinalement au crayon ou à la plume, il est bien naturel et comme nécessaire que la main, dans son contact avec une autre main, révèle quelque chose du caractère, des sentiments de la personne (1).

Le contact de la main a une grande puissance sur tout l'être, il est presque nécessaire à l'entière communion :

Comme dans un seul sac les brins étaient roulés,

Sous la toile, où leur main s'avance,

Il se fit, par inadvertance,

(Honni soit donc qui mal y pense!) Il se fit que leurs doigts se trouvèrent mêlés.

Et sur-le-champ ils tressaillirent,

Et leurs beaux visages rougirent; D'un feu qu'ils ignoraient, tous les deux à la fois

Sentirent leur âme brûlée;

vl) Il me semblait déjà dans mon oreille entendre De sa touchante voix l'accent tremblant et tendre, Et sentir, à défaut de mots cherchés en vain, Tout son cœur me parler, d'un serrement de main; Car lorsque l'amitié n'a plus d'autre langage, La main aide le cœur et lui rend témoignage.

L4martine, Jocelyn.

Et comme Mireille troublée, Sortait sa main de la feuillée, Vincent l'interpellant de sa plus douce voix :

Qu'avez- vous? dit-il; une abeille

Vous aura piquée, ô Mireille!

— Je ne sais répond-elle à voix basse au vannier.

Et pendant que chacun butine

Sur les brindilles qu'il incline,

D'un œil coquin, à la sourdine, Ils épiaient aussi qui rirait le premier.

Et leur cœur battait et la feuille

Cédait à la main qui la cueille!

Puis lorsqu'ils la mettaient dans le sac, coup sur coup,

Et la main blanche et la main brune,

Soit à dessein, soit par fortune,

Avaient une étreinte commune; Et ce petit jeu-là les amusait beaucoup (1).

Il serait aisé de multiplier les citations montrant que ce contact des mains qui reste si entier à l'aveugle est plus puissant, peut-être, que le regard. Mireille et Vincent se regardaient, certes! Cependant ils ne tressaillent et ne rougissent que lorsque leurs mains se rencontrent

François Coppée (2), dans une jolie page, nous présente le père et la mère du petit Amédée Violette sur le balcon :

Il faisait frais, sur la haute terrasse. Le soleil s'était couché. Les grands nuages ressemblaient maintenant à des

(1) Mistral, Mireille, traduction de Rigaud.

(2) Toute une jeunesse.

montagnes d'or, et une bonne odeur de verdure montait des jardins environnants.

M. et Mme Violette laissaient dire; peut-être même

n'étaient-ils pas toujours à la conversation; et, quand la nuit était tout à fait venue, ils se prenaient doucement la main dans l'obscurité et regardaient les étoiles.

Et dans Chanson d'exil :

Triste exilé, qu'il te souvienne Combien l'avenir était beau Quand sa main tremblait dans la tienne Comme un oiseau!

D'ailleurs, le contact par la main, comme le rapprochement, l'union dans le mouvement, dans le rythme, n'est-il pas pour beaucoup dans l'attrait que la danse exerce et a toujours exercé? Il y a là une impression profonde, une mise en vibrations intenses qui est intacte pour l'aveugle, peut-être même rendue plus forte par la privation de la vue.

Une émotion nouvelle, due aux inventions modernes, c'est de pouvoir, bien après la disparition d'une personne, entendre sa voix; de pouvoir l'écouter parler, chanter, rire, presque respirer, comme au jour où elle était là près de vous...

Cette relique auditive que le phonographe va bientôt pouvoir conserver pour et, quelquefois, contre l'amour ou l'amitié, ne sera-t-elle pas au

moins aussi impressionnante que toutes celles

Après quelques années de séparation et souvent d'oubli d'une personne aimée, pour qui on s'était juré un souvenir de toute la vie, ne sera-t-on pas encore plus troublé en entendant sa voix qu'en voyant son portrait? «Jamais je ne l'eusse reconnue à son visage ; mais sa voix me découvrit ce que son aspect m'avait caché (1). »

C'est que la voix est la personne même. Si les yeux sont « le miroir de l'âme », la voix en est l'écho et comme la respiration ; elle est au plus haut point révélatrice des sentiments, des émotions les plus intimes (2). « Pour l'être vivant, le plus grand charme du son, c'est qu'il est essentiellement expressif. Il lui fait partager les joies et surtout les souffrances des autres êtres vivants... La douleur qui s'exprime par la voix nous émeut en général plus moralement que celle qui s'exprime par les traits du visage ou par les gestes (3). »

Certains clairvoyants savent bien se servir des indications de la voix ; Horace Mann fait observer

(1) Dante, le Purgatoire, ch. xxm.

