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CHAPITRE III

Non plus que les personnes, toutes les maisons ne se ressemblent pas pour l'aveugle impressionnable et observatrice. La maison de famille où les générations successives ont laissé leurs couches de souvenirs, la maison aimée où l'enfance s'est passée, où l'on a longtemps vécu , où quelque grande émotion de la vie a été ressentie, pour l'aveugle, aussi, devient une chose animée, un être ayant sa vie propre, sa personnalité. Si elle en est éloignée et qu'elle y pense, sans doute, ce ne sont pas des images visuelles qui se présenteront à son esprit; ce ne seront pas non plus des impressions visuelles qui lui rappelleront cette maison ; mais, on le sait, ces images ne sont pas les seules qui se gravent dans la mémoire, et il y a d'autres impressions que celles venues par les yeux capables d'émouvoir le cœur en ravivant un souvenir.

Je parcourais du pas tout le champêtre enclos,

Où, comme autant de fleurs, mes jours étaient éclos;

J'écoutais chanter l'eau dans le bassin de marbre; Je touchais chaque mur, je parlais à chaque arbre, J'allais d'un tronc à l'autre et je les embrassais, Je. leur prêtais le sens des pleurs que je versais, Et je croyais sentir, tant notre âme a de force, Un cœur ami du mien palpiter sous l'écorce.

Écouter si le vent dans l'herbe ou la verdure,

L'onde dans la rigole avaient même murmure;

Éprouver si le mur de la chère maison

Renvoyait aussi tiède, au soleil, son rayon;

Ou si l'ombre du toit, sur son vert seuil de mousse,

Au penchant du soleil s'allongeait aussi douce (1).

En outre de leur disposition, de leur topographie dont l'aveugle se rend parfaitement compte et qu'elle retient, beaucoup de maisons, d'appartements ont un aspect, comme une physionomie olfactive, auditive, tactile, parfois très accusée et qui frappe même les clairvoyants dont le sens d'observation ne demeure pas borné aux impressions des yeux (2).

Dans le vestibule, chaque pas faisait vibrer les dalles, entre des profondeurs souterraines et la haute résonnance de l'escalier. C'était là cette atmosphère ancienne et cette odeur héréditaire propres aux vieilles demeures rurales : les aromates des offices, les conserves des celliers, les exha-

(1) Lamartine, Jocelyn.

(2) « Peu à peu, je connus les moindres détails de la vieille demeure, l'écaillure des murailles, tel gondolement de la toile d'un ancien portrait, les cassures de la console, telle feuille de parquet qui fléchissait sous le pied, d'imperceptibles riens que je n'ai jamais oubliés, tous les bruits de la vie et du silence auxquels j'étais attentif. » Henri de Régnier, Jours heureux.

laisons personnelles des chambres s'y combinent en proportions définies; les influences diluées de la lavande ou de l'iris y luttent suavement contre les émanations des étoffes résolues en poussière; air imposant, parfums expressifs, et qui, comme le château lui-même rempli tour à tour de berceaux et de cercueils, paraissent également chargés de vie et de mort (1).

M. Henri Lavedan, aussi, a remarqué ce type de vieille maison de province « à lourd portail, à morne escalier de pierre, qui sent le raisin conservé, la cave et le chat ». Il est certain que les fruitiers, les armoires d'une bonne maison bourgeoise de petite ville, garnis à l'automne des confitures, des pruneaux traditionnels, des pommes, des chasselas de conserve, qui doivent défrayer les desserts d'hiver jusqu'après les Rameaux, laissent échapper par leurs jointures des effluves caractéristiques qui donnent au vestibule et à l'escalier une tout autre odeur que celle occasionnée par l'office de la maison parisienne, dont l'exiguïté interdit presque toute provision, où il faut se borner à enfermer le dessert du jour, avec quelques souvenirs de celui de la veille et quelques jalons cle celui du lendemain, desserts dans lesquels la pâtisserie, les compotes de fabrication industrielle priment les friandises de ménage dont le goût et l'odeur sont souvent plus accentués.

Autre est l'odeur qu'on trouve aux abords du réfectoire d'un collège, d'une communauté. La mai-

(1) Art Roe, L'Assaut de Loigny.

son du pauvre n'a pas la même haleine que celle du riche et, dans chacune de ces catégories, il y a bien des degrés, bien des nuances. Presque chaque chambre a son odeur particulière qui lui vient de ses tentures, des étoffes, des bois de son ameublement, puis surtout de celui qui l'habite, odeur qui tient à l'habitant lui-même, aux habitudes qu'il a : il fait usage de tel savon, de telle eau de toilette, il se parfume ; il y a là, je l'ai déjà dit, toute une gamme qui va du basilic rural, de la lavande, du benjoin aux savantes mixtures à la mode, qui peut servir de point de repère et contribue à caractériser une habitation.