(2) « La voix est un son humain que rien d'inanimé ne saurait parfaitement contrefaire. Elle a une autorité et une propriété d'insinuation qui manquent à l'écriture. Ce n'est pas seulement de l'air, c'est de l'air modulé par nous, imprégné de notre chaleur, et comme enveloppé par la vapeur de notre atmosphère, dont quelque émanation l'accompagne, et qui lui donne une certaine configuration et dé certaines vertus propres à agir sur l'esprit. La parole n'est que la pensée incorporée. » Joubert, Pensées.

(3) Guyau, L'Art au point de vue sociologique. Problèmes de l'esthétique contemporaine.

que : « Les sentiments de colère qui survivent à la punition ne peuvent se dissimuler entièrement : l'œil de l'enfant et surtout le son de sa voix ne manquent pas de les trahir. L'enfant n'a plus la même liberté de manières, la même aisance dans ses jeux. Son regard se détourne quand il rencontre celui du maître, ou bien il s'arrête sur lui comme pour un défi. 11 n'est pas rare alors qu'il se montre minutieux dans l'accomplissement de ses devoirs pour mieux cacher ses intentions de revanche. Mais son organe le plus subtil, la voix, le décèle fidèlement. Ces indices apprendront au maître que la paix n'est pas rentrée dans ce jeune cœur... »

Ce n'est plus le son de la voix en tant que timbre musical qu'il faut considérer : la bonté ou la dureté, l'aigreur ou la douceur, la bêtise, l'intelligence, la disposition au vague ou à la rêverie se trahissent par l'accent, les vibrations de la voix, par les inflexions et, pour ainsi dire, parle contour de la parole, cela très indépendamment, je le répète, du timbre en soi qui peut être médiocre, terne, effacé, et des choses dites qui peuvent être banales, insignifiantes.

Jereviens de chez Mme L..., quelle excellente créature! Je crois que tout l'univers trouve grâce à ses yeux. Dès qu'elle vous aborde, dès qu'elle ouvre la bouche, on la devine, on la connaît : c'est la bonté, la bonté simple et sans détour. Sa j voix est un peu vieillotte et monotone, son parler un peu traînant, mais tout cela s'oublie vite, car il y vibre une cordialité si vraie.

Il en est de l'expression morale et intellectuelle de la voix comme du sens graphologique de l'écriture qui réside dans la forme, l'allure de cette écriture, mais indépendamment des mots qu'elle reproduit. Cette psychologie auditive reste à faire : des mots, des graphiques n'exprimeraient pas les choses, il faudrait de toute nécessité des illustrations phono graphiques. Quand le phonographe se sera perfectionné, lorsque l'usage se sera répandu de phon'ographier à divers âges et sous le coup d'émotions diverses la parole, la voix des personnes que nous aimons ou qui nous intéressent, comme aujourd'hui on photographie leur visage, leurs attitudes, alors on pourra fixer, analyser, rapprocher et comparer les éléments jusqu'ici essentiellement fugitifs et, pour ainsi dire, subjectifs d'une étude qui demeurait forcément solitaire, rebelle à toute vérification. En effet, comment expérimenter, discuter, soumettre au contrôle d'appréciations diverses ce qui, le plus souvent, n'a été entendu que par une personne, n'a pu être enregistré que dans la mémoire, ne peut être comparé que dans le souvenir? Seuls, les gens contraints de vivre surtout par l'ouïe étaient aptes à observer, à étudier les traits caractéristiques, moraux et intellectuels de la voix, traits cependant assez faciles à saisir et bien indiscrètement révélateurs.

Quelque chose du charme particulier, intime, qu'avaient ces observations, lorsqu'elles n'étaient

faites que par quelques-uns, ne disparaitra-t-il pas lorsqu'elles feront l'objet d'un cours, au « laboratoire de psychologie expérimentale » et seront, pour ainsi dire, dans le domaine public?... Je le croirais assez volontiers, mais il faut bien nous habituer à perdre en poésie ce que nous gagnons en précision des connaissances.