Mes tantes habitaient deux chambres au second. Celle de ma tante Marceline était tendue de cretonne claire à bouquets, avec des sièges capitonnés de même étoffe. La cretonne dégageait son odeur particulière mêlée à des restes

de parfums dont les flacons s'alignaient sur la toilette Au

chevet du lit une montre d'or crépitait à un clou. J'approchais mon oreille pour l'écouter

La fenêtre restant fermée, la senteur des parfums se

concentrait des vieux fauteuils du salon sortait parfois

une mite dorée. Elle voletait de ses petites ailes poudreuses et son flocon poussiéreux errait à travers le silence dans une odeur indéfinissable de camphre et de lampe éteinte. Chaque pièce avait son odeur particulière.

Celle de la remise en bas me revient encore Cela sentait la boucherie et le faisandage, le bois et le chiffon et, au milieu, une vieille calèche y mêlait son relent de cuir humide, de vernis et de drap poudreux (1).

(1) Henri de Régnier, Jours heureux.

Il y a ensuite la voix de la maison formée des bruits familiers résultant, pour ainsi dire, de sa vie intérieure. Une malade écrivait quelques mois après la mort de son frère : « Je pense aux aveugles bien plus que je ne travaille pour eux, car, dans ma vie immobile, le rôle de l'ouïe devient chaque jour plus considérable. Songez combien est silencieuse la maison de deux femmes et quelle signification a, dans ce silence, le bruit d'une porte, un pas dans l'escalier; songez que depuis ces onze années inertes, je ne suivais un peu mon frère qu'en V écoutant de loin quand il était à la maison; il était trop occupé pour me donner plus que des minutes, et maintenant encore, après vingt mois, j'ai des éclairs d'illusion, c'est alors que je pense aux aveugles. »

Le bruit des portes, des fenêtres est souvent très varié, comme l'observe si bien Gogol :

Je ne saurais dire pourquoi les portes chantaient ainsi. Est-ce parce que les gonds en étaient rouilles? Ou bien le menuisier qui les avait faites y avait-il caché quelque secret mécanisme? Je ne sais; mais le plus étrange, c'est que chaque porte avait sa voix particulière. Celle de la chambre à coucher avait un soprano des plus fins; celle de la salle à manger, une basse ronflante. Quaut à celle qui fermait l'antichambre, elle rendait un son bizarre, tremblotant et plaintif; tellement qu'en écoutant avec attention, l'on discernait clairement ces mots : « Mes petits pères, je gèle ».

C'est la sonorité spéciale des pas, ici ou là, la résonnance plus ou moins grande de telle pièce, de tel escalier, de tel corridor, puis les bruits venant du dehors qu'on perçoit dans telle ou telle chambre, à telle saison, à telle heure; c'est la cloche, l'horloge de l'église, les pendules des maisons voisines qu'on entend l'été par les fenêtres ouvertes, dont les timbres sont variés. C'est le rabot du menuisier ; à côté, l'enclume du forgeron d'en face ; c'est le sourd roulement du train qui arrive jusqu'ici; ce sont les grelots de la diligence qui s'obstine à passer à telle heure et qui stationne au bout de la rue, ses chevaux piaffant aux mouches de l'après-midi. Ce sont les cris des gamins des environs qui, depuis trente ans, de génération en génération, viennent jouer devant cette porte, sur ce diminutif de place, toujours avec les mêmes cris et, sans doute, au même jeu. Enfants qui jouent, grandes personnes qui les regardent se sont renouvelés bien des fois, mais le spectacle n'a pas changé ; celui qui revient, clairvoyant ou aveugle, qu'il regarde ou écoute, se retrouve comme au jour de son enfance où les jeux de ces gamins lui faisaient envie, probablement parce qu'il ne lui était pas permis de prendre ainsi ses ébats sur ce lieu quasi public.