Quand vous retrouvez une personne restée longtemps absente ou qui a subi une forte commotion physique, une grande épreuve morale, si sa taille a fléchi, si son visage s'est ridé, son regard terni, vous le voyez tout de suite et, suffisamment averti par ces marques visuelles du passage de la douleur, de cette usure irrémédiable dont la constatation serre le cœur s'il s'agit de quelqu'un qu'on aime, vous n'allez pas plus avant. Vous ne prenez point garde que la voix a fléchi, s'est ternie, elle aussi : fraîcheur diminuée ou disparue, diapason abaissé, éraillures d'abord légères, ensuite plus accentuées qui sont les rides de la voix. L'organe se modifie avec toute la physionomie de la personne :

«... d'une voix qui était la parfaite expression musicale des formes qui la produisaient, elle me dit (1)... »

Il est rare qu'une oreille observatrice se trompe beaucoup sur l'âge qu'on a ou plutôt qu'on semble avoir. On a fait dire à des aveugles : « Maintenant

(1) D'Annunzio, Les Vierges aux rochers.

que mes yeux sont fermés, vous pouvez vieillir, car vous ne changerez pas pour moi. » Hélas! c'est dans les romans, seulement, que les aveugles parlent ainsi; dans la réalité, ils sentent douloureusement la marche du temps à travers ceux qu'ils aiment, et c'est à tort que M. de Pontmartin a écrit :

J'ai toujours pensé que l'aimable légende de Philémon et Baucis serait plus concluante, si Baucis et Philémon avaient été aveugles. Dans le mariage, tel que le comprennent les natures d'élite et tel que nous le recommande notre mère l'Église, la cécité serait une grâce d'état... Ce qui expose les mariages, vulgaires à une foule de périls, de tribulations et parfois de ridicules, c'est que l'âme n'y joue qu'un rôle secondaire, presque nul, à la merci du caprice des sens, d'une maladie qui défigure, d'une grossesse qui enlaidit, d'un cheveu blanc qui survient escorté d'une ride, d'un défaut de soin dans l'ensemble de la toilette, de l'âge surtout, de l'âge impitoyable, qui se charge de couperoser le visage, de brouiller le teint, de renfler les joues, de faire du portrait une caricature et de la beauté un souvenir. Rien de pareil n'existe pour les époux aveugles. L'horloge de leur église s'arrête à l'heure où ils y sont entrés pour recevoir la bénédiction nuptiale. Ils sont aussi jeunes l'un pour l'autre à soixante ans qu'à vingt-cinq.

Il y a évidemment des voix plus ou moins expressives, délicates, qui se fanent, qui vieillissent plus vite que d'autres; mais, presque toujours, les traits de la physionomie sont d'accord avec elles (1 ) .

(1) Nul signe de fatigue ou d'une âme blessée Ne trahissait en lui la mort de la pensée;

Oïi remarque assez souvent que, chez les femmes, les brunes ont l'organe de contralto et les blondes celui de soprano.

Presque chaque personne a donc sa voix, sa manière de parler qui lui est propre aussi bien que son visage (1).

C'était entre Lausanne et Genève, j'étais occupée, je crois, à ne penser à rien; à un arrêt, la portière s'ouvre, un voyageur monte, puis s'avance démon côté. Je ne saisis pas les premiers mots qu'il m'adresse, mais je reviens de mon absence avec un tressaillement soudain. Cette voix... je la connais... Mais, après tout, est-ce bien à moi qu'elle s'adresse ? Le nouveau venu fait appel à mon souvenir : il a souvent autrefois visité notre école de Lausanne, et il croit reconnaître en moi une ancienne élève de cette école. A mesure qu'il parle, ma mémoire aussi se réveille : ce ton si naturel, cette prononciation franche et nette, ce timbre viril où la vieillesse a mis son cachet, vibration plus émue qui trem

Son front, quoique un peu grave, était toujours serein,

On n'y pouvait rêver la trace d'un chagrin

Qu'au pli que la douleur laisse dans le sourire,

A la compassion plus tendre qu'il respire,

Au timbre de sa voix ferme dans sa langueur,

Qui répondait si juste aux fêlures du cœur.

Lamartine, Jocelyn.

(1) On se demande souvent si, en dehors de la musique, les aveugles peuvent jouir du théâtre, si la privation du « jeu de scène » leur laisse la possibilité de suivre la pièce? La vérité est que la plupart des aveugles aiment beaucoup le théâtre. « Personne, écrivait l'un d'eux, ne jouit plus que moi d'un opéra ou d'un vaudeville; tous les spectacles m'intéressent, excepté les pantomimes. » En effet, avec l'oreille seule, on suit sans peine une scène à plusieurs personnages et, à moins que les répliques ne soient par trop enchevêtrées, ou que les acteurs n'aient entre eux une trop grande ressemblance d'organe, on distingue bien vite chacun d'eux, on le reconnaît chaque fois qu'il rentre en scène.

ble un peu, sans nuire pourtant à la sonorité de la parole, s cette voix cordiale qui est le plus sûr des aimants, tout cela me cause un plaisir extrême ; oui., je le reconnais, je ne puis m'y tromper et je prononce le nom de M. R... C'est bien lui ! Il paraît à la fois surpris et content de la fidélité de mes souvenirs. Dans les visites qu'il faisait à notre établissement, il m'avait une seule fois, peut-être, adressé la parole en particulier, mais nous aimions tant ce visiteur sympathique que, dès qu'il entrait, dès que nous entendions les premières syllabes de son bonjour amical, un murmure de satisfaction courait dans la salle.

Peut-être y a-t-il plus de voix qui se ressemblent que de visages qui se confondent ; peut-être faut-il un peu plus de temps et de contact pour que la mémoire enregistre les traits d'une physionomie auditive que ceux d'une physionomie visuelle : c'est possible, mais ce n'est pas certain: puis, on le sait, l'aveugle n'est pas limité, pour reconnaître quelqu'un, au caractère de la voix, il a encore d'autres indications. Voici, à ce sujet, un fragment de lettre d'une femme aveugle qui me semble très significatif :

Depuis quelques années que M. G... habite ces parages, c'est dans notre cercle un concert de louanges à son sujet : on s'honore de ses visites, on vante son esprit, on cite sa sagesse, on proclame sa piété; c'est un homme « parfait ». Eh bien! à qui oserais-je avouer que cet homme-là me déplaît, que cette phijsionomiene peut m'être sympathique?. .. A chaque nouvelle rencontre, je l'écoute, je l'analyse, pour en rester toujours au même sentiment. Je suis persuadée qu'un jour des faits viendront justifier mes impressions, car jusqu'ici elles ne m'ont jamais trompée. Pourtant je ne me

crois pas douée d'une perspicacité particulière ; je pense seulement qu'en cette matière nous pouvons voir plus clair que les clairvoyants, car ce que n<?us percevons parle plus nettement, plus fidèlement que ce qu'ils regardent. Il est rare que je m'informe des traits, de l'expression de telle ou telle personne. L'ai-je entendue? L'image que mon oreille m'imprime d'elle ne peut être modifiée par le témoignage des yeux d'autrui. Mais j'en reviens à M. D..., il y a treize mois que je ne l'avais rencontré : on l'annonce chez M. P..., je l'écoute venir... sa démarche trop légère, trop mesurée me rappelle la description que Walter Scott fait de l'allure d'Olivier leDain entrant dans la salle d'audience. M. D... me salue, j'appréhende sa poignée demain. Qu'a-t-elle donc de si désagréable?... je ne sais, mais je la reconnaîtrais entre mille. Il m'assure qu'il est très heureux de me revoir, je n'en crois rien et suis heureuse, moi, qu'un siège lui soit offert, là-bas, à quelques pas. La conversation s'engage, il y joue le premier rôle, et moi je puis, sans paraître indiscrète, le dévisager à loisir. Cette voix un peu féminine, au timbre musical, se module avec grâce et prête un charme insinuant à sa parole facile. Mais, dans cette voix douce, j'entends cette note secrète, cette vibration indéfinissable, cet accent intime, ce je ne sais quoi qui repousse et me dit, plus péremptoire que tout raisonnement, que le cœur et la bouche ne sont pas à l'unisson. Le rire confirme ce que me révèle la voix : on dirait que ce rire se défie de lui-même, il sonne faux. Mais nous voilà sur le chapitre religion; oh! sur ce thème-là, M. G... est édifiant-, quelles belles sentences découlent de ses lèvres! et cependant tout cela m'impatiente; pour un peu, il me prendrait des envies de contredire toutes ces saintes choses; c'est que ce ton, plus je l'écoute, plus il me paraît faire dissonance avec celui de la vérité.