On entend le grincement d'une pompe, le bruit de la fontaine de la rue; de l'autre côté, c'est la basse-cour, c'est le jet d'eau du bassin, ce sont les appels d'hirondelles qui vont et viennent et font

leur nid toujours sous cette même corniche de notre vieille maison de famille, plus exactes, plus assidues que nous au séjour annuel, au foyer paternel. Chères petites hirondelles, vous auriez tort de croire que, pour l'aveugle, vous êtes comme si vous n'étiez pas... Il ne peut vous voir, c'est vrai, mais en allant et venant, vous criez, vous parlez, vous faites avec vos ailes un brait très doux, très harmonieux : il vous entend, il vous aimo

Puis c'est le grand sapin du jardin qui gémit toujours de même au vent d'automne, qui, au printemps, abrite toujours les mêmes oiseaux, faisant entendre, aux mêmes heures, les mêmes chants. Ce sont les bouffées de parfums qui arrivent des plates-bandes de résédas, de giroflées ou de roses, et que le vent du soir apporte jusque dans les chambres. En un mot, l'air ambiant, l'atmosphère de la vieille maison paternelle se reconnaît, il vous enveloppe, et le cœur se serre ou se dilate à son contact, ou seulement à son souvenir évoqué tout à coup, par une des sensations tactiles, olfactives ou auditives qu'on y a éprouvées :

J'avais un chagrin violent, mais je remarquais involontairement les riens les plus insignifiants. La chambre était très sombre, il y faisait chaud, et cela sentait à la fois la menthe, l'eau de Cologne, la camomille et les gouttes d'Hottmann. Cette odeur me frappa à un tel point que non seulement lorsqu'il m'arrive de la sentir, mais rien qu'en y pensant, mon imagination me transporte à l'instant dans

cette chambre obscure et étouffée, et me représente tous les moindres détails de cette minute atroce (1)

Et d'Annunzio dit aussi :

Il appuya la tête sur les genoux de sa mère; et, sous la caresse des doigts maternels, il ne tarda pas à se calmer. De temps à autre, un sanglot le secouait encore. Dans son esprit repassaient, sous forme de sentiments vagues, les lointaines afflictions de son adolescence. Il entendait le gazouillement des hirondelles, le grincement de la roue d'un rémouleur, des voix qui criaient dans la rue : bruits connus, entendus dans les après-midi de jadis; bruits qui lui faisaient défaillir le cœur (2).

Pour les aveugles comme pour les clairvoyants, les lieux sont productifs de souvenirs. Lorsqu'on revient dans une maison, dans un jardin où l'on a éprouvé de vives impressions, où tout un « morceau de vie » s'est écoulé, le souvenir des faits accomplis, des impressions ressenties, déjà dans le lointain, se ravivent avec intensité, agréables ou douloureuses, plutôt douloureuses, hélas!....

Pour les aveugles comme pour les clairvoyants, il n'est donc pas indifférent de vivre sa vie toujours dans la même maison, où les souvenirs s'agglomèrent, se coordonnent et peuvent être retrouvés, au lieu de les semer un peu partout au hasard d'impressions passagères occasionnées par une vie plus ou moins nomade.

(1) Tolstoï, Souvenirs.

(2) Le Triomphe de la mort.

Dans une ville, une maison, l'aveugle se trouve dépaysé tant par l'absence des bruits accoutumés que par la perception de bruits nouveaux ou plutôt de bruits qu'on n'entendait pas là où on était habitué à vivre... On s'accoutume à une « atmosphère de sons » qui, en quelque sorte, habitent avec nous, c'est pour ainsi dire « l'horizon auditif ».

La solitude d'un lieu n'est pas purement objective, la part subjective de cette impression est grande, car on se trouve d'autant plus seul et isolé que les choses qui vous enveloppent, objets ou sons, vous sont inconnues, qu'elles ne vous rappellent aucune préoccupation et que les soucis quotidiens ne s'y mêlent pas. Après quelques jours passés, les préoccupations de la vie reviennent : on en a laissé, on en trouve d'autres ; mais dans les premières heures de ces jours où le son de la cloche, de l'horloge nous est inconnu, où les pas entendus ne nous rappellent rien, où le bruit des portes ne nous indique pas ce qui vient ou s'en

va alors, l'impression de solitude est très

grande.

Aussi est-il bien différent de s'éveiller au carillon vieillot d'une calme ville flamande, ou aux sifflets usiniers d'un faubourg de Lyon.