Mais le sens critique ne s'exerce pas toujours, il y a dans certains sons de voix, comme dans cer-

tains yeux, un charme, des caresses capables de fascination. Bien des aveugles se laissent prendre à la musique de l'organe, comme bien des clairvoyants au velouté du regard. Ils se laissent envelopper, ensorceler; ils n'entendent pas ou ne veulent pas écouter les caractéristiques intellectuelles et morales :

Dans ma jeunesse, racontait une vieille fille aveugle, j'ai entendu, un jour, un jeune homme dire dans un concert des scènes comiques parfaitement insignifiantes et auxquelles je ne prêtais aucune attention, mais je n'ai jamais oublié sa voix. Elle m'avait pénétrée jusqu'au cœur; j'avais un immense désir de le connaître, de lui parler, c'était comme une attraction irrésistible et je fus obligée de faire appel à toute ma volonté pour n'avoir point cette voix sans cesse présente à ma pensée.

D'ailleurs, cet attrait irrésistible que peuvent avoir certaines voix pour certaines personnes n'est pas seulement constaté par les aveugles. On connaît ce mot du Cantique des cantiques : « Aussitôt que mon Époux a fait entendre sa voix, je suis tombée en défaillance » ; et aussi cette page de Lacordaire :

En présence de ce spectacle du visage humain où commence la révélation du monde invisible, l'homme se trouble Il n'eût pas versé une goutte de sang pour l'univers : il est prêt à le donner tout entier pour une créature qui n'a qu'un jour de vie et qu'une heure d'éclat. Un regard l'y décide et si tout à coup la parole s'ajoute au regard, si cette puissance qui n'est dans la nature qu'un son, un murmure, une mélodie, devient une voix vivante qui dit la

pensée d'une âme, alors l'amour qui n'était qu'un instinct se transfigure lui-même avec la beauté qui en est Ja cause, et la mort se tait devant un sentiment qui ne peut plus avoir de maître que la vertu. Hélas! je me trompe, le temps est aussi son maître.

Le contact par les yeux n'est donc pas indispensable pour distinguer, remarquer même physiquement quelqu'un, et être ému par sa présence. On peut se sentir attiré, charmé par sa manière d'être, par ce que j'ai appelé sa « physionomie auditive », en dehors ou plutôt en outre de ses qualités intellectuelles et morales dont l'appréciation demeure absolument intacte. Une jeune femme aveugle écrivait de son mari :

J'aime en lui le son de sa voix. Lors même qu'il parle de choses indifférentes, banales, j'y trouve un charme infini et, dès que je l'entends, mon cœur tressaille, je suis toute en joie. Outre le timbre qui a de la fraîcheur, de la jeunesse et comme une force vibrante, il y a, dans cette voix, des inflexions exquises en prononçant certains mots. Il ne dit pas mon nom comme tout le monde; dans sa bouche, ce nom m'est cher, il devient d'une sonorité délicieuse. J'aime en lui sa main large et toujours franche qui, en pressant la mienne, a de l'émotion, de la joie, de la tendresse inexprimée, de l'enthousiasme, de la vigueur aussi. Lorsqu'il la passe sur mon bras pour me parler, je me sens comme enveloppée d'une protection à la fois forte et tendre. J'aime son pas ferme et résolu, comme si j'y sentais ce qui manque au mien, j'aime sentir sous mes doigts le soyeux de sa chevelure. J'aime entendre sa respiration comme si j'y sentais encore quelque chose de bon. Oh! je l'aime tout entier,

je le vois de loin avec son pas toujours rapide, la vivacité avec laquelle il ouvre et ferme les portes, je connais sa façon de mettre la clef dans la serrure et j'aime tout cela. Ses

traits sont-ils beaux? Je n'en sais rien pour moi toute son

âme est dans sa voix, tout son cœur dans la pression de main qui clôt nos chers entretiens.

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