Ici encore le progrès n'est pas toujours poétique Rien n'était joli comme d'entendre à la

ville, au village surtout, telle heure du jour ou du soir annoncée par une sonnerie de cloche :

angélus, couvre-feu, entrée à l'école les jours ouvrables, offices le dimanche. Les couvents, les pensions privées opéraient tous leurs mouvements au son de la cloche, jusqu'aux grands ateliers, les « fabriques », comme on disait autrefois, qui sonnaient l'entrée des ouvriers, jusqu'aux bateaux à vapeur qui annonçaient leur arrivée en sonnant à la volée une cloche suspendue à l'arrière, et, surtout avec un peu de lointain, ce n'était pas laid, parfois même cela avait beaucoup de poésie. Mais nous avons progressé : les « fabriques », qui maintenant s'intitulent « usines » , annoncent par des sifflements stridents et prolongés la reprise du travail, les sirènes des bateaux à vapeur mugissent leur arrivée, partout le sifflet tend à remplacer la cloche. La mairie, le groupe scolaire, par lesquels on espère bien supplanter l'église, auront peut-être l'ambition de signaler auditivement, à distance, les principales divisions du jour, mais ne pouvant pas tirer de coups de canon comme la tour Eiffel, ne voulant pas, comme les beffrois du moyen âge, emprunter à la religion son mode d'appel à la prière, ils jugeront sans doute plus conforme à l'esprit moderne, à l'esprit laïque, d'emprunter à l'usine le signal du travail donné par la machine à vapeur pour marquer « l'heure légale ». De sorte que, dans l'avenir, on en arrivera peut-être à trouver naturelle cette formule bizarre : « La quinzième, la dix-septième heure a sifflé » Alors, au déclin

d'une journée dont on va garder un cher souvenir, on ne pourra plus soupirer : « Il faut nous quitter, c'est l'heure de la paix tombante Entendezvous? Voilà que F Angélus du soir a sonné »

Il se peut que quelques personnes sourient en lisant ces choses, trouvent tout cela bien subtil ou, qui sait ? bien matérielles, peut-être, certaines

de ces impressions tactiles ou olfactives? Mais

d'autres, j'espère, comprendront parce qu'elles savent combien sont divers :

Les fils mystérieux où nos cœurs sont liés...

et admettent que l'aveugle, elle aussi, a les siens. Qui donc ne porte dans son esprit un coin de maison, de jardin où il aime à situer rêves et souvenirs? Le cœur s'y repose avec amour, parce qu'il semble, dans le lointain, qu'on y a été ou qu'on pourra y être heureux. Là, désir ou regret, le rêve prend appui ; on le saisit, on l'aime davantage. Notre vie, la vie de ceux que nous aimons se passent forcément dans un cadre matériel, au milieu d'objets souvent insignifiants en eux-mêmes mais qui prennent un sens à notre contact. Ils conservent cette signification longtemps après que ceux qui la leur ont donnée ne sont plus, et ils deviennent en quelque sorte des

mémento de vie. Ils restent là pour nous redire à nous-mêmes certaines pages de notre existence qui s'effaceraient sans eux, pour rappeler à notre pauvre cœur mobile ceux que nous avons aimés et dont nous ne sommes pas bien sûrs de toujours nous souvenir, enfin pour nous rappeler nous-mêmes à ceux qui promettent de ne pas nous oublier et qui le feraient peut-être bien vite sans ces témoins matériels de notre passage.

Ne touchons donc pas à ces supports du souvenir. Que, peu à peu, la physionomie, la disposition d'une maison, d'un mobilier se modifient, c'est dans l'ordre des choses. Mais il faut agir bien progressivement avec beaucoup de respect et de lenteur, sans bouleversement contre nature, sans prétendre se passer du temps, agent indispensable de toute formation harmonique et durable.

Rien n'est attristant comme un vieux logis auquel on arrache ses meubles : chose amère pour ceux qui restent, peu profitable à ceux qui partent et répugnante même pour les spectateurs désintéressés. C'est une coutume haïssable et antisociale de séparer ainsi dans les partages ce que l'homme et le temps avaient uni.

La maison de famille est un être vivant : ne le

mutilons pas! Que ceux qui partent et vont au

-loin fonder un nouveau foyer, rejetons ou boutures du foyer qu'on quitte parce qu' « il faut croître et se multiplier », en emportent quelques éléments : bien mais que ce soient des souvenirs,

non des débris. Lorsqu'au cours d'une excursion pénible, un grand bon arbre a abrité une halte réconfortante, si on cueille, en se levant, quelques branches, quelques fruits, ce n'est pas pour se partager les dépouilles de ce bienfaisant ami, c'est pour emporter avec soi la bouture, la semence qui îe fera revivre, ou pour attacher à son sac de voyage le protecteur rameau du souvenir.

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